chargés de populariser Shakespeare de ce côté-ci du détroit. La tâche
était ardue; les Français ne s'enthousiasment pas facilement pour ce
qu'ils ne comprennent point et très-peu d'entre eux connaissaient la
langue de Byron et d'Hudson Lowe. A la vérité, ce démon de Shakespeare
est doué d'un tel génie communicatif que ses oeuvres, même jouées en
pantomime, établiraient entre lui et les spectateurs un courant de
sympathie électrique. Les étudiants de la rive gauche firent fête à
_Roméo_, à _Hamlet_, qu'ils connaissaient par les _adaptations_ du bon
Ducis; miss Smithson fut engagée à l'Opéra-Comique pour y jouer un rôle
muet dans _l'Auberge d'Auray_, de Carafa et d'Hérold. Elle s'était
auparavant distinguée à Londres, à côté de Kean; le vieux Kemble l'avait
encouragée à persévérer et elle avait déployé les qualités les plus
touchantes, les plus pathétiques, dans les rôles d'Ophélie, de lady
Macbeth, de Desdémone, de Virginie, de Cordélia. Sa timidité était
extrême; aussi quand on lui annonça qu'un jeune musicien, déjà connu,
s'était épris d'elle à une représentation de l'Odéon, quand on lui dit
que ce romantique artiste ne rêvait plus qu'à elle, avait juré de ne
plus composer que pour elle, miss Smithson refusa de croire à une aussi
tenace passion. Un rédacteur du _Galignani's Messenger_, M. Schutter,
persuada à la charmante actrice d'assister à un concert où l'auteur de
la _Symphonie fantastique_ faisait entendre ce bel ouvrage; en écoutant
la phrase de l'adagio, cette phrase qui reparaît dans la Scène aux
champs, dans la Marche au supplice, dans les fêtes orgiaques de la Nuit
du Sabbat, Harriett Smithson comprit qu'elle était aimée. Elle
consentit à recevoir son adorateur, elle lui permit d'espérer; mais une
union projetée dans des conditions aussi étranges ne se noue pas sans
des alternatives de beau temps et de tempêtes, d'espoir et de désespoir.
Il faut sans doute rapporter à quelque péripétie orageuse le billet
qu'on va lire:
A MADEMOISELLE HENRIETTE SMITHSON.
_Rue de Rivoli, Hôtel du Congrès._
«Si vous ne voulez pas ma mort, au nom de la pitié (je n'ose dire
de l'amour), faites-moi savoir quand je pourrai vous voir.
«Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!!
«Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je
souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main.
«J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge[17].
«H. BERLIOZ.»
Agité par ces fiévreuses secousses, Berlioz s'échappait dans la campagne
pour oublier les tourments qui le consumaient; Liszt et Chopin le
suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen. Dans une de
ces pérégrinations, un soir, avant son départ pour l'Italie, il s'était
endormi sur l'herbe gelée, scintillante de perles, en face de l'île de
la Grande Jatte et du parc de Neuilly. Une autre fois les garçons du
café Cardinal n'osaient le réveiller, pendant qu'il sommeillait, épuisé,
le front sur une table de marbre. Pendant une semaine entière, on crut à
son suicide; il n'avait pas donné signe de vie, avait disparu de son
domicile et on ignorait où il était allé. La mère et la soeur de miss
Harriett faisaient, comme on pense bien, une opposition formidable aux
projets des deux amants; la famille de la Côte-Saint-André ne voulait
pas davantage de ce mariage. Pour comble d'infortune, la malheureuse
Ophélie se ruina et se cassa la jambe en descendant d'un cabriolet.
Quoique les ressources pécuniaires d'Hector fussent des plus minces à ce
moment-là, il ne balança plus à accomplir son dessein. Si mademoiselle
Smithson était restée riche et célèbre, il aurait peut-être renoncé à
ses projets; pauvre et malade, il n'hésita plus: il l'épousa.
Ces premières années de mariage furent tout à la fois pénibles et
charmantes. Le nouveau ménage, dont le budget, pour commencer, s'élevait
à trois cents francs de capital[18], se fixa dans les quartiers les plus
divers, tantôt rue Neuve-Saint-Marc, tantôt à Montmartre, dans une rue
Saint-Denis dont il nous a été impossible de retrouver la trace. Liszt
demeurait rue de Provence et rendait souvent visite aux jeunes époux; on
passait ensemble des soirées, pendant lesquelles l'admirable pianiste
exécutait des sonates de Beethoven _dans l'obscurité_, afin que
l'impression produite fut plus forte. Aussi, comme Berlioz défendait son
ami dans les journaux où il avait l'habitude d'écrire,--dans _le
Correspondant_, la _Revue européenne_, le _Courrier d'Europe_, et enfin
les _Débats_; comme il se fâchait quand les Parisiens volages essayaient
d'opposer Thalberg à son rival; une lionne montrant les dents n'est pas
plus redoutable! Gare à qui s'avisait de dire que Liszt n'était pas le
premier pianiste des temps passés, présents et futurs! Et ce qu'il
donnait comme un axiome musical indiscutable, le critique le pensait;
car il n'aurait jamais pu trahir ses convictions et il affectait
vis-à-vis des médiocrités un dédain voisin de l'impolitesse. Liszt, au
surplus, lui rendait procédés pour procédés, transcrivant la _Symphonie
fantastique_, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître
donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons
quelques dates pour l'agrément des archéologues: la première audition de
_Sarah la Baigneuse_ et de _la Belle Irlandaise_ eut lieu le 6 novembre
1834, au Conservatoire; _Harold_ fut donné au second concert de cette
série: «On s'aborde partout en s'entretenant de la _Marche des
Pèlerins_», disaient les feuilles du temps; la mélodie du _Cinq Mai_ et
celle du _Pâtre breton_ furent entendues pour la première fois le
dimanche 22 novembre 1835. Berlioz et Girard, «l'excellent chef
d'orchestre du Théâtre Nautique», plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra,
s'étaient associés; mais, Girard ayant été insuffisant dans l'exécution
de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul
aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent
que d'appartements privés, voyageant du Vaux-Hall à la rue Vivienne et
du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le
boulevard Bonne-Nouvelle[19]. Le bruit, commençait à se faire autour de
son nom; si l'argent lui manquait parfois, les ennemis déjà ne lui
manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle
feuille de chou; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les
masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis
aux pierrettes, que _la folie agitait ses grelots_ (style d'alors), et
que Musard soufflait dans ses cornets à pistons: «Oui, messieurs,
s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie
pittoresque et imitative, intitulée _Épisode de la vie d'un joueur_. Je
n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de
paroles, ni de chanteurs, ni d'acteurs, ni de costumes, ni de
décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez
agir mon personnage, vous l'entendrez parler, je vous le dépeindrai des
pieds à la tête; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous
apprendre même _comment il met sa cravate_. O merveille de la musique
instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde
_Symphonie sur le code civil_. Quelle différence, messieurs, d'une
musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au
vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents
musiciens! Quelle différence, dis-je, avec les ponts neufs de Rossini!
Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de
faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde _pour se
faire une réputation_!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses
que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la
musique de Rossini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun
_effet_, mais aucune espèce d'_effet_, voilà l'_effet qu'elle me
fait_[20].»
Dans _la Caricature_, un journaliste anonyme publiait un article
intitulé: _le Musicien incompris_: «Le musicien incompris méprise
profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation
il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous
lui nommez Meyerbeer:--Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas,
mais il sacrifie à la mode.--Et M. Auber?--Compositeur de quadrilles et
de chansons.--Bellini, Donizetti?--Italiens, Italiens, musiciens
faciles, trop faciles.--Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le
présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle;
et quand vous lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous
répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le
fameux Jacques Lenglumé (un incompris de la jeunesse de Louis XIV);
quelle musique! quel musicien!... Notre grand homme va chercher la
solitude au huitième au-dessus de l'entresol; là, après s'être parfumé
d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur
lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa
guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et
tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à
extinction de chaleur naturelle. Il court surtout après la haute
philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exprimer
une des faces les plus superficociquenqueuses de la vie humaine... Une
fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes
inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à
cet exercice violent, le compositeur échevelé arrive à produire une
partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il
obtient toujours le succès... non, la chute demandée[21].»
L'allusion est on ne peut plus claire.
Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de
la _Symphonie fantastique_ prouvait son talent de la même façon que le
philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il
travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches
des liasses énormes de papier réglé. Paganini, qui devait lui faire,
quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les
_Derniers instants de Marie Stuart_[22]; ce projet n'eut pas de suite ou
fut transformé en un autre projet. Comme dans _Harold en Italie_, il y
avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et
dont il voulait essayer l'effet sur le public anglais, un jour, à un
concert de la rue Vivienne, Berlioz se trouva en face d'un géant aux
ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les
épaules; ce géant l'embrassa en lui disant:--_Tu Marcellus eris!_ Tu
seras Beethoven!--C'était Paganini.
Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne
s'arrêtèrent pas à cette démonstration théâtrale. Un dimanche, le 16
décembre 1838, Berlioz, riche de gloire, mais pauvre dans le vrai sens
du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un
chiffre assez respectable), donnait au Conservatoire une séance musicale
dont nous transcrivons le programme exact: 1º Symphonie d'_Harold_. 2º
Grand air de _Marie Stuart_, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3º _Le
Pâtre breton_, chanté par Madame Stoltz. 4º _Cantando un di_, de Bari,
chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5º Solo de violoncelle
par M. Batta. 6º Scène de l'_Alceste_ de Gluck, par M. Alizard et Madame
Stoltz. 7º La _Symphonie fantastique_.
Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son
protégé le billet suivant[23]:
«Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui put le
faire revivre; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes
d'un génie tel que vous, je crois de mon devoir de vous prier de
vouloir bien accepter, comme un hommage de ma part, vingt mille
francs qui vous seront remis sur la présentation de l'incluse.
Croyez-moi toujours votre affectionné.»
NICOLO PAGANINI.»
Voici la réponse de Berlioz:
«O digne et grand artiste,
»Comment vous exprimer ma reconnaissance!!! Je ne suis pas riche,
mais, croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me
touche mille fois de plus que la générosité royale de votre
présent.
»Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je
pourrai quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui.»
H. BERLIOZ.»
Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de
son côté la lettre qu'on va lire[24]:
«Cher Berlioz,
»Il faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce
matin cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous
recevez de l'illustre Paganini. Je ne vous parle pas, je ne parle
pas seulement de cette fortune qu'il vous donne, trois années de
loisir, le temps de faire des chefs-d'oeuvre, je parle de ce grand
nom de Beethoven par lequel il vous salue. Et quel plus noble
démenti à donner aux petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui
n'ont pas voulu reconnaître votre _Cellini_ comme le frère de
_Fidelio_! Donc, que Paganini soit loué comme le méritent ses
belles actions, et qu'il soit désormais inviolable; il a été grand
et généreux pour vous, plus généreux que pas un roi, pas un
ministre, pas même un artiste de l'Europe, les véritables rois du
monde. Il vous a appuyé de son approbation et de sa fortune; c'est
maintenant plus que jamais qu'il faut louer ce grand musicien qui
vous tend la main.
»Cher Berlioz, je vous embrasse bien tendrement, dans toute la joie
de mon coeur.
»JULES JAMIN.
»20 décembre, 1838.»
Paganini n'avait pas affaire à un ingrat.
D'abord, Berlioz lui dédia sa symphonie de _Roméo et Juliette_; puis, il
traduisit l'ode italienne que le poëte Romani avait écrite en l'honneur
du roi des violonistes, après un concert donné par ce dernier au théâtre
Carignano, à Turin. L'ode de Romani est peu connue, la traduction en est
oubliée tout à fait; ce poétique morceau méritait un meilleur sort. On
en jugera par les strophes suivantes:
«Oh! qui me rendra un seul des sons fugitifs que verse ton archet comme
un torrent de splendeurs éthérées? Peut-être, ô souffles des airs, de
ces lieux où ils se perdraient épars, les reportez-vous au ciel
conservateur de toute mélodie? Oh! dans quel astre d'amour les
déposez-vous afin de rendre et plus douces et plus joyeuses les
évolutions de sa sphère radieuse? Oh! laissez-moi me désaltérer dans
cette source pure d'immortelle harmonie? que je m'y plonge et que j'y
nage avec ivresse comme l'alcyon au sein des mers, comme le cygne au
sein des lacs!
»Vains désirs! l'homme ne se délivre point du poids qui l'attache à la
terre; l'aile rapide du son ne saurait être liée... Que le souvenir nous
charme encore, puisqu'il est tout ce que nous pouvons conserver. Lui, du
moins, sera impérissable, ô Paganini! et les symphonies divines
échappées de tes cordes émues retentiront dans nos coeurs et dans notre
mémoire comme un bien qui n'est plus, mais que l'on sent toujours!...
»Les nations qui sont par delà les Alpes et par delà les mers
s'étonnaient, et la mère des chants, l'Italie elle-même, au bruit de ces
mélodies inouïes, s'étonnait, comme firent les Thraces, quand, guidés
par la lyre divine, faveur d'une déesse, ils serrèrent entre eux les
premiers noeuds fraternels. Oui, tous étaient frappés d'étonnement, car
des mains habiles et célestes avaient posé si loin les bornes de l'art,
qu'il ne semblait plus possible de les reculer. Tous admiraient la
puissance créatrice et souveraine donnée à un archet, et quand ils
voulurent comparer, toutes les cordes qui, jusque-là, avaient vibré
devant eux, leur parurent sourdes et inertes....
»Tout ce que la terre et le ciel et les flots ont de voix, tout ce que
la douleur, la joie et la colère ont d'accents, tout est là dans le sein
de ce bois creux; c'est la harpe qui frémit et mêle ses soupirs aux
nocturnes soupirs de la lyre d'Éolie, aux plaintes du vent parmi les
branches et les feuilles; c'est le pâtre entonnant sa chanson rustique
en rassemblant son troupeau; c'est le ménestrel invitant à la danse;
c'est la vierge se plaignant de ses peines à la lune silencieuse; c'est
le cri d'angoisse d'un coeur séparé du coeur qu'il aime; c'est le
badinage, c'est le charme, c'est la vie, c'est le baiser....
»Sur cette corde sont d'autres notes.... que peut seul connaître le
génie audacieux qui la tend et la modère; mais l'Italie un jour avec
transport les entendra...»
Nous avons emprunté ce morceau à un recueil, la _Gazette musicale_, qui
fut, pour ainsi dire, le _journal officiel_ de Berlioz, pendant vingt
ans.
La _Gazette musicale_, fondée en 1834 par l'éditeur Schlesinger et
continuée depuis par les frères Brandus, venait à un moment propice;
cette année était une année féconde pour l'art. Victor Hugo publiait
_Claude Gueux_ dans la _Revue de Paris_, Alfred de Musset jetait au
vent les pages légères de _Fantasio_, Halévy donnait à l'Opéra-Comique
les _Souvenirs de Lafleur_ et surveillait à l'Opéra les répétitions de
_la Juive_, Ingres peignait les portraits de M. Bertin et du comte Molé,
Jules Janin passionnait Paris avec ses feuilletons étincelants, un
journal littéraire, _le Protée_, paraissait sous les auspices de Louis
Desnoyers et de Léon Gozlan, que les compositeurs d'imprimerie ne
connaissaient pas bien encore; car ils écrivaient ainsi son nom: Gorian
ou Gozean. La _Gazette musicale_ obtint tout de suite un vif succès,
mêlé de scandale. Le gérant de la _Gazette_, M. Schlesinger, fut attaqué
dans une salle de concert par un élève de M. Herz, nommé Billard, et un
duel s'ensuivit; M. Billard fut atteint au bas ventre; heureusement que
la balle, amortie, ne produisit qu'une violente contusion.
Les articles de Berlioz dans la _Gazette musicale_ sont nombreux; nous
signalerons spécialement le compte rendu de la première représentation
de l'opéra des _Huguenots_, qui devait s'appeler primitivement la
_Saint-Barthélemy_, et dont le rôle de basse, illustré par Levasseur,
devait être confié à Serda. Pendant les répétitions, on ne croyait guère
au succès de l'ouvrage; le chef d'orchestre s'arrêtait souvent pour dire
à Meyerbeer:--Ce passage-là n'a pas le sens commun.--Eh bien! répliquait
Meyerbeer de sa voix flûtée et avec un léger accent gascon, si ma
musique n'a pas le sens commun, c'est qu'elle en a un autre[25].
En fait de critique, on a généreusement prêté à Berlioz les opinions les
plus saugrenues; il aimait _les Huguenots_, il aimait _Guillaume Tell_;
il n'a jamais écrit sur _le Pré aux Clercs_ le fameux article qu'on lui
a tant reproché. En veut-on la preuve? Qu'on se donne la peine d'ouvrir
le _Journal des Débats_ du 15 mars 1869, Jules Janin s'y avoue coupable
du méfait dont un innocent, pendant un quart de siècle, a été victime:
«Certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et
du _Pré aux Clercs_. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune
homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un
feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'oeuvre d'Hérold. Il s'en
repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!) il
faut bien en convenir... Monsieur, JULES JANIN.»
Malgré cette déclaration formelle, on trouvera encore des obstinés qui
parleront avec horreur du feuilleton sur _le Pré aux Clercs_.
Mais Berlioz n'aimait pas Mozart?
Il ne l'aimait pas?... Nous allons citer ses propres paroles au sujet
d'_Idoménée_: «Mozart... Raphael!... Quel miracle de beauté qu'une telle
musique! comme c'est pur! quel parfum d'antiquité! C'est grec, c'est
incontestablement grec, comme l'_Iphigénie_ de Gluck, et la ressemblance
du style de ces deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il est
vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui pourrait les
faire distinguer[26]...» En fouillant dans la collection du _Journal des
Débats_, nous rencontrerions bien d'autres témoignages de la fausseté
des sentiments attribués au réformateur musical que M. Ingres et bien
d'autres considéraient comme un monstre: _immanissimum et foedissimum
monstrum_. Une fois pour toutes, établissons que Berlioz ne prétendait
nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. Il ne se
vantait pas d'être _le seul_ de son espèce et ne croyait point qu'avant
lui, la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de
renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux
de la symphonie, il brûlait devant leurs autels l'encens le plus pur.
Son unique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer
la tradition musicale en l'agrandissant, en l'améliorant, grâce aux
ressources modernes: «J'ai pris la musique où Beethoven l'a laissée»,
disait-il avec quelque orgueil à M. Fétis.--Il y avait du vrai dans
cette assertion.
Dès 1835, les journaux annoncèrent que Berlioz s'occupait d'écrire un
opéra sur un livret d'Alfred de Vigny; il s'agissait de _Benvenuto_ sans
doute, qui ne parut sur la scène que trois ans plus tard. En France,
tout compositeur qui n'aborde pas le théâtre est condamné à l'obscurité;
Berlioz se rendait bien compte de cet axiome et cherchait à se produire
dans la musique dramatique. Un instant, il obtint le poste de directeur
des Italiens[27]; mais la presse opposante cria au favoritisme et
répandit le bruit que M. Bertin, des _Débats_, avait fait obtenir à son
feuilletoniste le sceptre directorial, pour que mademoiselle Louise
Bertin, qui composait, elle aussi, fît jouer, salle Ventadour, les
ouvrages qu'on lui refusait ailleurs. Devant cette malveillance
caractérisée, Berlioz se retira; il n'avait pas trop à se plaindre du
Gouvernement qui lui commandait tantôt un _Requiem_, tantôt une _Marche
funèbre et triomphale_, toutes les fois qu'il était question de célébrer
les victimes de Juillet.
Le _Requiem_ fut exécuté dans diverses villes de France, notamment à
Lille, d'où Habeneck envoya à l'auteur une lettre de félicitation[28].
Mais ce n'étaient là que des succès relatifs. La grosse partie allait se
jouer à l'Opéra, où les études de _Benvenuto Cellini_ étaient poussées
avec activité. Le soir de la première représentation, une horrible
cabale fut organisée contre la pièce; le parterre siffla, grogna, hurla;
les ennemis de la famille Bertin imitèrent les cris des animaux les plus
divers pour faire payer à l'infortuné musicien l'honneur qu'il avait
d'écrire dans une feuille ministérielle. Où la politique va-t-elle se
nicher! Duprez, habituellement si applaudi, ne réussit pas à conjurer
l'orage; madame Stoltz et madame Dorus-Gras eurent beau être charmantes,
on leur tint rigueur; les musiciens de l'orchestre s'associèrent au
ressentiment du public. Deux d'entre eux, pendant les répétitions,
avaient été surpris jouant l'air _J'ai du bon tabac_, au lieu de jouer
leur partie.
Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de _Benvenuto_ ne se
découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès
1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger
qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès
parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la
Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris
une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait
attentivement l'ouverture des _Francs Juges_, Mayence et Leipzig ne
tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du
Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le
_Dies Iræ_ du _Requiem_ et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte
rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître;
la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de
M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de
_Waverley_; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne,
Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu
considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la
carte.
Les siffleurs de _Benvenuto_, en apprenant ces nouvelles du dehors,
commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y
eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des
conscrits entonner, dans la rue, le motif de la _Marche funèbre et
triomphale_ en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra.
Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de
vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux[29].