L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fr

CORRESPONDANCE

INÉDITE

DE

HECTOR BERLIOZ

--1819-1868--

AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE

PAR

DANIEL BERNARD

DEUXIÈME ÉDITION

REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE

[image: C L]

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

Droits de reproduction et de traduction réservés

* * * * *

TABLE

NOTICE SUR BERLIOZ

I. --A Ignace Pleyel

II. --A Rodolphe Kreutzer

III. --A M. Fétis

IV. --A M. Ferdinand Hiller

V. --Au même

VI. --Au même

VII. --Au même

VIII. --A MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarets, Richard, Sichel

IX. --A Ferdinand Hiller

X. --Au même

XI. --Au même

XII. --Au même

XIII. --Au même

XIV. --A madame Horace Vernet

XV. --A M. Ferdinand Hiller

XVI. --A M. l'intendant général de la liste civile

XVII. --A Joseph d'Ortigue

XVIII. --Au même

XIX. --A M. Ferdinand Hiller

XX. --A Joseph d'Ortigue

XXI. --Au même

XXII. --A M. Hoffmeister

XXIII. --A Robert Schumann

XXIV. --A Maurice Schlesinger

XXV. --A Liszt

XXVI. --A Buloz

XXVII. --A Joseph d'Ortigue

XXVIII. --A M. Griepenkerl

XXIX. --A Michel Glinka

XXX. --A Louis Berlioz

XXXI. --A Joseph d'Ortigue

XXXII. --Au même

XXXIII. --Au même

XXXIV. --A Joseph d'Ortigue

XXXV. --A Tajan-Rogé

XXXVI. --A M. Auguste Morel

XXXVII. --Au même

XXXVIII. --Au même

XXXIX. --A M. Alexis Lwoff

XL. --A M. Auguste Morel

XLI. --Au même

XLII. --A Joseph d'Ortigue

XLIII. --A M. Auguste Morel

XLIV. --Au même

XLV. --A Guillaume Lenz

XLVI. --A M. Alexis Lwoff

XLVII. --A M. Lecourt

XLVIII. --A M. Auguste Morel

XLIX. --A Joseph d'Ortigue

L. --A M. Alexis Lwoff

LI. --A M. Auguste Morel

LII. --A Joseph d'Ortigue

LIII. --Au même

LIV. --A Louis Berlioz

LV. --A M. Ferdinand Hiller

LVI. --A Joseph d'Ortigue

LVII. --Au même

LVIII. --Au même

LIX. --A M. Auguste Morel

LX. --A M. le directeur du _Journal des Débats_

LXI. --A Joseph d'Ortigue

LXII. --A M. Brandus

LXIII. --A M. B. Jullien

LXIV. --A Louis Berlioz

LXV. --Au même

LXVI. --Au même

LXVII. --A M. Hans de Bulow

LXVIII. --A M. Auguste Morel

LXIX. --A M. Hans de Bulow

LXX. --A Louis Berlioz

LXXI. --A Léon Kreutzer

LXXII. --A Tajan-Rogé

LXXIII. --A M. Auguste Morel

LXXIV. --A Richard Wagner

LXXV. --A Louis Berlioz

LXXVI. --A M. Auguste Morel

LXXVII. --Au même

LXXVIII. --Au même

LXXIX. --A Théodore Ritter

LXXX. --A M. Ernest Legouvé

LXXXI. --A M. Auguste Morel

LXXXII. --Au même

LXXXIII. --A M. l'abbé Girod

LXXXIV. --A M. Bennet

LXXXV. --A M. Auguste Morel

LXXXVI. --Au même

LXXXVII. --Au même

LXXXVIII. --Au même

LXXXIX. --Au même

XC. --Au même

XCI. --A M. Hans de Bulow

XCII. --A Louis Berlioz

XCIII. --Au même

XCIV. --Au même

XCV. --A M. Auguste Morel

XCVI. --Au même

XCVII. --Au même

XCVIII. --A Louis Berlioz

XCIX. --A M. Auguste Morel

C. --A Louis Berlioz

CI. --Au même

CII. --Au même

CIII. --A Louis Berlioz

CIV. --Au même

CV. --A madame Massart

CVI. --A Louis Berlioz

CVII. --Au même

CVIII. --Au même

CIX. --Au même

CX. --Au même

CXI. --Au même

CXII. --A M. Auguste Morel

CXIII. --A Louis Berlioz

CXIV. --Au même

CXV. --Au même

CXVI. --Au même

CXVII. --A Paul Smith

CXVIII. --A Louis Berlioz

CXIX. --A M. et madame Massart

CXX. --Aux mêmes

CXXI. --A madame Massart

CXXII. --A M. Johannès Weber

CXXIII. --A M. Alexis Lwoff

CXXIV. --A M. Bennet

CXXV. --Au même

CXXVI. --A M. et madame Massart

CXXVII. --A M. Auguste Morel

CXXVIII. --A M. et madame Damcke

CXXIX. --A madame Ernst

CXXX. --A madame Damcke

CXXXI. --A Louis Berlioz

CXXXII. --A madame Massart

CXXXIII. --A M. Damcke

CXXXIV. --A Louis Berlioz

CXXXV. --Au même

CXXXVI. --A M. et madame Damcke

CXXXVII. --A madame Massart

CXXXVIII. --A Louis Berlioz

CXXXIX. --Au même

CXL. --A M. Asger Hamerik

CXLI. --A madame Massart

CXLII. --A madame Massart

CXLIII. --A M. Ernest Reyer

CXLIV. --A M. Ferdinand Hiller

CXLV. --Au même

CXLVI. --A madame Damcke

CXLVII. --A M. et madame Massart

CXLVIII. --Aux mêmes

CXLIX. --A M. Édouard Alexandre

CL. --A M. et madame Massart

CLI. --A M. Damcke

CLII. --A M. et madame Massart

CLIII. --A M. Wladimir Stassoff

CLIV. --Au même

CLV. --A M. Auguste Morel

CLVI. --A M. Wladimir Stassoff

APPENDICE

* * * * *

[image d'une lettre:

Monsieur

Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser

notre admirable requiem pour la cérémonie des Invalides, veuillez être

convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination

de Monsieur le Ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous

prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le

gouvernement et vos admirateurs d'un chef d'oeuvre qui donnerait tant

d'éclat à cette solennité.

Je suis avec un profond respect, monsieur

votre dévoué serviteur

H. Berlioz

24 mars 1837.]

NOTICE SUR BERLIOZ

Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:--Il n'a pas

le succès, mais il a la gloire....--Aujourd'hui, le voilà en train de

conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont

été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite.

La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux

attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été

séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz

n'a eu qu'une chose très-simple à faire,--une chose à laquelle nous

sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux

qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs

qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous

ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne

pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand

nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir.

C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà

accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince

tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait

pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la

tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses

encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre

fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés

que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous

empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement

ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent

contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la

réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de

Rossini _le Barbier_ de Paisiello?

Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant;

quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances

aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un

rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un

espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige

musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou

s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas

bien sûrs.

Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué,

discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui

pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux,

qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à

l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage

pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de

lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles

de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient.

Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre

pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des

frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar,

de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant

Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:--«On m'a donné un

banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu

m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me

portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!--» Paris! Paris!

il ne songeait qu'à cette ville ingrate.

Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de

chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés,

résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques

de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la

même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui

rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps.

Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point

de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux

mouillés de larmes:--«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais

(c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté

d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et

sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au

sein de mon opulence!»--Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets,

d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:--«O mes amis! je m'aperçois que je vous

aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de

vous!»--Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait

avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi

ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui

laissait à faire _que des feuilletons_.

Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils

(si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de

son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le

bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France...

Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent

coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans

avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient

contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à

la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:--«Cela

durera bien autant que moi.»--Légèreté des légèretés! tout n'est que

légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des

naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel

on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air

digne:--«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.»

Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels

ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué

par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les

mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent

sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double

réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en

laisser seulement la moitié d'une. La _Correspondance_ que nous publions

aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et

augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les

_Mémoires_[1] ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et

de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des

tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à

chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de

l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle

frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le

marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de

Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se

ressemblent pas; il y a entre l'auteur de _Richard Coeur de lion_ et

l'auteur du _Dies iræ grotesque_ la différence qu'on remarquerait entre

un ruisselet tranquille et un torrent débordé.

La _Correspondance_, venant après les _Mémoires_, a une utilité qui ne

sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux

détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la

tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au

dehors:--«A beau mentir qui vient de loin.»--Ils n'avaient pas d'autre

réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart

des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à

l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat;

impossible de nier ces documents triomphants,--et triomphants dans un

double sens,--impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de

pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un

artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des

applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se

hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il

leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses

lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des

sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe...

Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons

plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne

comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui

prétendent que Napoléon Ier n'a jamais existé.

Dans quelques passages, la _Correspondance_, faisant allusion à des

événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous

avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé

qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du

texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul

instant, de rivaliser avec les _Mémoires_; cette folle témérité aurait

été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que

les _Mémoires_ avaient omis et de les résumer en les complétant.

* * * * *

Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par

ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures

du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage

ordinaire, le 11 décembre 1803)[2]. Son acte de naissance fut dressé

devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de

trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon,

âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de

l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, _noble

Louis-Joseph Berlioz_, avait été _conseiller du roy, auditeur de la

Chambre des comptes du Dauphiné_ et habitait tantôt la Côte, tantôt

Grenoble[3]. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu

se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une

nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste

d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son

art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre

l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848,

vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement

recours à ses conseils et à sa générosité.

S'il est souvent question, dans les _Mémoires_, du père d'Hector

Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait

Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le

commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide

honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés

de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux,

impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter

la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère

vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne

réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du

moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint

jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser

des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du

climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.

Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet:

«Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre

l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau

de détails, de notre admirable vallée de l'Isère[4]...» En descendant du

Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le

vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la

_Stella montis..._; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison

de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est

ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie[5].»

Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce

sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le coeur

du poëte.

Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent

aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions

intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et

ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de

tous les enfants qui ont lu _Robinson Crusoë_. Sur la mappemonde, son

petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où

tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le

pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le

latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de

caprices, sautant de l'_Énéide_ aux fables de la Fontaine, et ne

paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite

Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les

livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec

passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière

d'_apprendre_, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui

mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce

qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres

ou le corrigea par son expérience personnelle.

Son premier professeur de musique _sérieux_ fut un nommé Imbert, que le

malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté

à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de

Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des _Grotesques de la

musique_. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu

donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre,

j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de

Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi,

vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand

honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez

le contraire et comme il le mérite[6].» En effet, MM. Imbert et Dorant

n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans,

celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un

quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à

savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.

Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que

_Monsieur_ Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation _tardive_ et que,

jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de

musique; d'abord la lettre Ire de notre recueil (à Ignace Pleyel)

prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne

fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se

dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de

passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès

qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait

l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un

bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était

toujours mis au pain sec quand il étudiait le _De Viris_; cependant sa

réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six

ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.

M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti

sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs

continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant

militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement,

les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans

remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge

quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de

la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des

thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances

composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient

de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector

Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent,

les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans

son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des

gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente

humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant

ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau

ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:--«Apprends ton

cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une

flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière

fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans

l'art de jouer de la flûte.

Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes

études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg,

délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à

envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien

cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux

grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un

des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens

assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac,

d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout

à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra.

L'auteur des _Étourdis_ avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur,

répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon

âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne

dois plus guère songer qu'à la messe de _Requiem_.» Andrieux, sa lettre

écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant

inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à

travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il

frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux

roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte

pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:

--Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez

dans une occupation.... Si j'avais su!

--Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente

et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus.

Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous

recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.

Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique

surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et

intolérant:

--Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck,

savez-vous? je l'aime à la folie.

--Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son

visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa

casserole aux dépens de ce qu'elle contenait.

--Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste

de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à

demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi.

--Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole[7].

L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments

d'_Orphée_ qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la

Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à

acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de

Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait

d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de

musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la

Pitié pour y disséquer des _sujets_, Berlioz se sauva par la fenêtre.

Jour et nuit, on l'entendait fredonner: _Descends dans le sein

d'Amphitrite_, ou: _Jouissez au destin propice_, ou quelque autre

mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop _au coup de

foudre_, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation

jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une

représentation des _Danaïdes_ de Salieri[8]. Ce sont là des exagérations

à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire

exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à

abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un

penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit

jamais démenti ni _oublié_. _Les Danaïdes_ ont frappé une âme

très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable

et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur

le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des

notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché

des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui

servira au _largo_ de la _Symphonie fantastique_, on n'attend pas _les

Danaïdes_ pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières

fibres de son coeur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à

un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres,

destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais

médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne

pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et _Orphée_ n'avaient

pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare

n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise

marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles

de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des

obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a

aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a

pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni

rien qui y ressemblât.

Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector

manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au

Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur

aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier

Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un

grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient

succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la

représentation des _Bardes_, Napoléon lui avait donné une tabatière

d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de

la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des

oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse

fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes

devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai

dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le

respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à

les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de

son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume,

quelques-unes portent, après la signature, cette mention: _Élève de

Lesueur_, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec

orgueil.

Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des

orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique

d'église _dramatique et descriptive_. Aussi, les novateurs ne lui

déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation,

s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre

certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en

affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les

dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la

peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'oeuvre

qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami

allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin

des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en

souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait

les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé,

quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions

sur la religion ou la philosophie.

On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on

s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait

les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin,

_Beverley_, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les

paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre

ouvrage sur le _Passage de la mer Rouge_, qui date de la même époque.

Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les

produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il

fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au

grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui

n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il

se retira dans le sacré, écrivit une Messe _qu'on faillit_ exécuter à

Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un

riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de

ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise

imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou

plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un

seul morceau, le _Resurrexit_, fut préservé des flammes: encore le

compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la

main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques

années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de

Berlioz: _la Danse des Ombres_, ronde nocturne pour chant et piano.

L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et

rareté. Toute l'édition de l'oeuvre 2 de Berlioz a été détruite par ses

ordres[9].»

Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé

digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui

n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller

dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en

province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état

de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à

errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz

finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te

laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement;

et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu

me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y

avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce

que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les

genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une

humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes

inutiles[10].»

Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les

_Mémoires_ rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur

et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici

de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il

commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité,

au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime

alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la

Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de

s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze

cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié

de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en

réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup,

signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget

mensuel:--Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de

peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège _à un franc le

cachet_?

Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de

rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine

Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les

jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au

quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a

communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses

quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.

En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter

les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à

_boulli_ (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre

_sols_, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6

septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre,

la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux.

Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins

de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de

quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à:

«Pain... 0 fr. 43 c.

Sel.... 0 fr. 25 c.

-------------

Total... 0 fr. 68 c.».

Le 1er janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui

avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors:

Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons

éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée

(40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de

Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une

impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir,

l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les

triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires

d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes

délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans

ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées

par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini

et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie,

tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se

sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être

récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!...

N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu

dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la

grande ville, aux approches du soir?

En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux,

je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il

va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se

livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un

ruban avec clef et anneau doré, une paire de _bamboches_; on sent le

jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte

son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs[11].

Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir,

Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de

choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession

bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha,

mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux

yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions _dramatiques_.

Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un

baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans

la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si

l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste,

c'eût été une rupture complète.

Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: _Orphée

déchiré par les bacchantes_, et, cette fois, Hector ne fut pas

honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer _inexécutable_ le

morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa

cantate _inexécutable_ serait exécutée et demanda la salle du

Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui

dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce

qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes;

mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes.

L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut

beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des _ordres_ formels.

Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions

administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de

le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir,

Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante,

un ballet sur _Faust_ ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de

nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se

recommandait à lui en ces termes:

«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de

_Faust_. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion

de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la

musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien

m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici:

j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la

tête pleine de _Faust_ et si la nature m'a doué de quelque imagination,

il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination

puisse s'exercer avec plus d'avantages...[12].»

Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des

preuves antérieures de sa bienveillance.

Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans

accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement

subit, la veille du concert, un trio avec choeurs fut chanté sans choeurs,

par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la

cantate d'_Orphée_, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de

la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses

parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme,

d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui

ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne

rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait

autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et

en se chauffant les jambes:--Voilà un début qui promet!...--Et cette

parole de M. Fétis fut très-répétée.

Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on

le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui

s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son

prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna

personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents;

le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit

un ballet pour Fanny Essler, _la Chatte métamorphosée en femme_, et

trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, _Polichinelle_, n'est

guère bon.

Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique

italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma

avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de

_Société de l'indifférence en matière universelle_[13]. Mendelssohn,

aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les

pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses

travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de

Schiller, de Goethe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand,

Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était

concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en

dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu

bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon

nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans

la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire

musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui

donnerait l'accolade _coram populo_, avec plus ou moins de

sincérité:--«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature,

sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant

le créateur d'un monde nouveau; _j'ai parfois des envies de le

dévorer_...[14].» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn

qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies

gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir

composé de _si jolies petites romances_[15].

Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne

dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici

vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un

beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets:

son projet était de s'introduire sous un déguisement chez _la belle

infidèle_, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous

dit-il, _deux coupables et un innocent_...» A Florence, une modiste lui

vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un

second costume, le premier ayant été perdu en route; vers

Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des

sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation

l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait

sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et

rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération

n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de

s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le

long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille,

comme il le dit dans ses _Mémoires_, mais à Diano Marina, petite ville

de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à

M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre

dont nous ne possédons que des fragments.

«Diano Marina, 18 avril 1831.

«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour

victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais

en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à

Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma

volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en

ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon,

demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des

vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou

m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis,

je dois vivre pour deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la

mienne, et vivre pour mon art[16]...»

Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou

non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la

Méditerranée; les _Mémoires_ sont muets sur cet accident. Ils se bornent

à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser

chemin et enfin sa rentrée au bercail.

Rome, qui attire à elle tant de coeurs chrétiens et artistes, n'exerça

qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la

musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens

abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes

cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des

trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de

_musique militaire_. On chantait platement de plates cavatines dans les

salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des

opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents,

incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans

les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme

éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des

chefs-d'oeuvre plastiques, représentait la solitude et le néant.

Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en

bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des

Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies

populaires, saisies au vol, réciter l'_Énéide_ sur le sommet des

montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les

fioritures, les _prime donne assolute_, les ténors aux longs cheveux,

les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se

séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher

sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays

perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails

pittoresques; quand les _contadini_, ayant attaché leurs chevaux dans la

cour de l'_osteria_, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle

commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs

longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment

l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au

milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil

et à l'affût de la couleur devait trouver la _Sérénade_ et l'_Orgie des

brigands_ de la symphonie d'_Harold_.

Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à

Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il

éprouvait dans la Ville éternelle.

...Enfin, enfin, il lui fut permis de quitter cette Italie qu'il ne

revit jamais et où, contrairement à tant d'autres, moins difficiles, il

n'avait pu s'acclimater. Son ardeur de rentrer dans la lutte et de se

conquérir une place en vue était vraiment furieuse. On s'occupa de ses

faits et gestes à Paris, dès qu'il y fut; et, à ce propos, qu'on nous

permette d'ouvrir une parenthèse. Nous croyons que la vie des grands

hommes doit être murée ni plus ni moins que celle des simples

particuliers; mais quand un amour comme l'amour de Berlioz pour miss

Smithson a occupé les badauds et les journaux d'une ville d'un million

d'âmes, cet épisode ne rentre plus dans l'ordre des galanteries

ordinaires; il appartient à l'histoire. Nous nous en emparons.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 1 / 22 段