De jeunes Grecques, couronnées de leurs diadèmes de cheveux, s’étaient

prises par la main et tournaient sur un air doux et vague comme la

_Ronde des astres_ de Félicien David. Elles ressemblaient, sur le fond

clair du ciel, au _Cortége des Heures_ de la fresque du Guide, au palais

Rospigliosi.

Les Turcs les regardaient assez dédaigneusement, ne concevant pas que

l’on se donne du mouvement pour s’amuser, ni surtout que l’on danse

soi-même.

Je continuai à grimper jusqu’à une touffe de sept arbres qui couronne la

montagne comme un panache; de là, on domine tout le parcours du

Bosphore: on découvre la mer de Marmara, tachetée par les îles des

Princes, un radieux et merveilleux spectacle. Vu de cette hauteur, le

Bosphore, reluisant par places entre ses rives brunes, présente l’aspect

d’une succession de lacs; les courbures des berges et les promontoires

qui s’avancent dans les eaux semblent l’étrangler et le fermer de

distance en distance; les ondulations des collines dont est bordé ce

fleuve marin sont d’une suavité incomparable; la ligne serpentine qui se

déploie sur le torse d’une belle femme couchée, et faisant ressortir sa

hanche, n’a pas une grâce plus voluptueuse et plus molle.

Une lumière argentée, tendre et claire comme un plafond de Paul

Véronèse, baigne de ses vagues transparentes cet immense paysage. Au

couchant, Constantinople avec sa dentelle de minarets sur la rive de

l’Europe; à l’orient, une vaste plaine rayée par un chemin conduisant

aux profondeurs mystérieuses de l’Asie; au nord, l’embouchure de la mer

Noire et les régions cimmériennes; au sud, le mont Olympe, la Bithynie,

la Troade, et, dans le lointain de la pensée qui perce l’horizon, la

Grèce et ses archipels. Mais, ce qui attirait le plus mes regards,

c’était cette grande campagne déserte et nue, où mon imagination

s’élançait à la suite des caravanes, rêvant de bizarres aventures et

d’émouvantes rencontres.

Je redescendis après une demi-heure de muette contemplation jusqu’au

plateau occupé par les groupes de fumeurs, de femmes et d’enfants.--Un

grand cercle s’était formé autour d’une bande de Tsiganes qui jouaient

du violon et chantaient des ballades en idiome _caló_; leur visage

couleur de revers de botte, leurs longs cheveux noir bleuâtre, leur air

exotique et fou, leurs grimaces sauvagement désordonnées et leurs

haillons d’une pittoresque extravagance me firent penser à la poésie de

Lenau: «les Bohémiens dans la bruyère,» quatre strophes à vous donner la

nostalgie de l’inconnu et le plus féroce désir de vie errante.--D’où

vient cette race indélébile dont on retrouve des échantillons identiques

dans tous les coins du monde, parmi les populations différentes qu’elle

traverse sans s’y mêler? De l’Inde, sans doute, et c’est quelque tribu

paria qui n’aura pu accepter l’abjection héréditaire et fatale.--J’ai

rarement vu un camp de bohémiens sans avoir l’envie de me joindre à eux

et de partager leur existence vagabonde; l’homme sauvage vit toujours

dans la peau du civilisé, et il ne faut qu’une légère circonstance pour

éveiller ce désir secret de se soustraire aux lois et aux conventions

sociales; il est vrai qu’après une semaine passée à coucher à la belle

étoile à côté d’un chariot et d’une cuisine en plein vent, on

regretterait ses pantoufles, son fauteuil capitonné, son lit à rideaux

de damas, et surtout les filets châteaubriand arrosés de grand bordeaux

retour de l’Inde, ou même tout simplement l’édition du soir de la

_Presse_; mais le sentiment que j’exprime n’en est pas moins réel.

Les civilisations extrêmes pèsent sur l’individualisme et vous ôtent en

quelque sorte la possession de vous-même en retour des avantages

généraux qu’elles vous procurent; aussi ai-je entendu dire à beaucoup de

voyageurs qu’il n’y avait pas de sensation plus délicieuse que de

galoper tout seul dans le désert, au soleil levant, avec des pistolets

dans les fontes et une carabine à l’arçon de la selle; personne ne

veille sur vous, mais aussi personne ne vous entrave; la liberté règne

dans le silence et la solitude, et il n’y a que Dieu au-dessus de vous.

J’ai éprouvé moi-même quelque chose d’analogue en traversant certaines

parties désertes de l’Espagne et de l’Algérie.

Je retrouvai mon talika et son conducteur où je les avais laissés, et la

descente commença, opération assez désagréable, vu la roideur de la

pente et l’état du chemin, que je ne saurais mieux comparer qu’à un

escalier en ruines et démoli par places. Le saïs tenait la tête de son

cheval, qui, à chaque instant, s’écrasait sur ses jarrets, et dont la

caisse de la voiture talonnait la croupe; ma situation dans cette boîte

ressemblait assez à celle d’une souris qu’on cogne aux parois d’une

ratière pour l’étourdir; des cahots à décrocher le cœur le plus

solidement chevillé me jetaient le nez en avant au moment où je m’y

attendais le moins; aussi, quoique je fusse assez las, je pris le parti

de descendre et de suivre ma voiture à pied.

Des arabas et des talikas pleins de femmes et d’enfants opéraient aussi

leur dégringolade du Bougourlou: c’étaient des éclats de rire et de voix

à chaque cascade nouvelle, à chaque soubresaut inattendu; tout un rang

de femmes tombait sur le rang opposé, et des rivales s’embrassaient

ainsi bien involontairement; les bœufs, avec leurs genoux déjetés,

s’arc-boutaient de leur mieux contre les aspérités du terrain, et les

chevaux descendaient avec cette prudence des animaux habitués aux

mauvais chemins; les cavaliers galopaient franchement comme s’ils

étaient en plaine, sûrs de leurs montures curdes ou barbes: c’était un

pêle-mêle charmant, très-joyeux à l’œil et d’un aspect véritablement

turc; quoiqu’un espace de quelques minutes seulement sépare la rive

d’Asie de la rive d’Europe, la couleur locale s’y est beaucoup mieux

conservée, et l’on y rencontre beaucoup moins de Francs.

La route étant redevenue à peu près possible, je regrimpai dans ma

voiture, regardant par la portière les maisons peintes, les cyprès et

les turbés qui bordaient le chemin et formaient quelquefois un îlot au

milieu de la rue, comme Sainte-Marie-du-Strand. Mon conducteur me fit

traverser Scutari, que nous avions contourné en allant, le champ de

manœuvre d’Hyder-Pacha, puis reprit le bord de la mer jusqu’à

l’embarcadère de Kadi-Keuï, où le _Bangor_ s’apprêtait à appareiller, et

crachait quelques flocons de fumée noire dans le bleu du ciel.

L’embarcation des passagères ne s’effectuait pas sans tumulte et sans

éclats de rire; une planche presque perpendiculaire servait de trait

d’union entre la jetée et le bateau. L’ascension en était fort

scabreuse, et il fallait de plus enjamber le plat-bord, ce qui

produisait une foule de petites simagrées pudiques et vertueuses assez

drôles; dans ce passage périlleux, plus d’une jarretière européenne

livra son secret; plus d’un mollet asiatique trahit son incognito,

malgré la jalousie turque.--Je ne parle de ce petit incident à la Paul

de Kock que comme trait de mœurs; en poussant la planche trois ou quatre

pieds plus loin, on eût évité cette inquiétude à la pudicité féminine;

mais personne n’eut l’idée de la changer de la place.

La nuit tombait lorsque le _Bangor_ débarqua sa cargaison humaine à

l’escale de Galata, après l’avoir balancée comme une escarpolette.

Comme les curiosités de Constantinople commençaient à s’épuiser pour

moi, je résolus d’aller passer quelques jours aux îles des Princes,

archipel mignon semé sur la mer de Marmara, à l’entrée du Bosphore, et

qui passe pour un séjour très-sain et très-délicieux. Ces îles sont au

nombre de sept: Proti, Antigona, Kalki, Prinkipo, Nikandro, Oxeia,

Plata, plus deux ou trois îlots qu’on ne compte pas.--Prinkipo est la

plus grande et la plus fréquentée de ces fleurs marines qu’éclaire le

gai soleil d’Anatolie et qu’éventent les fraîches brises du matin et du

soir. On s’y rend par un service de bateaux à vapeur anglais et turcs en

une heure et demie à peu près.--Le bateau turc que j’avais choisi avait

un singulier mécanisme dont je n’ai vu le pareil nulle part: le piston,

en saillie sur le pont, se levait et s’abaissait comme une scie

manœuvrée par deux scieurs de long.--Malgré cette bizarrerie, le bateau

anglais nous distança, et justifia bien le nom de _Swan_ inscrit sur sa

poupe en lettre d’or. Sa coque blanche filait dans l’eau comme un

véritable cygne.

La côte de Prinkipo se présente, lorsqu’on vient de Constantinople, sous

la forme d’une haute berge aux escarpements rougeâtres, surmontée d’une

ligne de maisons; des rampes de bois ou des sentiers rapides, traçant

des angles aigus, descendent de la falaise à la mer, bordée de cabinets

de planches pour les bains. Une détonation de boîte annonce que le

bateau à vapeur est en vue, et aussitôt une flotte de caïques et de

canots se détachent de terre pour aller au-devant des passagers, car le

peu de profondeur de l’eau ne permet pas aux embarcations ayant quelques

pieds de quille d’approcher.

Un logement m’avait été retenu d’avance dans l’unique auberge de l’île:

maison de bois fraîche et propre, ombragée de grands arbres, et des

fenêtres de laquelle la vue s’étendait sur la mer jusqu’aux profondeurs

infinies de l’horizon.

En face, j’apercevais l’île de Kalki, avec son village turc se mirant

dans la mer, et sa montagne surmontée d’un couvent grec. L’eau battait

l’escarpement au pied duquel était juchée l’hôtellerie, et l’on pouvait

y descendre en pantoufles et en robe de chambre pour y prendre un bain

délicieux sur un fond de sable s’étendant assez loin.

A la table d’hôte, qui était fort bien servie, venait s’asseoir

majestueusement une dame derrière laquelle se tenait un superbe

domestique grec en costume de Pallikare, tout brodé d’or et d’argent,

qui servait sa maîtresse avec un sérieux digne d’un domestique anglais.

Ce gaillard caractéristique, plus propre à charger des tromblons et des

carabines derrière un rocher qu’à changer des assiettes, produisait un

assez bizarre effet, et je ne crois pas qu’on ait jamais versé du vin

dans un verre d’une façon si grandiose. Les méchantes langues

prétendaient même que là ne se bornaient pas ses fonctions, mais il ne

faut jamais croire que la moitié de ce qu’on dit.

Le soir, les femmes arméniennes et grecques faisaient assaut de toilette

pour se promener dans l’espace étroit resserré entre les maisons et la

berge: les robes de soie les plus lourdes et les plus épaisses s’y

déployaient à larges plis; les diamants brillaient aux rayons de la

lune, et les bras nus étaient chargés de ces énormes bracelets d’or aux

chaînes multiples, ornement particulier à Constantinople, et que nos

bijoutiers feraient bien d’imiter, car ils donnent de la sveltesse au

poignet et avantagent la main.

Les familles arméniennes sont fécondes comme les familles anglaises, et

ce n’est point chose rare que de voir une ample matrone précédée de

quatre ou cinq filles, toutes plus jolies les unes que les autres, et

d’autant de garçons très-vivaces; les coiffures en cheveux, les corsages

décolletés, donnent à cette promenade l’aspect d’un bal en plein air;

quelques chapeaux parisiens s’y montrent, comme au Prado de Madrid, mais

en petite quantité.

Dans les cafés, qui ont tous des terrasses sur la mer, l’on prend des

glaces faites avec la neige de l’Olympe de Bithynie, on hume de petites

tasses de café accompagnées de verres d’eau, et l’on brûle le tabac de

toutes les manières imaginables: chibouck, narghilé, cigare, cigarette,

rien n’y manque; la silhouette coloriée de Karagheuz se démène derrière

son transparent et débite ses lazzi au bruit du tambour de basque.

De temps en temps, un reflet bleu comme celui de la lumière électrique

vient éclairer bizarrement une façade de maison, un bouquet d’arbres, un

groupe de promeneurs; l’on se retourne et l’on sourit: c’est un amoureux

qui brûle un feu de Bengale en l’honneur de sa maîtresse ou de sa

fiancée.--Il doit y avoir beaucoup d’amoureux à Prinkipo, car une

lumière ne s’était pas plutôt éteinte qu’une autre se rallumait. Par

maîtresse, il faut entendre, dans le sens de la vieille galanterie,

femme à qui l’on rend des soins pour s’en faire aimer avec intention de

mariage, et pas autre chose, car les mœurs sont ici fort rigides.

Peu à peu chacun rentre chez soi, et vers minuit toute l’île dort d’un

sommeil paisible et vertueux; cette promenade et les bains de mer

composent les plaisirs de Prinkipo;--pour les varier, j’exécutai, avec

un aimable jeune homme dont j’avais fait connaissance à la table d’hôte,

une grande excursion à ânes dans l’intérieur de l’île; nous traversâmes

d’abord le village, dont le marché était fort réjouissant à l’œil avec

ses étalages de concombres aux formes étranges, de pastèques, de melons

de Smyrne, de tomates, de piment, de raisins et de denrées bizarres;

puis nous suivîmes la mer tantôt de près, tantôt de loin, à travers des

plantations d’arbres et des champs cultivés, jusqu’à la maison d’un

pope, très-bon vivant, qui nous fit servir, par une belle fille, du raki

et des verres d’eau glacée; ensuite, contournant l’île, nous arrivâmes à

un ancien monastère grec, assez délabré, servant maintenant d’hôpital de

fous.

Trois ou quatre malheureux en haillons, le teint hâve, l’air morose, s’y

traînaient le long des murs avec un bruissement de ferrailles, dans une

cour inondée de soleil. On nous fit voir au fond de la chapelle,

moyennant un bacchich de quelques piastres, de mauvaises images à fond

d’or et à figures brunes, comme on en fabrique au mont Athos, sur des

patrons byzantins, à l’usage du culte grec; la Panagia y montrait,

suivant l’usage, sa tête et ses mains bistrées, à travers les découpures

d’une plaque d’argent ou de vermeil, et l’enfant Jésus apparaissait en

négrillon dans son nimbe trilobé. Saint Georges, patron du lieu,

écrasait le dragon dans l’attitude consacrée.

La situation de ce couvent est admirable: il occupe la plate-forme d’un

soubassement de rochers, et du haut de ses terrasses, la rêverie peut

plonger dans deux azurs sans limites, celui du ciel et celui de la mer.

A côté du couvent, des excavations voûtées, à demi effondrées, montrent

qu’il couvrait jadis un emplacement plus vaste et d’une architecture

antérieure.

Nous revînmes par une autre route plus sauvage, parmi des touffes de

myrtes, des bouquets de térébinthes et de pins qui poussent

naturellement, et que les habitants coupent pour faire du bois de

chauffage, et nous arrivâmes à l’auberge, à la grande satisfaction de

nos ânes, qui avaient besoin d’être talonnés et bâtonnés vigoureusement

pour ne pas s’endormir en route, car nous avions commis cette faute de

ne pas emmener l’ânier, personnage indispensable dans une caravane de ce

genre, les ânes orientaux méprisant beaucoup les bourgeois et ne

s’émouvant nullement de leurs gourmades.

Au bout de quatre ou cinq jours, suffisamment édifié sur les délices de

Prinkipo, je partis pour faire une excursion sur le Bosphore, depuis la

pointe de Seraï jusqu’à l’entrée de la mer Noire.

XXIX

LE BOSPHORE

Le Bosphore, de Seraï-Bournou à l’entrée de la mer Noire, est sillonné

d’un va-et-vient perpétuel de bateaux à vapeur comparable au mouvement

des watermen sur la Tamise; les caïdjis, qui naguère régnaient en

despotes sur ses eaux vertes et rapides, voient passer les pyroscaphes

du même œil que les postillons, les locomotives des chemins de fer, et

ils regardent l’invention de Fulton comme tout à fait diabolique. Il y a

cependant encore des Turcs obstinés et des giaours poltrons qui prennent

des caïques pour remonter le Bosphore, de même qu’il y a chez nous des

gens qui, malgré les railways de la rive gauche et de la rive droite,

vont à Versailles en gondoles et à Saint-Cloud en coucou; mais ils sont

tous les jours plus rares, et les musulmans s’accommodent très-bien des

bateaux à vapeur. Le bateau à vapeur les préoccupe même beaucoup, et il

n’est pas un café ou une boutique de barbier dont les murailles ne

soient ornées de plusieurs dessins où l’artiste naïf a figuré de son

mieux le panache de fumée s’échappant du tuyau et les palettes des roues

battant l’eau bouillonnante.

Je m’embarquai au pont de Galata, dans la Corne-d’Or, point de départ

des bateaux qui stationnent là en grand nombre, crachant leur vapeur

blanche et noir condensée en nuage permanent dans l’azur léger du ciel.

Le pont de Londres ou Heresford-suspension-bridge ne présente pas un

mouvement plus animé, un encombrement plus tumultueux que cette échelle

dont les abords sont fort incommodes, car, pour parvenir aux

embarcations, il faut franchir les garde-fous de ponts de bateaux,

enjamber des madriers, et passer sur des poutrelles pourries ou rompues.

Ce n’est pas une besogne aisée que de démarrer de là; pourtant l’on y

parvient, non sans se heurter quelque peu aux barques voisines, et l’on

se met en route; en quelques coups de piston l’on a gagné le large, et

alors vous filez librement entre une double ligne de palais, de

kiosques, de villages, de jardins, de collines, sur une eau vive,

mélange d’émeraude et de saphir, où votre sillage fait éclore des

millions de perles, sous un ciel le plus beau du monde, par un gai

soleil qui jette des iris dans la bruine argentée des roues.

Il n’est rien de comparable, que je sache, à cette promenade faite en

deux heures sur cette raie d’azur tirée comme limite entre deux parties

du monde, l’Europe et l’Asie, qu’on aperçoit en même temps.

La tour de la Fille émerge bientôt avec sa silhouette blanche d’un si

charmant effet sur le fond bleu des eaux: Scutari et Top’Hané se

montrent à leur tour. Au dessus de Top’Hané la tour de Galata dresse son

toit conique vert-de-grisé, et sur le revers de la colline s’étagent les

maisons de pierre des Européens, les baraques de bois coloriées des

Turcs. Çà et là quelque minaret blanc élève sa flèche semblable à un mât

de vaisseau; quelques touffes d’un vert sombre s’arrondissent; les

constructions massives des légations étalent leurs façades, et le grand

Champ-des-Morts déploie son rideau de cyprès, sur lequel se détachent en

clair la caserne d’artillerie et le collége militaire. Scutari, la ville

d’or (Chrysopolis), présente un spectacle à peu près semblable; les

arbres noirs d’un cimetière servent aussi de fond à ses maisons roses et

à ses mosquées passées au lait de chaux; des deux côtés la vie a la mort

derrière elle, et chaque ville se cercle d’un faubourg de tombes; mais

ces idées, qui attristeraient ailleurs, ne troublent en rien la sérénité

fataliste de l’Orient.

Sur la rive d’Europe, on aperçoit bientôt Schiragan,--un palais bâti par

Mahmoud dans les idées européennes, avec un fronton classique comme

celui de la Chambre des députés, au milieu duquel s’enlace le chiffre du

sultan en lettres d’or, et deux ailes supportées par des colonnes

doriques en marbre grec. J’avoue que je préfère en Orient l’architecture

arabe ou turque; pourtant cette construction grandiose, dont le large

escalier blanc descend jusqu’à la mer, produit un assez bel effet.

Devant ce palais, un splendide caïque au tendelet de pourpre tout doré

et peint, portant à la poupe un oiseau d’argent, attendait Sa Hautesse.

En face, au delà de Scutari, se prolonge une ligne de palais d’été,

coloriés en vert-pomme, ombragés de platanes, d’arbousiers, de frênes,

d’un aspect riant, et, malgré leurs fenêtres en treillage, rappelant

plutôt la volière que la prison. Ces palais, rangés sur la rive de

manière à tremper leurs pieds dans l’eau, ont assez l’aspect des bains

Vigier ou de l’École de natation de Deligny. Les villas turques sur le

Bosphore éveillent souvent cette comparaison.

Entre Dolma-Baktché et Beschick-Tash s’élève la façade vénitienne du

nouveau palais bâti par le sultan Abdul-Medjid, dont j’ai fait une

description particulière. S’il n’est pas d’un goût bien pur, il est au

moins d’un caprice bizarre et riche, et sa blanche silhouette, sculptée,

fouillée, ciselée, chargée d’ornements infinis, se découpe élégamment

sur la rive; c’est bien un palais de calife ennuyé de l’architecture

arabe et persane, et qui, ne voulant pas des cinq ordres, se loge dans

un immense bijou de marbre travaillé en filigrane.--Dolma-Baktché

s’appelait autrefois Jasonion. C’est là que Jason aborda avec ses

Argonautes, dans son expédition à la recherche de la toison d’or.

Le bateau à vapeur serre de près la côte d’Europe, où les stations sont

plus fréquentes; nous pouvons, en passant, voir au café de Beschick-Tash

les fumeurs accroupis dans leurs cabinets de treillages suspendus

au-dessus de l’eau.

On laisse bientôt en arrière Orta-Kieuï, Kourou-Tchesmé, qui bordent la

mer, et derrière lesquels se lèvent, par inflexions onduleuses, des

collines parsemées d’arbres, de jardins, de maisons et de villages de

l’aspect le plus riant.

D’un village à l’autre règne comme un quai non interrompu de palais et

de résidences d’été. La sultane Validé, les sœurs du sultan, les vizirs,

les ministres, les pachas, les grands personnages, se sont tous

construit là des habitations charmantes, avec une entente parfaite du

confortable oriental, qui ne ressemble pas au confortable anglais, mais

qui le vaut bien.

Ces palais sont de bois et de planches, à l’exception des colonnes

taillées ordinairement dans un seul bloc de marbre de Marmara ou prises

à des débris d’anciennes constructions. Mais ils n’en sont pas moins

élégants dans leur grâce passagère, avec leurs étages en surplomb, leurs

saillies et leurs retraites, leurs kiosques à toits chinois, leurs

pavillons à treilles, leurs terrasses ornées de vases et leurs frais

coloriages renouvelés sans cesse.--Au milieu des grillages en baguettes

de bois de cèdre, qui se croisent sur les fenêtres des appartements

réservés aux femmes, s’ouvrent des trous ronds pareils à ceux pratiqués

dans les rideaux de théâtre, et par lesquels les acteurs inspectent la

salle et les spectateurs; c’est par là qu’assises sur des carreaux, les

belles nonchalantes regardent passer, sans être vues, les vaisseaux, les

bateaux à vapeur et les caïques, tout en mâchant du mastic de Chio pour

entretenir la blancheur de leurs dents.

Un étroit quai de granit, formant chemin de halage, sépare ces jolies

habitations de la mer. En les côtoyant, le voyageur se sent pris, malgré

lui, d’un vague désir de faire comme Hassan, le héros d’Alfred de

Musset, et de jeter son bonnet par-dessus les moulins pour prendre le

fez.

Près d’Arnaout-Keuï, l’eau du Bosphore bouillonne comme sur une marmite

à cause d’un rapide courant appelé _mega reuma_ (le grand courant):

l’eau bleue file comme la flèche le long des pierres du quai; là, si

robustes que soient leurs bras hâlés au soleil, les caïdjis sentent la

rame ployer dans leur main comme une lame d’éventail, et s’ils

essayaient de lutter contre ce flot impérieux, elle se romprait comme

verre. Le Bosphore est plein de ces courants, dont les directions

varient et qui lui donnent plutôt l’apparence d’un fleuve que d’un bras

de mer.

Quand on arrive là, on jette de la barque un bout de cordeau à terre;

trois ou quatre hommes s’y attellent comme des chevaux de halage, et,

courbant leurs fortes épaules, tirent l’embarcation, dont la proue fait

jaillir un ruban d’écume blanche.

Le rapide franchi, on reprend l’aviron et l’on fend sans peine une eau

morte. Au pied des maisons on voit souvent des groupes de trois ou

quatre femmes turques, accroupies à côté de leurs enfants qui jouent;

sur le quai, des demoiselles grecques se promènent en se tenant par la

main et lancent un coup d’œil curieux à un voyageur européen; des hommes

passent à cheval, des matelots remisent un caïque particulier dans sa

cale voûtée; les figures manquent rarement au paysage.

Les lecteurs de ce livre sont assez familiarisés maintenant avec

l’architecture locale pour qu’il ne soit pas nécessaire de leur faire

une description des maisons d’Arnaout-Keuï. Je noterai cependant comme

particulières de vieilles habitations arméniennes peintes en noir, ce

qui était autrefois la couleur obligée, les teintes claires appartenant

de droit aux Turcs, et le rouge sang de bœuf ou rouge antique aux Grecs;

aujourd’hui chacun peut peindre sa maison comme il veut, excepté en

vert, la couleur de l’Islam, des hadjis et des descendants du prophète.

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