villages, les palais et les kiosques se succèdent, un peu moins serrés
peut-être, mais à des distances très-rapprochées encore. C’est
Kous-Goundjouk, Stavros, Beylerbey, où Mahmoud se fit bâtir une
résidence d’été, Tchengel-Keuï, Vani-Keuï, et en face de Babec les
Eaux-Douces d’Asie (Guyuck-Sou).
Une charmante fontaine en marbre blanc, toute brodée d’arabesques, toute
historiée d’inscriptions en lettres d’or, coiffée d’un grand toit à
forte projection et de petits dômes surmontés de croissants, qui
s’aperçoit de la mer et se détache sur un fond d’opulente verdure,
désigne au voyageur cette promenade favorite des osmanlis.--Une vaste
pelouse, veloutée d’un frais gazon, encadrée de frênes, de platanes et
de sycomores, s’encombre, le vendredi, d’arabas et de talikas, et voit
s’étendre sur des tapis de Smyrne les beautés paresseuses du harem.
Les nègres eunuques, fouettant leurs pantalons blancs du bout de leur
houssine, se promènent entre les groupes accroupis, guettant quelque
œillade furtive, quelque signe d’intelligence, surtout s’il se trouve là
quelque giaour tâchant de pénétrer de loin les mystères du yachmack ou
du feredgé; quelquefois les femmes attachent des châles à des branches
d’arbres et bercent leurs enfants dans ce hamac improvisé; d’autres
mangent des confitures de rose ou boivent de l’eau à la neige;
quelques-unes fument le narghiléh ou la cigarette; toutes babillent ou
médisent des dames franques, qui sont si effrontées, se montrent à
visage découvert et marchent dans les rues avec des hommes.
Plus loin, les paysans bulgares au sayon antique, au bonnet entouré
d’une énorme couronne de fourrure, exécutent leurs danses nationales
dans l’espoir d’un bacchich. Les cawadjis préparent leur café en plein
air; l’israélite, à la robe fendue sur les côtés, au turban moucheté de
noir comme un linge où l’on essuie des plumes, offre quelques menues
marchandises aux promeneurs avec cet air servile et bas des juifs
d’Orient, toujours pliés en deux sous la crainte de l’avanie, et des
caïdjis assis au rebord du quai fument, les jambes pendantes,
surveillant leurs barques du coin de l’œil.
Il serait trop long de décrire l’un après l’autre tous ces villages qui
se suivent et se ressemblent avec d’imperceptibles différences. C’est
toujours une ligne de maisons en bois coloriées, comme les villages des
boîtes de joujous de Nuremberg, se développant le long du quai ou
trempant immédiatement leurs pieds dans l’eau quand il n’y a pas de
chemin de halage, et se détachent sur un rideau de riche verdure d’où
s’élance le minaret crayeux d’un marabout ou d’une petite mosquée; au
delà, les collines aux pentes douces et ménagées s’élèvent
harmonieusement azurées par la lumière du ciel; parfois on souhaiterait
un escarpement plus abrupte, une falaise aride, un ossement de rocher
perçant l’épiderme de la terre; tout cela est vraiment trop gracieux,
trop riant, trop coquet, trop peigné; il faudrait çà et là quelques
touches accentuées et violentes pour servir de repoussoir.
A certains endroits du courant sont juchés, sur un échafaudage de
perches, des espèces de cages à poules d’une construction bizarre et
pittoresque, dans lesquelles les pêcheurs se tiennent pour guetter le
passage des bancs de poissons et avertir du moment propice à jeter ou
relever le filet; quelquefois il leur arrive de s’endormir et de tomber
la tête en avant de leur perchoir aérien à l’eau, où ils se noient sans
se réveiller. Ces guérites, semblables à des nids d’oiseaux aquatiques,
semblent construites exprès pour fournir des premiers plans aux
peintres.
Ici les deux rives se rapprochent considérablement.
--C’est la place où Darius fit passer son armée dans son expédition
contre les Scythes, sur un pont jeté par Mandroclès de Samos. Sept cent
mille hommes y défilèrent, gigantesques amas des hordes de l’Asie, aux
types exotiques, aux armes bizarres, aux accoutrements fabuleux, à la
cavalerie mêlée d’éléphants et de chameaux. Sur deux colonnes de pierre
élevées à la tête du pont furent gravées les listes de tous les noms de
peuples marchant à la suite de Darius. Ces colonnes s’élevaient à
l’endroit même qu’occupe le château de Guzeldjé-Hissar, construit par
Bayezid-Ilderim, Bajazet le foudre de guerre. Mandroclès, à ce que
raconte Hérodote, dessina ce passage sur un tableau qu’il appendit au
temple de Junon, à Samos, sa patrie, avec cette inscription:
«Mandroclès, ayant construit un pont sur le Bosphore poissonneux, en
dédia le dessin à Junon; en exécutant ce projet du roi Darius,
Mandroclès procura de la gloire aux Samiens et obtint une couronne.»--Le
Bosphore, à cette place, est large de quatre cents toises, et c’est par
là que passèrent les Perses, les Goths, les Latins et les Turcs: les
invasions, qu’elles vinssent de l’Asie ou de l’Europe, suivirent la même
route, tous ces grands débordements de peuples coulèrent par le même lit
et marchèrent dans l’ornière de Darius.
Le château d’Europe,--Rouméli-Hissar,--nommé aussi Boghas-Keçen
(coupe-gorge), fait fort bonne figure sur le revers de la colline avec
ses tours blanches d’inégale hauteur et ses murailles crénelées. Les
trois grosses tours et la petite qui est près du bord de la mer
dessinent à rebours, selon l’Écriture turque, quatre lettres, M. H. M.
D., qui forment le nom du fondateur, Mohamed II. Ce rébus architectural,
qu’on ne devinerait pas, rappelle le plan de l’Escurial, représentant le
gril de saint Laurent, en l’honneur duquel fut élevé le monastère. On ne
s’aperçoit de cette bizarrerie que si l’on est prévenu. Le château
d’Europe fait face au château d’Asie (Anadoli-Hissar), que j’ai
mentionné tout à l’heure.
Près de Rouméli-Hissar s’étend un cimetière dont les hauts cyprès noirs
et les cippes blancs se mirent gaiement dans l’azur de la mer, et qui
donnerait envie de s’y faire enterrer, tant il est riant, fleuri et
parfumé. Les morts couchés dans ce frais jardin égayé de soleil, animé
de chants d’oiseaux, ne doivent pas s’ennuyer.
Le bateau à vapeur, après avoir dépassé Balta-Liman, Steneh, Yeni-Keuï,
Kalender, s’arrête à Thérapia, un bourg dont le nom signifie _guérison_
en grec, et qui justifie par la salubrité de son air cette appellation
médicale;--c’est là que l’ambassade de France a son palais d’été. Dans
le gracieux petit golfe qui l’avoisine,--coupe d’or remplie de
saphirs,--Médée, revenant de Colchide avec Jason, descendit à terre et
déballa la boîte renfermant ses philtres et ses drogues magiques,--d’où
le nom de _pharmaceus_ que portait autrefois Thérapia.
Thérapia est un séjour délicieux; son quai est bordé de cafés décorés
avec un certain luxe, chose rare en Turquie, d’auberges, de maisons de
plaisance et de jardins.--Dans un passage qui conduit au débarcadère, je
remarquai parmi les pierres de la muraille deux torses de marbre, l’un
d’homme vêtu d’une cuirasse antique, l’autre de femme, voilé de
draperies assez frustes que les constructeurs barbares avaient
encastrées au milieu des moellons comme de vulgaires matériaux.
Dans la rade était mouillé le _Chaptal_, commandé par M. Poultier, à qui
j’allai rendre visite, et qui me reçut avec cette bonhommie affectueuse
qui lui est propre, et cette exquise politesse commune à tous les
officiers de marine.
Le palais de l’ambassade de France, que M. Renaud doit reconstruire avec
plus de solidité, de richesse et de goût, est un grand bâtiment à la
turque, tout en bois et en pisé, sans aucun mérite architectural, mais
vaste, aéré, commode, d’une fraîcheur à l’abri des plus violentes
ardeurs de l’été et dans la plus admirable situation du monde.
Derrière le palais se développent des jardins en terrasse, plantés
d’arbres centenaires d’une hauteur prodigieuse, incessamment agités par
les brises de la mer Noire. Arrivé au remblai supérieur, on jouit d’une
perspective merveilleuse. La rive d’Asie étale devant vous les frais
ombrages des Eaux de la Sultane, plus loin bleuit le mont du Géant, où
la tradition place le lit d’Hercule. Sur la rive d’Europe, Buyuk-Déré
arrondit sa courbe gracieuse, et le Bosphore, au-delà de Rouméli-Kavak
et d’Anadoli-Kavak, s’évase jusqu’aux îles Cyanées, et se perd dans la
mer Noire.--Des voiles blanches vont et viennent comme des oiseaux
marins, et la pensée s’égare dans un rêve infini.
XXX
BUYUK-DÉRÉ
Buyuk-Déré, qu’on aperçoit de la terrasse de Thérapia, est un des plus
charmants villages de plaisance qui existent au monde. Le rivage se
creuse à cet endroit et décrit un arc où les flots viennent mourir par
molles ondulations. Des habitations élégantes, parmi lesquelles on
remarque le palais d’été de l’ambassade de Russie, s’élèvent sur le bord
de la mer, au pied des dernières croupes de collines qui forment le lit
du Bosphore, sur un fond de jardins verdoyants; les riches négociants de
Constantinople possèdent là des maisons de campagne où, chaque soir, le
bateau à vapeur les amène, leurs affaires finies, et d’où ils repartent
le matin.
Sur la plage de Buyuk-Déré, se promènent, après le coucher du soleil, de
belles dames, arméniennes et grecques, en grande toilette. Les lumières
des cafés et des maisons se mêlent dans l’eau à la traînée d’argent de
la lune et aux reflets des étoiles; une brise saturée de parfums et de
fraîcheur souffle doucement et fait de l’air comme un éventail manié par
la main invisible de la nuit; des orchestres de musiciens hongrois
jettent aux échos les valses de Strauss, et le bulbul chante le poëme de
ses amours avec la rose, caché sous des touffes de myrtes. Après une
chaude journée d’été, le corps, ranimé par cette atmosphère balsamique,
sent un bien-être délicieux, et ce n’est qu’à regret qu’on gagne son
lit.
L’hôtel nouvellement fondé à Buyuk-Déré, et rendu nécessaire par
l’affluence des voyageurs qui ne savaient où passer la nuit ou ne
voulaient pas abuser de l’hospitalité de leurs amis de Constantinople,
est fort bien tenu; il a un grand jardin où s’épanouit un superbe
platane dans les branches duquel on a établi un cabinet où je déjeunais
abrité par un parasol de feuilles dentelées et soyeuses.--Comme je
m’extasiais sur la grosseur de cet arbre, on me dit que dans une
prairie, au bout de la grande rue de Buyuk-Déré, il en existait un bien
plus énorme, connu sous le nom de platane de Godefroy de Bouillon.
J’allai le visiter, et, au premier abord, je crus voir une forêt plutôt
qu’un arbre: le tronc, composé d’une agglomération de sept ou huit fûts
soudés ensemble, ressemblait à une tour effondrée par places; d’énormes
racines, pareilles à des serpents boas à moitié rentrés dans leurs
repaires, l’accrochaient au sol; les rameaux qui s’y implantaient
avaient plutôt l’air d’arbres horizontaux que de simples branches; dans
ses flancs bayaient de noires cavernes, formées par la putréfaction du
bois tombé en poudre sous l’écorce. Les pâtres s’y abritent comme dans
une grotte et y font du feu sans que le géant végétal y prenne garde
plus qu’aux fourmis qui circulent sur sa peau rugueuse et soulevée par
lames. Rien n’est plus majestueusement pittoresque que cette monstrueuse
masse de feuillages sur laquelle les siècles ont glissé comme des
gouttes de pluie, et qui a vu se dresser à son ombre les tentes des
héros chantés par le Tasse dans la _Jérusalem délivrée_. Mais ne nous
abandonnons pas à la poésie; voici l’histoire qui vient, comme
d’habitude, contredire la tradition; les savants prétendent que Godefroy
de Bouillon n’a jamais campé sous ce platane, et ils apportent pour
preuve un passage d’Anne Comnène, une contemporaine des faits, qui
dément la légende. «Alors le comte Godefroy de Bouillon, ayant fait la
traversée avec d’autres comtes et une armée composée de dix mille hommes
de cavalerie et de soixante-dix mille d’infanterie, arriva à la grande
ville et rangea ses troupes aux environs de la Propontide, depuis le
pont Cosmidion jusqu’à Saint-Phocas.» Voilà qui est clair et décisif;
mais, comme la légende, malgré les textes des érudits, ne saurait avoir
tort, le comte Raoul établit son champ à Buyuk-Déré avec les autres
croisés latins, en attendant qu’il pût passer en Asie; et, la mémoire
précise de l’événement s’étant perdue, le platane séculaire a été
baptisé du nom plus connu de Godefroy de Bouillon, qui, pour le peuple,
résume plus particulièrement l’idée des croisades.
Quoi qu’il en soit, l’arbre millénaire est là toujours debout, plein de
nids et de rayons de soleil, voyant les années tomber à ses pieds comme
des feuilles, de siècle en siècle plus colossal et plus robuste. Le vent
du désert a depuis longtemps dispersé dans les sables de la Palestine
les ossements réduits en poudre des croisés.
Lorsque je visitai le platane de Godefroy ou de Raoul, un araba dételé
était arrêté sous ses branches. Les bœufs, délivrés du joug, s’étaient
agenouillés dans l’herbe, et ruminaient gravement avec un air de
béatitude sereine, secouant de temps à autre les filaments de bave
argentée de leur mufle noir.
Leurs conducteurs cuisinaient leur frugale pitance dans une des fissures
de l’arbre, espèce de cheminée naturelle au foyer fait de deux pierres:
c’était un tableau charmant, tout groupé et tout composé. J’avais envie
d’aller chercher Théodore Frère à son atelier de Buyuk-Déré pour en
faire une pochade peinte; mais l’araba se serait remis en route, ou le
rayon qui éclairait si pittoresquement la scène se serait éteint avant
que l’artiste fût arrivé. D’ailleurs, Frère a dans ses cartons des
milliers de scènes analogues qui se reproduisent fréquemment dans la vie
orientale.
Le _Charlemagne_ était mouillé à Thérapia, en face de l’ambassade de
France, qui donnait une fête aux matelots. Des canots allaient sans
cesse du navire à terre, débarquant l’équipage, composé d’environ douze
cents hommes, dont on n’avait gardé à bord que les surveillants
indispensables; d’immenses tables étaient dressées sous les grands
arbres, dans les jardins de l’ambassade; et, sur la terrasse, les
artistes du _Charlemagne_ avaient élevé un théâtre avec des pavillons et
des toiles à voiles, au fronton duquel un aigle très-bien peint en
détrempe palpitait des ailes au-dessus d’attributs de guerre et de
marine. Les marins savent tout faire: ils avaient construit le théâtre,
et ils jouaient des vaudevilles comme des acteurs de profession; Arnal
n’est pas plus drôle dans _Passé minuit_ que le gabier chargé de ce rôle
à Thérapia. Dans l’autre vaudeville, dont le nom m’échappe, de jeunes
mousses imberbes ou des matelots rasés de très-près remplissaient les
rôles de femme, comme sur le théâtre antique: leurs faux tours en
cheveux blonds, les appas complémentaires dont ils ne s’étaient pas fait
faute, et qui auraient éveillé la galanterie de Sganarelle, les allures
masculines qu’ils reprenaient sans y penser au milieu de leurs
affectations de mignardise, leurs pas brusques embarrassés par les
jupes, leurs alternatives de fausset et de basse-taille, et leurs
figures brûlées par le soleil de tous les pays, encadrées dans de
prétentieux bonnets à ruches de tulle, produisaient l’effet le plus
extravagamment comique qu’on puisse imaginer. On riait à mourir. Le
public se composait du personnel de l’ambassade, des attachés des autres
légations, des banquiers, hauts négociants et personnages considérables
de Péra; les femmes étaient parées comme à une représentation du
Théâtre-Italien, et ces belles toilettes produisaient un effet charmant
à la vive lumière du soleil.
Après la comédie, le repas eut lieu, gigantesque agape, prodigieux
festin de Gargantua, colossales noces de Gamache, produit combiné du
chef de l’ambassade et du cock du _Charlemagne_, aidés par une armée de
marmitons turcs, arméniens, grecs, juifs, italiens, marseillais. Le
soir, les convives en gaieté se promenaient sur le quai de Thérapia par
petites bandes de dix ou douze amis, dansant des cachuchas inédites plus
cambrées que celles de la Petra-Camara, et chantant des chansons qui ne
seront pas admises sans doute dans le recueil des chants populaires de
la France, et n’en sont pas moins d’une poésie singulière et d’une
originalité des plus imprévues.
Il faisait un temps admirable, et je résolus de retourner le soir même à
Constantinople, dans un caïque à deux paires de rames, manœuvré par deux
robustes Arnautes, aux tempes et aux joues rasées, n’ayant de poil
qu’une longue moustache blonde; quoiqu’il fût plus de dix heures quand
je partis, on y voyait parfaitement et certes plus clair qu’à Londres en
plein midi; ce n’était pas une nuit, mais plutôt un jour bleuâtre d’une
douceur et d’une transparence infinies; je m’établis à la poupe bien en
équilibre, mon paletot boutonné jusqu’au col, car la rosée tombait en
fine bruine argentée, comme les pleurs nocturnes des astres, et le fond
de la barque était tout mouillé. Mes Arnautes avaient jeté une veste sur
leur chemise de gaze rayée, et nous commençâmes la descente.
Le caïque aidé par le courant, et poussé par quatre bras vigoureux,
filait presque aussi rapidement qu’un bateau à vapeur au milieu du
tremblement lumineux de l’eau piquée de millions de paillettes; les
collines et les caps de la rive projetaient de grandes ombres violettes
qui tranchaient sur le vif argent des vagues, où les silhouettes des
vaisseaux à l’ancre se dessinaient comme des découpures de papier noir,
avec leurs vergues carguées et leurs cordages ténus. Quelques lumières
brillaient de loin en loin, à bord des embarcations ou aux fenêtres des
villages riverains.--On n’entendait d’autre bruit que la respiration
cadencée des caïdjis, le rhythme régulier des avirons, le clapotis de
l’eau et les aboiements lointains de quelques chiens en éveil.
De temps à autre une bolide traversait le ciel et s’éteignait comme une
bombe de feu d’artifice. La voie lactée déroulait sa zone blanchâtre
avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord;
les étoiles brillaient jusque dans l’auréole de la lune. C’était
merveilleux de magnificence tranquille et de splendeur sereine. En
contemplant cette voûte de lapis-lazuli veiné d’or, je me demandais:
Pourquoi le ciel est-il si splendide lorsque la terre est endormie, et
pourquoi les astres ne s’éveillent-ils qu’à l’heure où les yeux se
ferment? Cette féerique illumination, personne ne la voit; elle ne
s’allume que pour les prunelles nyctalopes des hibous, des chauve-souris
et des chats. Le divin décorateur méprise-t-il à ce point le public,
qu’il ne déploie ses plus belles toiles qu’après que les spectateurs
sont couchés? Cela serait peu flatteur pour l’orgueil humain; mais la
terre n’est qu’un point imperceptible, un grain de senevé perdu dans
l’immensité, et, comme le dit Victor Hugo,--l’état normal du ciel, c’est
la nuit.
Une heure sonnait quand ma barque aborda à Top’Hané.--J’allumai ma
lanterne; et, gravissant par les rues désertes en ayant soin de ne pas
marcher sur les tribus de chiens assoupis qui poussaient de faibles
gémissements à mon passage, je regagnai mon logis dans le
Champ-des-Morts de Péra, éreinté, mais ravi.
Le lendemain, continuant mes promenades, je me rendis aux eaux douces
d’Europe, au fond de la Corne-d’Or. Franchissant les trois ponts de
bateaux, dont le dernier, achevé tout récemment, a été construit aux
frais d’un riche Arménien, je longeai les cales de l’arsenal maritime,
où sous des hangars s’ébauchent les carcasses de navires, semblables à
des squelettes de cachalots et de baleines, je passai entre Eyoub et
Pim-Pacha, et j’entrai bientôt dans l’archipel de petites îles basses et
plates qui divisent l’embouchure du Cydaris et du Barbysès, réunis un
peu avant de se jeter à la mer. Les noms turcs substitués à ces
harmonieuses appellations sont Sou-Kiat-Hana et Ali-Bey-Keuï.
Des hérons et des cigognes, le bec posé sur leur jabot, une patte
repliée sous le ventre, vous regardent passer d’un air amical; les
goëlands vous effleurent de l’aile, et le milan décrit des cercles
au-dessus de votre tête. A mesure qu’on avance, la rumeur de
Constantinople s’éteint, la solitude se fait, la campagne succède à la
ville par transitions insensibles. Personne ne passe sur les élégants
ponts chinois qui enjambent le Barbysès, qu’on prendrait pour une de ces
rivières factices des jardins anglais.
Les eaux douces d’Europe sont plus spécialement fréquentées l’hiver.--Le
sultan y possède un kiosque avec des eaux et des cascades artificielles
côtoyées de pavillons d’un charmant goût turc.--Cette résidence a été
bâtie par Mahmoud; mais, comme elle n’est presque jamais habitée et
qu’on ne la répare pas, l’abandon la dégrade, et elle tombe déjà
presqu’en ruines.--Le canal s’envase, les pierres disjointes laissent
échapper l’eau, et les plantes parasites se mêlent aux arabesques
sculptées. On dit que Mahmoud, qui avait arrangé ce nid charmant pour
une odalisque adorée, n’y voulut plus revenir quand une mort prématurée
eut enlevé la jeune femme.--Depuis ce temps, un voile de mélancolie
semble flotter sur ce palais désert enfoui dans des masses d’ormes, de
frênes, de noyers, de sycomores et de platanes, qui paraissaient vouloir
le dérober aux yeux du voyageur, comme la forêt épaissie autour du
château de la Belle au bois dormant, et les grands saules pleureurs
secouent tristement dans l’eau leurs larmes de feuillage.
Ce jour-là, il n’y avait personne, et la promenade n’en était pas moins
agréable pour cela; et, après avoir erré quelque temps sous les ombrages
solitaires, je m’arrêtai à un petit café pour prendre du yaourth (lait
caillé) avec un morceau de pain, frugal repas dont avait grand besoin
mon appétit, aiguisé par l’air vif de la mer.
Au lieu de m’en retourner en caïque, je pris un de ces chevaux de louage
qui stationnent à tous les coins de place, et je remontai par Pim-Pacha,
Haas-Keuï et Cassim-Pacha, jusqu’à San-Dimitri, le village grec, près du
grand Champ-des-Morts de Péra, et, suivant de vastes terrains nus,
j’arrivai à l’Ock-Meidani, qu’on prendrait de loin pour un cimetière, à
voir la multitude de petites colonnes de marbre dont il est hérissé.
C’est l’endroit où jadis les sultans s’exerçaient au jeu du djerid, et
ces petits monuments sont destinés à perpétuer la mémoire des coups
extraordinaires et à en mesurer la portée. Ils sont d’ailleurs fort
simples et n’ont pour ornement qu’une inscription en lettres turques, et
quelquefois au sommet une étoile en cuivre doré.--Le djerid est tombé en
désuétude et les plus modernes de ces colonnes remontent déjà à une
certaine date. Les vieilles coutumes disparaissent et ne seront bientôt
plus que des souvenirs.
Il y avait déjà soixante-douze jours que je me promenais dans
Constantinople, et j’en connaissais tous les coins et recoins. Sans
doute c’est peu pour étudier le caractère et les mœurs d’un peuple, mais
c’est assez pour saisir la physionomie pittoresque d’une ville, et tel
était le but unique de mon voyage.--La vie est murée en Orient, les
préjugés religieux et les habitudes s’opposent à ce qu’on y pénètre. Le
langage reste impraticable, à moins d’une étude de sept ou huit années;
on est donc forcé de se contenter du panorama extérieur.--Un séjour
prolongé de quelques semaines ne m’en eût pas appris davantage, et
d’ailleurs je commençais à avoir soif de tableaux, de statues et
d’œuvres d’art. L’éternel bal masqué des rues finissait par
m’impatienter. J’avais assez de voiles, je voulais voir des visages.