refusent rarement les jours de fête, surtout ceux qui ne sont pas encore
assez riches pour posséder une maison de campagne sur le Bosphore, entre
les palais d’été des beys et des pachas.
Kadi-Keuï (village de juges) est un petit bourg de la rive d’Asie qui
fait face au Sérail, dans l’endroit où la mer de Marmara commence à
s’étrangler pour former l’embouchure du Bosphore. Sur l’emplacement de
Kadi-Keuï s’élevait autrefois la ville de Chalcédon ou Chalcédoine,
bâtie par Archias, sous les Mégariens, vers la vingt-troisième
olympiade, six cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ; voilà déjà
une antiquité respectable. Cependant, quelques auteurs attribuent la
fondation de Chalcédoine à un fils du devin Chalchas, au retour de la
guerre de Troie; d’autres à des colons de Chalcis, en Eubée, qui
valurent à la nouvelle cité le surnom de ville des Aveugles, pour avoir
choisi cette place lorsqu’ils pouvaient prendre celle où s’étala plus
tard Byzance. Ce reproche ne nous semble aujourd’hui guère mérité, car
de Kadi-Keuï on a la plus admirable perspective du monde, et
Constantinople déploie sur l’autre rive, à travers la gaze argentée de
sa légère brume, la magnificence de ses dômes, de ses coupoles, de ses
minarets, de ses masses de maisons peintes, entrecoupées de touffes
d’arbres.--Quand on veut jouir du panorama de Cologne, il faut aller se
loger à Deutz, de l’autre côté du Rhin; pour bien voir Stamboul, il n’y
a pas de meilleur moyen que de prendre une tasse de café sur le port de
Kadi-Keuï.
Deux modes de transport se présentent pour faire cette petite traversée,
d’abord le caïque, ensuite le bateau à vapeur, qui fume près du pont de
bois de Galata. Comme le trajet est un peu long et le courant rapide, on
préfère généralement le pyroscaphe. J’ai employé l’un et l’autre. Le
dernier est plus amusant pour le voyageur, en ce qu’il lui présente
réunis en un étroit espace une foule de types curieux qui semblent poser
devant lui. La séparation des sexes est tellement entrée dans les mœurs,
que le tillac des bateaux à vapeur est réservé aux femmes et forme une
espèce de harem où se parquent les Turques. Les dames arméniennes et
grecques, lorsqu’elles sont seules, prennent aussi cette place. Tout le
pont est couvert de tabourets bas, sur lesquels on s’asseoit, les genoux
au menton; des garçons circulent portant des verres d’eau ou de raki,
des chiboucks et des tasses de café, des bonbons ou de menues
pâtisseries; car à Constantinople on grignote toujours quelque chose, et
les graves fonctionnaires s’arrêtent au coin d’une rue pour manger une
tranche de baklava ou de pastèque lorsque la faim les prend.
A l’arrière du bateau se tenaient cinq ou six femmes musulmanes, sous la
conduite d’une vieille et d’une négresse; leurs yachmacks de mousseline
assez transparente laissaient deviner des traits réguliers et purs, et
dans l’interstice brillaient sauvagement de grands yeux noirs surmontés
de sourcils épais rejoints par le surmeh: le nez décrivait, sous ces
linges, une courbe assez aquiline, et le menton, déprimé perpétuellement
par les bandelettes, fuyait un peu en arrière: c’est le défaut des
beautés turques; lorsqu’elles sont dévoilées, l’enchâssement de leurs
yeux, seule portion de leur visage exposée à l’air, est d’une teinte
beaucoup plus brune que le reste de la peau, et leur fait comme un petit
masque de hâle dont l’effet est de raviver singulièrement la nacre de la
sclérotique.
Mais comment connaissez-vous ce détail? va sans doute dire le lecteur,
flairant quelque bonne fortune.--De la façon la moins don juanesque du
monde: en errant par les cimetières, il m’est arrivé quelquefois de
surprendre involontairement une femme rajustant son yachmack ou l’ayant
laissé ouvert à cause de la chaleur, et se fiant à la solitude du lieu;
voilà tout.
Ces Turques, qui paraissaient appartenir à la classe aisée, avaient des
feredgés de couleurs claires et fort propres, et leurs jambes, polies
par les préparations du bain oriental, luisaient comme du marbre entre
leurs caleçons de taffetas et leurs bottines de maroquin jaune.--Ces
jambes étaient généralement fortes; il ne faut pas chercher en Turquie
la sveltesse d’extrémités de la race arabe.--Une de ces femmes allaitait
un enfant et prenait plus de soin de couvrir son visage que sa gorge
toute gonflée de lait et toute marbrée de veines bleues, que le
nourrisson mordait de sa bouche rose avec le caprice nonchalant de
l’appétit repu.
Près du groupe musulman s’étaient assises trois belles Grecques coiffées
d’une façon charmante, selon la mode de leur nation; une pointe de gaze
bleue piquée de quelques étincelles de paillon leur couvrait le fond de
la tête; les cheveux, partagés en bandeaux ondés comme ceux des statues
antiques, coulaient de chaque côté de leurs tempes, cerclés à leur
séparation, comme par une féronière, par une énorme natte de cheveux
formant diadème.--Cette natte n’est pas toujours vraie, et quelques
vieilles matrones poussent l’insouciance jusqu’à la porter d’une autre
couleur que celle de leurs cheveux naturels. Une bonne dame, placée non
loin de ces beautés, étalait sur des bandeaux noirs mélangés de fils
blancs une grosse tresse d’un blond roux qui n’avait pas la moindre
prétention d’être enracinée dans son crâne.
Les anciens costumes disparaissent; aussi les trois jeunes Grecques
étaient-elles habillées à la française, mais leur coiffure et une veste
de soie brodée, assez semblable aux caracos de nos élégantes, leur
donnaient un air suffisamment pittoresque; leurs traits purs et
nettement découpés montraient que les types grecs, devenus classiques,
n’étaient que de simples copies de la nature. L’homme ne peut rien
imaginer, pas même un monstre. On retrouverait, sans beaucoup chercher,
parmi les filles d’Éleusis et de Mégare, les modèles vivants de Phidias,
de Praxitèle et de Lysippe. Ces trois belles filles sur le pont de ce
bateau à vapeur faisaient penser à la virginale triade des Grâces.
Pendant la traversée, tout le monde fumait, et mille spirales bleuâtres
allaient se rejoindre à la noire vapeur du tuyau; le bateau, très-chargé
sur le pont et nullement lesté dans la cale, tanguait horriblement, et
si le voyage eût duré un quart d’heure de plus, il y aurait eu des cas
de mal de mer, bien que l’eau fût unie comme une glace.
Enfin le _Bangor_, c’est le nom de cet affreux sabot, se rangea contre
la jetée de pierre, déplaçant une flottille de caïques, et nous mîmes
pied à terre.
Ce que l’on pourrait appeler le port de Kadi-Keuï, si ce mot n’était
trop ambitieux, est bordé de cafés turcs, arméniens et grecs, toujours
remplis d’un monde bigarré. Les Pérotes et les Grecs boivent de grands
verres d’eau blanchie de raki, l’absinthe locale; les musulmans avalent
à petites gorgées du café trouble; Pérotes, Grecs et Turcs, font, sans
dissidence, ronfler l’eau de rose dans la carafe de cristal des
narghiléhs, et le cri polyglotte «du feu!» domine le sourd bourdonnement
des conversations.
Rien n’est plus agréable que d’aspirer la vapeur du tombaki sur le divan
extérieur d’un de ces cafés en voyant bleuir au loin devant soi, sur la
rive d’Europe, les murailles crénelées du sérail, les maisons de
Psammathia et les massives constructions du château des Sept Tours; mais
ce n’était pas pour jouir de ce spectacle que j’étais venu à Kadi-Keuï.
J’avais été invité à déjeuner par Ludovic, un Arménien chez qui j’avais
acheté des pantoufles persanes, des blagues à tabac du Liban, des
écharpes en soie de Brousse tramées d’or et d’argent, et quelques-unes
de ces bimbeloteries orientales sans lesquelles un voyageur venant de
Constantinople n’est pas bien venu à Paris. Ludovic possède une des plus
belles boutiques de curiosités du bazar dont j’ai parlé tout au long en
ses lieu et place, et il s’est fait à Kadi-Keuï une charmante
habitation. Comme les marchands de la Cité, les marchands de
Constantinople viennent passer la journée à leur magasin et s’en
retournent chaque soir dans quelque villa ou cottage vivre de la vie de
famille, laissant toute idée de négoce sur le seuil.
Je suivis jusqu’au bout la grande rue de Kadi-Keuï, d’après les
indications qu’on m’avait données; elle est assez pittoresque avec ses
maisons peintes, ses cabinets saillants, ses étages qui surplombent, ses
moucharabys à grillages serrés et ses habitations plus modernes où se
font sentir des velléités de goût anglais ou italien.--Quelques façades
blanches interrompent çà et là le bariolage arménien et turc et ne
produisent pas un trop mauvais effet.--Sur le pas des portes ouvertes
étaient assises ou groupées de belles jeunes femmes que le regard ne
faisait pas fuir; des talikas roulaient cahotés par le pavé pierreux et
contenant des familles en partie de campagne; des cavaliers turcs
passaient sur leurs chevaux barbes, suivis d’un domestique à pied et la
main posée sur la croupe de la monture de leur maître; des popes, vêtus
d’une robe violette semblable à celle de nos professeurs de collége et
coiffés d’un mortier de juge d’où pend un long voile de gaze noire,
marchaient d’un pas grave en caressant leurs barbes frisées; l’animation
régnait partout.
La grande rue franchie, les maisons s’espacent, s’entourant de jardins
plus vastes. On suit de longs murs blancs ou des clôtures de planches,
au-dessus desquels se projettent par masses les feuilles épaisses du
figuier ou par guirlandes les folles brindilles de la vigne.
Au bout de quelques minutes de marche, j’aperçus une porte blanche à
filets bleus: c’était la maison du Ludovic; j’entrai, et je fus reçu par
une charmante femme aux grands yeux noirs, à l’ovale allongé et portant
sur son jeune visage les traits typiques de la race arménienne, une des
plus belles du monde, et que je préférerais peut-être à la grecque, si
la courbe du nez ne devenait trop aquiline avec l’âge.
Madame Ludovic ne parlait que sa langue maternelle, et la conversation
entre nous s’arrêta naturellement après les premiers saluts; je ne sais
rien de plus contrariant qu’une pareille situation, bien simple
pourtant. Je me trouvai le plus grand sot du monde de ne pas savoir
l’arménien; et cependant on peut, sans avoir eu une éducation négligée,
ignorer cet idiome. Je me reprochai de n’avoir pas fait, comme lord
Byron, des études préalables au couvent des lazaristes de Venise; mais,
en conscience, je ne pouvais prévoir que je déjeunerais un matin à
Kadi-Keuï avec une jolie Arménienne ne soupçonnant ni le français, ni
l’italien, ni l’espagnol, seules langues que je comprenne. Par un
délicat mouvement féminin, madame Ludovic, pour couper court à notre
embarras réciproque, me conduisit dans une salle basse où se jouaient
sur une natte ses deux beaux enfants.--En vérité, maintenant que les
relations entre les peuples les plus divers sont si faciles et si
promptes, on devrait bien adopter une langue commune, universelle,
_catholique_, le français ou l’anglais, par exemple, dans laquelle on
pût s’entendre, car il est honteux que deux êtres humains se trouvent,
vis-à-vis l’un de l’autre, réduits à l’état de sourds-muets.--L’antique
malédiction de Babel doit être révoquée dans le monde de la
civilisation.
L’arrivée de Ludovic, qui parle très-couramment le français, me rendit
l’usage de ma langue, et, avant le déjeuner, il me fit visiter sa
maison: on ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus
coquettement simple; les parois et les plafonds des chambres, formés de
panneaux, de boiseries, étaient peints de couleurs claires, lilas,
bleu-de-ciel, jaune paille, chamois, rechampies de filets blancs; de
fines nattes de sparterie des Indes, remplacées en hiver par de moelleux
tapis d’Ispahan et de Smyrne, recouvraient les planchers; des divans de
vieilles étoffes turques, aux dessins originaux et bizarres, relevés çà
et là de fils d’or et d’argent, des carreaux en cuir de Maroc, tentaient
la paresse dans tous les coins. Un râtelier de pipes aux tuyaux de
cerisier et de jasmin, aux énormes bouquins d’ambre, aux lulés d’argile
rose, émaillée et dorée, des pots en porcelaine de Chine pleins d’un
tabac blond et soyeux, promettaient au fumeur les délices du kief;
quelques-unes de ces petites tables incrustées de nacre, basses comme
des tabourets, qui servent à poser les plateaux de confitures et de
sorbets, complétaient l’ameublement.
Comme il faisait très-chaud, nous déjeunâmes en plein air sous une sorte
de portique faisant face au jardin, planté de vignes, de figuiers et de
citrouilles. Notre repas se composait de poissons frits dans l’huile
d’une espèce particulière qu’on appelle scorpions à Constantinople, de
côtelettes de mouton, de concombres farcis de viande hachée, de petits
gâteaux au miel, de raisins et de fruits, le tout arrosé de deux sortes
de vins grecs, l’un doux avec un léger goût muscat, l’autre rendu amer
par une infusion de pommes de pin,--souvenir de l’antiquité,--et
ressemblant assez au vermout de Turin.
Les plats étaient apportés par une petite servante de treize à quatorze
ans, qui, dans son empressement, faisait claquer, sur la mosaïque de
cailloux dont la cour était pavée, les semelles de bois passées à ses
pieds nus. Elle les allait prendre sur le fourneau où les cuisinait un
gros Arménien ventru à face rubiconde, à nez de perroquet, qui avait, en
son genre, un grand talent; car je n’ai rien mangé de meilleur que les
concombres farcis apprêtés par ce Carême asiatique, à qui j’exprime ici
la satisfaction d’un estomac reconnaissant. Comme les jouissances
culinaires sont rares en Turquie, il est bon de les noter.
Le repas fini, nous allâmes prendre le café et fumer une pipe sous les
grands arbres qui bordent pittoresquement la côte escarpée de la baie;
des musiciens miaulaient je ne sais quelle complainte avec ces
intonations gutturales, ces cadences bizarres, ces nasillements
mélancoliques dont on a d’abord envie de rire, et qui finissent par vous
mettre sous le charme lorsque vous les écoutez longtemps; l’orchestre se
composait d’un rebeb, d’une flûte de derviche et d’un tarabouk.--Le
joueur de rebeb, gros Turc à cou de taureau, dodelinait de la tête avec
un air de satisfaction inexprimable, comme enivré de sa propre musique;
entre ses deux acolytes maigres, il avait l’air d’un poussah entre deux
magots.
Quand nous eûmes suffisamment entendu la chanson des janissaires et la
légende de Scanderbeg, la fantaisie nous prit d’assister à la
représentation que les bouffons arméniens et turcs donnaient à
Moda-Bournou, tout près de Kadi-Keuï.
--J’ai, à mon retour d’Orient, donné, dans un feuilleton de théâtre,
l’analyse de la farce du _Franc et du Hammal_, dont je n’espère pas que
les lecteurs de la _Presse_ aient gardé souvenir.--Cette fois, il
s’agissait d’une beauté mystérieuse, d’une princesse Boudroulboudour
quelconque, dont les charmes voilés, mais trahis par l’indiscrétion des
suivantes, faisaient de grands ravages parmi les populations.--Le
théâtre primitif se passe aisément de décors, l’imagination naïve des
spectateurs y supplée. Thespis jouait sur une charrette, avec de la lie
pour fard; les grands drames historiques de Shakespeare n’exigeaient
d’autre mise en scène qu’un poteau portant tour à tour cette
inscription: Château,--Forêt,--Salon,--Champ de bataille, selon le site.
A Moda-Bournou, le théâtre était une espèce d’aire de terre battue,
ombragée par des arbres, et circonscrite par les tapis des spectateurs
assis à l’orientale, et le hangar à claire-voie où se tenaient les
femmes. Ni coulisses, ni toile de fond, ni rampe dans cette
représentation _sub Jove crudo_.
Une barraque en toile, assez semblable à celle où Guignol fait se
débattre Polichinelle avec le chat et le commissaire, figurait le harem
pour les esprits complaisants. Un jeune drôle, embéguiné du yachmack, et
tout entortillé de voiles comme une femme turque, vint s’y enfermer en
affectant des poses languissantes, des dandinements lascifs et cette
démarche d’oie qu’ont les musulmanes obèses, empêtrées dans leurs larges
bottes jaunes, ou chancelant sur leurs patins. Cette entrée fit beaucoup
rire, et avec justice, car l’imitation était comiquement parfaite.
Quand la belle eut pris place dans son réduit, les soupirants arrivèrent
en foule gratter de la guzla sous la fenêtre par laquelle sa tête se
penchait quelquefois, laissant voir deux grands sourcils fortement
charbonnés et deux plaques violentes de rouge sous les yeux: les
esclaves de la maison, armés de gourdins, faisaient de fréquentes
sorties, et rossaient les amoureux à la grande jubilation de
l’assemblée.
Ce n’était pas la femme qui répondait aux amants, mais un petit vieux
tout momifié, tout ridé, tout cassé, la figure encadrée par une courte
barbe blanche que je ne saurais mieux comparer qu’à ces bonshommes de
terre cuite coloriée, représentant des yoghis ou des fakirs, qu’on voit
souvent aux vitrines des marchands de curiosités sur le quai Voltaire.
Ce grotesque sexagénaire, tapi derrière la baraque, chantait en fausset,
à des hauteurs impossibles, des airs chevrotants destinés à contrefaire
la voix de femme.
A ces glapissements aigus, les amoureux se pâmaient d’aise et croyaient
entendre la musique du paradis; ils faisaient, par l’intermédiaire de la
jeune femme, qui riait sous son voile, les déclarations les plus
passionnées et les offres les plus extravagantes à cet atroce barbon; le
public, dans la confidence de l’erreur, se tordait de rire au contraste
des paroles et de la personne à qui elles s’adressaient. Le turc, au
dire de ceux qui le savent, prête plus qu’aucune autre langue aux
calembours et aux équivoques; une légère différence d’intuition suffit
pour changer le sens d’un mot et le détourner au bouffon et à l’obscène,
et c’est une ressource dont les comédiens ne se font pas faute, non plus
que les montreurs de Karagheuz.
Deux ou trois des amoureux rebutés perdent le peu qu’ils avaient de
cervelle et restent frappés chacun d’un tic particulier: l’un avance et
retire perpétuellement la tête comme ces oiseaux de bois que fait
mouvoir une boule pendue au bout d’un fil; l’autre, à toutes les
questions qu’on lui pose, répond par une cabriole et un imperturbable
_bim boum, bim boum, paf_; un troisième porte une lanterne accrochée au
bout d’une baguette de fer rivée à son turban et fait intervenir son
fallot dans toutes les situations où l’on n’en a que faire, ce qui amène
des gourmades, des volées de coups de bâton, des décoiffements et des
chutes les quatre fers en l’air dont les Funambules seraient jaloux.
Enfin paraît le tchelebi, l’Almaviva, le ténor, le vainqueur, celui qui
n’a qu’à se montrer pour triompher de toutes les belles; il donne aux
prétendants une raclée générale; Koutchouk-Hanem, Nourmahal ou Miri-Mah
(j’ignore le nom de la beauté enfermée dans la tour), rougit, se
trouble, entr’ouvre un peu son voile et répond, cette fois elle-même,
avec une bonne grosse voix de garçon enrouée par la mue de la puberté;
les instruments font rage; de jeunes Grecs costumés en femme s’avancent
et contrefont les mouvements lascifs des ghawasies et des bayadères,
pour représenter les réjouissances nuptiales.--C’est du moins ce que
j’ai cru comprendre, d’après les gestes des acteurs et la structure
extérieure de l’action. Peut-être me suis-je aussi complétement trompé
que l’amateur entendant une symphonie pastorale qu’il prenait pour
l’oratorio de la Passion, et qui plaçait le soupir de Jésus mourant à
l’endroit où le compositeur avait voulu rendre le chant de caille dans
les blés.
XXVIII
LE MONT BOUGOURLOU.--LES ILES DES PRINCES
La farce jouée, je louai un talika pour aller visiter le mont
Bougourlou, qui s’élève à quelque distance de Kadi-Keuï, un peu en
arrière de Scutari, et du haut duquel on jouit d’une admirable vue
panoramique sur le Bosphore et sur la mer de Marmara.
Les Turcs, bien qu’ils n’aient pas d’art proprement dit, puisque le
Koran prohibe comme une idolâtrie la représentation des êtres animés,
ont cependant, à un haut degré, le sentiment du pittoresque. Toutes les
fois qu’il y a dans un endroit une belle échappée, une perspective
riante, on est sûr d’y trouver un kiosque, une fontaine et quelques
osmanlis faisant le kief sur leur tapis déployé; ils restent là des
heures entières dans une immobilité parfaite, fixant sur le lointain
leurs yeux rêveurs, et chassant de temps à autre, par la commissure de
leur lèvre, un flocon de fumée bleuâtre. Le mont Bougourlou est
fréquenté principalement par les femmes, qui y passent des journées sous
les arbres, par petites compagnies ou harems, regardant jouer leurs
enfants, causant entre elles, buvant du sherbet ou écoutant les musiques
bizarres des chanteurs ambulants.
Mon talika, traîné par un bon cheval que son conducteur à pied tenait en
bride, suivit d’abord le rivage de la mer, dont l’eau venait souvent
effleurer ses roues, longea les maisons de Kadi-Keuï, disséminées sur la
côte, coupa le grand champ de manœuvres d’Hyder-Pacha, d’où partent,
chaque année, les pèlerins de la Mecque, traversa l’immense bois de
cyprès du Champ-des-Morts, derrière Scutari, et commença à gravir les
pentes assez rudes du mont Bougourlou par un chemin sillonné d’ornières,
hérissé de fragments de roche, barré souvent par des racines d’arbre,
étranglé par les saillies des maisons sur la voie publique; car, il faut
l’avouer, les Turcs sont, en matière de viabilité, de la plus profonde
insouciance. Deux cents voitures font, dans une journée, le tour d’une
pierre placée au milieu du chemin ou s’y fracassent, sans que l’idée
vienne à l’un des conducteurs de déranger l’obstacle; malgré les cahots
et la lenteur forcée de la marche, la route était extrêmement agréable
et très-animée.
Les voitures se suivaient et se croisaient: les arabas, au pas mesuré de
leurs bœufs, traînaient des sociétés de six ou huit femmes; les talikas
en contenaient quatre assises en face l’une de l’autre, les jambes
croisées sur des carreaux, toutes extrêmement parées, la tête étoilée de
diamants et de joyaux, qu’on voyait luire à travers la mousseline de
leur voile; quelquefois filait, dans un brougham moderne, la favorite
d’un pacha. Quoique cela s’explique parfaitement, il est toujours drôle
de voir, à la vitre d’un coupé bas, au lieu du visage connu d’une fille
de marbre passant sa revue des Champs-Élysées, une femme du harem,
enveloppée de ses draperies orientales; le contraste est si brusque,
qu’il choque comme une dissonance. Il y avait aussi beaucoup de
cavaliers et de piétons qui grimpaient plus ou moins allégrement les
déclivités abruptes de la montagne, en décrivant de nombreux zigzags.
Sur une espèce de plateau à mi-côte, au delà duquel les chevaux ne
pouvaient plus monter, stationnait un nombre considérable de voitures
attendant leurs maîtres, échantillons de la carrosserie turque à toutes
les époques, assez réjouissants, et formant un pêle-mêle
très-pittoresque où un artiste eût pu trouver un joli sujet de tableau.
Je fis ranger mon talika en un lieu où je pusse le retrouver, et
continuai à gravir. De distance en distance, sur des espèces de remblais
formant terrasse, se tenait, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, une
famille arménienne ou turque, reconnaissable aux bottines noires ou
jaunes et aux visages plus ou moins voilés; quand je dis famille, il est
bien entendu que je parle des femmes seulement. Les hommes font bande à
part et ne les accompagnent jamais.
Sur le sommet de la montagne étaient installés des cawadjis avec leurs
fourneaux portatifs; des vendeurs d’eau et de sherbet, des marchands de
sucreries et de pâtisserie, accompagnement obligé de toute réjouissance
turque. Rien n’était plus gai à l’œil que ces femmes vêtues de rose, de
vert, de bleu, de lilas, émaillant l’herbe comme de fleurs et respirant
le frais à l’ombre des platanes et des sycomores; car, bien qu’il fît
très-chaud, la hauteur du lieu et la brise de la mer y faisaient régner
une température délicieuse.