politique?--Mahmoud, en tuant ce grand corps, n’éteignit-il pas une des
forces vives de l’État, un des principes de la nationalité turque? Le
progrès matériel accompli remplacera-t-il efficacement l’ancienne
énergie barbare? Dans le crépuscule qui se fait au déclin des empires,
le flambeau de la raison vaut-il mieux que la torche du fanatisme? Nul
ne peut le dire encore. Mais des événements que tout le monde est à même
de prévoir auront bientôt décidé la question, et l’œuvre de Mahmoud
pourra être définitivement jugée.--Nous voici bien loin de notre humble
besogne de daguerréotypeur littéraire. Retournons-y.
A quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de
décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme
une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend
par un escalier de bois. Les Turcs l’appellent Ben-Bir-Dereck ou les
Mille et une Colonnes, quoiqu’elle n’en compte en réalité que deux cent
vingt-quatre. Ces colonnes, en marbre blanc, sont terminées par de
grossiers chapiteaux d’un corinthien barbare, ébauchés ou frustes,
supportant des arcades en plein cintre et forment plusieurs nefs avec
leurs rangées. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un
renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base
apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne
figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la
poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de
toutes sortes; car la citerne devait être jadis plus profonde: on
distingue vaguement sur les chapiteaux des signes mystérieux, des
hiéroglyphes byzantins dont le sens est perdu. Un epsilon et un phi, qui
se trouvent souvent répétés, se traduisent par ces mots: «Euge,
Philoxena.» Cette citerne, en effet, servait aux étrangers. Elle a été
bâtie par Constantin, dont le monogramme est empreint sur les grandes
briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de
colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une
manufacture de soie.
Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et
le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue; il règne
dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres
profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif
sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède
clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers
travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des
kobolds.
A peu de distance de cette citerne, derrière Sainte-Sophie, il en existe
une autre nommée Yeri-batan-Seraï (le Palais de dessous terre). Celle-là
ne renferme pas de filatures de soie comme Ben-Bir-Dereck. Dès l’entrée,
une vapeur humide et pénétrante, chargée de coryzas, de fluxions et de
points de côté, vous enveloppe de son manteau mouillé; une eau noire
éraillée de quelques paillettes et de quelques remous livides baigne les
colonnes verdies et s’étend sous les arcades opaques à des profondeurs
que l’œil ne peut sonder et que les rayons des torches n’atteignent pas.
Rien n’est plus sinistre et plus effrayant; les Turcs prétendent que les
djinns, les goules et les afrites tiennent leur sabbat dans ce palais
lugubre, et y secouent joyeusement leurs ailes de chauve-souris,
mouillées des pleurs de la voûte. Autrefois on parcourait en bateau
cette mer souterraine. Ce voyage devait ressembler à la traversée des
fleuves infernaux dans la barque à Caron. Des barques, entraînées sans
doute par des courants intérieurs vers quelque gouffre, ne sont jamais
revenues de cette noire expédition, interdite aujourd’hui, et que je
n’aurais d’ailleurs eu nulle envie de tenter, eût-elle été permise.
XXVI
L’ELBICEI-ATIKA
Sur l’Atmeïdan, en face de la mosquée d’Achmet, s’élève, près du
Mecter-Kané (dépôt des tentes), une maison turque d’assez belle
apparence: c’est l’Elbicei-Atika, ou Musée des anciens costumes
ottomans;--ce Musée, récemment ouvert au public, est précédé d’une cour
où s’épanouit une fraîche verdure, où gazouille l’eau d’une fontaine
dans un bassin de marbre: s’il n’y avait sous la porte un employé chargé
de percevoir le prix des billets d’admission, on pourrait se croire dans
le conak d’un bey. Rien n’est plus agréablement tranquille que ce
vestiaire rétrospectif du vieil empire turc: l’ombre et le silence du
passé baignent ce calme asile de leurs nuances douces; en mettant le
pied dans l’Elbicei-Atika, on rétrograde du présent dans l’histoire.
Sur le palier, comme enseigne ou comme sentinelle, on aperçoit d’abord
un yenitcheri-kollouk-néféri, c’est-à-dire un janissaire de corps de
garde. Au temps de la puissance des janissaires, on ne passait pas
devant un poste de cette milice indisciplinée sans être plus ou moins
rançonné; il fallait, comme on dit, cracher au bassin, ou être battu,
couvert de boue et d’avanies.
Un mannequin, dont la tête et les mains sont en bois sculpté et colorié,
non sans talent, soutient la garde-robe de l’ancien janissaire; cette
infraction à l’usage musulman, qui interdit toute reproduction de la
figure humaine, est remarquable et prouve un affaiblissement du préjugé
religieux amené sans doute par le contact avec les civilisations
chrétiennes; un tel musée, où se voient près de cent quarante
personnages, n’eût pas été possible autrefois; maintenant il ne choque
personne, et souvent un vieux janissaire échappé au massacre vient y
rêver devant la défroque de ses compagnons d’armes, et soupire en
pensant au bon temps qui n’est plus.
Ce yenitcheri-kollouk-néféri a la mine d’un sacripant jovial: une espèce
de bonhomie féroce respire dans ses traits fortement caractérisés
qu’accentue une longue moustache; on voit qu’il serait capable
d’apporter de la drôlerie dans le meurtre, et il règne dans sa pose
toute la nonchalance dédaigneuse d’un corps privilégié qui se croit tout
permis: les jambes croisées l’une sur l’autre, il joue de la louta,
sorte de guitare à trois cordes, pour charmer les loisirs de la faction.
Il porte un tarbouch rouge autour duquel s’enroule en turban une pièce
de toile commune, une casaque brune dont les bouts rentrent dans la
ceinture, et de larges culottes de drap bleu; dans sa ceinture, à la
fois arsenal et poche, s’entassent et se hérissent mouchoir, serviette,
blague à tabac, poignards, yataghans, pistolets.--Cet usage de tout
fourrer dans la ceinture est commun aux Espagnols et aux Orientaux, et
nous nous souvenons d’avoir vu à Séville un combat au couteau, où il n’y
eut de tué qu’un melon contenu par la _faja_ d’un des adversaires.
Devant le yenitcheri est placée une petite table couverte d’ancienne
menue monnaie turque,--aspres, paras, piastres devenues rares,--montant
de la contribution noire levée sur les pékins de Constantinople.--Près
de lui roussissent sur un gril quelques râpes de maïs aux grains d’or,
repas dont se contente la frugalité orientale. Nous passons sans
crainte, car il est en bois, et nous avons payé dix piastres à la
première porte.
En face de ce janissaire quêteur se tiennent debout quelques soldats du
même corps, en costume à peu près semblable. Le seuil franchi, on se
trouve dans une salle oblongue, faiblement éclairée et garnie de grandes
vitrines renfermant des mannequins habillés avec un soin parfait et une
exactitude scrupuleuse.--C’est le salon de Curtius et l’exhibition
Tussaud d’un monde disparu.--Là sont collectionnés, comme des types
d’animaux antédiluviens au Musée d’histoire naturelle, les individus et
les races supprimés par le coup d’État de Mahmoud. Là revit, d’une vie
immobile et morte, cette Turquie fantasque et chimérique des turbans en
moules de pâtisserie, des dolimans bordés de peau de chat, des hautes
coiffures coniques, des vestes à soleil dans le dos, des armes
barbarement extravagantes, la Turquie des mamamouchis, des mélodrames et
des contes de fée. Vingt-sept années seulement se sont écoulées depuis
le massacre des janissaires, et il semble qu’il y ait un siècle, tant
est radical le changement.--Par la volonté violente du réformateur, les
vieilles formes nationales ont été anéanties, et des costumes pour ainsi
dire contemporains sont devenus des antiquités historiques.
En regardant derrière les vitrages ces têtes moustachues ou barbues, aux
prunelles fixes, aux couleurs grimaçant la vie, éclairées par une faible
lumière oblique, on éprouve une impression étrange, une sorte de malaise
indéfinissable.--Cette réalité grossière, différente de celle de l’art,
inquiète par l’illusion même qu’elle produit; en cherchant la transition
de la statue à l’être vivant, on a rencontré le cadavre; ces visages
enluminés, où nul muscle ne tressaille, finissent par faire peur comme
ces morts fardés qu’on emporte à face découverte. Aussi comprenons-nous
très-bien la terreur que les masques inspirent aux enfants. Ces longues
files de personnages bizarres, gardant les poses roides et contraintes
qu’on leur a données, ressemblent à ce peuple pétrifié par la vengeance
d’un magicien dont parle un conte oriental. Il n’y manque que le grand
vieillard à barbe blanche, seul vivant de la cité morte, lisant le Koran
sur un banc de pierre à l’entrée de la ville. Il sera figuré, si vous
voulez, d’une manière prosaïque, il est vrai, par l’homme qui perçoit à
la porte le prix des billets.
Nous ne pouvons décrire une à une les cent quarante figures enfermées
dans les vitrines des deux étages, dont plusieurs ne diffèrent entre
elles que par d’imperceptibles détails de coupe ou de couleur, et il
faudrait pour cela hérisser notre texte d’une foule de mots turcs d’une
orthographe rébarbative et d’une lecture difficile. Ce travail, du
reste, a été fait d’une manière aussi exacte que brillante par M.
Georges Noguès, fils du rédacteur en chef du journal français de
Constantinople, et avec un soin que n’y peut mettre un voyageur forcé de
voir rapidement. Sa notice nous a servi pour poser les noms sur des
personnages que nos yeux seuls se rappelaient, et nous lui rendons ici
la justice qui lui est due. Cet hommage nous permet de lui emprunter
avec moins de scrupule quelques détails oubliés.
L’Elbicei-Atika se compose principalement des costumes de l’ancienne
maison du Grand Seigneur et des différents uniformes des janissaires. Il
y a aussi quelques mannequins d’artisans habillés à la vieille mode,
mais en petit nombre.
Le premier fonctionnaire d’un sérail est naturellement le chef des
eunuques (kislar aghaci). Celui qu’on a enfermé derrière les vitrages de
l’Elbicei-Atika, comme spécimen de l’espèce, est fort splendidement vêtu
d’une pelisse d’honneur de brocart ramagé de fleurs, posée sur une
première tunique de soie rouge et d’un vaste pantalon maintenu à la
taille par une ceinture de cachemire. Il est coiffé d’un turban rouge à
tortil de mousseline, et chaussé de bottines de maroquin jaune.
Le grand vizir (sadrazam) a un turban de forme singulière; son moule,
conique par le haut, côtelé par le bas de quatre arêtes, est entouré à
sa base de mousseline roulée que comprime et traverse diagonalement une
étroite bande d’or; il porte, comme le chef des eunuques, un kurklu
kaftan (pelisse d’honneur) de brocart à fleurs vertes et rouges; de sa
ceinture de cachemire sort le manche ciselé et rugueux de pierreries de
son kandjar. Le scheik-ul-islam et le capitan-pacha sont à peu près
vêtus de même, à l’exception du turban, composé d’un fez d’une riche
pièce d’étoffe tortillée.
Le seliktar-aghaci, ou chef des porte-glaives, a un air tout à fait
sacerdotal et byzantin dans son vêtement splendidement étrange; son
turban, d’une construction bizarre, lui donne une vague ressemblance
avec un pharaon coiffé du pschent, et le modèle semble en avoir été
rapporté d’Égypte d’après quelque panneau hiéroglyphique; sa robe de
brocart d’or à ramages d’argent, taillée en forme de dalmatique,
rappelle les chasubles des prêtres; le sabre du sultan, respectueusement
enfermé dans un étui de satin violet, repose sur son épaule. Après lui
se présente une figure vêtue d’une robe noire à manches fendues brodées
d’or (djubbé) et coiffée d’un fez; c’est le bach tchokadar, espèce
d’officier chargé de porter sur le bras les pelisses du Grand Seigneur
dans ses promenades; puis vient le tchaouch aghaci (chef des huissiers),
avec sa robe d’étoffe d’or, sa ceinture de cachemire fermée de plaques
métalliques d’où jaillit tout un arsenal; son bonnet d’or se termine et
s’aiguise en croissant, une corne devant, une corne derrière, fantasque
coiffure qui fait penser à l’Isis lunaire; ce chef des huissiers, qui ne
serait pas déplacé à la porte du palais de Thèbes ou de Memphis, tient à
la main une verge d’acier au pommeau bifurqué, assez pareille à un
nilomètre, autre ressemblance égyptienne; cette verge est l’insigne de
ses fonctions. Un agha du seraï se montre ensuite en robe de soie
blanche serrée par une ceinture à plaques d’or et surmonté d’un bonnet
cylindrique. Ce mannequin, vêtu de même, sauf sa coiffure d’or qui
s’évase au sommet par quatre courbes, comme un chapska de lancier
polonais, est un dilciz (muet), un de ces sinistres exécuteurs des
justices ou des vengeances secrètes, qui passaient au cou des pachas
rebelles le fatal cordon de soie, et dont l’apparition silencieuse
faisait pâlir les plus intrépides.
Après sont groupés les serikdji-bachi, à qui est commise la garde des
turbans du Grand Seigneur, les cuisiniers, les jardiniers avec leur
bonnet rouge, pareil à celui des Catalans, retombant en arrière comme
une espèce de poche; les portiers, les baltadjis aux cheveux frisés, au
bonnet persan; les soulak en doliman abricot et en pantalon rouge, comme
Rubini lorsqu’il joue le More de Venise; les peyik à la robe violette et
au bonnet rond, surmonté d’une aigrette de plumes ouvertes en éventail.
Les baltadjis, les soulak et les peyik forment la garde particulière du
sultan et l’entourent dans les occasions solennelles, au Beïram, au
Courban-Beïram, et lorsqu’il se rend en cérémonies aux mosquées.
La série est close par deux nains fantasquement accoutrés.--Ces petits
monstres à figure de gnome et de kobold ont à peine deux pieds et demi
de haut, et tiendraient honorablement leur place à côté de Perkéo, le
nain de l’électeur Charles-Philippe; de Bébé, le nain du roi de Pologne;
de Mari-Borbola et de Nicolasico Pertusato, les nains de Philippe IV; de
Tom Pouce, le nain gentleman. Ils sont grotesquement hideux, et la folie
ricane sur leurs lèvres épaisses, car l’emploi de fou et de nain se
confondent volontiers; la pensée est gênée dans ces têtes mal faites. Le
suprême pouvoir a toujours aimé cette antithèse de la suprême
abjection.--Un fou contrefait, jasant avec les grelots de sa marotte sur
les marches du trône, est un contraste dont les rois du moyen âge ne se
faisaient pas faute: ce n’est pas le cas en Turquie, où les fous sont
vénérés comme des saints, mais il est toujours agréable, quand on est un
radieux sultan, d’avoir près de soi une espèce de singe humain qui fait
ressortir vos splendeurs.
Le premier a une robe jaune, serrée d’une ceinture d’or, et porte sur la
tête une espèce de bonnet en forme de couronne dérisoire; le second, mis
beaucoup plus simplement, engouffre ses petites jambes dans un grand
pantalon à la mameluk, retombant sur ses babouches microscopiques, et
s’empaquette dans un benich à manches traînantes; on dirait un enfant
qui, pour s’amuser, s’est revêtu des habits de son grand-père. Son
turban, de couleur sombre, n’offre aucune singularité.--L’emploi de nain
n’est pas tombé en désuétude à la cour de Turquie: il y est toujours
tenu avec honneur. Nous avons crayonné dans notre description du Beïram
le nain du sultan Abdul-Medjid, monstre large et court, déguisé en pacha
de la réforme.
Sous la même vitrine, on voit un agha malade, se faisant traîner par ses
serviteurs dans une sorte de brouette à deux roues, qui nous rappela la
chaise de voyage de Charles-Quint, conservée à l’Armeria de Madrid.
Maintenant les aghas bien portants se promènent en coupé d’Erler ou en
calèche de Clochez. Paris et Vienne envoient les chefs-d’œuvre de leur
carrosserie à Constantinople, d’où disparaîtront bientôt tout à fait les
talikas aux caisses peinturlurées et dorées, les arabas caractéristiques
traînés par de grands bœufs gris.--Décidément, la couleur locale s’en va
du monde.
Le reste du Musée est fourni par le corps des janissaires, qui se
retrouve là tout entier, comme si sultan Mahmoud ne l’avait pas fait
mitrailler sur la place de l’Et-Meïdan. Il y a des échantillons de
chaque variété. Mais peut-être, avant de décrire les costumes des
janissaires, ne serait-il pas hors de propos de donner une idée de leur
organisation.
Les yenitcheri (nouvelle troupe) furent institués par Amurat IV, dans le
but de s’entourer d’un corps d’élite, d’une garde spéciale, sur le
dévouement de laquelle il pût compter; le premier noyau fut fait de ses
esclaves, et, plus tard, se grossit de prisonniers de guerre et de
recrues.--De ce nom de yenitcheri, les Européens, peu familiers avec les
intonations des langues orientales, ont fait janissaires, qui a le
défaut d’impliquer une autre racine et semble vouloir dire gardiens de
la porte.
L’orta (corps) des yenitcheri était divisée en odas (chambrées), et les
différents officiers prenaient des titres culinaires risibles au premier
abord, mais cependant explicables. Le faiseur de soupe (tchorbadji), le
cuisinier (achasi), le marmiton (karacoulloukdji), le porteur d’eau
(sakka), semblent de singuliers grades militaires. Pour concorder avec
cette hiérarchie culinaire, chaque oda, outre son étendard, avait pour
enseigne une marmite chiffrée au numéro du régiment. Dans les jours de
révolte, on renversait ces marmites, et le sultan pâlissait au fond de
son sérail; car les yenitcheri ne se contentaient pas toujours de
quelques têtes, et la révolte se tournait parfois en révolution.
Jouissant d’une haute paye, mieux nourris, forts des priviléges concédés
et extorqués, les janissaires avaient fini par former une nation au sein
de la nation même, et leur aga était un des personnages les plus
importants de l’empire.
L’aga, exposé comme spécimen à l’Elbicei-Atika, est superbement vêtu:
les fourrures les plus précieuses garnissent sa pelisse roide d’or, une
fine mousseline de l’Inde entoure son turban; sa ceinture de cachemire
soutient une panoplie d’armes de prix aux lames de Damas, aux pommeaux
de pierreries, de pistolets aux crosses d’argent ou d’or incrustées de
grenats, de turquoises et de rubis. D’élégantes babouches de maroquin
jaune artistement piquées complètent ce noble et riche costume, égal à
celui des plus hauts dignitaires.
A côté de l’aga, nous pouvons placer le santon Bektack-Emin Baba, patron
du corps; ce santon avait béni l’orta de yenitcheri à sa formation, et
sa mémoire y était restée fort vénérée.--On invoquait son nom dans les
combats, dans les dangers et aux moments suprêmes.--Bektack-Emin Baba,
en sa qualité de saint personnage, ne brille pas, comme l’aga, par la
magnificence de ses vêtements. Son costume, des plus simples, annonce le
renoncement aux vanités terrestres: il consiste en une espèce de froc de
laine blanche serré d’une ceinture brune, et un fez de feutre blanchâtre
assez semblable au bonnet des derviches tourneurs; ce fez n’a pas de
houppe de soie, et il est bordé d’une petite bande de peluche de couleur
sombre. Le caleçon, arrêté au genou, laisse voir les jambes osseuses et
hâlées du saint homme. Un petit cornet à bouquin en cuivre est suspendu
à sa main.--Nous ignorons le sens de cet attribut.
L’uniforme, comme nous l’entendons, n’était pas dans les habitudes
militaires ottomanes; aussi, la fantaisie règne-t-elle assez librement
dans le costume des yenitcheri; les grades se distinguent à quelque
signe bizarre, mais le fond du vêtement est pareil à celui que portaient
les Turcs à cette époque. Il faudrait le crayon du lithographe et le
pinceau de l’enlumineur plutôt que la plume de l’écrivain, pour rendre
ces variétés de coupes et de nuances, tous ces détails dont se surcharge
péniblement une description qui, quelque effort qu’on fasse, n’est
jamais bien claire à l’œil du lecteur; parmi les nombreux artistes dont
Constantinople reçoit la visite, je m’étonne qu’il ne s’en soit pas
trouvé un curieux de réunir dans un album colorié cette précieuse
collection; on obtiendrait sans peine le firman nécessaire pour
travailler dans la galerie, et la vente en serait assurée, maintenant
surtout que les esprits sont tournés vers l’Orient.
En attendant que les dessins soient faits, marquons en passant quelques
singularités, entre autres, un bach karakoulloudji,--chef marmiton, dont
le grade correspond à celui de lieutenant d’une compagnie,--qui porte
sur l’épaule, comme insigne de sa dignité, une cuiller à pot
gigantesque, qu’on croirait prise au dressoir de Gargantua ou de
Gamache. Cette étrange décoration se termine en fer de lance, sans doute
pour associer les idées de guerre et de cuisine; un chatir (coureur),
dont un passementier semble avoir pris la tête pour y rouler une longue
pièce de ruban blanc: les innombrables tours que l’étoffe fait sur
elle-même forment un rebord semblable aux ailes d’un chapeau rond;--un
yenitcheri-oustaci (officier supérieur), flanqué de deux acolytes et
affublé du plus bizarre costume qu’on puisse imaginer.
Cet officier est bardé d’énormes plaques de métal rondes, grandes comme
des couvercles de casseroles, attachées à sa ceinture, contre lesquelles
viennent battre et bruire d’autres plaques carrées, niellées, ciselées
et d’un curieux travail; de la garde du sabre pend une grosse clochette
d’airain comme celle qu’on pend, en Espagne, au cou de l’âne-colonel; sa
coiffure, arrondie en calotte comme le sommet d’un casque, est divisée
par une baguette de cuivre pareille à celle qu’on voit sur certains
morions pour protéger le nez contre les coups de sabre, et de la nuque
s’échappe un flot d’étoffe grise s’étalant par derrière; un large
pantalon rouge complète cet accoutrement aussi incommode que baroque.
Les hérauts des anciens tournois ne devaient pas être plus gênés dans
leurs massives armures que ce malheureux yenitcheri oustaci dans sa
tenue de parade; l’orta sakacci (chef des porteurs d’eau) n’est pas
moins originalement accoutré: sa veste ronde, large, sans taille, coupée
en tabar ou paletot, est imbriquée et papelonnée de plaques de cuivre;
sur ses épaules, deux espèces de jockeys saillants, également recouverts
d’écailles de métal, encadrent sa tête d’une manière bizarre; une outre
en cuir se rattache à son dos par des courroies; à sa ceinture est passé
un martinet,--un _cat of nine tails_. Plus loin, deux officiers portent
la marmite de l’orta passée par l’anse dans un long bâton. Sur cette
marmite, des caractères en relief marquent le chiffre du régiment. La
description détaillée de l’allumeur de chandelle, du porteur de sébile,
des porteurs de baklava et du gracioso, avec son bonnet à poil et son
tarabouk, nous mènerait trop loin; citons quelques figures de kombaradji
(bombardeurs) faisant partie du corps fondé par Ahmed-Pacha (le comte de
Bonneval), renégat célèbre, dont le tombeau existe encore au Tekké des
derviches tourneurs de Péra, un des soldats du nizam-djedid, institué
par le sultan Selim pour contrebalancer l’influence des
janissaires.--C’est de ce corps, formé des débris des milices de
Saint-Jean-d’Acre, que date l’introduction de l’uniforme dans les
troupes ottomanes. Le costume du nizam-djedid ressemble beaucoup à celui
des zouaves et des spahis de notre armée d’Afrique; quelques
échantillons de Grecs, d’Arméniens et d’Arnautes, complètent la
collection.
En parcourant l’Elbicei-Atika, devant ces armoires peuplées de fantômes
du temps passé, on ne peut se défendre d’un sentiment mélancolique, et
l’on se demande si ce n’est pas un mouvement de prescience involontaire
qui a poussé les Turcs à faire ainsi l’herbier de leur ancienne
nationalité, si vivement menacée aujourd’hui. Ce qui se passe maintenant
semble donner un sens prophétique à ce soin de réunir les physionomies
du vieil empire ottoman d’Europe, près d’être refoulé en Asie.
XXVII
KADI-KEUÏ