le Bosphore, est remarquable par ses plafonds peints à fresque avec une
élégance et une fraîcheur incomparables. Je ne sais quels sont les
ouvriers qui ont fait ces merveilles, mais Diaz ne trouverait pas sur sa
palette des tons plus fins, plus vaporeux, plus tendres et plus riches à
la fois.--Ce sont tantôt des ciels de turquoise papelonnés de légers
nuages qui fuient à d’incroyables profondeurs, tantôt d’immenses voiles
de dentelles à dessins merveilleux, puis une grande conque de nacre
irisée de tous les rayons du prisme, ou bien encore des fleurs idéales
suspendant leurs corolles et leurs feuillages à des treillages d’or; les
autres chambres sont ornées de même; quelquefois un écrin dont les
bijoux se répandent dans un chatoyant désordre, des colliers dont les
perles se défilent et roulent comme des gouttes de pluie, un
ruissellement de diamants, de saphirs et de rubis forment le motif de la
décoration; des cassolettes d’or peintes sur les corniches laissent
échapper la bleuâtre fumée des parfums et composent un plafond de leur
brouillard transparent. Ici Phingari montre par la déchirure d’un nuage
son arc argenté si cher aux musulmans, là l’Aurore pudique colore de
rose, comme les joues d’une vierge, tout un ciel matinal; plus loin un
pan de brocart grenu de lumière, miroité d’orfrois, retroussé par une
embrasse d’escarboucles, montre un coin de bleu; une grotte d’azur jette
ses reflets de saphir. Les arabesques aux entrelacements infinis, les
caissons sculptés, les rosaces d’or, les bouquets de fleurs imaginaires
ou réelles, lis bleus d’Iran ou roses de Schiraz, viennent varier ces
thèmes, dont j’ai cité les principaux, sans vouloir entrer dans un
détail impossible auquel l’imagination du lecteur suppléera.
Les appartements du sultan sont dans un style Louis XIV orientalisé, où
l’on sent l’intention d’imiter les splendeurs de Versailles: les portes,
les croisées et leurs encadrements sont en bois de cèdre, d’acajou, de
palissandre massif, précieusement sculptés, et ferment par de riches
ferrures dorées à or moulu. Des fenêtres, l’on aperçoit la plus
merveilleuse vue qui soit au monde: un panorama sans rival, et comme
jamais souverain n’en eut devant son palais.--La rive d’Asie, où, sur un
immense rideau de cyprès noirs, se détache Scutari, avec son pittoresque
débarcadère encombré d’embarcations, ses maisons roses, ses mosquées
blanches, parmi lesquelles se distinguent Buyuk-Djami et Sultan-Selim;
le Bosphore aux eaux rapides et transparentes sillonnées d’un
va-et-vient perpétuel de vaisseaux à voiles, de bateaux à vapeur, de
felouques, de prames, de bateaux d’Ismid et de Trébizonde aux formes
antiques, aux voilures bizarres, de canots, de caïques, au-dessus
desquels voltigent des essaims familiers de mouettes et de goëlands. Si
l’on se penche un peu, l’on découvre sur les deux rives une suite
d’habitations d’été, de kiosques, peints de fraîches couleurs, qui
forment à ce merveilleux fleuve marin un double quai de palais. Ajoutez
à cela les mille accidents de lumière, les effets de soleil et de lune,
et vous aurez un spectacle que l’imagination ne peut dépasser.
Une des singularités du palais, c’est une grande salle recouverte par un
dôme de verre rouge. Quand le soleil pénètre ce dôme de rubis, tout
prend des flamboiements étranges: l’air semble s’enflammer et l’on croit
respirer du feu; les colonnes s’allument comme des lampadaires, le pavé
de marbre rougit comme un pavé de lave; un rose incendie dévore les
murailles; on se croirait dans la salle de réception d’un palais de
salamandres bâti de métaux en fusion; vos yeux reluisent comme du
paillon rouge, vos habits deviennent des vêtements de pourpre.--Un enfer
d’opéra, éclairé de feux de Bengale, peut seul donner une idée de cet
effet étrange, d’un goût équivoque peut-être, mais saisissant, à coup
sûr.
Une petite merveille qui ne déparerait pas les plus féeriques
architectures des _Mille et une Nuits_, c’est la salle de bains du
sultan. Elle est de style moresque, en albâtre rubané d’Égypte, et
semble taillée dans une seule pierre précieuse, avec ses colonnettes,
ses chapiteaux évasés, ses arcades en cœur, et sa voûte constellée
d’yeux de cristal qui brillent comme des diamants. Quelle volupté ce
doit être d’abandonner sur ces dalles, transparentes comme des agates,
ses membres assouplis aux savantes manipulations des tellacks, au milieu
d’un nuage de vapeur parfumée, sous une pluie d’eau de rose et de
benjoin!
C’est dans une des salles de ce palais que doit être posé le salon Louis
XIV peint et construit à Paris par Séchan, l’illustre décorateur de
l’Opéra, dont nous avons parlé lorsqu’il le dressa à son atelier de la
rue Turgot.
Las de merveilles, fatigué d’admiration, je remerciai M. Balyan, qui me
fit sortir par la cour d’honneur, dont la porte est une espèce
d’arc-de-triomphe en marbre blanc d’une ornementation très-riche et
très-fleurie, et qui forme du côté de la terre une entrée tout à fait
digne de ce somptueux palais. Puis, comme je mourais de faim, j’entrai
dans une boutique de fruitier, et je me fis servir deux brochettes de
kébab enveloppées d’une crêpe grasse que j’arrosai d’un verre de
sherbet, repas sobre et tout à fait local.
Sorti de là, je me mis à courir la ville au hasard, comptant sur la
flânerie pour me révéler ces mille détails familiers qui vous échappent
quand on les cherche. Tout en m’amusant à regarder les boutiques de
confiseurs et les fabricants de lulés entourés de milliers de fourneaux
de pipe à différents degrés d’achèvement et rangés avec symétrie,
j’arrivai à la mosquée du sultan Mahmoud, près de Top’Hané, un de ces
centres où les pieds vous ramènent d’eux-mêmes quand la pensée est
occupée ailleurs. Je réglai ma montre à ce kiosque rempli d’horloges et
de pendules qui accompagnent souvent les mosquées;--c’est un petit
pavillon élégant avec des fenêtres en claire-voie, par lesquelles on
peut lire l’heure à divers cadrans concordant assez rarement entre eux,
de sorte qu’on choisit celle qui vous plaît le plus et vous semble la
plus probable.--Ces cadrans donnent l’heure turque et l’heure
européenne, dont les chiffres ne se rapportent pas, les Orientaux
comptant à partir du lever du soleil, point de départ naturel, mais
variable selon la saison.
A ces kiosques chronométriques est ordinairement jointe une fontaine où
pendent à des chaînes des gobelets et des spatules en fer-blanc: un
gardien les remplit au bassin intérieur et les tend à ceux qui demandent
à boire. Ces fontaines sont presque toutes des fondations pieuses.
La mosquée de Mahmoud est d’un goût moderne et diffère par sa
disposition des édifices de ce genre, dont Sainte-Sophie est le
prototype. Une coupole unique cerclée à sa base d’une couronne de
fenêtres et de consoles à volutes s’élève entre quatre hautes façades
arrondies à leur sommet, flanquées à leurs angles par des piliers ou
contre-forts à pyramidions renflés, surmontés de croissants comme le
dôme central. Ces deux minarets ont une renommée d’élégance méritée.
Figurez-vous deux grandes colonnes cannelées qui auraient pour chapiteau
un balcon festonné, du centre duquel jailliraient d’autres colonnes plus
petites, couronnées aussi de balcons et supportant à leur tour un
faisceau de colonnettes coiffées d’une aiguille conique.--C’est
très-gracieux, très-hardi et très-neuf.--Ordinairement, le turbé ou
chapelle funèbre du fondateur se trouve près de la mosquée qu’il a
bâtie; contrairement à cette disposition habituelle, le turbé de sultan
Mahmoud se trouve dans un édifice spécial, d’une architecture moderne
légèrement orientalisée, à un autre bout de Constantinople. Le sultan
réformateur a sur son cercueil, au lieu du turban classique et
traditionnel, le fez novateur du Nizam étoilé d’une superbe agrafe de
pierreries; on montre aux visiteurs une transcription du Koran faite par
ce prince calligraphe durant les longs loisirs que lui laissait sa
captivité au sérail avant son avénement au trône.
Autour de la mosquée se groupent les fonderies de canons et les parcs
d’artillerie, et s’étend une plate-forme baignée par la mer, que
délimitent deux jolis pavillons.
A quelques pas de là l’on retombe au milieu du joyeux tumulte de la
place Top’Hané, avec ses loueurs de chevaux, ses vendeurs de sucreries
et de sorbets, ses étalages de concombres, de courges, de raisins de
Scutari, de melons de Smyrne; ses marchands de caïmak et de baklava; ses
groupes de chiens fauves étendus au soleil; sa charmante fontaine et sa
mosquée aux abords encombrés d’écrivains publics, de débitants de
chapelets et de menue parfumerie. Sous le cloître de cette mosquée, je
vis une figure que je n’oublierai jamais: c’était un derviche couché à
terre, près du réservoir des ablutions.--Il n’avait pour tout vêtement
qu’un haillon d’étoffe en poil de chameau, rude comme un cilice et tout
souillé de la poudre des déserts. Ce lambeau se nouait négligemment
autour de ses reins, et laissait voir presque à nu un corps hâlé,
bistré, bronzé, cuit et recuit à la flamme des soleils, aux souffles
torrides du khamsin; pour le peindre, il n’eût fallu que deux tons, de
la momie et de la terre de Sienne brûlée. Ses jambes, rouges comme la
brique, étaient chaussées, jusqu’au-dessus des chevilles, d’un brodequin
de poussière grise.
Une maigreur vigoureuse faisait saillir tous ses muscles et tous ses os;
ses cheveux noirs sauvagement crépus se hérissaient sur sa tête comme
des touffes de broussailles; au bord de ses joues brunes floconnaient
quelques touffes de barbe éparse, car il était jeune.--Une placidité
folle régnait dans ses yeux fixes. Seul au milieu de la foule, comme au
milieu du Sahara, il semblait bercé par quelque hallucination
apocalyptique.--Il me fit involontairement penser à saint Jean dans le
désert, et jamais peintre n’en a rêvé un pareil: le saint Jean de
Léonard de Vinci, avec son ironique sourire de faune, a l’air d’un Dieu
mythologique déguisé, celui de Raphaël ressemble à un jeune pâtre de la
campagne romaine. Il est impossible de rêver quelque chose de plus
fauve, de plus hagard, de plus hérissé, de plus férocement ascétique, de
plus brûlé par le fanatisme, de plus dévasté par le jeûne et les
macérations. Un pareil pénitent pouvait aller sans peur à travers les
solitudes; les lions et les panthères devaient reculer devant ce corps
nourri de sauterelles.
C’était un hadji qui revenait de la Mecque; il avait vu la pierre noire,
accompli les sept évolutions sacrées et bu de l’eau du puits Zem-Zem,
qui lave tous les péchés, et, tout nu qu’il était, il ne faisait pas
plus de cas d’un vizir que d’un grain de la boue attachée à ses pieds.
XXV
L’ATMEÏDAN
L’Atmeïdan, qui s’étend derrière les murs du sérail, est l’ancien
Hippodrome.--Le vocable turc a précisément la même signification que le
vocable grec, et veut dire: arène des chevaux.--C’est une vaste place,
bordée d’un côté par la muraille extérieure de la mosquée du sultan
Achmet, percée de baies grillées, et sur les autres faces par des ruines
ou des bâtiments incohérents; dans l’axe de la place s’élèvent
l’obélisque de Théodose, la colonne Serpentine et la Pyramide murée,
faibles vestiges des magnificences dont rayonnait autrefois cette
enceinte splendide.
Ces ruines sont à peu près tout ce qui reste à la surface du sol des
merveilles de l’antique Byzance.--L’Augustéon, le Sigma, l’Octogone, les
Thermes de Xeuxippe, d’Achille, d’Honorius, le Milliaire d’or, les
Portiques du Forum, tout cela est enfoui sous ce manteau de poussière et
d’oubli dont s’enveloppent les villes mortes; l’œuvre du temps a été
activée par les déprédations des barbares, latins, français, turcs, et
même grecs. Chaque invasion qui se succède fait son dégât. C’est une
chose incroyable que cette fureur aveugle de destruction et cette haine
stupide contre les pierres! Il faut bien que cela soit dans la nature
humaine, car le même fait se reproduit à toutes les époques. Il paraît
qu’un chef-d’œuvre offusque l’œil d’un barbare comme la lumière l’œil
d’un hibou. Ce rayonnement de l’idée le gêne sans qu’il sache trop
pourquoi, et il l’éteint. Les religions aussi détruisent volontiers
d’une main si elles édifient de l’autre, et il y a eu beaucoup de
religions à Constantinople: le christianisme y a brisé les monuments
païens, l’islamisme les monuments chrétiens; peut-être les mosquées
vont-elles disparaître à leur tour devant un culte nouveau.
Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de
pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient
l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les
bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et
causaient des séditions.--Les quadriges d’or, attelés de chevaux de
race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poudre d’azur et
de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe; et
l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour
applaudir sa couleur favorite.--Les bleus, si l’on peut se servir d’une
pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les
verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque.
Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien,
et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir
raison du soulèvement.
Dans l’Hippodrome, comme dans un musée à ciel ouvert, étaient réunies
les dépouilles de l’antiquité. Un peuple de statues assez nombreux pour
remplir une ville se dressait sur les attiques et les piédestaux. Ce
n’était que marbre et que bronze. Les chevaux de Lysippe, les statues de
l’empereur Auguste et d’autres empereurs, Diane, Junon Pallas, Hélène,
Pâris, Hercule, ces majestés suprêmes, ces beautés surhumaines, tout ce
grand art de la Grèce et de Rome, semblaient avoir cherché là un dernier
refuge.--Les chevaux en métal de Corinthe, emportés par les Vénitiens,
piaffent sur la porte de Saint-Marc; les images des dieux et des
déesses, barbarement fondues, se sont éparpillées en pièces de billon.
L’obélisque de Théodose est le mieux conservé des trois monuments restés
debout dans l’Hippodrome. Il consiste en un monolithe de granit rose de
Syène de soixante pieds de hauteur, à peu près, sur six de large, qui va
s’amincissant jusqu’au pyramidion. Une seule ligne perpendiculaire
d’hiéroglyphes nettement incisées sillonne ses quatre faces.--Comme je
ne suis pas Champollion, je ne pourrai vous dire ce que signifient ces
mystérieux emblèmes,--sans doute une dédicace à un pharaon quelconque.
D’où vient ce bloc énorme? d’Héliopolis, disent les savants. Mais il ne
nous semble pas remonter à la plus haute antiquité égyptienne. Peut-être
n’a-t-il que trois mille ans, ce qui est bien jeune pour un obélisque.
Aussi, à peine quelques teintes grises noircissent-elles son granit
vermeil.
Le monolithe ne porte pas directement sur son piédestal, dont il est
séparé par quatre dés de bronze. Ce socle de marbre est revêtu de
bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que
difficilement deviner les sujets qu’ils représentent,--des triomphes ou
des divinisations de Théodose et de sa famille.--La roideur des
attitudes, le mauvais dessin et le manque d’expression des figures,
l’entassement des personnages sans plan ni perspective, caractérisent
une époque de décadence. Le souvenir de la Grèce voisine est déjà perdu
dans ces informes ébauches. D’autres bas-reliefs à demi cachés par
l’exhaussement du terrain, mais que l’on connaît par les descriptions
des écrivains antérieurs, reproduisent les manœuvres employées pour
l’érection de l’obélisque.--Singulier rapprochement! Des bas-reliefs de
même nature entaillent le socle de l’obélisque de Louqsor dressé sur la
place de la Concorde par l’ingénieur Lebas;--des inscriptions en grec et
en latin marquent que l’obélisque gisant sur le sol fut relevé en
trente-deux jours par Proclus, préfet du prétoire, d’après les ordres de
Théodose, et célèbrent les vertus de ce magnanime empereur. Le bloc
égyptien et le socle du Bas-Empire s’harmonisent heureusement et
produisent un bel effet; seulement, l’obélisque est aussi frais d’arête
que s’il venait d’être taillé dans le granit, et le socle, plus jeune de
quinze cents ans, est tout dégradé.
Non loin de l’obélisque se tortille la colonne Serpentine faite de trois
serpents enroulés et nattés, montant en spirale comme les cannelures
d’une colonne salomonique. Les trois têtes crêtées d’argent des serpents
qui formaient chapiteau ont disparu.--Une tradition veut que Mahomet II,
passant à cheval sur l’Hippodrome, les ait abattues d’un coup de masse
d’armes ou de damas, par une de ces prouesses de vigueur familières aux
sultans; selon d’autres, il n’a tranché qu’une seule des trois têtes, la
seconde et la troisième auraient été brisées seulement pour la valeur du
bronze, ce qui n’étonne pas quand on songe aux peines que les Barbares
se sont données pour aller chercher des crampons de fer dans les blocs
du Colysée.--Détruire un palais pour prendre un clou, c’est le propre du
sauvage.
Cette colonne, élevée de neuf pieds environ hors de la terre, mais dont
la base est enfouie, semble un peu grêle d’aspect au milieu de ce vaste
espace. On lui attribue une noble origine. D’après les antiquaires, ces
serpents entrelacés soutenaient, dans le temple de Delphes, le trépied
d’or voué par la Grèce reconnaissante à Phœbus-Apollon, dieu sauveur,
après la bataille de Platée, gagnée sur Xerxès. Constantin fit, dit-on,
transporter la colonne Serpentine de Delphes à sa nouvelle ville. Une
tradition moins en faveur, mais plus probable, selon moi, si l’on
considère le peu de valeur artistique du monument, n’y veut voir qu’un
talisman fabriqué par Apollonius de Thyane pour conjurer les
serpents.--Je laisse le lecteur libre de choisir entre ces deux
origines.
Quant à la Pyramide murée de Constantin Porphyrogénète, qu’on mettait à
côté des sept merveilles du monde, à une époque, il est vrai, où les
exagérations les plus hyperboliques ne coûtaient rien, ce n’est plus
qu’un noyau de maçonnerie, qu’un informe amas de pierres effritées par
la pluie, dévorées par le soleil, pleines de poussière et de toiles
d’araignées, fendillées de lézardes, menaçant ruine de tous côtés, et
n’ayant plus aucune signification au point de vue de l’art.
Cette armature de maçonnerie était revêtue autrefois de grandes plaques
de bronze doré bosselées de bas-reliefs et d’ornements qui, par le poids
et le prix du métal, devaient exciter la cupidité des déprédateurs.
Aussi la pyramide de Constantin ne tarda-t-elle pas à être dépouillée de
son vêtement splendide et n’en resta-t-il qu’un bloc noirci de
quatre-vingts pieds de haut. Cette pyramide d’or, que les paroxystes du
temps comparaient au colosse de Rhodes, devait en effet resplendir
magnifiquement sous le ciel bleu de Constantinople, parmi les splendides
monuments de l’art antique, au-dessus des colonnades du Cirque,
encombrées de spectateurs en somptueux habits. Mais, pour se le figurer,
il faut que la pensée fasse un travail complet de restauration.
Autrefois les Turcs faisaient courir leurs chevaux et s’exerçaient à
lancer le djerid sur cette place, turf tout préparé pour les
divertissements équestres; la réforme et l’introduction de la tactique
européenne ont fait abandonner ce jeu du javelot, qui convient mieux aux
libres cavaliers du désert et des steppes de l’Asie qu’aux régiments de
cavalerie régulière instruits d’après les méthodes de l’école de Saumur.
Au bout de l’Atmeïdan se trouve l’Et-Meïdan (marché aux viandes). C’est
un lieu redoutable et sinistre, malgré le soleil qui l’inonde de ses
gais rayons. Si vous regardez cette mosquée à demi écroulée, ces murs
qui ont conservé les cicatrices du feu, vous y apercevrez facilement
encore la trace des boulets.--Cette terre, aujourd’hui blanche et
pulvérulente, a été profondément rougie de sang.--C’est dans l’Et-Meïdan
qu’eut lieu ce massacre des janissaires dont Champmartin envoya au Salon
le tableau si farouchement romantique;--la grande tuerie eut un cadre
digne d’elle.
Le sultan Mahmoud, sentant avec l’instinct du génie l’empire pencher
vers la ruine, crut qu’il le sauverait en lui donnant des armes égales à
celles des royaumes chrétiens, et il voulut faire instruire ses troupes
par des officiers égyptiens dressés à la tactique européenne. Cette
réforme si simple et si juste souleva des répugnances insurmontables
parmi les janissaires; les moustaches grises se hérissèrent
d’indignation; les fanatiques crièrent à la profanation, invoquèrent
Allah et Mahomet, et peu s’en fallut que le commandeur des croyants ne
passât pour un giaour à cause de son entêtement à introduire ces
manœuvres diaboliques dont Mahomet II ni Soliman Ier n’avaient eu besoin
pour faire des conquêtes et les garder.
Heureusement Mahmoud était un homme de résolution qu’on n’intimidait pas
facilement, il avait résolu de vaincre ou de périr dans la lutte;
l’insolence des janissaires, égale à celle des prétoriens et des
strélitz, ne se pouvait plus supporter, et leurs séditions
perpétuelles faisaient vaciller le trône dont ils se prétendaient
l’appui.--L’occasion ne se fit pas attendre.--Un instructeur égyptien
frappa un soldat turc récalcitrant ou volontairement maladroit. Aussitôt
les janissaires indignés prennent fait et cause pour leur camarade,
renversent leurs marmites en signe de révolte, et menacent de mettre le
feu aux quatre coins de la ville.
C’était, comme on sait, leur manière de protester et de témoigner leur
mécontentement.--Ils s’attroupèrent devant le palais de Kosrew-Pacha,
leur aga, demandent à grands cris la tête du grand vizir et du mufti,
qui avaient approuvé les réformes impies de Mahmoud; mais ils n’avaient
pas affaire à un de ces sultans énervés trop heureux d’apaiser une
sédition hurlante en lui jetant quelques têtes en pâture.
A la nouvelle de l’insurrection, sultan Mahmoud accourut en toute hâte
de Beschick-Tash, où il se trouvait, réunit les troupes restées fidèles,
convoqua les ulémas et prit à la mosquée d’Achmet, voisine de
l’Hippodrome, l’étendard du prophète, qu’on ne déploie que lorsque
l’empire est en danger; tout bon musulman doit alors son concours au
commandeur des fidèles, car c’est une guerre sainte.--L’abolition des
janissaires est prononcée.
Les janissaires s’étaient retranchés dans l’Et-Meïdan, auprès de leur
caserne; les troupes régulières de Mahmoud occupaient les rues
adjacentes avec des canons braqués sur la place; l’intrépide sultan
passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, affrontant
mille morts et les sommant de se disperser. La situation se prolongeait,
un moment d’hésitation pouvait tout perdre.--Un officier dévoué, Kara
Dyehennem, tira son pistolet sur l’amorce d’un canon, le coup partit, et
la mitraille ouvrit une rue sanglante dans les premiers rangs des
rebelles; l’action était engagée, l’artillerie tonna de toutes parts,
une fusillade bien nourrie crépita comme la grêle sur les masses
confuses des janissaires éperdus, et la bataille dégénéra bientôt en
massacre. Ce fut une véritable boucherie; on ne fit pas de quartier, les
casernes où les fuyards s’étaient retranchés furent incendiées, et ceux
qui avaient évité le fer périrent dans les flammes.--On varie beaucoup
sur le nombre des morts; les uns le portent à six mille, les autres à
vingt mille, quelques-uns plus haut encore. On jeta ces cadavres à la
mer, et pendant plusieurs mois, les poissons, putréfiés de chair
humaine, ne furent pas mangeables.
La rancune de sultan Mahmoud ne s’arrêta pas là. Quand on se promène
dans le Champ-des-Morts de Péra ou de Scutari, on rencontre beaucoup de
cippes décapités restés debout avec leur turban de marbre à leur pied,
comme un homme sans tête: ce sont les tombes d’anciens janissaires que
la mort n’a pas mis à l’abri de la colère impériale.