L’appartement de la sultane Validé, composé de hautes pièces donnant sur

le Bosphore, est remarquable par ses plafonds peints à fresque avec une

élégance et une fraîcheur incomparables. Je ne sais quels sont les

ouvriers qui ont fait ces merveilles, mais Diaz ne trouverait pas sur sa

palette des tons plus fins, plus vaporeux, plus tendres et plus riches à

la fois.--Ce sont tantôt des ciels de turquoise papelonnés de légers

nuages qui fuient à d’incroyables profondeurs, tantôt d’immenses voiles

de dentelles à dessins merveilleux, puis une grande conque de nacre

irisée de tous les rayons du prisme, ou bien encore des fleurs idéales

suspendant leurs corolles et leurs feuillages à des treillages d’or; les

autres chambres sont ornées de même; quelquefois un écrin dont les

bijoux se répandent dans un chatoyant désordre, des colliers dont les

perles se défilent et roulent comme des gouttes de pluie, un

ruissellement de diamants, de saphirs et de rubis forment le motif de la

décoration; des cassolettes d’or peintes sur les corniches laissent

échapper la bleuâtre fumée des parfums et composent un plafond de leur

brouillard transparent. Ici Phingari montre par la déchirure d’un nuage

son arc argenté si cher aux musulmans, là l’Aurore pudique colore de

rose, comme les joues d’une vierge, tout un ciel matinal; plus loin un

pan de brocart grenu de lumière, miroité d’orfrois, retroussé par une

embrasse d’escarboucles, montre un coin de bleu; une grotte d’azur jette

ses reflets de saphir. Les arabesques aux entrelacements infinis, les

caissons sculptés, les rosaces d’or, les bouquets de fleurs imaginaires

ou réelles, lis bleus d’Iran ou roses de Schiraz, viennent varier ces

thèmes, dont j’ai cité les principaux, sans vouloir entrer dans un

détail impossible auquel l’imagination du lecteur suppléera.

Les appartements du sultan sont dans un style Louis XIV orientalisé, où

l’on sent l’intention d’imiter les splendeurs de Versailles: les portes,

les croisées et leurs encadrements sont en bois de cèdre, d’acajou, de

palissandre massif, précieusement sculptés, et ferment par de riches

ferrures dorées à or moulu. Des fenêtres, l’on aperçoit la plus

merveilleuse vue qui soit au monde: un panorama sans rival, et comme

jamais souverain n’en eut devant son palais.--La rive d’Asie, où, sur un

immense rideau de cyprès noirs, se détache Scutari, avec son pittoresque

débarcadère encombré d’embarcations, ses maisons roses, ses mosquées

blanches, parmi lesquelles se distinguent Buyuk-Djami et Sultan-Selim;

le Bosphore aux eaux rapides et transparentes sillonnées d’un

va-et-vient perpétuel de vaisseaux à voiles, de bateaux à vapeur, de

felouques, de prames, de bateaux d’Ismid et de Trébizonde aux formes

antiques, aux voilures bizarres, de canots, de caïques, au-dessus

desquels voltigent des essaims familiers de mouettes et de goëlands. Si

l’on se penche un peu, l’on découvre sur les deux rives une suite

d’habitations d’été, de kiosques, peints de fraîches couleurs, qui

forment à ce merveilleux fleuve marin un double quai de palais. Ajoutez

à cela les mille accidents de lumière, les effets de soleil et de lune,

et vous aurez un spectacle que l’imagination ne peut dépasser.

Une des singularités du palais, c’est une grande salle recouverte par un

dôme de verre rouge. Quand le soleil pénètre ce dôme de rubis, tout

prend des flamboiements étranges: l’air semble s’enflammer et l’on croit

respirer du feu; les colonnes s’allument comme des lampadaires, le pavé

de marbre rougit comme un pavé de lave; un rose incendie dévore les

murailles; on se croirait dans la salle de réception d’un palais de

salamandres bâti de métaux en fusion; vos yeux reluisent comme du

paillon rouge, vos habits deviennent des vêtements de pourpre.--Un enfer

d’opéra, éclairé de feux de Bengale, peut seul donner une idée de cet

effet étrange, d’un goût équivoque peut-être, mais saisissant, à coup

sûr.

Une petite merveille qui ne déparerait pas les plus féeriques

architectures des _Mille et une Nuits_, c’est la salle de bains du

sultan. Elle est de style moresque, en albâtre rubané d’Égypte, et

semble taillée dans une seule pierre précieuse, avec ses colonnettes,

ses chapiteaux évasés, ses arcades en cœur, et sa voûte constellée

d’yeux de cristal qui brillent comme des diamants. Quelle volupté ce

doit être d’abandonner sur ces dalles, transparentes comme des agates,

ses membres assouplis aux savantes manipulations des tellacks, au milieu

d’un nuage de vapeur parfumée, sous une pluie d’eau de rose et de

benjoin!

C’est dans une des salles de ce palais que doit être posé le salon Louis

XIV peint et construit à Paris par Séchan, l’illustre décorateur de

l’Opéra, dont nous avons parlé lorsqu’il le dressa à son atelier de la

rue Turgot.

Las de merveilles, fatigué d’admiration, je remerciai M. Balyan, qui me

fit sortir par la cour d’honneur, dont la porte est une espèce

d’arc-de-triomphe en marbre blanc d’une ornementation très-riche et

très-fleurie, et qui forme du côté de la terre une entrée tout à fait

digne de ce somptueux palais. Puis, comme je mourais de faim, j’entrai

dans une boutique de fruitier, et je me fis servir deux brochettes de

kébab enveloppées d’une crêpe grasse que j’arrosai d’un verre de

sherbet, repas sobre et tout à fait local.

Sorti de là, je me mis à courir la ville au hasard, comptant sur la

flânerie pour me révéler ces mille détails familiers qui vous échappent

quand on les cherche. Tout en m’amusant à regarder les boutiques de

confiseurs et les fabricants de lulés entourés de milliers de fourneaux

de pipe à différents degrés d’achèvement et rangés avec symétrie,

j’arrivai à la mosquée du sultan Mahmoud, près de Top’Hané, un de ces

centres où les pieds vous ramènent d’eux-mêmes quand la pensée est

occupée ailleurs. Je réglai ma montre à ce kiosque rempli d’horloges et

de pendules qui accompagnent souvent les mosquées;--c’est un petit

pavillon élégant avec des fenêtres en claire-voie, par lesquelles on

peut lire l’heure à divers cadrans concordant assez rarement entre eux,

de sorte qu’on choisit celle qui vous plaît le plus et vous semble la

plus probable.--Ces cadrans donnent l’heure turque et l’heure

européenne, dont les chiffres ne se rapportent pas, les Orientaux

comptant à partir du lever du soleil, point de départ naturel, mais

variable selon la saison.

A ces kiosques chronométriques est ordinairement jointe une fontaine où

pendent à des chaînes des gobelets et des spatules en fer-blanc: un

gardien les remplit au bassin intérieur et les tend à ceux qui demandent

à boire. Ces fontaines sont presque toutes des fondations pieuses.

La mosquée de Mahmoud est d’un goût moderne et diffère par sa

disposition des édifices de ce genre, dont Sainte-Sophie est le

prototype. Une coupole unique cerclée à sa base d’une couronne de

fenêtres et de consoles à volutes s’élève entre quatre hautes façades

arrondies à leur sommet, flanquées à leurs angles par des piliers ou

contre-forts à pyramidions renflés, surmontés de croissants comme le

dôme central. Ces deux minarets ont une renommée d’élégance méritée.

Figurez-vous deux grandes colonnes cannelées qui auraient pour chapiteau

un balcon festonné, du centre duquel jailliraient d’autres colonnes plus

petites, couronnées aussi de balcons et supportant à leur tour un

faisceau de colonnettes coiffées d’une aiguille conique.--C’est

très-gracieux, très-hardi et très-neuf.--Ordinairement, le turbé ou

chapelle funèbre du fondateur se trouve près de la mosquée qu’il a

bâtie; contrairement à cette disposition habituelle, le turbé de sultan

Mahmoud se trouve dans un édifice spécial, d’une architecture moderne

légèrement orientalisée, à un autre bout de Constantinople. Le sultan

réformateur a sur son cercueil, au lieu du turban classique et

traditionnel, le fez novateur du Nizam étoilé d’une superbe agrafe de

pierreries; on montre aux visiteurs une transcription du Koran faite par

ce prince calligraphe durant les longs loisirs que lui laissait sa

captivité au sérail avant son avénement au trône.

Autour de la mosquée se groupent les fonderies de canons et les parcs

d’artillerie, et s’étend une plate-forme baignée par la mer, que

délimitent deux jolis pavillons.

A quelques pas de là l’on retombe au milieu du joyeux tumulte de la

place Top’Hané, avec ses loueurs de chevaux, ses vendeurs de sucreries

et de sorbets, ses étalages de concombres, de courges, de raisins de

Scutari, de melons de Smyrne; ses marchands de caïmak et de baklava; ses

groupes de chiens fauves étendus au soleil; sa charmante fontaine et sa

mosquée aux abords encombrés d’écrivains publics, de débitants de

chapelets et de menue parfumerie. Sous le cloître de cette mosquée, je

vis une figure que je n’oublierai jamais: c’était un derviche couché à

terre, près du réservoir des ablutions.--Il n’avait pour tout vêtement

qu’un haillon d’étoffe en poil de chameau, rude comme un cilice et tout

souillé de la poudre des déserts. Ce lambeau se nouait négligemment

autour de ses reins, et laissait voir presque à nu un corps hâlé,

bistré, bronzé, cuit et recuit à la flamme des soleils, aux souffles

torrides du khamsin; pour le peindre, il n’eût fallu que deux tons, de

la momie et de la terre de Sienne brûlée. Ses jambes, rouges comme la

brique, étaient chaussées, jusqu’au-dessus des chevilles, d’un brodequin

de poussière grise.

Une maigreur vigoureuse faisait saillir tous ses muscles et tous ses os;

ses cheveux noirs sauvagement crépus se hérissaient sur sa tête comme

des touffes de broussailles; au bord de ses joues brunes floconnaient

quelques touffes de barbe éparse, car il était jeune.--Une placidité

folle régnait dans ses yeux fixes. Seul au milieu de la foule, comme au

milieu du Sahara, il semblait bercé par quelque hallucination

apocalyptique.--Il me fit involontairement penser à saint Jean dans le

désert, et jamais peintre n’en a rêvé un pareil: le saint Jean de

Léonard de Vinci, avec son ironique sourire de faune, a l’air d’un Dieu

mythologique déguisé, celui de Raphaël ressemble à un jeune pâtre de la

campagne romaine. Il est impossible de rêver quelque chose de plus

fauve, de plus hagard, de plus hérissé, de plus férocement ascétique, de

plus brûlé par le fanatisme, de plus dévasté par le jeûne et les

macérations. Un pareil pénitent pouvait aller sans peur à travers les

solitudes; les lions et les panthères devaient reculer devant ce corps

nourri de sauterelles.

C’était un hadji qui revenait de la Mecque; il avait vu la pierre noire,

accompli les sept évolutions sacrées et bu de l’eau du puits Zem-Zem,

qui lave tous les péchés, et, tout nu qu’il était, il ne faisait pas

plus de cas d’un vizir que d’un grain de la boue attachée à ses pieds.

XXV

L’ATMEÏDAN

L’Atmeïdan, qui s’étend derrière les murs du sérail, est l’ancien

Hippodrome.--Le vocable turc a précisément la même signification que le

vocable grec, et veut dire: arène des chevaux.--C’est une vaste place,

bordée d’un côté par la muraille extérieure de la mosquée du sultan

Achmet, percée de baies grillées, et sur les autres faces par des ruines

ou des bâtiments incohérents; dans l’axe de la place s’élèvent

l’obélisque de Théodose, la colonne Serpentine et la Pyramide murée,

faibles vestiges des magnificences dont rayonnait autrefois cette

enceinte splendide.

Ces ruines sont à peu près tout ce qui reste à la surface du sol des

merveilles de l’antique Byzance.--L’Augustéon, le Sigma, l’Octogone, les

Thermes de Xeuxippe, d’Achille, d’Honorius, le Milliaire d’or, les

Portiques du Forum, tout cela est enfoui sous ce manteau de poussière et

d’oubli dont s’enveloppent les villes mortes; l’œuvre du temps a été

activée par les déprédations des barbares, latins, français, turcs, et

même grecs. Chaque invasion qui se succède fait son dégât. C’est une

chose incroyable que cette fureur aveugle de destruction et cette haine

stupide contre les pierres! Il faut bien que cela soit dans la nature

humaine, car le même fait se reproduit à toutes les époques. Il paraît

qu’un chef-d’œuvre offusque l’œil d’un barbare comme la lumière l’œil

d’un hibou. Ce rayonnement de l’idée le gêne sans qu’il sache trop

pourquoi, et il l’éteint. Les religions aussi détruisent volontiers

d’une main si elles édifient de l’autre, et il y a eu beaucoup de

religions à Constantinople: le christianisme y a brisé les monuments

païens, l’islamisme les monuments chrétiens; peut-être les mosquées

vont-elles disparaître à leur tour devant un culte nouveau.

Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de

pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient

l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les

bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et

causaient des séditions.--Les quadriges d’or, attelés de chevaux de

race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poudre d’azur et

de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe; et

l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour

applaudir sa couleur favorite.--Les bleus, si l’on peut se servir d’une

pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les

verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque.

Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien,

et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir

raison du soulèvement.

Dans l’Hippodrome, comme dans un musée à ciel ouvert, étaient réunies

les dépouilles de l’antiquité. Un peuple de statues assez nombreux pour

remplir une ville se dressait sur les attiques et les piédestaux. Ce

n’était que marbre et que bronze. Les chevaux de Lysippe, les statues de

l’empereur Auguste et d’autres empereurs, Diane, Junon Pallas, Hélène,

Pâris, Hercule, ces majestés suprêmes, ces beautés surhumaines, tout ce

grand art de la Grèce et de Rome, semblaient avoir cherché là un dernier

refuge.--Les chevaux en métal de Corinthe, emportés par les Vénitiens,

piaffent sur la porte de Saint-Marc; les images des dieux et des

déesses, barbarement fondues, se sont éparpillées en pièces de billon.

L’obélisque de Théodose est le mieux conservé des trois monuments restés

debout dans l’Hippodrome. Il consiste en un monolithe de granit rose de

Syène de soixante pieds de hauteur, à peu près, sur six de large, qui va

s’amincissant jusqu’au pyramidion. Une seule ligne perpendiculaire

d’hiéroglyphes nettement incisées sillonne ses quatre faces.--Comme je

ne suis pas Champollion, je ne pourrai vous dire ce que signifient ces

mystérieux emblèmes,--sans doute une dédicace à un pharaon quelconque.

D’où vient ce bloc énorme? d’Héliopolis, disent les savants. Mais il ne

nous semble pas remonter à la plus haute antiquité égyptienne. Peut-être

n’a-t-il que trois mille ans, ce qui est bien jeune pour un obélisque.

Aussi, à peine quelques teintes grises noircissent-elles son granit

vermeil.

Le monolithe ne porte pas directement sur son piédestal, dont il est

séparé par quatre dés de bronze. Ce socle de marbre est revêtu de

bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que

difficilement deviner les sujets qu’ils représentent,--des triomphes ou

des divinisations de Théodose et de sa famille.--La roideur des

attitudes, le mauvais dessin et le manque d’expression des figures,

l’entassement des personnages sans plan ni perspective, caractérisent

une époque de décadence. Le souvenir de la Grèce voisine est déjà perdu

dans ces informes ébauches. D’autres bas-reliefs à demi cachés par

l’exhaussement du terrain, mais que l’on connaît par les descriptions

des écrivains antérieurs, reproduisent les manœuvres employées pour

l’érection de l’obélisque.--Singulier rapprochement! Des bas-reliefs de

même nature entaillent le socle de l’obélisque de Louqsor dressé sur la

place de la Concorde par l’ingénieur Lebas;--des inscriptions en grec et

en latin marquent que l’obélisque gisant sur le sol fut relevé en

trente-deux jours par Proclus, préfet du prétoire, d’après les ordres de

Théodose, et célèbrent les vertus de ce magnanime empereur. Le bloc

égyptien et le socle du Bas-Empire s’harmonisent heureusement et

produisent un bel effet; seulement, l’obélisque est aussi frais d’arête

que s’il venait d’être taillé dans le granit, et le socle, plus jeune de

quinze cents ans, est tout dégradé.

Non loin de l’obélisque se tortille la colonne Serpentine faite de trois

serpents enroulés et nattés, montant en spirale comme les cannelures

d’une colonne salomonique. Les trois têtes crêtées d’argent des serpents

qui formaient chapiteau ont disparu.--Une tradition veut que Mahomet II,

passant à cheval sur l’Hippodrome, les ait abattues d’un coup de masse

d’armes ou de damas, par une de ces prouesses de vigueur familières aux

sultans; selon d’autres, il n’a tranché qu’une seule des trois têtes, la

seconde et la troisième auraient été brisées seulement pour la valeur du

bronze, ce qui n’étonne pas quand on songe aux peines que les Barbares

se sont données pour aller chercher des crampons de fer dans les blocs

du Colysée.--Détruire un palais pour prendre un clou, c’est le propre du

sauvage.

Cette colonne, élevée de neuf pieds environ hors de la terre, mais dont

la base est enfouie, semble un peu grêle d’aspect au milieu de ce vaste

espace. On lui attribue une noble origine. D’après les antiquaires, ces

serpents entrelacés soutenaient, dans le temple de Delphes, le trépied

d’or voué par la Grèce reconnaissante à Phœbus-Apollon, dieu sauveur,

après la bataille de Platée, gagnée sur Xerxès. Constantin fit, dit-on,

transporter la colonne Serpentine de Delphes à sa nouvelle ville. Une

tradition moins en faveur, mais plus probable, selon moi, si l’on

considère le peu de valeur artistique du monument, n’y veut voir qu’un

talisman fabriqué par Apollonius de Thyane pour conjurer les

serpents.--Je laisse le lecteur libre de choisir entre ces deux

origines.

Quant à la Pyramide murée de Constantin Porphyrogénète, qu’on mettait à

côté des sept merveilles du monde, à une époque, il est vrai, où les

exagérations les plus hyperboliques ne coûtaient rien, ce n’est plus

qu’un noyau de maçonnerie, qu’un informe amas de pierres effritées par

la pluie, dévorées par le soleil, pleines de poussière et de toiles

d’araignées, fendillées de lézardes, menaçant ruine de tous côtés, et

n’ayant plus aucune signification au point de vue de l’art.

Cette armature de maçonnerie était revêtue autrefois de grandes plaques

de bronze doré bosselées de bas-reliefs et d’ornements qui, par le poids

et le prix du métal, devaient exciter la cupidité des déprédateurs.

Aussi la pyramide de Constantin ne tarda-t-elle pas à être dépouillée de

son vêtement splendide et n’en resta-t-il qu’un bloc noirci de

quatre-vingts pieds de haut. Cette pyramide d’or, que les paroxystes du

temps comparaient au colosse de Rhodes, devait en effet resplendir

magnifiquement sous le ciel bleu de Constantinople, parmi les splendides

monuments de l’art antique, au-dessus des colonnades du Cirque,

encombrées de spectateurs en somptueux habits. Mais, pour se le figurer,

il faut que la pensée fasse un travail complet de restauration.

Autrefois les Turcs faisaient courir leurs chevaux et s’exerçaient à

lancer le djerid sur cette place, turf tout préparé pour les

divertissements équestres; la réforme et l’introduction de la tactique

européenne ont fait abandonner ce jeu du javelot, qui convient mieux aux

libres cavaliers du désert et des steppes de l’Asie qu’aux régiments de

cavalerie régulière instruits d’après les méthodes de l’école de Saumur.

Au bout de l’Atmeïdan se trouve l’Et-Meïdan (marché aux viandes). C’est

un lieu redoutable et sinistre, malgré le soleil qui l’inonde de ses

gais rayons. Si vous regardez cette mosquée à demi écroulée, ces murs

qui ont conservé les cicatrices du feu, vous y apercevrez facilement

encore la trace des boulets.--Cette terre, aujourd’hui blanche et

pulvérulente, a été profondément rougie de sang.--C’est dans l’Et-Meïdan

qu’eut lieu ce massacre des janissaires dont Champmartin envoya au Salon

le tableau si farouchement romantique;--la grande tuerie eut un cadre

digne d’elle.

Le sultan Mahmoud, sentant avec l’instinct du génie l’empire pencher

vers la ruine, crut qu’il le sauverait en lui donnant des armes égales à

celles des royaumes chrétiens, et il voulut faire instruire ses troupes

par des officiers égyptiens dressés à la tactique européenne. Cette

réforme si simple et si juste souleva des répugnances insurmontables

parmi les janissaires; les moustaches grises se hérissèrent

d’indignation; les fanatiques crièrent à la profanation, invoquèrent

Allah et Mahomet, et peu s’en fallut que le commandeur des croyants ne

passât pour un giaour à cause de son entêtement à introduire ces

manœuvres diaboliques dont Mahomet II ni Soliman Ier n’avaient eu besoin

pour faire des conquêtes et les garder.

Heureusement Mahmoud était un homme de résolution qu’on n’intimidait pas

facilement, il avait résolu de vaincre ou de périr dans la lutte;

l’insolence des janissaires, égale à celle des prétoriens et des

strélitz, ne se pouvait plus supporter, et leurs séditions

perpétuelles faisaient vaciller le trône dont ils se prétendaient

l’appui.--L’occasion ne se fit pas attendre.--Un instructeur égyptien

frappa un soldat turc récalcitrant ou volontairement maladroit. Aussitôt

les janissaires indignés prennent fait et cause pour leur camarade,

renversent leurs marmites en signe de révolte, et menacent de mettre le

feu aux quatre coins de la ville.

C’était, comme on sait, leur manière de protester et de témoigner leur

mécontentement.--Ils s’attroupèrent devant le palais de Kosrew-Pacha,

leur aga, demandent à grands cris la tête du grand vizir et du mufti,

qui avaient approuvé les réformes impies de Mahmoud; mais ils n’avaient

pas affaire à un de ces sultans énervés trop heureux d’apaiser une

sédition hurlante en lui jetant quelques têtes en pâture.

A la nouvelle de l’insurrection, sultan Mahmoud accourut en toute hâte

de Beschick-Tash, où il se trouvait, réunit les troupes restées fidèles,

convoqua les ulémas et prit à la mosquée d’Achmet, voisine de

l’Hippodrome, l’étendard du prophète, qu’on ne déploie que lorsque

l’empire est en danger; tout bon musulman doit alors son concours au

commandeur des fidèles, car c’est une guerre sainte.--L’abolition des

janissaires est prononcée.

Les janissaires s’étaient retranchés dans l’Et-Meïdan, auprès de leur

caserne; les troupes régulières de Mahmoud occupaient les rues

adjacentes avec des canons braqués sur la place; l’intrépide sultan

passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, affrontant

mille morts et les sommant de se disperser. La situation se prolongeait,

un moment d’hésitation pouvait tout perdre.--Un officier dévoué, Kara

Dyehennem, tira son pistolet sur l’amorce d’un canon, le coup partit, et

la mitraille ouvrit une rue sanglante dans les premiers rangs des

rebelles; l’action était engagée, l’artillerie tonna de toutes parts,

une fusillade bien nourrie crépita comme la grêle sur les masses

confuses des janissaires éperdus, et la bataille dégénéra bientôt en

massacre. Ce fut une véritable boucherie; on ne fit pas de quartier, les

casernes où les fuyards s’étaient retranchés furent incendiées, et ceux

qui avaient évité le fer périrent dans les flammes.--On varie beaucoup

sur le nombre des morts; les uns le portent à six mille, les autres à

vingt mille, quelques-uns plus haut encore. On jeta ces cadavres à la

mer, et pendant plusieurs mois, les poissons, putréfiés de chair

humaine, ne furent pas mangeables.

La rancune de sultan Mahmoud ne s’arrêta pas là. Quand on se promène

dans le Champ-des-Morts de Péra ou de Scutari, on rencontre beaucoup de

cippes décapités restés debout avec leur turban de marbre à leur pied,

comme un homme sans tête: ce sont les tombes d’anciens janissaires que

la mort n’a pas mis à l’abri de la colère impériale.

Constantinople · 第 21 / 26 段