faisait attendre,--et il était passé à l’état de vaisseau chimérique, de
navire _Argo_ ou de voltigeur hollandais,--lorsqu’un beau matin on vit,
au moment où l’on n’y pensait plus, se prélasser devant l’échelle de
Top’Hané, à l’entrée de la Corne-d’Or, un superbe bâtiment sous pavillon
tricolore, portant à sa proue un buste d’empereur, et à sa poupe ce nom
écrit en lettres d’or: _Charlemagne_. Comment était-il venu là? Par
quelle magie se trouvait-il au milieu du port? A ses flancs sabordés
d’une triple ligne d’embrasures de canons, nulle trace de tambour pour
les roues; sur son pont, aucune apparence de tuyau; aux vergues, des
voiles carguées et ficelées; aux mâts, des flammes que faisait onduler
un vent contraire: c’était à n’y rien comprendre. Aussi, parmi le
peuple, le bruit se répandit-il que c’était une nef magique manœuvrée
par les Djinns et les Afrites.
Des difficultés diplomatiques suscitées, dit-on, par l’Autriche et la
Russie s’étaient opposées à l’entrée du _Charlemagne_ dans le détroit où
ne doit pénétrer aucun vaisseau de ligne sans un firman. Le firman fut
enfin accordé, et, pour légitimer encore davantage la présence d’un tel
navire dans les eaux de la Corne-d’Or, M. le marquis de Lavalette,
ambassadeur de France, montait le _Charlemagne_; ce qui aplanissait
tout. Le _Charlemagne_, c’était la France; et ainsi fut satisfaite la
curiosité de Mehemet-Ali, le capitan-pacha, qui désirait voir un
vaisseau mixte.
Les caïques rôdaient timidement autour du colosse marin comme des
harengs autour d’une baleine, craignant quelque coup de queue ou de
nageoire; enfin, quelques-uns se décidèrent à accoster ses flancs noirs,
et les visiteurs enhardis se hissèrent le long des tire-veilles.--Je fus
un de ceux-là. En posant le pied sur le pont, le premier visage que
j’aperçus fut un visage de connaissance. Giraud me souriait amicalement
derrière sa moustache rousse, et secouait en mon honneur son épaisse
crinière bouclée; je lui répondis par un salamaleck à la Covielle dans
la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme, d’une couleur orientale
satisfaisante. Dans mes voyages j’ai cette chance de rencontrer Giraud,
aimable et spirituel compagnon s’il en fut; j’avais déjà eu ce bonheur
en Espagne; je me hâtai de lui indiquer tous les quartiers affreux,
toutes les ruelles abominables qui font le désespoir des amateurs de la
rue de Rivoli et la joie éternelle des peintres.--J’allai ensuite rendre
mes devoirs à l’ambassadeur, que j’avais l’honneur de connaître un peu,
et qui me reçut avec bienveillance; puis Giraud me présenta à ses amis
les officiers, et je fus promené dans les trois ponts du navire,
pérégrination qui surprend toujours, même lorsqu’elle n’est pas nouvelle
pour vous; car un vaisseau de guerre est une des plus prodigieuses
réalisations de la puissance humaine: douze ou treize cents hommes
fourmillent, mangent, dorment, manœuvrent sans le moindre désordre dans
cet espace rétréci par quatre-vingts canons, une puissante machine haute
comme une maison à deux étages, la soute aux poudres, la soute au
charbon, la cambuse et des provisions pour plusieurs mois. C’est à la
fois une ville, une forteresse et une locomotive.--Les ménagères
hollandaises qui se croient propres ne sont que d’infâmes souillons à
côté des marins, que nul n’égale dans l’art de balayer, de laver, de
poncer, de vernir et de donner son lustre à chaque objet. Pas une
souillure aux planchers, pas une tache de rouille ou de vert-de-gris aux
fers ou aux cuivres; tout brille, tout reluit: les panoplies étincellent
d’un éclat toujours neuf, l’acajou d’une table anglaise préparée pour le
thé du matin est moins net à coup sûr que le pont d’un navire. «On
pourrait y manger la soupe» comme dit une énergique locution vulgaire;
et parmi tous ces cordages, qui ont chacun leur nom et s’entre-croisent
comme des fils d’araignée, pas un nœud, pas un enchevêtrement, pas une
erreur: tout cela joue et glisse sur ses poulies, et se rattache où il
faut avec une précision et un ordre admirables.
Je revins à terre, où la discussion continuait à propos du
_Charlemagne_. Son hélice, entièrement submergée, sa cheminée, dont le
tuyau rentrait comme les tubes d’une lorgnette, lui laissaient toute
l’apparence d’un navire à voile, et ce ne fut que plus tard, lorsqu’il
fit une excursion à Thérapia, que les caïdjis, émerveillés, furent bien
forcés de l’admettre comme bateau à vapeur, en voyant la fumée sortir du
tuyau jailli de dessous le pont comme par enchantement, et un remous
écumeux se former derrière la poupe et faire vaciller leurs frêles
embarcations.
Le lendemain, l’ambassadeur fit sa descente avec le cérémonial officiel,
il fut reçu à terre par les deux délégués du commerce et ce qu’à
l’étranger on appelle la nation,--c’est dire tous les Français présents
à Constantinople. Je pris place parmi les rangs du cortége, et nous
accompagnâmes M. de la Valette jusqu’au palais de l’ambassade, situé
dans la grande rue de Péra: cette cérémonie a quelque chose de touchant.
Cette poignée d’hommes perdus dans cette ville immense où règne une
religion différente, où se parle une langue dont les racines nous sont
inconnues, où tout est différent de nos usages, lois, mœurs, costumes,
se rassemblant et formant une petite patrie autour de l’ambassadeur, en
qui se personnifie la France, avait une poésie sentie des moins
susceptibles de ce genre d’impression.--Il y avait là des gens qui
marchaient tête nue sous un soleil brûlant, et qui, certes, professaient
des opinions opposées à celles du gouvernement représenté par M. de la
Valette, des républicains, des exilés même; mais à cette distance toute
hostilité particulière disparaît; on ne se souvient plus que de l’_alma
mater_, de la sainte mère commune.--L’arrivée du _Charlemagne_ avait
causé quelque effervescence parmi la population turque, et, en cas
d’avanie ou d’insulte, on se serait assurément fait tuer jusqu’au
dernier autour de l’ambassadeur; mais la caravane française parvint
heureusement au palais, malgré les regards obliques des vieux fanatiques
qui regrettent encore le temps des janissaires, et ne peuvent voir
passer un Franc sans lui grommeler, sous leur moustache blanche,
l’injure sacramentelle de _Chien de chrétien_!
La présence du _Charlemagne_ à Constantinople concorda avec de nombreux
incendies; il n’y en eut pas moins de quatorze en une semaine, et la
plupart très-considérables. A quoi fallait-il les attribuer? A l’extrême
sécheresse qui faisait de ces maisons de poutrelles et de planchettes à
demi pourries de vétusté autant de morceaux d’amadou prêts à s’enflammer
à la moindre étincelle; aux sortiléges jetés par le mystérieux bateau à
vapeur sans roue et sans cheminée, comme le croyait fermement la
populace; à des corporations de charpentiers curieux de se créer de
l’ouvrage, ou à une cause politique, ainsi qu’en étaient persuadés des
gens bien au fait des mœurs orientales?
A la suite du Ramadan, qui, par ses jeûnes et ses exercices de piété,
exalte les imaginations, il se manifeste ordinairement une recrudescence
de fanatisme, et ce mouvement des esprits n’était pas favorable à
Reschid-Pacha, alors ministre, accusé de pencher vers les idées
européennes, et regardé presque comme un giaour par les vieux Turcs en
caftan vert et en gros turbans, pareils à ces mannequins habillés que
l’on conserve derrière les vitrines de l’Elbicei-Atika, ce cabinet de
Curtius de l’ancienne nationalité ottomane. Quoiqu’il y ait à
Constantinople un journal français très-bien dirigé par M. Noguès, comme
ce journal est subventionné par l’État, l’opposition, au lieu de faire
des articles, allume un quartier, manière significative de témoigner sa
mauvaise humeur,--on le dit, du moins,--nous avons peine à le croire,
bien que ce moyen fût employé autrefois par les janissaires mécontents;
d’autres voyaient dans ces incendies qui, à peine éteints, se
rallumaient sur un autre point de la ville, la torche ou du moins
l’allumette chimique de la Russie essayant d’indisposer la population
contre la France; mais le courage avec lequel l’équipage du
_Charlemagne_ courait au feu, M. Rigaud de Genouilly en tête, grimpant,
la hache en main, sur les maisons embrasées, disputant les victimes aux
flammes, lui eût bientôt concilié la bienveillance générale.
Reschid-Pacha fut remplacé par Fuad-Effendi, continuateur de ses idées.
Cette légère concession ramena le calme dans les esprits, et les
incendies s’arrêtèrent, peut-être naturellement, peut-être pour cette
raison.
Avec une ville presque toute construite en bois et la négligence,
résultat du fatalisme turc, l’incendie peut être considéré comme un fait
normal à Constantinople. Une maison ayant une soixantaine d’années de
date est une rareté. Excepté les mosquées, les aqueducs, les murailles
et les fontaines, quelques maisons grecques du Phanar, quelques
constructions génoises à Galata, tout est en planches; les âges disparus
n’ont laissé aucun témoignage sur ce sol, perpétuellement balayé par la
flamme; la face de la ville se renouvelle entièrement chaque
demi-siècle, sans varier pourtant beaucoup. Je ne parle pas de Péra,
Marseille d’Orient, qui, sur la place de chaque baraque de bois brûlée,
élève aussitôt une solide maison de pierre, et qui sera bientôt une
ville tout à fait européenne.
Au sommet de la tour du Seraskier, phare blanc d’une hauteur
prodigieuse, s’élevant dans l’azur, non loin des dômes et des minarets
du sultan Bayezid, tourne perpétuellement une vigie qui regarde si, dans
l’immense horizon déroulé en panorama à ses pieds, quelque fumée noire,
quelque langue rouge ne jaillit pas par l’interstice d’un toit. Quand la
vigie aperçoit un commencement d’incendie, on suspend au haut du phare
un panier si c’est le jour, une lanterne si c’est la nuit, avec une
certaine combinaison de signaux qui indique le quartier de la ville; le
canon tonne, et le cri lugubre: _Stamboul hiangin var!_ retentit
sinistrement par les rues, tout le monde s’émeut, et les porteurs d’eau
(saccas), qui sont en même temps les pompiers, s’élancent au pas de
course dans la direction désignée par la vedette.
Une vigie pareille est établie sur la tour de Galata, qui fait presque
face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, à la tour du Seraskier.
Le sultan, les vizirs et les pachas sont tenus de se porter en personne
aux incendies. Si le sultan est retiré au fond du harem avec une femme,
une odalisque vêtue de rouge, la tête coiffée d’un turban écarlate,
pénètre jusqu’à la chambre, soulève la portière et se tient debout,
silencieuse et sinistre. L’apparition de ce fantôme flamboyant lui
annonce que le feu est à Constantinople, et qu’il ait à faire son devoir
de souverain.
J’étais un jour assis sur une tombe, occupé à griffonner quelques vers,
dans le petit Champ-des-Morts de Péra, lorsque je vis monter à travers
les cyprès une fumée bleuâtre qui devint jaune, puis noire, et laissa
passer quelques jets de flamme étouffés par l’éclatante lumière du
soleil; je me levai, je cherchai une place découverte, et j’aperçus au
bas de la colline funèbre Kassim-Pacha qui brûlait. Kassim-Pacha est un
quartier assez misérable, peuplé de pauvres gens: de Juifs, d’Arméniens,
resserré entre le cimetière et l’arsenal.--Je descendis sa principale
rue, bordée d’échoppes et de baraques, dont le milieu est occupé par un
ruisseau fangeux, espèce d’égout à ciel ouvert, traversé de ponceaux;
l’incendie était encore concentré aux environs d’une mosquée dont je ne
saurais mieux comparer le minaret qu’à une chandelle coiffée d’un
éteignoir de fer-blanc. Je craignais de voir ce minaret fondre dans les
flammes, qu’un changement de vent poussa dans une autre direction, en
sorte que ceux qui croyaient n’avoir rien à craindre se trouvèrent
subitement menacés.
La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de
hammals chargés de coffres, d’hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, de
femmes effarées traînant d’une main un enfant, et de l’autre un paquet
de hardes; de cawas et de soldats armés de longs crochets, de saccas
courant à travers la foule, leurs pompes sur l’épaule, d’hommes à cheval
galopant pour aller chercher du renfort sans le moindre souci des
piétons; tout le monde se heurtait, se bousculait, se renversait, avec
des cris et des injures en toutes sortes d’idiomes. Le tumulte était à
son comble. Pendant ce temps la flamme marchait en élargissant le cercle
de ses ravages. Craignant d’être jeté à terre et foulé aux pieds, je
regagnai la hauteur de Péra, et, me hissant sur un cippe de marbre de
Marmara, je regardai, en compagnie de Turcs, de Grecs et de Francs, le
triste spectacle qui se déroulait au pied de la colline.
Les rayons brûlants du midi tombaient d’aplomb sur les toits de tuiles
brunes ou de planches goudronnées de Kassim-Pacha, dont les maisons
s’allumaient successivement comme les fusées d’un feu d’artifice.
D’abord on voyait un petit jet de fumée blanche sortir par quelque
interstice, puis une mince langue écarlate suivait la fumée blanche, la
maison noircissait, les fenêtres rougeoyaient, et au bout de quelques
minutes tout s’effondrait dans un nuage de cendres.
Sur ce fond de vapeur enflammée se dessinaient, au bord des toits, en
silhouettes noires, des hommes qui versaient de l’eau sur les planches
pour les empêcher de prendre feu; d’autres, avec des haches et des
crocs, abattaient des pans de murs pour circonscrire l’incendie. Des
saccas, debout sur une poutre transversale restée intacte, dirigeaient
le bec de leurs pompes contre ces flammes; de loin, ces pompes aux
flexibles tuyaux de cuir, à l’ajustage de cuivre luisant, avaient l’air
de couleuvres irritées combattant des dragons ignivomes et leur dardant
des éclairs argentés. Quelquefois le dragon crachait de ses flancs noirs
un tourbillon d’étincelles pour faire reculer la couleuvre; mais
celle-ci revenait à la charge, sifflante et furieuse, vibrant une lance
d’eau scintillante comme le diamant. Après des apaisements et des
recrudescences, l’incendie s’éteignit faute de pâture; il ne resta que
quelques fumées qui montaient lentement des charbons et des décombres.
Le lendemain, j’allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents
maisons avaient brûlé. C’était peu de chose si l’on considère l’extrême
combustibilité des matériaux; la mosquée, protégée par ses murailles et
ses cloîtres de pierre, était restée intacte. Sur l’emplacement des
baraques réduites en cendres, s’élevaient seules les cheminées de
briques dont les tuyaux avaient résisté à l’action du feu. Rien n’était
plus bizarre que ces obélisques rougeâtres isolés des constructions qui
les entouraient la veille. On eût dit un jeu d’énormes quilles plantées
là pour l’amusement de Typhon ou de Briarée.
Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens
propriétaires s’étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de
nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus
par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du
fatalisme oriental; des chevaux étaient attachés à des pieux à la place
où avait été leur écurie; des pans de cloison et des bouts de planches
clouées reconstituaient le harem; un cawadji cuisinait son moka au
fourneau, seul reste de sa boutique, sur l’emplacement de laquelle se
tenaient accroupis, dans la cendre, tous ses fidèles clients; plus loin,
des boulangers écrémaient, avec des sébiles de bois, des tas de blé dont
la flamme avait grillé seulement la première couche; de pauvres diables
cherchaient sous les braises mal éteintes des clous et des ferrailles,
débris de leur fortune, mais sans avoir l’air autrement désolé. Je ne
vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés,
qu’un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres
d’un village ou d’un quartier incendié; être brûlé, à Constantinople,
est une chose toute simple.
Je suivis jusqu’à la Corne-d’Or, tout près de l’Arsenal, le chemin tracé
par l’incendie. Il faisait une chaleur horrible, augmentée encore par
les émanations d’un sol calciné, chaud de la flamme à peine éteinte; je
marchais sur des charbons recouverts par une cendre perfide, à travers
des débris à demi consumés: planches, poutres, solives, fragments de
divans et de bahuts; tantôt sur des places grises, tantôt sur des places
noires, à travers des fumées rousses et des réverbérations de soleil à
cuire un œuf, puis je revins par une ruelle assez pittoresque, le long
d’un ruisseau encombré de savates et de fragments de poterie qui
fournirait, avec ses deux ponts branlants, de jolis motifs d’aquarelle à
Williams Wyld ou à Tesson.
J’avais vu l’incendie de jour; il ne me manquait plus que l’incendie de
nuit. Ce spectacle ne se fit pas attendre; un soir, une lueur pourprée,
que je ne saurais mieux comparer qu’aux rougeurs de l’aurore boréale,
teignit le ciel de l’autre côté de la Corne-d’Or; je prenais une glace
sur la promenade du petit Champ, et je descendis immédiatement pour
fréter un caïque et me transporter au lieu du sinistre, lorsqu’en
passant près de la tour de Galata, un de mes amis de Constantinople, qui
m’accompagnait, eut l’idée de monter à la tour d’où l’on découvre en
effet la rive opposée du port; un bacchich eut bientôt levé les
scrupules du gardien, et nous commençâmes à grimper dans l’obscurité,
tâtant le mur des mains, essayant chaque marche du pied, par un escalier
assez difficile, aux spirales interrompues de paliers et de portes. Nous
arrivâmes ainsi jusqu’à la lanterne, et, marchant sur les lames de
cuivre qui revêtent le sol, nous allâmes nous appuyer au rebord de
maçonnerie dont la tour est couronnée.
C’était le magasin des huiles et des suifs qui brûlait. Ces bâtiments
sont situés au bord de l’eau, qui, en reflétant les flammes, produisait
par la réverbération l’aspect d’un double incendie au milieu duquel les
maisons se dessinaient en silhouettes noires frappées comme à
l’emporte-pièce de trous lumineux. Des traînées de feu, brisées par
l’oscillation des vagues, s’allongeaient sur la Corne-d’Or, semblable à
ce moment à une vaste nappe de punch; les flammes s’élevaient à une
hauteur prodigieuse, rouges, bleues, jaunes, vertes, selon les matériaux
qu’elles dévoraient; quelquefois une phosphorescence plus vive, une
lueur plus incandescente éclatait dans l’embrasement général; des
milliers de flammèches volaient en l’air comme les pluies d’or et
d’argent d’une bombe d’artifice, et, malgré la distance, on entendait la
crépitation de l’incendie. Au-dessus de la flamme, se contournaient
d’énormes masses de fumée bleuâtres d’un côté et de l’autre roses comme
les nuages au couchant. La tour du Seraskier, Yeni-Djami, la Solimanieh,
la mosquée d’Achmet, celle de Selim, et plus haut, sur la crête de la
colline, les arcades de l’aqueduc de Valens brillaient illuminées de
reflets rougeâtres; les barques et les vaisseaux du port se découpaient
en ombres chinoises sur un fond écarlate; deux ou trois péniches
chauffées trop violemment prirent feu, et l’on put craindre un moment
une conflagration générale dans cet encombrement de navires; mais elles
s’éteignirent bientôt.
Malgré le vent froid qui nous glaçait à cette hauteur, car nous étions
assez légèrement vêtus, mon compagnon et moi, nous ne pouvions nous
arracher à ce spectacle désastreusement magnifique, qui nous faisait
comprendre et presque excuser, par sa beauté, Néron regardant brûler
Rome de sa tour du Palatin. C’était un flamboiement splendide, un feu
d’artifice à la centième puissance, avec des effets que la pyrotechnie
ne saura jamais atteindre; et, comme nous n’avions pas le remords de
l’avoir allumé, nous pouvions en jouir en artistes, tout en déplorant un
tel malheur.
A deux ou trois jours de là, Péra prit feu à son tour.--Le Tekké des
derviches tourneurs fut bientôt envahi par les flammes, et là je vis un
bel exemple du flegme oriental. Le chef des derviches fumait sa pipe sur
un tapis que l’on reculait de temps à autre à mesure que l’incendie
gagnait du terrain. Le petit bout de cimetière qui s’étend devant le
Tekké s’encombra rapidement de tous les objets, ustensiles, meubles et
marchandises des maisons menacées qu’on déménageait souvent par les
fenêtres pour aller plus vite: les faïences les plus grotesques
s’étalaient sur les tombes dans un pêle-mêle affreux et risible. La
population--presque toute chrétienne--du quartier ne manifestait pas la
même résignation que montrent les Turcs en pareille circonstance; les
femmes criaient ou pleuraient, assises sur leurs meubles entassés.
Les vociférations se croisaient de toutes parts, le désordre et le
tumulte étaient au comble. Enfin, on parvint à faire la part du feu, et,
du Tekké jusqu’au bas de la colline, il ne resta debout que les
cheminées. Dans les désastres les plus sérieux, il y a toujours quelques
détails burlesques: je vis un homme qui manqua se faire cuire pour
sauver des tuyaux de poêle; plus loin, un pauvre vieux et une pauvre
vieille, qui veillaient leur fils mort dans une maison embrasée, ne
voulaient pas abandonner le cher cadavre, et on fut obligé de les
emporter de force. C’était le côté touchant. Comme effet pittoresque, je
remarquai les cyprès du Jardin des Derviches qui se desséchaient,
jaunissaient et s’allumaient comme des chandeliers à sept branches.
Trois ou quatre nuits plus tard, Péra se ralluma par l’autre bout, vers
le grand Champ-des-Morts; une vingtaine de maisons de bois brûlèrent
comme des allumettes, lançant dans le ciel bleu de la nuit des gerbes
d’étincelles et de flammèches, malgré l’eau dont on les inondait. La
grande rue de Péra présentait l’aspect le plus sinistre; les compagnies
de saccas, leurs pompes sur l’épaule, la parcouraient au grand trot,
renversant tout sur leur passage, comme c’est leur privilége, car ils
ont ordre de ne se détourner pour qui que ce soit; des mouchirs à
cheval, suivis d’une escouade de valetaille farouche, courant à pied
derrière eux, comme la _Patrouille turque_ de Decamps, jetaient, à la
lueur des torches, des silhouettes étranges sur les murailles; les
chiens, foulés aux pieds, fuyaient par bandes en poussant des hurlements
plaintifs; des hommes et des femmes passaient, ployés sous des paquets;
des saïs traînaient par le licou des chevaux qui s’effaraient: c’était
terrible et beau. Heureusement, quelques maisons de pierre arrêtèrent la
marche de l’incendie.
Dans la même semaine, Psammathia,--un quartier grec de
Constantinople,--devint la proie des flammes; deux mille cinq cents
maisons brûlèrent. Puis Scutari s’alluma à son tour. A chaque instant le
ciel devenait rouge dans quelque coin, et la tour du Seraskier ne
faisait que hisser son panier et sa lanterne; on eût dit que le démon de
l’incendie secouait sa torche sur la ville.--Enfin, tout s’éteignit, et
les désastres s’oublièrent avec cette heureuse insouciance sans laquelle
l’espèce humaine ne saurait vivre.
XXII
SAINTE-SOPHIE.--LES MOSQUÉES
Il serait dangereux, pour un giaour, de pénétrer dans les mosquées
pendant le Ramadan, même avec un firman et sous la protection des cawas;
les prédications des imans excitent chez les fidèles un redoublement de
ferveur et de fanatisme; l’exaltation du jeûne échauffe les cervelles
vides, et la tolérance habituelle, amenée par les progrès de la
civilisation, pourrait facilement s’oublier dans ces moments-là.
J’attendis donc après le beïram pour faire cette visite obligatoire.
On commence ordinairement la tournée par Sainte-Sophie, le monument le
plus ancien et le plus considérable de Constantinople, qui, avant d’être
une mosquée, a été une église chrétienne dédiée, non à une sainte, comme
son nom pourrait le faire croire, mais à la sagesse divine «Agia
Sophia,» personnifiée par les Grecs, et, selon eux, mère des trois
vertus théologales.