Quand on la regarde de la place qui s’étend devant Baba-Hummayoun (porte

Auguste), le dos appuyé aux délicates ciselures et aux inscriptions

sculptées de la fontaine d’Achmet III, Sainte-Sophie présente un amas

incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous

une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes

générales et les empêchent d’être aisément discernées.--Entre les

contre-forts élevés par Amurat III pour soutenir les murailles ébranlées

aux secousses des tremblements de terre, se sont accrochés, comme des

agarics dans les nervures d’un chêne, des tombeaux, des écoles, des

bains, des boutiques, des échoppes.

Au-dessus de ce tumulte s’élève, entre quatre minarets assez lourds, la

grande coupole appuyée sur des murs aux assises alternativement blanches

et roses, et entourée comme d’une tiare d’un cercle de fenêtres

treillissées à jour; les minarets n’ont pas l’élégante sveltesse des

minarets arabes; la coupole s’épate pesamment sur ce tas de masures

désordonnées, et le voyageur, dont l’imagination avait involontairement

travaillé à ce nom magique de Sainte-Sophie, qui fait penser au temple

d’Éphèse et à celui de Salomon, éprouve une déception qui heureusement

ne se continue pas quand il a pénétré dans l’intérieur. On doit dire, à

l’excuse des Turcs, que la plupart des monuments chrétiens sont aussi

misérablement obstrués, et que telle cathédrale célèbre et merveilleuse

a ses flancs tout rugueux d’excroissances de plâtre et de bouts de

planches, et que ses flèches ouvrées en dentelle jaillissent la plupart

du temps d’un chaos immonde de baraques.

Pour arriver à la porte de la mosquée, on suit une espèce de ruelle,

bordée de sycomores et de turbés, dont les pierres peintes et dorées

reluisent vaguement à travers les grilles, et l’on se trouve bientôt,

après quelques détours, en face d’une porte de bronze dont un des

battants garde encore l’empreinte d’une croix grecque. Cette porte

latérale donne accès dans un vestibule percé de neuf portes. On échange

ses chaussures contre des pantoufles, qu’il faut avoir soin de faire

apporter par son drogman, car pénétrer avec des bottes dans une mosquée

serait une inconvenance aussi grave que de garder son chapeau dans une

église catholique, et qui pourrait avoir des suites beaucoup plus

fâcheuses.

Au premier pas que je fis, j’éprouvai un mirage singulier, et il me

sembla que j’étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de

Saint-Marc. Seulement les lignes s’étaient démesurément agrandies et

tout avait pris des dimensions colossales; les colonnes surgissaient

immenses du pavé recouvert de nattes; l’arc de la coupole s’évasait

comme la sphère des cieux: les pendentifs, dans lesquels les quatre

fleuves sacrés épanchent leurs flots de mosaïque, décrivaient des

courbes géantes, les tribunes s’étaient élargies de manière à contenir

un peuple: Saint-Marc, c’est Sainte-Sophie en miniature, une réduction

sur l’échelle d’un pouce pour pied de la basilique de Justinien. Rien

d’étonnant à cela, d’ailleurs: Venise, qu’une mer étroite sépare à peine

de la Grèce, vécut toujours dans la familiarité de l’Orient, et ses

architectes ont dû chercher à reproduire le type de l’Église qui passait

pour la plus belle et la plus riche de la chrétienté. Saint-Marc a été

commencé vers le dixième siècle, et ses constructeurs avaient pu voir

Sainte-Sophie dans toute son intégrité et sa splendeur, bien avant

qu’elle eût été profanée par Mahomet II, événement qui du reste n’arriva

qu’en 1453.

La Sainte-Sophie actuelle fut élevée sur les cendres du temple consacré

à la sagesse divine par Constantin le Grand, et consumé dans un incendie

à la suite des troubles entre les factions des verts et des bleus; son

antiquité a pour fondement une antiquité plus profonde encore. Anthemius

de Tralles et Isidore de Milet en tracèrent les plans, en dirigèrent la

construction. Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux

temples païens, et l’on fit supporter la coupole du Christ aux colonnes

du temple de la Diane d’Éphèse, noires encore de la torche d’Erostrate,

et aux piliers du temple du Soleil, à Palmyre, tout dorés des rayons de

leur astre; on prit aux ruines de Pergame deux urnes énormes de porphyre

dont les eaux lustrales devinrent les eaux du baptême, puis celles des

ablutions; on tapissa les murs de mosaïques d’or et de pierres

précieuses, et, lorsque tout fut fini, Justinien put s’écrier dans son

ravissement: Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand

ouvrage; ô Salomon! je t’ai vaincu.

Quoique l’islamisme, ennemi des arts plastiques, l’ait dépouillée d’une

grande partie de ses ornements, Sainte-Sophie est encore un magnifique

temple. Les mosaïques à fond d’or, représentant des sujets bibliques,

comme celles de Saint-Marc, ont disparu sous une couche de badigeon. On

n’a conservé que les quatre gigantesques chérubins des pendentifs, dont

les six ailes multicolores palpitent à travers le scintillement des

cubes de cristal doré; encore a-t-on caché les têtes qui forment le

centre de ce tourbillon de plume sous une large rosace d’or, la

reproduction du visage humain étant en horreur aux musulmans. Au fond du

sanctuaire, sous la voûte du cul de four qui le termine, on aperçoit

confusément les lignes d’une figure colossale que la couche de chaux n’a

pu cacher tout à fait: c’est celle de la patronne de l’église, l’image

de la Sagesse divine, ou plus exactement de la sainte Sagesse, _Agia

Sophia_, et qui, sous ce voile à demi transparent, assiste impassible

aux cérémonies d’un culte étranger.

Les statues ont été enlevées.--L’autel, fait d’un métal inconnu,

résultant comme l’airain de Corinthe d’or, d’argent, de bronze, de fer

et de pierres précieuses en fusion, est remplacé par une dalle de marbre

rouge, indiquant la direction de la Mecque. Au-dessus pend un vieux

tapis tout usé, guenille poussiéreuse qui a pour les Turcs ce mérite

d’être un des quatre tapis sur lesquels Mahomet s’agenouillait pour

faire sa prière.

D’immenses disques verts, donnés par différents sultans, sont appendus

aux murailles et font reluire des surates du Koran ou des maximes

pieuses écrites en énormes lettres d’or.--Un cartouche de porphyre

contient les noms d’Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes,

Abu-Bekr, Omar, Osman et Ali. La chaire (nimbar) où le khetib se place

pour réciter le Koran, est adossée à un des piliers qui supportent

l’abside. On parvient par un escalier assez roide côtoyé de deux

balustrades découpées à jour et d’un travail aussi précieux que celui de

la plus fine guipure. Le khetib n’y monte que le livre de la loi d’une

main et le sabre de l’autre, comme dans une mosquée conquise.

Des cordons, où pendent des houppes de soie et des œufs d’autruche,

descendent des voûtes jusqu’à dix ou douze pieds du sol, soutenant des

cercles de fils de fer, garnis de veilleuses, de manière à former

lustre. Des pupitres croisés en X, pareils à ceux dont nous nous servons

pour feuilleter les recueils de gravures, sont dispersés çà et là et

soutiennent les manuscrits du Koran; plusieurs sont ornés d’élégantes

nielles et de délicates incrustations de nacre, de cuivre et de

burgau.--Des nattes de jonc l’été, des tapis l’hiver, recouvrent le pavé

formé de dalles de marbre, dont les veines ajustées avec art semblent

couler, comme trois fleuves aux ondes figées, à travers l’édifice.--Ces

nattes présentent une particularité singulière: elles sont posées

obliquement et contrarient les lignes architecturales,--c’est comme un

plancher placé de travers et ne cadrant pas avec les murailles qui le

bordent. Cette bizarrerie s’explique: Sainte-Sophie n’était pas destinée

à devenir une mosquée, et par conséquent n’est pas régulièrement

orientée vers la Mecque.

On le voit, les mosquées ressemblent assez, à l’intérieur, aux églises

protestantes. L’art ne peut y déployer ses pompes et ses

magnificences.--Des inscriptions pieuses, une chaire, des pupitres, des

nattes pour s’agenouiller,--voilà tout l’ornement permis.--L’idée seule

de Dieu doit remplir son temple, et elle est assez grande pour

cela.--Cependant, je l’avoue, le luxe artiste du catholicisme me paraît

préférable, et le danger allégué d’idolâtrie n’est à craindre que pour

des peuples barbares incapables de séparer la forme du fond, l’image de

la pensée.

La coupole principale, un peu écrasée dans sa courbe, est entourée de

plusieurs demi-dômes comme celle de Saint-Marc, à Venise; elle est d’une

hauteur immense et devait étinceler comme un ciel d’or et de mosaïque

avant que la chaux musulmane eût éteint ses splendeurs. Telle qu’elle

est, elle m’a produit une impression plus vive que celle du dôme de

Saint-Pierre; l’architecture byzantine est à coup sûr la forme

nécessaire du catholicisme. L’architecture gothique même, quelle que

soit sa valeur religieuse, ne s’y approprie pas si exactement; malgré

ses dégradations de toute sorte, Sainte-Sophie l’emporte encore sur

toutes les églises chrétiennes que j’ai vues, et j’en ai visité

beaucoup.--Rien n’égale la majesté de ces dômes, de ces tribunes portant

sur des colonnes de jaspe, de porphyre, de vert antique aux chapiteaux

d’un corinthien bizarre, où des animaux, des chimères, des croix,

s’enlacent aux feuillages.--Le grand art de la Grèce, dégénéré, il est

vrai, s’y fait encore sentir; on comprend que lorsque le Christ est

entré dans ce temple, Jupiter venait d’en sortir.

Il y a quelques années, Sainte-Sophie menaçait ruine; les murailles

faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait,

les colonnes, lasses de rester debout depuis si longtemps, chancelaient

comme des hommes ivres; rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait

visiblement à droite; malgré les contre-forts d’Amurat,

l’église-mosquée, tassée par les siècles, secouée par les tremblements

de terre, semblait près de s’affaisser sur elle-même.--Un architecte

tessinois très-habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de

redresser et de raffermir l’antique monument, qu’il reprit en

sous-œuvre, portion par portion, avec une prudence et une activité

infatigables. Des bracelets d’airain cerclèrent les colonnes fendues,

des armatures de fer maintinrent les arcades qui s’effondraient, des

substructions solidifièrent les pans de murs fatigués; les fentes par où

s’infiltrait l’eau des pluies furent bouchées, toutes les pierres

effritées cédèrent la place à des pierres neuves; des masses de

maçonnerie, adroitement dissimulées, allégèrent du poids de la coupole

les piliers incapables de la soutenir, et, grâce à cette heureuse et

complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques

centaines d’années d’existence.

Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les

mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de

les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux: il devrait bien faire

graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une

occasion unique lui a permis de contempler.

Ces mosaïques sont celles de la coupole et des demi-dômes. Les autres,

qui garnissaient les parois inférieures, sont dégradées et peuvent être

considérées comme perdues. Les mollahs déracinent chaque jour avec leurs

couteaux les petits cubes de cristal revêtu d’une feuille d’or et les

vendent aux étrangers. J’en possède moi-même une demi-douzaine de

morceaux détachés en ma présence; quoique je ne sois pas de ces

touristes qui cassent le nez des statues pour emporter un souvenir des

monuments qu’ils visitent, je ne crus pas devoir tromper l’espoir d’un

léger bacchich que caressait l’honnête osmanli.

Du haut de ces tribunes, où l’on parvient par des rampes à pentes douces

comme celles qui serpentent dans l’intérieur de la Giralda et du

Campanile, on embrasse admirablement l’ensemble de la mosquée.--En ce

moment, quelques fidèles accroupis sur les nattes faisaient dévotement

leurs prosternations. Deux ou trois femmes enveloppées de leurs feredgés

se tenaient près d’une porte, et, la tête appuyée sur la base d’une

colonne, un hammal dormait de tout son cœur; un jour doux et tendre

tombait des fenêtres élevées, et je voyais dans l’hémicycle, en face du

nimbar, briller les grillages d’or de la tribune réservée au sultan.

Des espèces de plate-formes soutenues par des colonnes de marbre

précieux, garnies de garde-fous découpés à jour et faisant saillie sur

les lignes générales, s’avancent à chaque point d’intersection des nefs.

Dans les chapelles des bas-côtés, inutiles au culte musulman,

s’entassent des malles, des coffres et des paquets de toutes formes; car

les mosquées, en Orient, servent de lieu de dépôt; ceux qui voyagent ou

qui craignent d’être volés chez eux y mettent leurs richesses sous la

garde de Dieu, et il n’y a pas d’exemple qu’un aspre ou un para ait été

détourné; le vol se compliquerait alors du sacrilége; la poussière se

tamise sur des masses d’or et d’effets précieux à peine enveloppés d’une

toile grossière ou d’un lambeau de vieux cuir; l’araignée, si chère aux

musulmans pour avoir tissé sa toile à l’entrée de la grotte où s’était

réfugié Mahomet, tend paisiblement ses fils sur des serrures que

personne ne touche.

Autour de la mosquée se groupent des imarets (hospices), des médressés

(colléges), des bains, des cuisines pour les pauvres, car toute la vie

musulmane gravite autour de la maison de Dieu; les gens sans asile y

dorment sous les arcades, où jamais police ne les dérange, ils sont les

hôtes d’Allah; les fidèles y prient, les femmes y rêvent, les malades

s’y font porter pour guérir ou pour mourir. En Orient, la vie réelle ne

se sépare pas de la religion.

J’ai vainement cherché à Sainte-Sophie la trace de la main sanglante que

Mahomet II, pénétrant à cheval dans ce sanctuaire, appuya contre le mur

en signe de prise de possession, alors que les femmes et les vierges

éperdues s’étaient réfugiées vers l’autel, comptant, pour être sauvées,

sur un miracle qui ne se fit pas. Cette rouge empreinte est-elle un fait

historique ou tout simplement une légende?

Puisque je viens de prononcer le mot de légende, je vais en raconter une

qui a cours dans Constantinople, et à laquelle les événements du jour

donneront le mérite de l’à-propos. Lorsque les portes de Sainte-Sophie

s’ouvrirent sous la pression des hordes barbares qui assiégeaient la

ville de Constantin, un prêtre était à l’autel en train de dire la

messe. Au bruit que firent sur les dalles de Justinien les sabots des

chevaux tartares, aux hurlements de la soldatesque, au cri d’épouvante

des fidèles, le prêtre interrompit le saint sacrifice, prit avec lui les

vases sacrés et se dirigea vers une des nefs latérales d’un pas

impassible et solennel. Les soldats brandissant leurs cimeterres

allaient l’atteindre, lorsqu’il disparut dans un mur qui s’ouvrit et se

referma; on crut d’abord à quelque issue secrète, une porte masquée;

mais non: le mur sondé était solide, compacte, impénétrable. Le prêtre

avait passé à travers un massif de maçonnerie.

Quelquefois, dit-on, l’on entend sortir de l’épaisseur de la muraille de

vagues psalmodies.--C’est le prêtre toujours vivant, comme Barberousse

du fond de sa caverne de Kyefhausen, qui marmotte en dormant les

liturgies interrompues. Quand Sainte-Sophie sera rendue au culte

chrétien, la muraille s’ouvrira d’elle-même, et le prêtre, sortant de sa

retraite, viendra achever à l’autel la messe commencée il y a quatre

cents ans.

Par la question d’Orient qui court, la légende, quelque invraisemblable

qu’elle soit, pourrait fort bien se réaliser. 1853 verra-t-il le prêtre

de 1453 traverser la nef de Sainte-Sophie et monter d’un pas de fantôme

les degrés de l’autel de Justinien?

En sortant de Sainte-Sophie, je visitai quelques mosquées. Celle du

sultan Achmet, située près de l’Atmeïdan, est une des plus remarquables;

elle offre cette particularité d’avoir six minarets, ce qui lui a fait

donner en turc le nom d’Alty-Minareli-Djami. Je mentionne cette

circonstance, parce qu’elle donna lieu, pendant la construction de

l’édifice, à un débat entre le sultan et l’iman de la Mecque.--L’iman

criait à l’impiété, à l’orgueil sacrilége, aucun temple de l’islam ne

devant égaler en splendeur la sainte Kaaba, flanquée du même nombre de

minarets. Les travaux furent interrompus, et la mosquée risquait de

n’être jamais finie, lorsque le sultan Achmet, en homme d’esprit, trouva

un subterfuge ingénieux pour fermer la bouche au fanatique iman: il fit

élever un septième minaret à la Kaaba.

La mosquée d’Achmet coûta des sommes folles, et l’on calcula que chaque

dragme de pierre y revint à trois aspres.--Quel que soit le total du

devis, elle vaut ce qu’elle a coûté. Sa haute coupole s’arrondit

majestueusement au milieu de plusieurs demi-dômes, entre ses six

glorieux minarets cerclés de balcons ouvrés comme des bracelets. Elle

est précédée d’une cour entourée de colonnes à chapiteaux noirs et

blancs, à base de bronze, supportant des arcades qui forment un

quadruple cloître ou portique, si le mot cloître sonne étrangement dans

la description d’une mosquée. Au milieu de la cour s’élève une fontaine

très-ornée, très-fleurie, très-compliquée d’arabesques, de rinceaux,

d’entrelacs, et couverte d’une cage de treillis dorés, sans doute pour

protéger la pureté des eaux destinées aux ablutions.

Le style de toute cette architecture est noble, pur, et rappelle les

belles époques de l’art arabe, quoique la construction ne remonte pas

plus loin que le commencement du dix-septième siècle. Une porte de

bronze, où l’on arrive par deux ou trois marches, donne accès dans

l’intérieur de la mosquée. Ce qui vous frappe d’abord, ce sont les

quatre piliers énormes, ou plutôt les quatre tours cannelées qui portent

le poids de la coupole principale. Ces piliers, à chapiteaux taillés en

stalactites, sont entourés à mi-hauteur d’une bande plane couverte

d’inscriptions en lettres turques; ils ont un caractère de majesté

robuste et de puissance indestructible d’un effet saisissant.

Les versets du Koran circulent aussi autour des coupoles et des dômes,

le long des corniches; motif d’ornementation imité de l’Alhambra, et

auquel se prête admirablement l’écriture arabe avec ses caractères qui

ressemblent à des dessins de châles de Cachemire. Des claveaux

alternativement blancs et noirs bordent les voussures des arcades; le

mirahb, qui désigne l’orientation de la Mecque, et où repose le livre

saint, est incrusté de lapis-lazuli, d’agate, de jaspe: il s’y trouve

même, dit-on, enchâssé, un fragment de la pierre noire de la Kaaba,

relique aussi précieuse pour les musulmans qu’un morceau de la vraie

croix pour les chrétiens; c’est dans cette mosquée que l’on conserve

l’étendard du prophète, qui ne se déploie, comme l’oriflamme sous la

vieille monarchie française, qu’aux occasions solennelles et suprêmes.

Mahmoud le fit déployer lorsque, entouré des imans, il annonça au peuple

prosterné la sentence d’extermination des janissaires.

--Un nimbar coiffé de son abat-voix conique; des mastachés ou

plate-formes soutenues de colonnettes d’où les muezlims appellent les

croyants à la prière; des lustres garnis de boules de cristal et d’œufs

d’autruche, complètent la décoration, qui est la même pour toutes les

mosquées;--comme à Sainte-Sophie, sous les voûtes des bas-côtés

s’entassent des coffres, des malles, des paquets, dépôts placés là sous

la sauvegarde divine par la piété musulmane.

Près de la mosquée est le turbé ou tombeau d’Achmet, le glorieux

padischa qui dort dans sa chapelle funèbre, sous son cercueil en dos

d’âne couvert des plus précieuses étoffes de la perse et de l’Inde,

ayant à sa tête son turban à l’aigrette de pierreries, à ses pieds deux

énormes cierges gros comme des mâts de navire.--Une trentaine de

cercueils de moindre dimension l’entourent: ce sont ceux de ses enfants

et de ses femmes favorites, qui l’accompagnent dans la mort comme dans

la vie.--Au fond d’une armoire étincellent ses sabres, ses kandjars, ses

armes constellées de diamants, de saphirs et de rubis.

Cette description me dispense d’entrer dans de grands détails sur la

mosquée du sultan Bayezid, qui n’en diffère que par de légères

particularités d’architecture plus faciles à faire comprendre au crayon

qu’à la plume. On y remarque, à l’intérieur, de belles colonnes de jaspe

et de porphyre africain;--au-dessus du cloître qui l’accompagne

voltigent perpétuellement des essaims de pigeons aussi familiers que

ceux de la place Saint-Marc.--Un bon vieux Turc se tient sous les

arcades avec des sacs de vesce ou de millet. On lui en achète une

mesure, que l’on sème par poignées; alors, des minarets, des dômes, des

corniches, des chapiteaux s’abattent, par tourbillons diaprés, des

milliers de colombes, qui se précipitent sous vos pieds, qui descendent

sur vos épaules et vous fouettent la figure du vent de leurs ailes; on

se trouve subitement le centre d’une trombe emplumée. Au bout de

quelques minutes, il ne reste plus un seul grain de mil sur les dalles,

et l’essaim repu regagne ses gîtes aériens, attendant une autre bonne

aubaine. Ces pigeons viennent de deux ramiers que le sultan Bayezid

acheta jadis à une pauvresse qui implorait sa charité, et dont il fit

don à la mosquée.--Ils ont prodigieusement pullulé.

Selon l’habitude des fondateurs de mosquées, Bayezid a son turbé près de

celle à qui il a donné son nom. Il dort là, couvert d’un tapis d’or et

d’argent, ayant sous la tête, par un trait digne de l’humilité

chrétienne, une brique pétrie avec la poussière recueillie sur ses

habits et ses chaussures, car il y a dans le Koran un verset ainsi

conçu: «Celui qui s’est souillé de poussière dans les sentiers d’Allah

n’a pas à redouter les feux de l’enfer.»

Nous ne pousserons pas plus loin cette revue des Mosquées, qui se

ressemblent toutes, à de légères différences près. Nous mentionnerons

seulement la Solimanieh, une des plus parfaites comme architecture, et

près de laquelle se trouve un turbé où repose, à côté de Soliman Ier, le

corps de la célèbre Roxelane, sous un cercueil recouvert de

cachemires.--Non loin de cette mosquée gît un sarcophage de porphyre,

qu’on dit être celui de Constantin.

XXIII

LE SÉRAIL

Lorsque le sultan habite un de ses palais d’été, il est loisible, au

moyen d’un firman, de visiter l’intérieur du sérail. Sur ce mot sérail,

n’allez pas rêver du paradis de Mahomet.--Le sérail est un mot générique

qui veut dire palais, et il est parfaitement distinct du harem,

habitation des femmes, asile mystérieux où nul profane ne pénètre, même

quand les houris sont absentes.--On se réunit ordinairement une dizaine

de personnes pour accomplir cette tournée, qui nécessite de nombreux

bacchichs dont le total ne peut guère être moindre de cent cinquante à

deux cents francs; un drogman commun vous précède et règle avec les

gardiens des portes tous ces détails ennuyeux; il vous vole assurément;

mais, comme on ne sait pas le turc, il faut bien en passer par là. On

doit avoir soin d’apporter avec soi des pantoufles; car si, en France,

on ôte son chapeau en entrant dans un endroit respectable, en Turquie on

ôte ses souliers, ce qui est peut-être plus rationnel,--car on doit

laisser au seuil la poussière de ses pieds.

Le sérail ou seraï, comme disent les Turcs, occupe de ses bâtiments

irréguliers ce terrain triangulaire que lavent d’un côté les flots de la

mer de Marmara, et de l’autre ceux de la Corne-d’Or. Une muraille

crénelée circonscrit l’enceinte, qui couvre une vaste étendue. Une berge

dallée de quelques pieds de large règne sur les deux faces qui regardent

la mer. Le courant extérieur se précipite avec une impétuosité

extraordinaire;--les eaux bleues bouillonnent comme si elles se

gonflaient sur une chaudière, et font danser au soleil des millions de

folles paillettes; elles sont, du reste, d’une transparence singulière,

et laissent apercevoir le fond de roches vertes ou de sable blanc à

travers un tumulte de rayons brisés. Les barques ne peuvent remonter ces

rapides qu’au cordeau.

Constantinople · 第 19 / 26 段