Auguste), le dos appuyé aux délicates ciselures et aux inscriptions
sculptées de la fontaine d’Achmet III, Sainte-Sophie présente un amas
incohérent de constructions difformes. Le plan primitif a disparu sous
une agrégation de bâtisses après coup qui oblitèrent les lignes
générales et les empêchent d’être aisément discernées.--Entre les
contre-forts élevés par Amurat III pour soutenir les murailles ébranlées
aux secousses des tremblements de terre, se sont accrochés, comme des
agarics dans les nervures d’un chêne, des tombeaux, des écoles, des
bains, des boutiques, des échoppes.
Au-dessus de ce tumulte s’élève, entre quatre minarets assez lourds, la
grande coupole appuyée sur des murs aux assises alternativement blanches
et roses, et entourée comme d’une tiare d’un cercle de fenêtres
treillissées à jour; les minarets n’ont pas l’élégante sveltesse des
minarets arabes; la coupole s’épate pesamment sur ce tas de masures
désordonnées, et le voyageur, dont l’imagination avait involontairement
travaillé à ce nom magique de Sainte-Sophie, qui fait penser au temple
d’Éphèse et à celui de Salomon, éprouve une déception qui heureusement
ne se continue pas quand il a pénétré dans l’intérieur. On doit dire, à
l’excuse des Turcs, que la plupart des monuments chrétiens sont aussi
misérablement obstrués, et que telle cathédrale célèbre et merveilleuse
a ses flancs tout rugueux d’excroissances de plâtre et de bouts de
planches, et que ses flèches ouvrées en dentelle jaillissent la plupart
du temps d’un chaos immonde de baraques.
Pour arriver à la porte de la mosquée, on suit une espèce de ruelle,
bordée de sycomores et de turbés, dont les pierres peintes et dorées
reluisent vaguement à travers les grilles, et l’on se trouve bientôt,
après quelques détours, en face d’une porte de bronze dont un des
battants garde encore l’empreinte d’une croix grecque. Cette porte
latérale donne accès dans un vestibule percé de neuf portes. On échange
ses chaussures contre des pantoufles, qu’il faut avoir soin de faire
apporter par son drogman, car pénétrer avec des bottes dans une mosquée
serait une inconvenance aussi grave que de garder son chapeau dans une
église catholique, et qui pourrait avoir des suites beaucoup plus
fâcheuses.
Au premier pas que je fis, j’éprouvai un mirage singulier, et il me
sembla que j’étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de
Saint-Marc. Seulement les lignes s’étaient démesurément agrandies et
tout avait pris des dimensions colossales; les colonnes surgissaient
immenses du pavé recouvert de nattes; l’arc de la coupole s’évasait
comme la sphère des cieux: les pendentifs, dans lesquels les quatre
fleuves sacrés épanchent leurs flots de mosaïque, décrivaient des
courbes géantes, les tribunes s’étaient élargies de manière à contenir
un peuple: Saint-Marc, c’est Sainte-Sophie en miniature, une réduction
sur l’échelle d’un pouce pour pied de la basilique de Justinien. Rien
d’étonnant à cela, d’ailleurs: Venise, qu’une mer étroite sépare à peine
de la Grèce, vécut toujours dans la familiarité de l’Orient, et ses
architectes ont dû chercher à reproduire le type de l’Église qui passait
pour la plus belle et la plus riche de la chrétienté. Saint-Marc a été
commencé vers le dixième siècle, et ses constructeurs avaient pu voir
Sainte-Sophie dans toute son intégrité et sa splendeur, bien avant
qu’elle eût été profanée par Mahomet II, événement qui du reste n’arriva
qu’en 1453.
La Sainte-Sophie actuelle fut élevée sur les cendres du temple consacré
à la sagesse divine par Constantin le Grand, et consumé dans un incendie
à la suite des troubles entre les factions des verts et des bleus; son
antiquité a pour fondement une antiquité plus profonde encore. Anthemius
de Tralles et Isidore de Milet en tracèrent les plans, en dirigèrent la
construction. Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux
temples païens, et l’on fit supporter la coupole du Christ aux colonnes
du temple de la Diane d’Éphèse, noires encore de la torche d’Erostrate,
et aux piliers du temple du Soleil, à Palmyre, tout dorés des rayons de
leur astre; on prit aux ruines de Pergame deux urnes énormes de porphyre
dont les eaux lustrales devinrent les eaux du baptême, puis celles des
ablutions; on tapissa les murs de mosaïques d’or et de pierres
précieuses, et, lorsque tout fut fini, Justinien put s’écrier dans son
ravissement: Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand
ouvrage; ô Salomon! je t’ai vaincu.
Quoique l’islamisme, ennemi des arts plastiques, l’ait dépouillée d’une
grande partie de ses ornements, Sainte-Sophie est encore un magnifique
temple. Les mosaïques à fond d’or, représentant des sujets bibliques,
comme celles de Saint-Marc, ont disparu sous une couche de badigeon. On
n’a conservé que les quatre gigantesques chérubins des pendentifs, dont
les six ailes multicolores palpitent à travers le scintillement des
cubes de cristal doré; encore a-t-on caché les têtes qui forment le
centre de ce tourbillon de plume sous une large rosace d’or, la
reproduction du visage humain étant en horreur aux musulmans. Au fond du
sanctuaire, sous la voûte du cul de four qui le termine, on aperçoit
confusément les lignes d’une figure colossale que la couche de chaux n’a
pu cacher tout à fait: c’est celle de la patronne de l’église, l’image
de la Sagesse divine, ou plus exactement de la sainte Sagesse, _Agia
Sophia_, et qui, sous ce voile à demi transparent, assiste impassible
aux cérémonies d’un culte étranger.
Les statues ont été enlevées.--L’autel, fait d’un métal inconnu,
résultant comme l’airain de Corinthe d’or, d’argent, de bronze, de fer
et de pierres précieuses en fusion, est remplacé par une dalle de marbre
rouge, indiquant la direction de la Mecque. Au-dessus pend un vieux
tapis tout usé, guenille poussiéreuse qui a pour les Turcs ce mérite
d’être un des quatre tapis sur lesquels Mahomet s’agenouillait pour
faire sa prière.
D’immenses disques verts, donnés par différents sultans, sont appendus
aux murailles et font reluire des surates du Koran ou des maximes
pieuses écrites en énormes lettres d’or.--Un cartouche de porphyre
contient les noms d’Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes,
Abu-Bekr, Omar, Osman et Ali. La chaire (nimbar) où le khetib se place
pour réciter le Koran, est adossée à un des piliers qui supportent
l’abside. On parvient par un escalier assez roide côtoyé de deux
balustrades découpées à jour et d’un travail aussi précieux que celui de
la plus fine guipure. Le khetib n’y monte que le livre de la loi d’une
main et le sabre de l’autre, comme dans une mosquée conquise.
Des cordons, où pendent des houppes de soie et des œufs d’autruche,
descendent des voûtes jusqu’à dix ou douze pieds du sol, soutenant des
cercles de fils de fer, garnis de veilleuses, de manière à former
lustre. Des pupitres croisés en X, pareils à ceux dont nous nous servons
pour feuilleter les recueils de gravures, sont dispersés çà et là et
soutiennent les manuscrits du Koran; plusieurs sont ornés d’élégantes
nielles et de délicates incrustations de nacre, de cuivre et de
burgau.--Des nattes de jonc l’été, des tapis l’hiver, recouvrent le pavé
formé de dalles de marbre, dont les veines ajustées avec art semblent
couler, comme trois fleuves aux ondes figées, à travers l’édifice.--Ces
nattes présentent une particularité singulière: elles sont posées
obliquement et contrarient les lignes architecturales,--c’est comme un
plancher placé de travers et ne cadrant pas avec les murailles qui le
bordent. Cette bizarrerie s’explique: Sainte-Sophie n’était pas destinée
à devenir une mosquée, et par conséquent n’est pas régulièrement
orientée vers la Mecque.
On le voit, les mosquées ressemblent assez, à l’intérieur, aux églises
protestantes. L’art ne peut y déployer ses pompes et ses
magnificences.--Des inscriptions pieuses, une chaire, des pupitres, des
nattes pour s’agenouiller,--voilà tout l’ornement permis.--L’idée seule
de Dieu doit remplir son temple, et elle est assez grande pour
cela.--Cependant, je l’avoue, le luxe artiste du catholicisme me paraît
préférable, et le danger allégué d’idolâtrie n’est à craindre que pour
des peuples barbares incapables de séparer la forme du fond, l’image de
la pensée.
La coupole principale, un peu écrasée dans sa courbe, est entourée de
plusieurs demi-dômes comme celle de Saint-Marc, à Venise; elle est d’une
hauteur immense et devait étinceler comme un ciel d’or et de mosaïque
avant que la chaux musulmane eût éteint ses splendeurs. Telle qu’elle
est, elle m’a produit une impression plus vive que celle du dôme de
Saint-Pierre; l’architecture byzantine est à coup sûr la forme
nécessaire du catholicisme. L’architecture gothique même, quelle que
soit sa valeur religieuse, ne s’y approprie pas si exactement; malgré
ses dégradations de toute sorte, Sainte-Sophie l’emporte encore sur
toutes les églises chrétiennes que j’ai vues, et j’en ai visité
beaucoup.--Rien n’égale la majesté de ces dômes, de ces tribunes portant
sur des colonnes de jaspe, de porphyre, de vert antique aux chapiteaux
d’un corinthien bizarre, où des animaux, des chimères, des croix,
s’enlacent aux feuillages.--Le grand art de la Grèce, dégénéré, il est
vrai, s’y fait encore sentir; on comprend que lorsque le Christ est
entré dans ce temple, Jupiter venait d’en sortir.
Il y a quelques années, Sainte-Sophie menaçait ruine; les murailles
faisaient ventre, des fissures lézardaient les dômes, le pavé ondulait,
les colonnes, lasses de rester debout depuis si longtemps, chancelaient
comme des hommes ivres; rien n’était d’aplomb, tout l’édifice penchait
visiblement à droite; malgré les contre-forts d’Amurat,
l’église-mosquée, tassée par les siècles, secouée par les tremblements
de terre, semblait près de s’affaisser sur elle-même.--Un architecte
tessinois très-habile, M. Fossati, accepta la tâche difficile de
redresser et de raffermir l’antique monument, qu’il reprit en
sous-œuvre, portion par portion, avec une prudence et une activité
infatigables. Des bracelets d’airain cerclèrent les colonnes fendues,
des armatures de fer maintinrent les arcades qui s’effondraient, des
substructions solidifièrent les pans de murs fatigués; les fentes par où
s’infiltrait l’eau des pluies furent bouchées, toutes les pierres
effritées cédèrent la place à des pierres neuves; des masses de
maçonnerie, adroitement dissimulées, allégèrent du poids de la coupole
les piliers incapables de la soutenir, et, grâce à cette heureuse et
complète restauration, Sainte-Sophie put se promettre encore quelques
centaines d’années d’existence.
Pendant les travaux, M. Fossati a eu la curiosité de débarbouiller les
mosaïques primitives de la couche de chaux qui les empâte, et avant de
les recouvrir il les a copiées avec un soin pieux: il devrait bien faire
graver et publier ces dessins d’un si haut intérêt pour l’art et qu’une
occasion unique lui a permis de contempler.
Ces mosaïques sont celles de la coupole et des demi-dômes. Les autres,
qui garnissaient les parois inférieures, sont dégradées et peuvent être
considérées comme perdues. Les mollahs déracinent chaque jour avec leurs
couteaux les petits cubes de cristal revêtu d’une feuille d’or et les
vendent aux étrangers. J’en possède moi-même une demi-douzaine de
morceaux détachés en ma présence; quoique je ne sois pas de ces
touristes qui cassent le nez des statues pour emporter un souvenir des
monuments qu’ils visitent, je ne crus pas devoir tromper l’espoir d’un
léger bacchich que caressait l’honnête osmanli.
Du haut de ces tribunes, où l’on parvient par des rampes à pentes douces
comme celles qui serpentent dans l’intérieur de la Giralda et du
Campanile, on embrasse admirablement l’ensemble de la mosquée.--En ce
moment, quelques fidèles accroupis sur les nattes faisaient dévotement
leurs prosternations. Deux ou trois femmes enveloppées de leurs feredgés
se tenaient près d’une porte, et, la tête appuyée sur la base d’une
colonne, un hammal dormait de tout son cœur; un jour doux et tendre
tombait des fenêtres élevées, et je voyais dans l’hémicycle, en face du
nimbar, briller les grillages d’or de la tribune réservée au sultan.
Des espèces de plate-formes soutenues par des colonnes de marbre
précieux, garnies de garde-fous découpés à jour et faisant saillie sur
les lignes générales, s’avancent à chaque point d’intersection des nefs.
Dans les chapelles des bas-côtés, inutiles au culte musulman,
s’entassent des malles, des coffres et des paquets de toutes formes; car
les mosquées, en Orient, servent de lieu de dépôt; ceux qui voyagent ou
qui craignent d’être volés chez eux y mettent leurs richesses sous la
garde de Dieu, et il n’y a pas d’exemple qu’un aspre ou un para ait été
détourné; le vol se compliquerait alors du sacrilége; la poussière se
tamise sur des masses d’or et d’effets précieux à peine enveloppés d’une
toile grossière ou d’un lambeau de vieux cuir; l’araignée, si chère aux
musulmans pour avoir tissé sa toile à l’entrée de la grotte où s’était
réfugié Mahomet, tend paisiblement ses fils sur des serrures que
personne ne touche.
Autour de la mosquée se groupent des imarets (hospices), des médressés
(colléges), des bains, des cuisines pour les pauvres, car toute la vie
musulmane gravite autour de la maison de Dieu; les gens sans asile y
dorment sous les arcades, où jamais police ne les dérange, ils sont les
hôtes d’Allah; les fidèles y prient, les femmes y rêvent, les malades
s’y font porter pour guérir ou pour mourir. En Orient, la vie réelle ne
se sépare pas de la religion.
J’ai vainement cherché à Sainte-Sophie la trace de la main sanglante que
Mahomet II, pénétrant à cheval dans ce sanctuaire, appuya contre le mur
en signe de prise de possession, alors que les femmes et les vierges
éperdues s’étaient réfugiées vers l’autel, comptant, pour être sauvées,
sur un miracle qui ne se fit pas. Cette rouge empreinte est-elle un fait
historique ou tout simplement une légende?
Puisque je viens de prononcer le mot de légende, je vais en raconter une
qui a cours dans Constantinople, et à laquelle les événements du jour
donneront le mérite de l’à-propos. Lorsque les portes de Sainte-Sophie
s’ouvrirent sous la pression des hordes barbares qui assiégeaient la
ville de Constantin, un prêtre était à l’autel en train de dire la
messe. Au bruit que firent sur les dalles de Justinien les sabots des
chevaux tartares, aux hurlements de la soldatesque, au cri d’épouvante
des fidèles, le prêtre interrompit le saint sacrifice, prit avec lui les
vases sacrés et se dirigea vers une des nefs latérales d’un pas
impassible et solennel. Les soldats brandissant leurs cimeterres
allaient l’atteindre, lorsqu’il disparut dans un mur qui s’ouvrit et se
referma; on crut d’abord à quelque issue secrète, une porte masquée;
mais non: le mur sondé était solide, compacte, impénétrable. Le prêtre
avait passé à travers un massif de maçonnerie.
Quelquefois, dit-on, l’on entend sortir de l’épaisseur de la muraille de
vagues psalmodies.--C’est le prêtre toujours vivant, comme Barberousse
du fond de sa caverne de Kyefhausen, qui marmotte en dormant les
liturgies interrompues. Quand Sainte-Sophie sera rendue au culte
chrétien, la muraille s’ouvrira d’elle-même, et le prêtre, sortant de sa
retraite, viendra achever à l’autel la messe commencée il y a quatre
cents ans.
Par la question d’Orient qui court, la légende, quelque invraisemblable
qu’elle soit, pourrait fort bien se réaliser. 1853 verra-t-il le prêtre
de 1453 traverser la nef de Sainte-Sophie et monter d’un pas de fantôme
les degrés de l’autel de Justinien?
En sortant de Sainte-Sophie, je visitai quelques mosquées. Celle du
sultan Achmet, située près de l’Atmeïdan, est une des plus remarquables;
elle offre cette particularité d’avoir six minarets, ce qui lui a fait
donner en turc le nom d’Alty-Minareli-Djami. Je mentionne cette
circonstance, parce qu’elle donna lieu, pendant la construction de
l’édifice, à un débat entre le sultan et l’iman de la Mecque.--L’iman
criait à l’impiété, à l’orgueil sacrilége, aucun temple de l’islam ne
devant égaler en splendeur la sainte Kaaba, flanquée du même nombre de
minarets. Les travaux furent interrompus, et la mosquée risquait de
n’être jamais finie, lorsque le sultan Achmet, en homme d’esprit, trouva
un subterfuge ingénieux pour fermer la bouche au fanatique iman: il fit
élever un septième minaret à la Kaaba.
La mosquée d’Achmet coûta des sommes folles, et l’on calcula que chaque
dragme de pierre y revint à trois aspres.--Quel que soit le total du
devis, elle vaut ce qu’elle a coûté. Sa haute coupole s’arrondit
majestueusement au milieu de plusieurs demi-dômes, entre ses six
glorieux minarets cerclés de balcons ouvrés comme des bracelets. Elle
est précédée d’une cour entourée de colonnes à chapiteaux noirs et
blancs, à base de bronze, supportant des arcades qui forment un
quadruple cloître ou portique, si le mot cloître sonne étrangement dans
la description d’une mosquée. Au milieu de la cour s’élève une fontaine
très-ornée, très-fleurie, très-compliquée d’arabesques, de rinceaux,
d’entrelacs, et couverte d’une cage de treillis dorés, sans doute pour
protéger la pureté des eaux destinées aux ablutions.
Le style de toute cette architecture est noble, pur, et rappelle les
belles époques de l’art arabe, quoique la construction ne remonte pas
plus loin que le commencement du dix-septième siècle. Une porte de
bronze, où l’on arrive par deux ou trois marches, donne accès dans
l’intérieur de la mosquée. Ce qui vous frappe d’abord, ce sont les
quatre piliers énormes, ou plutôt les quatre tours cannelées qui portent
le poids de la coupole principale. Ces piliers, à chapiteaux taillés en
stalactites, sont entourés à mi-hauteur d’une bande plane couverte
d’inscriptions en lettres turques; ils ont un caractère de majesté
robuste et de puissance indestructible d’un effet saisissant.
Les versets du Koran circulent aussi autour des coupoles et des dômes,
le long des corniches; motif d’ornementation imité de l’Alhambra, et
auquel se prête admirablement l’écriture arabe avec ses caractères qui
ressemblent à des dessins de châles de Cachemire. Des claveaux
alternativement blancs et noirs bordent les voussures des arcades; le
mirahb, qui désigne l’orientation de la Mecque, et où repose le livre
saint, est incrusté de lapis-lazuli, d’agate, de jaspe: il s’y trouve
même, dit-on, enchâssé, un fragment de la pierre noire de la Kaaba,
relique aussi précieuse pour les musulmans qu’un morceau de la vraie
croix pour les chrétiens; c’est dans cette mosquée que l’on conserve
l’étendard du prophète, qui ne se déploie, comme l’oriflamme sous la
vieille monarchie française, qu’aux occasions solennelles et suprêmes.
Mahmoud le fit déployer lorsque, entouré des imans, il annonça au peuple
prosterné la sentence d’extermination des janissaires.
--Un nimbar coiffé de son abat-voix conique; des mastachés ou
plate-formes soutenues de colonnettes d’où les muezlims appellent les
croyants à la prière; des lustres garnis de boules de cristal et d’œufs
d’autruche, complètent la décoration, qui est la même pour toutes les
mosquées;--comme à Sainte-Sophie, sous les voûtes des bas-côtés
s’entassent des coffres, des malles, des paquets, dépôts placés là sous
la sauvegarde divine par la piété musulmane.
Près de la mosquée est le turbé ou tombeau d’Achmet, le glorieux
padischa qui dort dans sa chapelle funèbre, sous son cercueil en dos
d’âne couvert des plus précieuses étoffes de la perse et de l’Inde,
ayant à sa tête son turban à l’aigrette de pierreries, à ses pieds deux
énormes cierges gros comme des mâts de navire.--Une trentaine de
cercueils de moindre dimension l’entourent: ce sont ceux de ses enfants
et de ses femmes favorites, qui l’accompagnent dans la mort comme dans
la vie.--Au fond d’une armoire étincellent ses sabres, ses kandjars, ses
armes constellées de diamants, de saphirs et de rubis.
Cette description me dispense d’entrer dans de grands détails sur la
mosquée du sultan Bayezid, qui n’en diffère que par de légères
particularités d’architecture plus faciles à faire comprendre au crayon
qu’à la plume. On y remarque, à l’intérieur, de belles colonnes de jaspe
et de porphyre africain;--au-dessus du cloître qui l’accompagne
voltigent perpétuellement des essaims de pigeons aussi familiers que
ceux de la place Saint-Marc.--Un bon vieux Turc se tient sous les
arcades avec des sacs de vesce ou de millet. On lui en achète une
mesure, que l’on sème par poignées; alors, des minarets, des dômes, des
corniches, des chapiteaux s’abattent, par tourbillons diaprés, des
milliers de colombes, qui se précipitent sous vos pieds, qui descendent
sur vos épaules et vous fouettent la figure du vent de leurs ailes; on
se trouve subitement le centre d’une trombe emplumée. Au bout de
quelques minutes, il ne reste plus un seul grain de mil sur les dalles,
et l’essaim repu regagne ses gîtes aériens, attendant une autre bonne
aubaine. Ces pigeons viennent de deux ramiers que le sultan Bayezid
acheta jadis à une pauvresse qui implorait sa charité, et dont il fit
don à la mosquée.--Ils ont prodigieusement pullulé.
Selon l’habitude des fondateurs de mosquées, Bayezid a son turbé près de
celle à qui il a donné son nom. Il dort là, couvert d’un tapis d’or et
d’argent, ayant sous la tête, par un trait digne de l’humilité
chrétienne, une brique pétrie avec la poussière recueillie sur ses
habits et ses chaussures, car il y a dans le Koran un verset ainsi
conçu: «Celui qui s’est souillé de poussière dans les sentiers d’Allah
n’a pas à redouter les feux de l’enfer.»
Nous ne pousserons pas plus loin cette revue des Mosquées, qui se
ressemblent toutes, à de légères différences près. Nous mentionnerons
seulement la Solimanieh, une des plus parfaites comme architecture, et
près de laquelle se trouve un turbé où repose, à côté de Soliman Ier, le
corps de la célèbre Roxelane, sous un cercueil recouvert de
cachemires.--Non loin de cette mosquée gît un sarcophage de porphyre,
qu’on dit être celui de Constantin.
XXIII
LE SÉRAIL
Lorsque le sultan habite un de ses palais d’été, il est loisible, au
moyen d’un firman, de visiter l’intérieur du sérail. Sur ce mot sérail,
n’allez pas rêver du paradis de Mahomet.--Le sérail est un mot générique
qui veut dire palais, et il est parfaitement distinct du harem,
habitation des femmes, asile mystérieux où nul profane ne pénètre, même
quand les houris sont absentes.--On se réunit ordinairement une dizaine
de personnes pour accomplir cette tournée, qui nécessite de nombreux
bacchichs dont le total ne peut guère être moindre de cent cinquante à
deux cents francs; un drogman commun vous précède et règle avec les
gardiens des portes tous ces détails ennuyeux; il vous vole assurément;
mais, comme on ne sait pas le turc, il faut bien en passer par là. On
doit avoir soin d’apporter avec soi des pantoufles; car si, en France,
on ôte son chapeau en entrant dans un endroit respectable, en Turquie on
ôte ses souliers, ce qui est peut-être plus rationnel,--car on doit
laisser au seuil la poussière de ses pieds.
Le sérail ou seraï, comme disent les Turcs, occupe de ses bâtiments
irréguliers ce terrain triangulaire que lavent d’un côté les flots de la
mer de Marmara, et de l’autre ceux de la Corne-d’Or. Une muraille
crénelée circonscrit l’enceinte, qui couvre une vaste étendue. Une berge
dallée de quelques pieds de large règne sur les deux faces qui regardent
la mer. Le courant extérieur se précipite avec une impétuosité
extraordinaire;--les eaux bleues bouillonnent comme si elles se
gonflaient sur une chaudière, et font danser au soleil des millions de
folles paillettes; elles sont, du reste, d’une transparence singulière,
et laissent apercevoir le fond de roches vertes ou de sable blanc à
travers un tumulte de rayons brisés. Les barques ne peuvent remonter ces
rapides qu’au cordeau.