musulmans, on peut dire que la cessation du jeûne est accueillie avec
une satisfaction générale; car, malgré le carnaval nocturne dont est
doublé ce carême, il n’en est pas moins pénible. A cette époque, chaque
Turc renouvelle sa garde-robe, et rien n’est plus joli que de voir les
rues diaprées de costumes neufs, de couleurs vives et riantes,
agrémentées de broderies ayant tout leur éclat, au lieu d’être tachés de
haillons pittoresquement sordides, plus agréables dans un tableau de
Decamps que dans la réalité; tout musulman revêt alors ce qu’il a de
plus gai, de plus riche: le bleu, le rose, le vert-pistache, le
jaune-cannelle, l’écarlate, brillent de toutes parts; les mousselines
des turbans sont propres, les babouches pures de boue et de poussière;
la métropole de l’Islam a fait sa toilette de fond en comble.--Si un
voyageur arrivé par un bateau à vapeur descendait à terre en ce moment
et s’en retournait le lendemain, il emporterait de Constantinople une
idée toute différente de celle qu’il aurait après un séjour prolongé. La
ville des sultans lui paraîtrait beaucoup plus turque qu’elle ne l’est.
Dans les rues se promènent, avec flûte et tambour, des musiciens qui ont
donné des aubades pendant le Ramadan sous les fenêtres des maisons les
plus considérables. Lorsque leur tintamarre a suffisamment duré pour
attirer l’attention des habitants du logis, un grillage s’écarte, une
main paraît qui laisse tomber un châle, une pièce d’étoffe, une ceinture
ou quelque objet analogue, aussitôt accroché au bout d’une perche
chargée de cadeaux du même genre: c’est le bacchich destiné à
reconnaître la peine qu’ont prise les instrumentistes, ordinairement
novices derviches. Ce sont des espèces de pifferari musulmans que l’on
paye en bloc, au lieu de leur jeter chaque fois un sou ou un para.
Le beïram est une cérémonie dans le genre des baise-mains officiels
d’Espagne, où tous les grands dignitaires de l’empire viennent faire
leur cour au padischa. La magnificence turque éclate dans toute sa
splendeur, et c’est une des plus favorables occasions que puisse saisir
un étranger d’étudier et d’admirer un luxe ordinairement caché derrière
les murailles mystérieuses du sérail. Seulement, il n’est pas facile
d’assister à cette solennité, à moins d’être englobé fictivement dans le
personnel d’une ambassade hospitalière.--La légation sarde voulut bien
me rendre ce service, et à trois heures du matin un de ses cawas
heurtait du pommeau de son sabre à la porte de mon hôtellerie. J’étais
déjà levé, habillé et prêt à le suivre; je descendis en toute hâte, et
nous nous mîmes à arpenter les rues montueuses de Péra, éveillant des
hordes de chiens endormis qui levaient le museau au bruit de nos pas et
essayaient un faible aboiement pour l’acquit de leur conscience; nous
croisant avec des files de chameaux dont les flancs chargés frôlaient
les parois des maisons et nous laissaient à peine la place de passer.
Une clarté rose teignait le haut de ces baraques de bois coloriées qui
bordent les rues, avec leurs étages en surplomb et leurs cabinets
saillants, dont aucune édilité ne modère la projection, tandis que les
portions inférieures étaient encore baignées d’une ombre transparente et
bleuâtre: rien n’est plus charmant que l’aurore se jouant sur ces toits,
sur ces dômes, sur ces minarets avec des teintes d’une fraîcheur que je
n’ai vue en aucun autre endroit; on sent bien qu’on n’est qu’à deux pas
de la terre où le soleil se lève; le ciel de Constantinople n’a pas le
bleu dur des ciels méridionaux; il rappelle beaucoup celui de Venise,
mais avec plus de légèreté, de lumière et de vapeur; le soleil s’y lève
en écartant des rideaux de mousseline rose et de gaze d’argent; ce n’est
qu’à une heure plus avancée que l’atmosphère se lave de quelques teintes
d’azur, et l’on comprend, dans une promenade faite à trois heures du
matin, toute la vérité locale de l’épithète de _rododactulos_ qu’Homère
applique invariablement à l’aurore.
Nous devions recueillir quelques personnes en route. Chose rare, tout le
monde était prêt, et, la petite troupe réunie, l’on descendit au
débarcadère de Top’Hané, où nous attendait le caïque de l’ambassade.
Malgré l’heure matinale, la Corne-d’Or et le large bassin qui s’évase à
son entrée présentaient l’aspect le plus animé. Tous les navires étaient
pavoisés de flammes et de pavillons multicolores, depuis les bonnettes
basses jusqu’aux pommes de girouette.--Un nombre infini d’embarcations
dorées à pointes, garnies de tapis magnifiques et manœuvrées par de
vigoureux rameurs, coupaient l’eau nacrée et rose; cette flottille,
chargée de pachas, de vizirs, de beys, arrivant de leurs palais d’été
par la rive du Bosphore, se dirigeait vers Seraï-Bournou. Les albatros
et les goëlands, un peu effarouchés par ce tumulte prématuré,
tournoyaient en poussant de petits cris au-dessus des barques, et
semblaient chasser avec leurs ailes les derniers flocons de la brume
nocturne promenée par la brise comme des duvets de cygne.
Un grand attroupement de caïques était ameuté à l’échelle du
Kiosque-Vert, devant le quai du Sérail, et nous eûmes assez de peine à
joindre le bord, où des saïs promenaient de superbes chevaux de main
attendant leurs maîtres.
Comme nous étions en avance, nous allâmes prendre du café et fumer une
pipe au Kiosque-Vert, joli pavillon dans l’ancien style turc, déchu de
sa splendeur première et servant aujourd’hui de corps de garde et de
lieu d’attente. Il est recouvert à l’extérieur de toiles et de bannes
dont la couleur motive le nom qu’il porte; à l’intérieur, des
applications de faïences émaillées de colonnettes, de marbre, des restes
de peinture et de dorure, témoignent d’une destination primitive plus
élevée.
Le kiosque présentait, ce jour-là, un curieux rassemblement de types
divers, européens, asiatiques et turcs, de cawas d’ambassade richement
costumés et de soldats revêtus de l’uniforme du Nizam, que leur teint
bronzé signalait seul comme musulmans.
Enfin les portes du sérail furent ouvertes, et nous parcourûmes des
cours plantées de cyprès, de sycomores et de platanes d’une dimension
monstrueuse, bordées de kiosques d’un goût chinois et de constructions à
murailles crénelées et à tourelles en relief, rappelant un peu
l’architecture féodale anglaise,--un mélange de jardin, de palais et de
forteresse,--et nous arrivâmes dans une cour à l’angle de laquelle
s’élève l’ancienne église de Saint-Irénée, transformée aujourd’hui en
arsenal, et qui contient une petite maison délabrée percée de beaucoup
de fenêtres, réservée pour les ambassades, d’où l’on voit passer le
cortége en premières loges.
La cérémonie commence par un acte religieux. Le sultan, accompagné des
grands dignitaires de l’empire, va faire sa prière à Sainte-Sophie, la
métropole des mosquées de Constantinople: il pouvait être six heures.
L’attente enfiévrait tout le monde; on se penchait pour voir si quelque
chose paraissait au loin; un assez prodigieux tintamarre éclata
subitement jouant une marche turque arrangée par le frère de Donizetti,
chef de musique du sultan. Les soldats coururent aux armes et formèrent
la haie; ces soldats, faisant partie de la garde impériale, avaient des
pantalons blancs et des vestes rouges comme les grenadiers anglais en
petite tenue; le fez ne s’harmonisait pas mal avec cet uniforme; les
officiers et les mouchirs enfourchèrent les beaux chevaux de main que
les saïs promenaient.
Le sultan, arrivé de son palais d’été, se dirigeait vers Sainte-Sophie.
D’abord parurent le grand vizir, le séraskier, le capitan-pacha et les
divers ministres avec la redingote droite de la réforme, mais si
plastronnée de chamarrures d’or, qu’il fallait de la bonne volonté pour
y reconnaître un costume européen, quand bien même le tarbouch n’eût pas
suffi pour les orientaliser; ils étaient entourés de groupes
d’officiers, de secrétaires et de serviteurs splendidement brodés et
montés, comme leurs maîtres, sur des chevaux magnifiques; puis vinrent
les pachas, les beys des provinces, les agas, les selictars et les
officiers composant les quatre odas du selamlick, dont les noms bizarres
pour des oreilles françaises n’éveilleraient aucune idée dans la tête du
lecteur, et qui ont pour fonction, celui-ci de débotter le sultan,
celui-là de lui tenir l’étrier, cet autre de lui présenter l’écritoire
ou la serviette, etc.; le tzouhadar ou chef des pages, les icoglans et
une foule d’employés formant la maison du padischa.
Ensuite s’avança un détachement des gardes du corps, dont l’uniforme
bizarre et splendide répond à l’idée que l’on se fait en France du luxe
oriental. Ces gardes, choisis parmi les plus beaux hommes, portent une
tunique de velours nacarat passementée de brandebourgs d’or d’une
richesse extrême, des pantalons blancs en soie de Brousse, et une espèce
de toque côtelée assez semblable aux mortiers des présidents, surmontée
d’un immense cimier en plumes de paon de deux ou trois pieds de haut,
rappelant ces ailes d’oiseaux posées sur le casque de Fingal, dans les
compositions ossianiques des peintres du temps de l’Empire. Pour
défense, ils ont un sabre courbe attaché à une ceinture diaprée de
broderies, et une grande hallebarde damasquinée et dorée, dont le fer
offre des découpures féroces comme celles des vieilles armes asiatiques.
Ensuite se succédaient une demi-douzaine de chevaux superbes, arabes ou
barbes, tenus en main et caparaçonnés de housses et de têtières
magnifiques. Ces housses, brodées d’or, constellées de pierreries,
étaient historiées du chiffre impérial, dont les complications et les
entrelacements calligraphiques forment une arabesque d’une élégance
extrême. Les ornements étaient si pressés, que le fond rouge ou bleu de
l’étoffe disparaissait presque. Le luxe des selles remplace, chez les
Orientaux, celui des voitures, bien que beaucoup de pachas commencent à
faire venir des coupés de Vienne et de Paris.
Ces nobles bêtes semblaient avoir la conscience de leur beauté; la
lumière se jouait en moires soyeuses sur leurs croupes polies; leurs
crinières s’éparpillaient en mèches brillantes à chaque mouvement de
leur tête; des muscles puissants s’élargissaient à leurs jarrets
d’acier; ils avaient cet air doux et fier, ce regard presque humain,
cette élasticité du mouvement, cette piaffe coquette, ce port plein
d’aristocratie des chevaux de pur sang, qui font concevoir les
idolâtries et les passions des Orientaux pour ces superbes créatures
dont le Koran vante les qualités et recommande le soin en plusieurs
endroits, afin d’ajouter la sanction religieuse à ce goût naturel.
Ces chevaux précédaient le sultan, qui montait une admirable bête dont
la housse étincelait de rubis, de topazes, de perles, d’émeraudes et
autres pierres précieuses formant les fleurs d’un feuillage d’or.
Derrière le sultan marchaient le kislar-agassi et le capou-agassi, le
chef des eunuques noirs et blancs; puis un nain trapu, obèse, à figure
féroce, vêtu en pacha, qui remplit auprès de son maître l’office des
fous à la cour des rois du moyen âge. Ce nain, que Paul Véronèse eût
placé un perroquet au poing, habillé d’un surcot mi-parti, ou jouant
avec un lévrier dans un de ses repas, était hissé, sans doute par
contraste, sur le dos d’un grand cheval que ses jambes cagneuses
embrassaient à peine. Je crois qu’il est le seul de son espèce existant
aujourd’hui en Europe: la charge de Caillette, de Triboulet et de
l’Angeli ne s’est conservée qu’en Turquie.
Les eunuques ne portent plus ce haut bonnet blanc dont on les coiffe
dans les opéras-comiques; le fez et la redingote composent leur costume,
mais ils n’en ont pas moins un aspect particulier qui les fait aisément
reconnaître: le kislar-agassi est assez hideux avec sa noire figure
glabre, peaussue et glacée de tons grisâtres; mais le capou-agassi
l’emporte en laideur, n’étant pas masqué par un teint de nègre. Sa face
empâtée d’une graisse malsaine, sillonnée de petits plis et d’une
lividité blafarde, où clignent deux yeux morts sous une paupière molle,
sa lèvre, pendante et rechignée, lui donnent l’air d’une vieille femme
de mauvaise humeur. Ce sont pourtant de puissants personnages que ces
deux monstres: les revenus de la Mecque et de Médine leur sont affectés;
ils sont immensément riches, et font la pluie et le beau temps dans le
sérail, quoique leur empire soit bien diminué aujourd’hui. Ce sont eux
qui gouvernent absolument ces essaims de houris que jamais ne profane le
regard humain, et, comme vous le pensez, ils sont le centre de mille
intrigues.
Un peloton de gardes du corps fermait la marche. Ce cortége éblouissant,
quoique moins varié qu’il ne l’était autrefois, lorsque tout le luxe
asiatique brillait sur les costumes fantasques des pachas, des
capidgis-pachas, des bostandgis, des mabaindzés, des janissaires, avec
leurs turbans, leurs kalpacks, leurs casques circassiens, leurs
arquebuses à rouet, leurs masses d’armes, leurs arcs et leurs flèches,
disparut par l’arcade du passage qui mène du sérail à Sainte-Sophie;
puis, au bout d’une heure environ, il revint et défila en sens inverse,
mais dans le même ordre.
Pendant ce temps, nous étions allés nous placer, mes compagnons et moi,
sur un puits recouvert de planches qui formait une espèce de tribune,
dans une immense cour plantée de grands arbres, tout près du kiosque
devant la porte duquel devait avoir lieu la cérémonie du baise-pied.--En
face de nous se développait un grand bâtiment surmonté d’une multitude
de colonnes peintes en jaune, à l’exception de la base et du chapiteau
rechampis de blanc.--Ces colonnes étaient des cheminées, et ces vastes
bâtisses des cuisines; car chaque jour quinze cents bouches, suivant
l’expression turque, «mangent le pain du Grand Seigneur.»
Nous avions grand’peine à nous maintenir sur notre perchoir, à l’assaut
duquel montaient d’instant en instant de nouveaux curieux que nous
repoussions à coups de coude; mais, en définitive, nous restâmes maîtres
de la place.
En attendant que le cortége revienne, décrivons l’endroit où se passe le
baise-pied. C’est un grand kiosque dont le toit, soutenu par des
colonnes, se projette en auvent tout autour de la construction. Ces
colonnes, dont les bases et les chapiteaux sont sculptés dans le goût
d’ornementation de l’Alhambra, soutiennent des arcades et des poutrelles
qui arc-boutent le rebord du toit, dont le dessous est curieusement
travaillé de losanges, de compartiments et d’entrelacs; la porte,
flanquée de deux niches, s’ouvre dans une masse de découpures, de
rinceaux, de fleurons et d’arabesques, parmi lesquels se contournent
quelques chicorées et quelques ornements rocaille, sans doute ajoutés
après coup, comme cela arrive souvent dans les palais turcs. Sur le mur,
de chaque côté de la porte, sont peintes deux perspectives chinoises
comme on en voit dans les _comédies_ d’enfants, représentant des
galeries dont le pavé quadrillé de blanc et de noir se prolonge à
l’infini. Ces fresques bizarres doivent être l’ouvrage de quelque
vitrier génois fait captif par les corsaires barbaresques, et elles
produisent un singulier effet sur ce bijou d’architecture musulmane.
Le sultan, suivi de quelques hauts dignitaires, pénétra dans le kiosque,
où il prit une légère collation; cet intervalle fut employé aux derniers
préparatifs de la réception. On étendit à terre, devant le kiosque,
entre les deux colonnes de l’arcade correspondant à la porte, un tapis
de cachemire noir sur lequel on posa un trône, ou plutôt un divan en
forme de canapé, tout couvert de plaques d’or ou de vermeil d’un travail
byzantin. Un escabeau d’un goût semblable fut placé au pied du trône, et
la musique se rangea en demi-cercle, la figure tournée vers le kiosque.
Lorsque Abdul-Medjid reparut, la musique éclata en fanfares; les troupes
poussèrent le cri consacré: «Vive, vive à jamais le glorieux sultan!» Un
frémissement d’enthousiasme parcourut la foule. Tout le monde était ému,
même les spectateurs non musulmans.
Abdul-Medjid se tint debout quelques instants sur l’escabeau: à son fez,
une agrafe de diamants fixait l’aigrette de plumes de héron, signe du
pouvoir suprême; une espèce de paletot large en drap bleu foncé, retenu
par une boucle de brillants, sous lequel scintillaient les dorures de
son uniforme, un pantalon de satin blanc, des bottes vernies où
miroitait la lumière, et des gants paille très-justes, composaient ce
costume d’une simplicité qui faisait pourtant pâlir toutes les
chamarrures des personnages subalternes. Puis il se rassit, et les
prosternations commencèrent.
J’ai déjà donné un portrait du sultan, mais rapidement crayonné et comme
saisi au vol; je pourrai achever ici cette esquisse, car la cérémonie du
beïram ne dure pas moins de deux heures, et j’eus tout le temps de le
regarder. Sultan Abdul-Medjid Khan est né le 11e jour du mois de
chaaban, l’an 1238 de l’hégire (23 avril 1823); il avait donc, lorsque
je le vis en 1852, vingt-neuf ans et quelques mois. Monté à seize ans
sur le trône, où il succédait à sultan Mahmoud, il avait déjà régné
treize années. Sa figure immobile m’a paru profondément empreinte des
satiétés suprêmes du pouvoir; un ennui fixe et intense toujours égal à
lui-même, éternel comme la neige des hauts lieux, lui faisait comme un
masque de marbre et solidifiait des traits assez peu réguliers. Le nez
n’a pas cette courbe aquiline du type turc; les joues sont pâles et
encadrées d’une barbe fine et brune, et martelées de quelques plans qui
trahissent la fatigue; le front, autant que le fez le laisse voir, m’a
paru large et plein; quant aux yeux, je ne puis les comparer qu’à des
soleils noirs arrêtés dans un ciel de diamant; aucun objet ne semblait
s’y réfléchir; comme les yeux des extatiques, on les eût crus absorbés
par quelque vision insaisissable au regard vulgaire.
Cette physionomie n’était, du reste, ni sombre, ni terrible, ni cruelle;
elle était extra-humaine: je ne puis trouver de meilleur mot. On sentait
que ce jeune homme, assis comme un dieu sur un trône d’or, n’avait plus
rien à désirer au monde; que tous les rêves les plus charmants étaient
pour lui d’insipides réalités, et qu’il se glaçait lentement dans cette
froide solitude des êtres uniques. En effet, du sommet de sa grandeur,
il n’aperçoit la terre que comme un vague brouillard, et les têtes les
plus élevées arrivent à peine au niveau de ses bottes.
Il n’y a que les plus hauts dignitaires qui aient le droit de baiser les
pieds du glorieux sultan. Cette insigne faveur est réservée au vizir,
aux ministres et aux pachas privilégiés.
Le vizir partit de l’angle du kiosque correspondant à la droite du
sultan, décrivit un demi-cercle en suivant intérieurement la ligne des
gardes du corps et des musiciens, puis, arrivé en face du trône, il
s’avança jusqu’à l’escabeau après avoir fait le salut oriental, et, se
courbant sur les pieds du maître, il baisa sa botte sacrée aussi
révérencieusement qu’un fervent catholique peut baiser la mule du pape;
la cérémonie accomplie, il se retira à reculons et fit place à un autre.
Même salut, même génuflexion, même prosternement, même promenade pour
les sept ou huit premières personnes de l’empire. Pendant ces
adorations, la figure du sultan restait impassible: ses prunelles fixes
regardaient sans voir, comme les prunelles de marbre des statues; aucun
tressaillement de muscle, aucun jeu de physionomie, rien qui pût faire
croire qu’il s’aperçût de ce qui se passait; en effet, le magnifique
padischa pouvait-il démêler, à la distance prodigieuse qui le sépare des
humains, les humbles vermisseaux qui se tortillaient à ses pieds dans la
poussière? Et cependant cette immobilité indifférente n’avait rien
d’emphatique ni de tendu. C’était la négligence aristocratique et
distraite du grand seigneur, recevant les honneurs qui lui sont dus sans
y prendre autrement garde; la somnolence dédaigneuse du dieu fatigué par
ses dévots, trop heureux qu’il veuille bien les souffrir.
Une remarque bizarre que ce défilé de pachas me mit à même de faire,
c’est l’obésité énorme des personnages investis de hauts grades; ils
atteignaient des proportions vraiment monstrueuses, des rotondités
d’hippopotame et de poussah, qui leur rendaient l’accomplissement de
l’étiquette tout à fait laborieux. On ne saurait se faire une idée des
contorsions de ces gros êtres, obligés de se courber jusqu’au sol et de
se relever; quelques-uns, plus larges que hauts, et semblables à des
superpositions de boules, manquèrent de piquer du nez en terre et de
rester étendus aux pieds du maître.
A côté de ces prodigieux Turcs, Lablache paraîtrait svelte et mignon.
Cet embonpoint anormal envahit les Turcs souvent de fort bonne heure. Il
nous est arrivé de rencontrer aux eaux d’Asie et d’Europe de jeune fils
de pachas déjà tout bouffis de graisse à dix ou douze ans, et qui
assurément devaient peser deux cents livres; ils faisaient déjà ployer
le cheval barbe qui les portait, et près duquel un saïs marchait la main
appuyée sur la croupe. Par un contraste qu’on prendrait pour une
raillerie philosophique faite à plaisir, tous les employés inférieurs
n’ont que la peau et les os: la caricature des _gras_ et des _maigres_,
de Breughel, serait de circonstance en Turquie. La décroissance de
l’obésité suit une proportion presque mathématique mesurée par le grade.
On dirait que les fonctions sont distribuées selon le poids.
Après les pachas vint le Scheick ul-islam en caftan blanc, en turban de
même couleur maintenu par une bande d’or traversant le front; le Scheick
ul-islam est en quelque sorte le pape mahométan, un personnage
très-puissant et très-vénéré. Aussi, lorsque, après avoir fait le salut
d’usage, il fit mine de se baisser comme les autres, Abdul-Medjid sortit
de son calme marmoréen, et, satisfait de cette marque de déférence, il
le releva gracieusement.
Les ulémas défilèrent ensuite; mais, au lieu de baiser la botte du
sultan, ils se contentaient de toucher de leurs lèvres le bord de son
paletot, n’étant pas assez grands personnages pour mériter une telle
faveur.--Ici un petit incident troubla la cérémonie: l’ancien schérif de
la Mecque, petit vieillard à teint de cuir de Cordoue et à barbe
grisonnante, destitué pour cause de fanatisme, se précipita aux pieds du
sultan, qui le repoussa assez vivement pour se dérober à son hommage, et
lui fit un geste impérieux de refus; deux grands jeunes gens presque
mulâtres, tant ils étaient basanés, vêtus de longues pelisses vertes et
coiffés de turbans à bandelettes d’or, qui paraissaient être les fils du
vieillard, essayèrent aussi de se jeter aux pieds du sultan; mais ils ne
furent pas mieux accueillis, et on les conduisit hors de l’enceinte tous
les trois.
Aux ulémas succédèrent d’autres employés militaires ou civils d’un grade
moins élevé, et qui ne pouvaient prétendre à baiser la botte ni le
paletot:--un bout de la ceinture du sultan, soutenu par un pacha,
offrait à leurs lèvres sa frange d’or à l’extrémité du divan.--C’était
assez pour eux de toucher une chose en contact avec le maître; ils
arrivaient les uns après les autres, décrivant le cercle entier,
portaient la main à leur cœur et à leur front, après l’avoir descendue
jusqu’à terre, effleuraient l’écharpe et passaient. Le nain, debout
derrière le trône, les regardait d’un air narquois avec une grimace de
gnome malfaisant.
Pendant ce temps, la musique jouait des airs de l’_Elisire d’amore_ et
de la _Lucrèce Borgia_, le canon tonnait au loin, et les pigeons
effrayés du sultan Bayezid s’envolaient par folles bouffées et
tournoyaient au-dessus des jardins du sérail. Quand le dernier
fonctionnaire eut rendu son hommage, le sultan rentra dans son kiosque,
au bruit de vivats frénétiques, et nous retournâmes à Péra chercher un
déjeuner dont nous avions cruellement besoin.
XXI
LE CHARLEMAGNE.--LES INCENDIES