Les remparts, composés de deux rangs de murailles flanquées de tours

carrées, ont à leurs pieds un large fossé comblé maintenant par des

cultures et revêtu d’un parapet de pierre, ce qui formait trois

enceintes à franchir. Ce sont les antiques murailles de Constantin,

telles que les assauts, le temps, les tremblements de terre, les ont

faites; dans leurs assises de briques et de pierre, on voit encore les

brèches ouvertes par les catapultes, les balistes, les béliers et cette

gigantesque coulevrine, mastodonte de l’artillerie, que servaient sept

cents canonniers, et qui lançait des boulets de marbre du poids de six

cents livres. Çà et là une immense lézarde fend une tour du haut en bas;

plus loin, tout un pan de mur est tombé au fond du fossé; mais où la

pierre manque, le vent apporte de la poussière et des graines, un

arbuste se développe à la place du créneau absent, et devient un arbre;

les mille griffes des plantes parasites retiennent la brique qui va

choir; les racines des arbousiers, après avoir été des pinces pour

s’introduire entre les joints des pierres, se changent en crampons pour

les retenir, et la muraille continue sans interruption, découpant sur le

ciel sa silhouette ébréchée, étalant ses courtines drapées de lierre et

dorées par le temps de tons sévères et riches. De distance en distance

s’élèvent les vieilles portes d’architecture byzantine, empâtées de

maçonnerie turque, mais pourtant reconnaissables encore.

Il serait difficile de supposer une cité vivante derrière ces remparts

morts qui pourtant cachent Constantinople. On se croirait aux abords

d’une de ces villes des contes arabes dont tous les habitants ont été

pétrifiés par un maléfice;--quelques minarets seuls lèvent la tête

au-dessus de l’immense ligne des ruines, et témoignent que l’islam a là

sa capitale. Le vainqueur de Constantin XIII, s’il revenait au monde,

pourrait placer encore avec à-propos sa mélancolique citation persane:

«L’araignée file sa toile dans le palais des empereurs, et la chouette

entonne son chant nocturne sur les tours d’Ephrasiab.»

Ces murailles roussâtres, encombrées de la végétation des ruines, qui

s’écroulent lentement dans la solitude, et sur lesquelles courent

quelques lézards, il y a quatre cents ans voyaient ameutées à leurs

pieds les hordes de l’Asie, poussées par le terrible Mahomet II. Les

corps des janissaires et des timariots roulaient, criblés de blessures,

dans ce fossé où s’épanouissent maintenant de pacifiques légumes; des

cascatelles de sang ruisselaient sur leurs parois où pendent les

filaments des saxifrages et des plantes pariétaires. Une des plus

terribles luttes humaines, lutte de race contre race, de religion contre

religion, eut lieu dans ce désert où règne un silence de mort. Comme

toujours, la jeune barbarie l’emporta sur la civilisation décrépite, et,

pendant que le prêtre grec faisait frire ses poissons, ne pouvant croire

à la prise de Constantinople, Mahomet II, triomphant, poussait son

cheval dans Sainte-Sophie, et marquait sa main sanglante sur la muraille

du sanctuaire, la croix tombait du haut des dômes pour faire place au

croissant, et l’on retirait de dessous un tas de morts l’empereur

Constantin, sanglant, mutilé, et reconnaissable seulement aux aigles

d’or qui agrafaient ses cothurnes de pourpre.

J’ai parlé tout à l’heure du caloyer occupé à faire frire des poissons

pendant l’assaut suprême donné à Constantinople, et qui répondit

incrédulement à l’annonce du triomphe des Turcs: «Bah! je croirai plutôt

que ces poissons vont ressusciter, sortir de l’huile bouillante et nager

sur le plancher.» Prodige qui eut lieu effectivement et dut convaincre

l’obstiné moine.

La descendance de ces poissons miraculeux frétille dans la citerne de

l’église grecque ruinée de Baloukli, qu’on aperçoit à quelque distance

des remparts de la ville, un peu avant d’arriver à Silivri-Kapoussi. Ils

sont rouges d’un côté et bruns de l’autre, en mémoire du tour de poêle

qu’avaient supporté leurs aïeux à moitié cuits; un pauvre diable de

prêtre les montre encore aux étrangers en disant: _Idos psari, effendi_.

(Regardez les poissons, monsieur.) Quoique je ne professe pas des

opinions voltairiennes à l’endroit des miracles, je ne jugeai pas à

propos d’aller vérifier celui-ci par moi-même, d’autant plus que c’était

un miracle schismatique auquel je n’étais pas obligé de croire; je me

contentai donc de la légende et je continuai ma route.

Quel dommage que mon ami le grand paysagiste Bellel n’ait pas fait le

voyage de Constantinople! Quel parti il eût tiré de ces superbes

mouvements de terrain, de ces grands cyprès, de ces pans de murailles

chancelantes soutenus par des végétations robustes! Comme son fusain

ferme et magistral eût découpé les feuilles de ces platanes, de ces

arbousiers, de ces lentisques venus dans ce fossé comblé de détritus

humains!

Les pluies de l’hiver, les vents de l’été et le travail du temps ont

emporté la terre sur les bas côtés du chemin, qui n’a pas été réparé

sans doute depuis Constantin, et déchaussé la voie qu’on prendrait par

places plutôt pour le sommet d’un large rempart à demi enfoui que pour

une route praticable; deux arabas suivaient pourtant ce chemin

invraisemblable, l’un doré et peint, cahotant cinq ou six femmes bien

vêtues et soigneusement voilées, tenant de beaux enfants sur leurs

genoux; l’autre en simples planches retenues par des chevilles de bois,

secouant un clan de Tsiganes mâles et femelles, bruns comme les Indiens,

hâves, déguenillés, qui piaulaient une stridente chanson bohème, sous

laquelle bourdonnait un sourd ronflement de tambours de basque.

Je suis encore à comprendre comment ces lourdes voitures n’ont pas été

précipitées vingt fois et brisées au fond de ces ornières de trois ou

quatre pieds de profondeur; mais les bœufs ont le pied sûr, et les

conducteurs ne quittent pas les cornes de leurs bêtes. Quant à moi, je

quittai cette tumultueuse carrière de pierre et fis marcher mon cheval

sous les cyprès de l’immense Champ-des-Morts qui fait face aux remparts

depuis les Sept-Tours jusqu’au bas des collines d’Eyoub.

Je marchais au petit pas, dans un étroit sentier tracé entre les tombes,

lorsque j’aperçus, arrêtée près d’un cippe funèbre, une jeune femme

masquée d’un yachmack assez transparent, et drapée d’un feredgé vert

tendre; elle tenait à la main une touffe de roses, et ses grands yeux

avivés d’antimoine flottaient devant elle, perdus dans une

indéfinissable rêverie. Apportait-elle ces fleurs sur quelque tombe

aimée, ou se promenait-elle simplement sous ces tristes ombrages? C’est

ce que je ne saurais dire; mais, au bruit des sabots de mon cheval, elle

releva la tête, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un

charmant visage. Sans doute, mes yeux exprimèrent naïvement et

fidèlement mon admiration, car elle s’approcha du bord de la route, et,

avec un mouvement plein d’une grâce timide, elle me tendit une rose

prise de son bouquet.

Mon compagnon, qui venait derrière moi, me rejoignit, et elle lui en

offrit une aussi par une nuance de pudeur délicate qui corrigeait ce que

sa première impulsion pouvait avoir de trop libre. Je la saluai de mon

mieux à l’orientale. Deux ou trois compagnes la rejoignirent, et elle

disparut à travers l’épaisseur des cyprès.--Là se borne mon unique bonne

fortune turque; mais je n’ai pas oublié les grands yeux noirs aux

paupières teintes de surmeh, et la rose, relique précieuse, jaunit à

Paris dans un sachet de satin blanc.

XIX

BALATA.--LE PHANAR.--BAIN TURC

Si je faisais un voyage d’antiquaire au lieu d’une tournée d’artiste,

j’aurais pu, à grand renfort de bouquins, disserter longuement sur les

emplacements probables des anciens édifices de Byzance, les reconstruire

d’après quelques fragments douteux perdus sous des agrégations de

baraques turques, et rapporter à ce sujet un certain nombre

d’inscriptions grecques qui m’auraient donné l’air fort savant; mais je

préfère un croquis fait sur nature, une impression réelle, sincèrement

rendue. Ainsi je n’entrerai pas dans le détail de chaque porte antique,

et je ne chercherai pas l’endroit précis où tomba le malheureux

Constantin-Dracosès, endroit marqué, dit-on, par un arbre gigantesque,

poussé dans le rempart. Ces portes s’ouvrent à travers de grosses tours

massives et sont ornées de quelques colonnes d’ordre composite sentant

la décadence byzantine, et dont le fût est souvent emprunté à quelque

temple antique, la Porte-Dorée dessine une arcade remplie d’une solide

maçonnerie, car, d’après une vieille tradition, les vainqueurs futurs de

Constantinople doivent pénétrer dans la ville par cette porte qui déjà

vit passer triomphant Alexis Strategopoulos, lieutenant de Michel

Paléologue, lorsqu’il reconquit en une nuit Byzance sur Beaudoin II, et

mit ainsi fin à l’empire français en Orient.--Ce mur va-t-il bientôt

s’abattre, comme les Grecs s’y attendent, pour laisser entrer leurs

coreligionnaires russes après les quatre cents ans d’intervalle fixés

par une prophétie, à partir de la prise de Constantinople, date qui

tombe justement le 29 mai prochain, et la messe sera-t-elle célébrée à

Sainte-Sophie en présence du czar?--C’est une question que je

n’approfondirai pas; mais la présence du prince Menschikoff, au cas où

l’on supposerait à la Russie des intentions hostiles, ne pouvait

concorder plus habilement avec les préjugés et les croyances populaires.

Près de la porte d’Andrinople, nous descendîmes de cheval pour prendre

une tasse de café et fumer un chibouck dans un café peuplé d’une

clientèle bigarrée, et nous continuâmes notre route, toujours

accompagnés par le cimetière, qui n’en finissait pas; mais nous

trouvâmes enfin le bout de la muraille, et nous pûmes rentrer dans la

ville en dirigeant avec prudence nos montures chancelantes, qui

buttaient contre les turbans de marbre et les fragments de tombe dont

les pentes glissantes étaient hérissées.

Nous arrivâmes ainsi dans un quartier étrange et d’une physionomie toute

particulière: les baraques devenaient de plus en plus délabrées, pauvres

et sales. Leurs façades rechignées, chassieuses, hagardes, se

fendillaient, se déjetaient, se disloquaient, prêtes à tomber en

putréfaction. Les toits semblaient avoir la teigne et les murailles la

lèpre; les écailles de l’enduit grisâtre se détachaient comme les

pellicules d’une peau dartreuse. Quelques chiens saigneux réduits à

l’état de squelette, rongés de vermine et de morsures, dormaient dans la

boue noire et fétide; d’ignobles loques pendillaient aux fenêtres,

derrière lesquelles, haussés par nos montures, nous découvrions des

têtes bizarres d’une lividité maladive, entre la cire et le citron,

surmontées d’énormes bourrelets de linge blanc et emmanchées dans de

petits corps fluets à poitrine plate, sur laquelle bridait une étoffe

miroitante comme les feuilles d’un parapluie mouillé; des yeux mornes,

atones, aux regards accablés, pareils dans ces visages jaunes à des

charbons tombés dans une omelette, se levaient lentement vers nous et

retombaient sur quelque besogne; des fantômes furtifs passaient le long

des baraques le front ceint d’un chiffon blanc moucheté de noir, comme

si l’usure y eût essuyé sa plume toute la journée, le corps perdu dans

une souquenille vernie de crasse.

Nous étions à Balata, le quartier juif, le ghetto de Constantinople;

nous voyions là le résidu de quatre siècles d’oppression et d’avanie, le

fumier sous lequel ce peuple, proscrit partout, se blottit comme

certains insectes pour se dérober à ses persécuteurs; il espère se

sauver par le dégoût qu’il inspire, vit dans la fange et en prend les

teintes. On imaginerait difficilement quelque chose de plus immonde, de

plus infect et de plus purulent: la plique, les scrofules, la gale, la

lèpre et toutes les impuretés bibliques, dont il ne s’est pas guéri

depuis Moïse, le dévorent sans qu’il s’y oppose, tant l’idée du lucre le

travaille exclusivement; il ne fait même pas attention à la peste s’il

peut faire un petit commerce sur les habits des morts.--Dans ce hideux

quartier roulent pêle-mêle Aaron et Isaac, Abraham et Jacob; ces

malheureux, dont quelques-uns sont millionnaires, se nourrissent de

têtes de poisson qu’on retranche comme venimeuses et qui développent

chez eux certaines maladies particulières. Cet immonde aliment a pour

eux l’avantage de ne coûter presque rien.

En face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, sur une pente aride, pelée,

poussiéreuse, s’étend le cimetière qui absorbe leurs générations

malsaines. Le soleil brûle les pierres informes de leurs tombes où ne

pousse pas un brin d’herbe et que n’abrite pas un seul arbre. Les Turcs

n’ont pas voulu accorder cette douceur à leurs charognes proscrites et

ont tenu à garder au Champ-des-Morts juif l’aspect d’une voirie: à peine

leur est-il permis de graver quelque mystérieux caractère hébraïque sur

les cubes qui mamelonnent de leurs rugosités cette colline désolée et

maudite.

Quelle différence entre ces poupées souffreteuses dont on ne peut

discerner l’âge et les splendides juives de Constantine, qui s’avancent

belles comme la reine de Saba et parées comme elle dans leurs

dalmatiques de damas mi-parti, avec leurs ceintures à plaque de métal,

leurs chaînettes d’or et leur bandeau brodé de paillon!--C’est pourtant

la même race, mais on ne le dirait guère. Les unes pourraient poser pour

les madones de Raphaël; Rembrandt seul serait capable de faire figurer

les autres dans quelque scène magique, en les dorant, sur un fond de

bitume, de ces merveilleux tons de hareng saur dont Amsterdam lui a

donné le secret.

Le même abaissement de race se remarque aussi chez les hommes: aucun n’a

cette pureté de type commune chez les juifs d’Afrique, qui semblent

avoir conservé le primitif cachet oriental.

Les Turcs, qui admettent Aïssa (Jésus) comme un prophète, font payer

cruellement sa mort aux Juifs; cependant il faut dire qu’on ne les

maltraite plus comme autrefois, et que leurs vies et leurs fortunes sont

à peu près en sûreté contre les avanies et les extorsions; mais ce

peuple immuable dans sa crasse ne s’est pas encore rassuré et continue

sa comédie de misère; il est toujours puant, sordide et bas, cachant de

l’or sous des haillons. Il se venge des Chrétiens, des Grecs et des

Turcs par l’usure. Au fond de ces huttes infectes, plus d’un Shylock,

attendant l’échéance, repasse son couteau sur le cuir de son soulier,

pour enlever la livre de chair à Bassanio; plus d’un rabbin cabaliste se

répand de la cendre sur la tête et fait des conjurations afin d’obtenir

de Dieu le châtiment de peuples balayés de la face du monde depuis des

siècles.

Nous sortîmes enfin de ce quartier ignoble, et nous entrâmes dans le

Phanar, où habitent les Grecs de distinction, une espèce de West-End à

côté d’une cour des Miracles; les maisons en pierre font une bonne

contenance architecturale. Plusieurs ont des balcons soutenus par des

consoles découpées en escalier ou des modillons à volutes;--d’autres

plus anciennes rappellent les façades étroites des petits hôtels du

moyen âge, moitié forteresses, moitié demeures civiles; les murs ont une

épaisseur à soutenir un siége, les volets de fer sont à l’épreuve de la

balle, des grilles énormes défendent les croisées étrécies en

barbacanes, les corniches se denticulent volontiers en créneaux et se

projettent en moucharabys, luxe innocent de défense qui ne sert que

contre l’incendie, dont les langues impuissantes lèchent en vain ce

quartier de pierre.

Là s’est réfugiée l’antique Byzance, là vivent dans l’obscurité les

descendants des Comnènes, des Ducas, des Paléologues, des princes sans

principautés dont les aïeux ont porté la pourpre et qui ont du sang

impérial dans les veines; leurs esclaves les traitent en rois, et ils se

consolent entre eux de leur déchéance par ces simulacres de respect. Des

richesses considérables sont entassées dans ces solides maisons,

très-ornées à l’intérieur, quoique très-simples à l’extérieur; car en

Orient le luxe est craintif et ne se développe qu’à l’abri des regards.

Les Phanariotes ont été longtemps célèbres pour leur habileté

diplomatique: ils dirigèrent jadis toutes les affaires internationales

de la Porte; mais leur crédit semble avoir beaucoup baissé depuis la

révolte de la Grèce.

Au bout du Phanar, l’on rentre dans les rues turques qui longent la

Corne-d’Or, et où fourmille une active population commerciale. A chaque

pas, l’on rencontre des hammals portant à deux un fardeau suspendu à une

perche: des ânes liés entre deux longues planches dont ils supportent

chacun un bout embarrassent la circulation et fauchent tout ce qui se

trouve sur leur passage lorsqu’ils sont obligés de tourner pour prendre

une rue transversale. Ces pauvres bêtes restent quelquefois bloquées

contre les murailles de la ruelle trop étroite sans pouvoir avancer ni

reculer, ce qui produit bientôt une agglomération de cavaliers, de

piétons, de portefaix, de femmes, d’enfants, de chiens, qui maugréent,

sacrent, piaillent et aboient sur tous les tons, jusqu’à ce que l’ânier

tire sa bête par la queue et lève ainsi la digue de l’écluse. Alors la

foule amassée s’écoule et le calme se rétablit, non sans quelques

horions préalablement distribués, et dont les bourriques, cause

innocente de la chose, empochent comme de raison la meilleure partie.

Le terrain monte en amphithéâtre de la mer jusqu’aux remparts que nous

venions de longer extérieurement, et, par-dessus des toits tumultueux

des maisons turques, l’œil saisit çà et là quelque fragment de muraille

crénelée, quelque arcade d’aqueduc antique qui enjambe les chétives

constructions modernes, bûchers tout préparés pour l’incendie et qu’une

allumette suffit à enflammer. Combien de Constantinoples ont déjà vu

tomber en cendres, à leurs bases, ces vieilles pierres noircies!--Une

maison turque de cent ans est une rareté à Stamboul.

Notre saïs, marchant la main appuyée sur la croupe de mon cheval, nous

guidait, mon ami et moi, à travers cette foule et ce dédale, et nous eut

bientôt amenés au second pont qui traverse la Corne-d’Or; il nous fit

regagner, à travers Kassim-Pacha, les pentes du petit Champ-des-Morts,

et nous déposa à la porte de l’hôtel de France, sans paraître fatigué de

cet énorme trajet.

Quant à moi, je m’assis sur mon divan, je m’accoudai à la fenêtre et je

me livrai aux douceurs du kief, un peu étourdi par la fatigue et le

tabac opiacé dont j’avais chargé le lulé de ma pipe, et le soir, après

le souper, qui ne se fit pas attendre longtemps, je ne fus nullement

tenté d’aller me promener selon mon habitude devant les cafés du petit

Champ où se réunit la société pérote.

Le lendemain, j’étais un peu courbatu et je résolus d’aller prendre un

bain turc, car rien ne délasse autant, et je me dirigeai vers les bains

de Mahmoud, situés près du Bazar. Ce sont les plus beaux et les plus

vastes de Constantinople.

La tradition des Thermes antiques, perdue chez nous, s’est conservée en

Orient.--Le christianisme, en prêchant le mépris de la matière, a peu à

peu fait tomber en désuétude les soins donnés au corps périssable comme

sentant trop leur paganisme. Je ne sais plus quel moine espagnol,

quelque temps après la conquête de Grenade, prêchait contre l’usage des

bains maures et déclarait suspects de sensualisme et d’hérésie ceux qui

n’y voudraient pas renoncer.

En Orient, où la propreté du corps est d’obligation religieuse, les

bains ont gardé toutes les recherches grecques et romaines: ce sont de

grands édifices d’apparence architecturale, avec coupole, dômes,

colonnes, qui emploient le marbre, l’albâtre, les brèches de couleur

dans leur construction, et sont desservis par une armée de baigneurs, de

tellacks, d’étuvistes, rappelant les strigillaires, les malaxeurs et les

aliptes de Rome et de Byzance.

Une grande salle ouvrant sur la rue et fermée par un pan de tapisserie

reçoit d’abord le client.--Près de la porte, le maître du bain se tient

accroupi entre une caisse renfermant la recette et un bahut où il serre

l’argent, les bijoux et autres objets précieux qu’on dépose en entrant

et dont il répond. Autour de cette salle, d’une température à peu près

égale à celle du dehors, règnent deux espèces de galeries superposées

garnies de lits de camp; une fontaine darde son filet d’eau grésillant

sur une double vasque au milieu du pavé de marbre miroitant d’eau.

Autour de la fontaine sont rangés quelques pots de basilic, de menthe et

autres plantes odoriférantes, dont les Turcs aiment beaucoup le parfum.

Des linges bleus, blancs, rayés de rose, sèchent sur des cordes ou

pendent au plafond comme les drapeaux et les bannières à la voûte de

Westminster ou des Invalides.

Dans les lits fument, boivent du café, prennent des sherbets, ou dorment

enveloppés jusqu’au menton comme des enfants au maillot les baigneurs

attendant qu’ils ne soient plus en transpiration pour reprendre leurs

habits.

On me fit monter à la seconde galerie par un petit escalier de bois; on

m’indiqua un lit; et, lorsque je fus débarrassé de mes vêtements, deux

tellacks m’entortillèrent autour de la tête une serviette blanche en

forme de turban et me revêtirent des reins aux chevilles d’une pièce de

Guinée bridant comme le pagne des statues égyptiennes. Au bas de

l’escalier, je trouvai une paire de patins de bois dans lesquels

j’entrai mes pieds; et, mes tellacks me soutenant par l’aisselle, je

passai de la première pièce dans la seconde, chauffée à une température

plus élevée; on m’y laissa quelques minutes pour habituer mes poumons à

l’atmosphère brûlante de la troisième salle, poussée jusqu’à trente-cinq

ou quarante degrés.

Les étuves diffèrent de nos bains de vapeur: un feu continuel brûle sous

leurs dalles de marbre, et l’eau qu’on y répand s’y volatilise en fumée

blanche, mais n’y vient pas d’une chaudière par jets stridents.--Ce sont

en quelque sorte des bains à sec, et l’extrême chaleur détermine seule

la transpiration.

Sous une coupole éclairée par de grosses lentilles de verre verdâtre ne

laissant filtrer qu’un jour vague, sept ou huit dalles en forme de

tombeau sont disposées pour recevoir les corps des baigneurs, qui,

étendus comme des cadavres sur une table de dissection, subissent la

première préparation du bain turc: on leur pince légèrement l’insertion

des muscles, on les malaxe comme une pâte molle jusqu’à ce qu’ils se

couvrent d’une sueur perlée pareille à celle qui se forme autour du seau

d’une bouteille de vin de Champagne trempée dans la glace, résultat qui

ne se fait pas attendre.

Lorsque vos pores ouverts laissent ruisseler l’eau sur vos membres

assouplis, on vous relève, on vous fait chausser de nouveau les patins

pour épargner à la plante de vos pieds le contact torride du pavé, et

l’on vous conduit à l’une des niches creusées autour de la rotonde.

Une fontaine de marbre blanc avec sa vasque où se dégorge à volonté un

robinet d’eau chaude et d’eau froide occupe le fond de ces niches. Votre

tellack vous fait asseoir près du bassin, arme sa main d’un gantelet en

poil de chameau et vous étrille les bras d’abord, les jambes ensuite,

puis le torse, de façon à vous amener le sang à la peau, sans vous

écorcher cependant et sans vous faire le moindre mal, malgré l’apparente

rudesse qu’il met à cet exercice.

Ensuite il puise dans le bassin, avec une sébile de cuivre jaune,

plusieurs écuellées d’eau tiède, qu’il vous répand sur le corps. Quand

vous êtes un peu séché, il vous reprend et vous polit avec la paume de

la main nue, chassant le long de vos bras de longs rouleaux grisâtres,

qui surprennent beaucoup les Européens, convaincus de leur propreté;

d’un coup sec, le tellack fait tomber ces escarres et vous les montre

d’un air de satisfaction.

Un nouveau déluge emporte ces copeaux balnéatoires, et le tellack vous

flagelle doucement de longues étoupes imbibées de mousse savonneuse; il

sépare vos cheveux et vous nettoie la peau de la tête, opération suivie

d’une autre cataracte d’eau fraîche pour éviter les congestions

cérébrales que pourrait déterminer l’élévation de la température.

Mon baigneur était un jeune garçon macédonien de quinze à seize ans,

dont la peau, macérée par une immersion continuelle, avait acquis un ton

bistré uni et une finesse incroyable;--il n’avait plus que les

muscles,--tout son embonpoint s’était évaporé,--ce qui ne l’empêchait

pas d’être vigoureux et bien portant.

Ces différentes cérémonies terminées, on m’embobelina de linges secs, et

l’on me ramena à mon lit, où deux petits garçons me massèrent une

dernière fois.--Je restai là une heure à peu près, dans une rêverie

somnolente, prenant du café et des limonades à la neige; et, quand je

sortis, j’étais si léger, si dispos, si souple, si remis de ma fatigue,

qu’il me semblait

Que les anges du ciel marchaient à mes côtés!

XX

LE BEÏRAM

Constantinople · 第 16 / 26 段