L’on était arrivé à l’époque patiemment attendue de la rupture du jeûne,

qui se solennise par des réjouissances publiques. Le Bosphore, la

Corne-d’Or et le bassin de la mer de Marmara présentent alors l’aspect

le plus vivant et le plus gai: tous les navires en rade sont pavoisés de

flammes multicolores; les pavillons hissés flottent au vent; l’étendard

turc, taillé en queue d’aronde, montre trois croissants d’argent sur un

écu de sinople en champ de gueules; la France déroule sa tranche

tricolore; l’Autriche arbore sa bannière rayée de rouge et de blanc et

chargée d’un écusson; la Russie a sa croix d’azur en sautoir sur un fond

d’argent; l’Angleterre, sa croix de Saint-Georges; l’Amérique, son ciel

semé d’étoiles; la Grèce, sa croix bleue portant à son centre

l’échiquier blanc et noir de Bavière; Maroc arbore son pennon rouge;

Tripoli sème des demi-lunes sur la couleur favorite du prophète; Tunis

se zèbre de vert, de bleu et de rouge, comme une ceinture de soie, et le

soleil joue et papillote gaiement sur toutes ces banderoles dont le

reflet s’allonge et serpente sur l’eau limpide; des salves à toutes

volées saluent le caïque du sultan, qui passe resplendissant de dorure

et de pourpre, emporté par l’élan de trente vigoureux rameurs, pendant

que des matelots, debout sur les vergues, poussent des hurrahs, et que

les albatros effrayés tourbillonnent dans la fumée cotonneuse.

Je prends un caïque à Top’Hané et je me fais promener d’un vaisseau à

l’autre, examinant la coupe des différents navires, et m’arrêtant de

préférence à des embarcations venues de Trébizonde, de Moudania,

d’Ismick, de Lampsaki, dont les poupes élevées en château, les proues en

poitrine de cygne et les mâts aux longues antennes ne doivent pas

beaucoup différer des vaisseaux qui composaient la flotte des Grecs au

temps de la guerre de Troie. Les clippers américains, tant vantés, sont

loin d’avoir cette élégance de galbe, et il ne faudrait pas beaucoup

d’imagination pour se figurer le blond Achille Péliade assis sur une de

ces hautes poupes, que baigne d’ailleurs la mer, où se dégorge le

Simoïs.

En flânant, ma barque rase l’îlot de rochers sur lequel s’élève ce que

les Francs appellent, on ne sait trop pourquoi, la tour de Léandre, et

les Turcs, Kiss-Koulessi, la tour de la Vierge. Il n’est pas besoin de

dire que le souvenir de Léandre est très-improprement rattaché à cette

tourelle blanche, puisque c’était l’Hellespont et non le Bosphore qu’il

traversait à la nage pour aller rejoindre Héro, la belle prêtresse de

Vénus. Une légende gracieuse explique la dénomination turque.

Le sultan Mohammed possédait une fille d’une beauté rare, à qui une

bohémienne avait prédit qu’elle mourrait de la piqûre d’un serpent. Son

père alarmé, pour déjouer cette prédiction sinistre, lui avait fait

bâtir un kiosque sur cet îlot de rescifs ou ne pouvait se glisser nul

reptile; le fils du schah de Perse ayant entendu parler de la

merveilleuse beauté de Mehar-Schegid (c’était le nom de la jeune fille)

en devint passionnément amoureux et parvint à faire arriver jusqu’à elle

un de ces bouquets symboliques dans lesquels l’Orient sait écrire ses

aveux en lettres de fleurs. Malheureusement, parmi les touffes

d’hyacinthes et de roses s’était tapi un aspic qui mordit la princesse

au doigt. Elle allait mourir, faute de trouver personne assez dévoué

pour sucer la plaie; mais le jeune prince, cause de tout le mal, se

présenta, pompa le venin de ses lèvres passionnément courageuses, et

sauva Mehar-Schegid, que Mohammed lui donna pour femme.

La vérité est que cette tour ou du moins une équivalente, bâtie par

Manuel Comnène, au temps du Bas-Empire, servait à soutenir la chaîne

qui, rattachée à deux autres points sur les rives d’Europe et d’Asie,

barrait l’entrée de la Corne-d’Or aux vaisseaux ennemis descendus de la

mer Noire. Si l’on veut remonter plus loin, on trouve que Damalis, femme

de Charès, le général envoyé d’Athènes au secours des habitants de

Byzance, attaqués par la flotte de Philippe de Macédoine, mourut à

Chrysopolis et fut enterrée sur cet îlot, dans un monument surmonté

d’une génisse.

Une inscription grecque que l’on a conservée était inscrite sur la

colonne du tombeau, et de là vient, sans doute, la vraie origine du nom

de Kiss-Koulessi,--la tour ou le tombeau de la jeune femme. Voici cette

épitaphe:--«Je ne suis pas l’image de la vache, fille d’Inachus, et je

n’ai pas donné mon nom au Bosphore qui s’étend devant moi.--Celle-là, le

cruel ressentiment de Junon l’a poussée autrefois au delà des mers; moi

qui occupe ici ce tombeau, je suis une morte, fille de Cécrops. J’étais

la femme de Charès, et je naviguais avec ce héros quand il vint

combattre les vaisseaux de Philippe. Jusqu’alors on m’avait appelée

_Boïidion_, la petite Génisse, maintenant, femme de Charès, je jouis de

deux continents.»

Ces vers expliquent pourquoi une génisse était sculptée sur la colonne

funèbre de Damalis. On sait que, chez les Grecs, la vache a fourni plus

d’un sujet de comparaison flatteuse, et qu’Homère donne à Junon des yeux

de génisse. Boïidion est donc un surnom gracieux dans les idées

antiques, et qu’il ne faut pas s’étonner de voir s’appliquer à une belle

jeune femme.--Mais voici assez de grec, revenons au turc.

--Il est d’usage qu’à la rupture du jeûne, la validé fasse cadeau au

sultan d’une fille vierge et de la beauté la plus parfaite; pour trouver

ce phénix, les marchands d’esclaves ou djellabs fouillent plusieurs mois

d’avance la Géorgie et la Circassie, et son prix monte à des sommes

énormes; si la jeune vierge conçoit dans cette bienheureuse nuit, on en

tire un présage favorable à la prospérité de l’empire. Par un contraste

bizarre, les croyants, pendant les sept jours qui suivent la rupture du

jeûne, s’abstiennent de tout rapprochement charnel avec leurs femmes, de

peur de procréer des enfants difformes, monstrueux, ou défigurés par des

taches, en sorte que Sa Hautesse est le seul homme de l’Islam à qui les

plaisirs de l’amour soient alors permis; heureux sultan!

La journée est consacrée à des prières, à des visites aux mosquées, et,

le soir, il y a illumination générale. Si la vue du port, avec tous ses

vaisseaux pavoisés et son perpétuel mouvement de barques, était déjà un

spectacle merveilleux sous le soleil splendide d’Orient, que dire de la

fête nocturne? C’est ici que l’on sent l’impuissance de la plume et du

pinceau; le diorama seul pourrait, à l’aide de ses changeants prestiges,

donner une faible idée de ces magiques effets d’ombre et de lumière.

Des décharges d’artillerie qui se succédaient sans relâche, car les

Turcs aiment énormément à brûler de la poudre, éclataient de toutes

parts, assourdissant les oreilles d’un joyeux vacarme; les minarets des

mosquées s’allumaient comme des phares; les versets du Koran

s’inscrivaient en lettres ardentes sur le bleu sombre de la nuit, et la

foule bigarrée et compacte descendait, divisée en cascatelles humaines,

les rues en pente de Galata et de Péra; autour de la fontaine de

Top’Hané scintillaient, comme des vers luisants, des milliers de

lumières, et la mosquée du sultan Mahmoud s’élançait dans le ciel,

dessinée par des pointes de feu, comme ces palais picotés sur papier

noir qu’on montre chez Séraphin avec une lampe par derrière.

Une barque nous emmena au large, à bord d’un navire du Lloyd, où

l’obligeance d’un de nos amis de Constantinople nous avait ménagé une

place. Top’Hané, éclairé par des feux de Bengale rouges et verts,

flamboyait dans une atmosphère d’apothéose que déchiraient d’instants en

instants la flamme des canons, le petillement des pièces d’artifice, les

zigzags des serpentaux, l’explosion et l’épanouissement des bombes. Le

Mahmoudieh apparaissait, à travers des fumées couleur d’opale, comme

l’un de ces édifices d’escarboucles créés par l’imagination des conteurs

arabes pour loger la reine des péris: c’était éblouissant.

Les vaisseaux à l’ancre, dessinant leurs mâts, leurs vergues et leurs

bordages avec des lignes de lanternes vertes, bleues, rouges, jaunes,

ressemblaient à des nefs de pierreries flottant sur un océan de flamme,

tant l’eau du Bosphore était allumée par les réverbérations de cet

incendie de lampions, de pots à feu, de soleils et de chiffres

illuminés.

Seraï-Bournou s’allongeait comme un promontoire de topaze au-dessus

duquel jaillissaient, cerclés de bracelets de feu, les mâts d’argent de

Sainte-Sophie, de Sultan-Achmet, de l’Osmanieh; sur la rive d’Asie,

Scutari jetait des myriades d’étincelles lumineuses, et les deux berges

flamboyantes du Bosphore encadraient à perte de vue un fleuve de

paillettes incessamment fouettées par les rames des caïques.

Quelquefois un navire lointain et qu’on n’apercevait pas s’embrasait

tout à coup d’une auréole pourprée et bleuâtre, puis s’évanouissait dans

l’ombre comme un rêve. Ces surprises pyrotechniques produisaient l’effet

le plus charmant.

Les bateaux à vapeur, étoilés de verres de couleur, allaient et venaient

promenant des orchestres dont les fanfares s’éparpillaient joyeusement à

la brise.

Par-dessus tout cela, le ciel, comme s’il eût voulu aussi se mettre de

la fête, répandait prodiguement son écrin d’étoiles sur un champ de

lapis-lazuli du bleu le plus sombre et le plus riche, dont l’embrasement

de la terre parvenait à peine à rougir le bord.

Je restai une ou deux heures à bord du bateau autrichien, m’enivrant de

ce spectacle sublime et sans rival au monde, et tâchant d’en graver à

jamais dans ma mémoire les éblouissantes féeries doublées par le miroir

magique du Bosphore. Que sont nos pauvres fêtes sur la place de la

Concorde, où fument quelques douzaines de lampions, à côté de ce feu

d’artifice de diamants, d’émeraudes, de saphirs et de rubis qui éclate

et crépite sur trois ou quatre lieues de long, et qui, au lieu de

s’éteindre dans l’eau, s’y rallume plus phosphorescent et plus vif?

Quels lampadaires et quels ifs que des vaisseaux à trois mâts illuminés

depuis les basses œuvres jusqu’aux pommes de girouettes, quelles lances

à feu que des minarets de cent pieds de haut brûlant dans cet immense

amphithéâtre que la nature semble avoir créé pour asseoir la capitale du

monde, et où Fourier met par anticipation le trône de l’Omniarque du

globe!

Çà et là des clartés commençaient à pâlir, des brèches s’établissaient

dans les lignes de feu, la poudre, fatiguée, ne détonnait plus qu’avec

peine; d’énormes bancs de fumée, que le vent ne pouvait plus résoudre,

rampaient sur l’eau comme des phoques monstrueux; la rosée froide de la

nuit finissait par tremper les vêtements les plus épais; il fallait

songer à se retirer, opération qui n’était pas sans difficulté ni péril.

Mon caïque m’attendait au bas de l’échelle du navire; je hélai mes

caïdjis, et nous partîmes.

C’était sur le Bosphore le plus prodigieux fourmillement d’embarcations

de toutes sortes qu’on puisse imaginer: malgré les cris

d’avertissements, les rames s’enchevêtraient à tout instant avec les

rames, les bordages se frôlaient et les avirons étaient obligés de se

replier sur le flanc des barques, comme des pattes d’insectes, sous

peine de se rompre.

Les pointes des proues vous passant à deux pouces de la figure comme des

javelots ou des becs d’oiseaux de proie; les réverbérations de tous ces

feux lançant leurs dernières lueurs, aveuglaient les caïdjis et les

trompaient sur leur vraie direction; une barque lancée à toute vitesse

faillit passer par-dessus la nôtre, et j’aurais été coulé assurément à

fond ou coupé en deux si ses bateliers, d’une adresse incomparable,

n’eussent brassé en arrière avec une vigueur surhumaine.

Enfin j’arrivai sain et sauf à Top’Hané à travers un clapotis et un

miroitement de vagues, dans un tumulte de barques et de cris à rendre

fou, et je remontai à l’hôtel de France, au petit Champ-des-Morts, par

des rues qui devenaient de plus en plus désertes, enjambant avec

précaution des campements de chiens endormis.

Pendant ce temps, l’heureux calife relevait, au fond du sérail, le voile

de la belle esclave présentée par la sultane mère, et son regard

parcourait lentement ces charmes mystérieux que nul œil humain ne verra

après lui.

XVIII

LES MURAILLES DE CONSTANTINOPLE

J’avais résolu de faire une grande tournée dans les quartiers reculés de

Constantinople que les voyageurs visitent rarement. Leur curiosité ne va

guère au delà du Bezestin, de l’Atmeïdan, de la place du Sultan-Bayezid,

du Vieux-Sérail et des alentours de Sainte-Sophie, où se concentre tout

le mouvement de la ville musulmane. Je partis donc de bonne heure, en

compagnie d’un jeune Français qui habite depuis longtemps la Turquie;

nous descendîmes rapidement la pente de Galata, nous traversâmes la

Corne-d’Or sur le pont de bateaux en jetant quatre paras au bureau de

péage, et, laissant de côté Yeni-Djami, nous nous enfonçâmes dans un

dédale de ruelles turques.

A mesure que nous avancions, la solitude se faisait; les chiens, plus

sauvages, nous regardaient d’un œil hagard et nous suivaient en

grommelant. Les maisons de bois déteintes, chancelantes, avec leurs

treillis démaillés, leurs étages hors d’aplomb, présentaient un aspect

de cages à poulets effondrées. Une fontaine en ruines laissait filtrer

son eau, extravasée dans une conque verdie; un turbé démantelé, envahi

par les ronces, les orties et les asphodèles, montrait dans l’ombre, à

travers ses grilles obstruées de toiles d’araignée, quelques cippes

funèbres penchant à droite et à gauche et n’offrant plus que des

inscriptions illisibles; un marabout arrondissait son dôme grossièrement

plâtré de chaux et flanqué d’un minaret semblable à une chandelle

coiffée de son éteignoir; au-dessus des longs murs, jaillissaient des

pointes noires de cyprès, ou se déversaient sur la rue des touffes de

sycomores et de platanes; plus de mosquées aux colonnes de marbre, aux

galeries mauresques, plus de konacks de pacha peints de vives couleurs

et projetant leurs gracieux cabinets aériens, mais par places de grands

tas de cendres au milieu desquels s’élèvent quelques cheminées de

briques noircies restées debout, et sur cette misère et cet abandon, la

pure, blanche, implacable lumière d’Orient, qui fait ressortir

cruellement la tristesse de chaque détail.

De ruelles en ruelles, de carrefours en carrefours, nous arrivâmes à un

grand khan morne et délabré, aux hautes arcades, aux longs murs de

pierre, destiné à loger les caravanes de chameaux: c’était l’heure de la

prière, et, sur la galerie extérieure du minaret de la mosquée voisine,

deux muezzins vêtus de blanc circulaient d’un pas de fantôme, jetant,

avec leur voix d’une tonalité étrange, la formule sacramentelle de

l’islam à ces maisons muettes, aveugles et sourdes, s’écroulant dans le

silence et la solitude. Ce verset du Koran, qui semblait descendre du

ciel modulé par une voix suavement gutturale, n’éveillait d’autre bruit

que le soupir plaintif de quelque chien troublé dans son rêve et les

battements d’ailes d’une colombe effrayée. Les muezzins n’en

continuèrent pas moins leur ronde impassible, lançant les noms d’Allah

et du prophète aux quatre vents de l’horizon, comme des semeurs qui ne

s’inquiètent pas où tombe la graine, sachant bien qu’elle trouvera le

sillon. Peut-être même sous ces toits vermoulus, au fond de ces baraques

abandonnées en apparence, des fidèles déployaient leurs pauvres petits

tapis usés, s’orientaient vers la Mecque, et répétaient avec une foi

profonde: «La Allah! il Allah! ou Mohammed raçoul Allah!»

Un nègre à cheval passait de temps à autre; une vieille momie plaquée

contre un mur allongeait hors d’un tas de haillons une patte de singe

qui demandait l’aumône, profitant de l’occasion inespérée; deux ou trois

gamins échappés d’une aquarelle de Decamps essayaient de fourrer des

cailloux dans le goulot d’une fontaine tarie. Quelques lézards couraient

sur les pierres en toute sécurité, et c’était tout.

Je me sentais, malgré moi, envahir par une tristesse accablante, et

j’aurais oublié le but de notre promenade, qui était d’aller voir les

saltimbanques près de la porte de Silivri-Kapoussi, si mon compagnon ne

me l’eût plusieurs fois rappelé.--J’étais fatigué, mourant de faim, car

nous avions parcouru, sans y prendre garde, un espace énorme, et nous

nous étions considérablement écartés de notre route, que nous

retrouvâmes, non sans peine; nous traversâmes la cour et le jardin d’une

mosquée dont j’ai oublié le nom, et le son d’une musique aigre et

barbare sortant d’un enclos de planches nous indiqua que nous étions

dans le bon chemin.--C’était bien là.--Nous nous assîmes sur un de ces

tabourets hauts de quatre pouces, l’on nous apporta du café et des

pipes, et nous regardâmes les exercices qui avaient lieu au milieu de la

cour, sur un lit de poussière fine: c’étaient des Marocains exécutant à

peu près les mêmes tours que tout le monde a pu voir au Cirque des

Champs-Élysées par la troupe arabe.

Il me sembla même reconnaître le grand gaillard qui servait de base à la

pyramide humaine, et portait huit hommes étagés sur ses épaules bronzées

et sur son crâne bleuâtre. Des chevalets supportant des cordes tendues

montraient que le spectacle se compliquait de danses funambuliques; mais

nous étions arrivés trop tard pour voir cette partie du programme;

contre-temps que je regrettai fort pour ma part, car les acrobates

étaient de petites filles de huit ou dix ans, très-jolies, nous dit-on,

et d’une légèreté rare; il y avait aussi des danseurs de corde bouffons,

Turcs à large barbe, à grand nez de perroquet, qui prenaient gravement

toutes sortes de poses grotesques de la bizarrerie la plus comique. Au

fond de la cour une galerie grillée,--un sérail, comme on dit en

Turquie,--servait de tribune ou de loge aux femmes, et l’on nous fit

retirer pour qu’elles pussent sortir librement, la présence de giaours

contrariant leur pudeur,--pudeur exagérée, assurément, car nous les

vîmes passer de loin, empaquetées jusqu’aux yeux, et ressemblant à ces

mannes d’osier sur lesquelles on tourne le linge dans les bains.

Nous cherchâmes quelque chose à manger, car, si nous avions repu nos

yeux, notre estomac n’avait reçu aucune nourriture, et chaque minute

augmentait notre angoisse. Il n’y avait là, dans ce quartier perdu,

aucune de ces appétissantes rôtisseries où le kébab saupoudré de poivre

tourne à la flamme, enfilé par une broche perpendiculaire; aucune de ces

devantures sur lesquelles le baklava s’étale par larges portions, que la

main du pâtissier couvre d’une légère neige de sucre, aucune de ces

triomphantes gargotes offrant leurs boulettes de riz enveloppées de

feuilles, et leurs jattes où des quartiers de concombre nagent dans

l’huile, mêlés à des morceaux de viande. Nous ne trouvâmes à acheter que

des mûres blanches et du savon noir: médiocre régal!

Nous errions faméliquement, roulant çà et là des yeux avides, et

choisissant les rues qui, un peu moins désertes que les autres,

semblaient nous promettre quelque chance de nourriture. Une bonne

vieille dame grecque, suivie de sa petite servante portant un gros

paquet, prit pitié de nous et nous indiqua, non loin de là, une

hôtellerie où nous trouverions probablement de quoi nous restaurer. Ce

renseignement était juste, seulement l’hôtellerie était fermée depuis

plusieurs années. Les souvenirs de la brave matrone remontaient à sa

jeunesse.

Le quartier que nous parcourions présentait une physionomie toute

différente; ce n’était plus l’aspect turc. Les portes des maisons

entr’ouvertes laissaient l’œil pénétrer dans les intérieurs. Aux

fenêtres sans grillages apparaissent de charmantes têtes de femmes,

coiffées de crépons roses ou bleus et couronnées d’une grosse natte de

cheveux formant diadème; des jeunes filles assises sur le seuil

regardaient librement dans la rue, et nous pouvions admirer sans les

faire fuir leurs traits fins et purs, leurs grands yeux bleus et leurs

tresses blondes; devant les cafés des hommes en fustanelle blanche, en

calotte rouge, en veste aux longues manches soutachées, avalaient de

grands verres de raki et s’enivraient comme de bons chrétiens.--Nous

étions dans Psammathia, un quartier habité par les rayas, sujets non

musulmans de la Porte, espèce de colonie grecque au milieu de la ville

turque. L’animation avait succédé au silence, et la joie à la tristesse;

on se sentait au milieu d’une race vivante.

Un jeune drôle, nous voyant chercher un cabaret, vint s’offrir à nous

pour guide, après nous avoir fait voir son passe-port comme un vrai

filou qu’il était, et il nous conduisit avec beaucoup de détours, pour

donner de l’importance au service qu’il nous rendait, à une espèce de

locanda située à dix pas de l’endroit où il nous avait pris. Nous lui

donnâmes quelques paras pour sa peine; mais, ne se trouvant sans doute

pas assez récompensé, il subtilisa, avec l’adresse d’un grinche émérite,

le porte-monnaie de mon camarade, contenant une trentaine de francs en

bechlicks et en piastres.

Nous entrâmes dans une grande pièce où, derrière un comptoir chargé de

mets et de bouteilles, se tenait debout un Palforio truculent, plus

propre en apparence à couper le cou à des voyageurs qu’à des poulets; ce

cuisinier terrible, à la figure olivâtre, à la barbe bleue, formant des

tons verts en se mêlant aux tons jaunes de la peau, aux yeux et au bec

de gypaëte, condescendit pourtant à nous servir des crevettes, des

rougets frits dans une caisse de papier, à peu près comme des côtelettes

en papillotes, des pêches, des raisins, du fromage et une fiasque de vin

blanc _resinato_, ressemblant pour le goût à du vermout de Turin et dont

la saveur amère ne déplaît pas quand on en a l’habitude. Il n’avait pu,

malgré notre désir, nous donner de la viande, parce qu’on célébrait ce

jour-là je ne sais quelle fête grecque qui rendait le maigre

obligatoire.--Mais nous avions si faim, que cette simple collation nous

parut un déjeuner de Balthazar, et que nous nous attendions à voir

flamboyer des écritures sur la muraille. Cependant Psammathia ne croula

pas sur ses fondements, et nous pûmes achever notre repas sans

catastrophe biblique.

Dûment réconfortés, nous nous mîmes en route avec une vigueur toute

fraîche, et nous atteignîmes bientôt la porte la plus voisine du château

des Sept-Tours, en grec Heptapurgon, en turc Jedi-Kouleler, mots qui ont

la même signification. Là, nous rencontrâmes un de ces loueurs de

chevaux, si nombreux à Top’Hané, près de l’Échelle des Morts, au

Kiosque-Vert, au grand Champ de Péra et dans tous les endroits

fréquentés de Constantinople, mais d’une rareté phénoménale en pareil

endroit. Nous enfourchâmes ses deux bêtes assez proprement harnachées,

et valant certes les rosses prétendues anglaises sur lesquelles nos

victorieux paradent aux Champs-Élysées. Ces gentils chevaux curdes, l’un

blanc, l’autre bai, se mirent fraternellement au pas allongé, suivis par

leur maître, marchant à pied, et nous prîmes sur la droite, laissant à

gauche les tours ébréchées de l’antique prison d’État. Nous voulions

longer extérieurement les anciennes murailles de Byzance, depuis la mer

jusqu’à Ederne-Capoussi et même plus loin, si nous n’étions pas trop

fatigués.

Je ne crois pas qu’il y ait nulle part au monde une promenade plus

austèrement mélancolique que ce chemin qui circule pendant près d’une

lieue entre un cimetière et des ruines.

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