Les étrangers ont pu croire à quelques bonnes fortunes, parce qu’ils ont

confondu les Arméniennes avec les Turques, dont elles portent le

costume, sauf les bottes jaunes, et imitent assez bien les allures pour

tromper quelqu’un qui n’est pas du pays; il suffit, pour cela, d’une

vieille entremetteuse qui s’entende avec une jolie intrigante, d’un

jeune homme crédule et d’un rendez-vous pris dans une maison isolée; la

vanité fait le reste, et l’aventure se dénoue toujours par l’extorsion

de quelque somme plus ou moins forte, détail omis par le giaour dupé,

qui voit dans toute coureuse au moins une favorite du pacha, s’il ne

rêve même d’aller sur les brisées du Grand-Seigneur. Mais, en réalité,

la vie turque n’en est pas moins murée hermétiquement, et il est

très-difficile de savoir ce qui se passe derrière ces fenêtres finement

treillissées, où sont pratiqués des œils-de-bœuf comme aux toiles de

théâtre, pour regarder du dedans au dehors.

Il ne faut pas penser à se procurer des renseignements auprès des

naturels du pays. Comme dit Alfred de Musset au début de _Namouna_:

Un silence parfait règne dans cette histoire.

Parler à un Turc de ses femmes est commettre la plus grossière

inconvenance; on ne doit jamais faire la moindre allusion, même

détournée, à ce sujet délicat.--Ainsi se trouvent bannies de la

conversation ces phrases banales: «Comment se porte madame?» et autres

du même goût; l’Osmanli le plus farouchement barbu rougirait comme une

jeune fille s’il entendait une pareille énormité.--La femme de

l’ambassadeur de France, ayant voulu faire présent à Reschid-Pacha de

quelques belles soieries de Lyon pour son harem, les lui remit en

disant: «Voici des étoffes dont vous saurez, mieux que personne, trouver

l’emploi.»--Exprimer plus nettement l’intention du cadeau eût été une

incongruité, même aux yeux de Reschid, habitué aux mœurs françaises, et

le tact exquis de la marquise lui fit choisir une forme gracieusement

vague qui ne pouvait blesser en rien la susceptibilité orientale.

On comprend, d’après des idées pareilles, qu’on serait mal venu à

demander à un Turc des détails sur la vie intime du harem, sur le

caractère et les mœurs des femmes musulmanes; l’eussiez-vous connu

familièrement à Paris, eût-il pris deux cents tasses de café et fumé

autant de pipes sur le même divan que vous, il balbutiera, répondra

d’une manière évasive, ou se fâchera tout rouge et vous évitera par la

suite; la civilisation, sous ce rapport, n’a pas fait un pas. Les seuls

moyens à employer, c’est de prier quelque dame européenne bien

recommandée et admise en visite dans un harem, de vous raconter

fidèlement ce qu’elle aura vu. Pour un homme, il doit renoncer à

connaître autre chose de la beauté turque que le domino ou ce qu’il aura

pu saisir par surprise sous la bâche des arabas, derrière la fenêtre des

talikas, à l’ombre des cyprès dans le cimetière, lorsque la chaleur et

la solitude conseillent d’écarter un peu le voile.

Encore, si l’on approche trop et qu’il y ait par là quelque Turc, on

s’attire des compliments de ce goût: «Chien de chrétien! mécréant!

giaour! que les oiseaux du ciel te souillent le menton, que la peste

habite chez toi! Que ta femme reste stérile!» Malédiction biblique et

musulmane de la plus grande gravité. Cependant cette colère est plutôt

feinte que réelle, et se joue principalement pour la galerie.--Une

femme, même turque, n’est jamais fâchée qu’on la regarde, et le secret

de sa beauté lui pèse toujours un peu.

Aux eaux douces d’Asie, en me tenant immobile contre un arbre ou adossé

à la fontaine comme quelqu’un qui s’endort dans quelque vague rêverie,

j’ai pu voir plus d’un charmant profil qu’estompait à peine une vapeur

de gaze, plus d’une gorge pure et blanche comme un marbre de Paros

s’arrondissant sous le pli d’un feredgé entr’ouvert, tandis que

l’eunuque se promenait à quelques pas ou regardait passer les bateaux à

vapeur sur le Bosphore, rassuré par mon air distrait et morne.

D’ailleurs, les Turcs n’en voient pas plus que les giaours; ils ne

pénètrent jamais au delà du Selamlick, dans la maison de leurs plus

intimes amis, et ils ne connaissent que leurs propres femmes.--Quand un

harem en visite un autre, les pantoufles des étrangères, placées sur le

seuil, interdisent l’entrée de l’odalick même au maître du logis, qui se

trouve ainsi mis à la porte de chez lui. Une immense population

féminine, anonyme et inconnue, circule dans cette ville mystérieuse,

changée en bal de l’Opéra perpétuel, où les dominos n’ont pas la

permission de se démasquer. Le père et le frère ont seuls le droit de

voir à découvert le visage de leurs filles et de leurs sœurs; on se

voile pour les parents moins proches; ainsi un Turc pourrait n’avoir vu

dans sa vie que cinq ou six figures de femmes musulmanes. Les harems

nombreux sont l’apanage des vizirs, des pachas, des beys et autres

personnes riches, car ils coûtent excessivement cher, chaque femme

devenue mère devant avoir sa maison séparée et ses esclaves à elle; les

Turcs de condition ordinaire n’ont guère qu’une femme légitime, bien

qu’ils puissent en épouser quatre, et une ou deux concubines achetées.

Le surplus du sexe reste pour eux à l’état de fantôme et de chimère; il

est vrai qu’ils se peuvent dédommager en regardant les Grecques, les

Juives, les Arméniennes, les Pérotes et les rares voyageuses qui

viennent visiter Constantinople.

Si leurs jouissances positives sont mieux assurées que les nôtres, ils

n’ont aucun plaisir d’imagination. Comment s’enflammer pour des beautés

à peine entrevues, avec qui toute relation suivie est impossible, et

dont les formes même de la vie nous séparent invinciblement? Tout cela

n’empêche pas, sans doute, que quelque jeune Osmanli ne s’éprenne d’une

khanoun (dame) ou d’une odalisque à la suite d’un hasard heureux ou

d’une rencontre fortuite, et que celle-ci ne le lui rende, malgré tous

les obstacles; mais l’exception prouve la règle.

Un Turc, pour se marier, a recours à quelque femme d’âge mûr, faisant le

métier d’entremetteuse, profession honorable à Constantinople. La

vieille, qui fréquente les bains, lui décrit minutieusement un certain

nombre d’Asmé, de Rouchen, de Nourmahal, de Pembé-Haré, de Leila, de

Mihri-Mahr, et autre beautés vierges et nubiles, en ayant soin d’orner

de plus de métaphores orientales le portrait de la jeune fille qu’elle

favorise. L’effendi devient amoureux sur description, sème de bouquets

d’hyacinthes la route où doit passer l’idole voilée de son cœur, et

après quelques œillades échangées, la demande à son père, lui assure une

dot proportionnée à sa passion et à sa fortune, et voit enfin tomber,

pour la première fois, dans la chambre nuptiale, le yachmack importun

qui dérobait des traits ordinairement purs et réguliers. Ces mariages

par procuration ne donnent pas lieu à plus de méprises et de déception

que les nôtres.

Je pourrais copier ici, dans les voyageurs qui m’ont précédé, une foule

de détails sur la Validé, sur les Hassakis, les sultanes, les odalisques

et l’aménagement intérieur du sérail; les livres d’où je tirerais ces

notions sont aux mains de tout le monde, et il est inutile de les

transcrire. Passons à quelque chose de plus précis, et donnons un

intérieur turc d’après le récit d’une dame invitée à dîner chez la femme

de l’ex-pacha du Kurdistan dont j’ai déjà parlé.

Cette femme avait fait partie du sérail avant d’épouser le pacha.

Lorsqu’elles ont atteint l’âge de trente ans, le sultan donne la

liberté à certaines de ses esclaves, qui trouvent à se marier

très-avantageusement, à cause des relations qu’elles conservent dans le

palais et du crédit qu’on leur suppose. Elles ont d’ailleurs reçu une

très-bonne éducation; elles savent lire, écrire, faire des vers, danser,

jouer des instruments, et se distinguent par ces grandes manières qu’on

ne prend qu’à la cour; elles possèdent aussi, à un haut degré,

l’intelligence des intrigues et des cabales, et souvent apprennent, par

leurs amies restées au harem, des secrets politiques dont leurs maris

profitent, soit pour obtenir une faveur, soit pour éviter une disgrâce.

Épouser une fille du sérail est donc un très-bon calcul pour un

ambitieux ou un homme prudent.

L’appartement dans lequel la femme du pacha reçut son invitée était

aussi élégant que riche, et contrastait avec la sévère nudité du

selamlick, que j’ai décrit dans le chapitre précédent. Une rangée de

fenêtres en occupait les trois pans extérieurs, de façon à admettre le

plus d’air et de lumière possible;--une serre donne l’idée la plus juste

de ces chambres, où l’on garde aussi des fleurs précieuses.--Un

magnifique tapis de Smyrne couvrait moelleusement le plancher; des

arabesques et des entrelacs peints et dorés décoraient le plafond; un

long divan de satin jaune et bleu régnait sur deux faces de la muraille;

un autre petit divan très-bas s’étalait dans un entre-deux de croisées

d’où l’on découvrait en plein l’admirable perspective du Bosphore; des

carreaux de damas bleu jonchaient çà et là le tapis.

Dans un angle scintillait, placée sur un plateau de même matière, une

grande aiguière de verre de Bohême, couleur d’émeraude, ramagée de

dessins d’or; dans l’autre était placé un coffre de cuir gaufré,

historié, piqué et doré, d’un goût charmant, et rappelant, pour

l’invention des ornements, ces coffres du Maroc que Delacroix ne manque

jamais d’introduire dans ses tableaux de vie africaine. Malheureusement,

ce luxe oriental était entremêlé d’une commode en acajou sur le marbre

de laquelle pyramidait une pendule recouverte de son globe entre deux

vases de fleurs artificielles sous verre, ni plus ni moins que sur la

cheminée d’un honnête rentier du Marais. Ces dissonances qui affligent

l’artiste se retrouvent dans toutes les maisons turques qui ont des

prétentions au bon goût.--Une pièce plus simplement décorée, attenant à

la première, servait de salle à manger, et communiquait avec l’escalier

de l’office.

La khanoun était somptueusement parée, comme le sont chez elles les

dames turques, surtout lorsqu’elles attendent quelque visite. Ses

cheveux noirs, divisés en une infinité de petites nattes, lui tombaient

sur les épaules et le long des joues. Le sommet de sa tête étincelait

comme coiffé d’un casque de diamants formé par les quadruples chaînettes

d’une rivière et par des pierres d’une eau admirable cousues sur une

petite calotte en satin bleu-de-ciel qu’elles recouvraient presque

entièrement.--Cette splendide parure allait bien à son caractère de

beauté sévère et noble, à ses yeux noirs brillants, à son mince nez

aquilin, à sa bouche rouge, à son ovale allongé, à toute sa physionomie

de grande dame hautaine et affable.

Son cou un peu long était entouré d’un collier de grosses perles, et sa

chemise de soie entr’ouverte laissait voir une naissance de gorge

mignonne et bien formée qui n’empruntait pas le secours du corset,

instrument de gêne inconnu en Orient; elle portait une robe de soie

grenat foncé ouverte sur le devant comme une pelisse d’homme, fendue sur

les côtés à hauteur du genou, et par derrière formant la queue comme une

robe de cour. Cette robe était bordée d’un ruban blanc bouillonné en

étoiles de distance en distance; un châle de Perse serrait le haut de

larges pantalons de taffetas blanc, dont les plis recouvraient de

petites babouches de maroquin jaune qui ne montraient que leur pointe

recourbée en sabot chinois.

Elle fit placer l’étrangère auprès d’elle sur le petit divan avec

beaucoup de grâce, après lui avoir toutefois présenté une chaise pour

s’asseoir à l’européenne si le siége turc lui semblait incommode, et

elle examina curieusement sa toilette, sans affectation marquée

cependant, comme une personne bien élevée peut le faire quand un objet

nouveau se présente à elle. La conversation, entre gens qui ne parlent

pas la même langue et en sont réduits à la pantomime, ne saurait être

bien variée: la Turque demanda à l’Européenne si elle avait eu des

enfants, et lui fit comprendre qu’elle était elle-même privée à son

grand regret de ce bonheur.

Quand l’heure du repas fut arrivée, l’on passa dans la chambre voisine,

également entourée de divans, et l’on apporta le guéridon de cuivre poli

chargé de mets à peu près semblables à ceux dont j’ai déjà donné la

description, sauf que les plats de viande y étaient en moindre

proportion et les sucreries plus nombreuses et plus variées.--Une

esclave favorite de la khanoun prenait part au repas à côté de sa

maîtresse.

C’était une belle fille de dix-sept ou dix-huit ans, robuste, vivace,

superbement épanouie, mais de beaucoup inférieure, comme race, à

l’ex-odalisque du sérail; elle avait de grands yeux noirs surmontés de

larges sourcils, une bouche pourprée, des joues rondes, un éclat de

santé un peu rustique sur tout le visage, les bras blancs et charnus, la

gorge forte et une opulence de contours que son costume dégagé

permettait d’apprécier librement. Elle était coiffée d’un petit bonnet

grec dont ses cheveux bruns s’échappaient en deux grosses tresses, et

vêtue d’une veste de ce jaune-pistache que nos teinturiers ne peuvent

attraper, d’un ton très-clair et très-doux. Cette veste, tailladée sur

les côtés et par derrière, de façon à former des espèces de basques

comme les pardessus des Parisiennes, avait des manches courtes qui en

laissaient échapper d’autres en gaze de soie, et accusait, en marquant

la taille, une croupe qui ne devait rien aux mensonges de la crinoline;

de vastes pantalons bouffants en mousseline opaque complétaient cet

habillement aussi leste que gracieux.

Une mulâtresse couleur de bronze neuf, un bout de draperie blanche

tournée autour du front, négligemment roulée dans un habbarah blanc qui

faisait admirablement ressortir le ton sombre de sa peau, se tenait

debout et pieds nus contre la porte, prenant les plats des mains du

domestique qui les montait de la cuisine située à l’étage inférieur.

Après le dîner, la cadine se leva et passa dans le salon, où elle

promena de divan en divan sa gracieuse nonchalance. Elle fuma ensuite

une cigarette au lieu du narghilé traditionnel; la cigarette est

maintenant à la mode en Orient, et l’on fume autant de papelitos à

Constantinople qu’à Séville; c’est un amusement pour l’oisiveté des

femmes turques de rouler les blonds cheveux du latakyé dans la mince

papillote de _papel de hilo_.

Le maître du logis vint rendre visite à sa femme et à la dame d’Europe;

mais, en l’entendant venir, la jeune esclave s’enfuit avec une extrême

précipitation, car, appartenant en propre à la khanoun, et déjà fiancée,

elle ne pouvait paraître à visage découvert devant l’ex-pacha de

Kurdistan, qui, du reste, n’avait qu’une femme, comme beaucoup de Turcs.

Au bout de quelques minutes, le pacha se retira pour faire ses dévotions

dans la pièce voisine, et la khanoun rappela son esclave.

L’heure de prendre congé était arrivée; l’étrangère se levait pour

sortir; son hôtesse lui fit signe de rester encore un peu et dit

quelques mots à l’oreille de la jeune esclave, qui se mit à fouiller les

tiroirs de la commode avec beaucoup d’activité, jusqu’à ce qu’elle eût

trouvé un petit objet enfermé dans un étui que la femme du pacha remit à

la visiteuse comme gracieux souvenir de la bonne soirée passée ensemble.

Cet étui de carton lilas glacé d’argent contenait un petit flacon de

cristal sur lequel se lisait la légende suivante: «Extrait pour le

mouchoir.--Paris.--Miel.» Et sur le revers: «Extrait double, qualité

garantie de miel.--L.-T. Piver, 103, rue Saint-Martin, Paris.»

XVII

LA RUPTURE DU JEUNE

J’ai prononcé bien souvent le mot «caïque,» et il serait difficile de

faire autrement lorsque l’on parle de Constantinople; mais je m’aperçois

que je n’ai donné aucune description de la chose, qui cependant en vaut

la peine; car le caïque est assurément la plus gracieuse embarcation qui

ait jamais sillonné l’eau bleue de la mer. A côté du caïque turc, la

gondole vénitienne, si élégante pourtant, n’est qu’un grossier bahut, et

les barcarols sont d’ignobles drôles comparés aux caïdjis.

Le caïque est une barque de quinze à vingt pieds de long sur trois de

large, taillée comme un patin, se terminant à chaque extrémité de

manière à pouvoir marcher dans les deux sens; le bordage est fait de

deux longues planches sculptées à l’intérieur d’une frise représentant

des feuillages, des fleurs, des fruits, des nœuds de rubans, des

carquois en sautoir et autres menus ornements; deux ou trois planches,

découpées à jour et formant arc-boutant, divisent la barque et en

soutiennent les flancs contre la pression de l’eau; un bec de fer arme

la proue.

Toute cette installation est en bois de hêtre ciré ou verni, et relevé

parfois de quelques filets de dorure, d’une propreté et d’une élégance

extrêmes. Les caïdjis, qui manient chacun une paire de rames renflées

près de la poignée pour faire contre-poids, s’assoient sur une petite

banquette transversale garnie d’une peau de mouton, afin qu’ils ne

glissent pas en tirant l’aviron, et leurs pieds s’appuient contre un

tasseau de bois.

Les passagers s’accroupissent au fond de la barque, du côté de la poupe,

de manière à faire lever un peu le nez à la proue, ce qui rend la nage

plus facile: on pousse même la précaution jusqu’à graisser l’extérieur

de la barque, pour que l’eau n’y adhère pas. Un tapis plus ou moins

précieux garnit l’arrière du caïque, où il est nécessaire de garder la

plus complète immobilité, car le moindre mouvement un peu brusque ferait

chavirer l’embarcation, ou tout au moins se heurter les poignets des

caïdjis, qui rament une main sur l’autre. Le caïque est sensible comme

une balance, et il incline à droite ou à gauche au moindre oubli de

l’équilibre; la gravité des Turcs, qui ne bougent non plus que des

idoles, s’accommode merveilleusement de cette contrainte, pénible

d’abord aux pétulants giaours, mais dont on prend bientôt l’habitude.

On peut tenir quatre, en se faisant face, dans un caïque à deux rames.

Malgré l’ardeur du soleil, ces barques n’ont pas de tendelet, ce qui

retarderait la marche et serait contraire à l’étiquette turque, le

tendelet étant réservé aux caïques du sultan; mais l’on emporte un

parasol, sauf à le fermer lorsqu’on passe trop près des résidences

impériales. Une pareille embarcation suit un cheval lancé au grand trot

sur la rive, et quelquefois même le dépasse.

Chaque caïque porte auprès de la proue une estampille indiquant

l’échelle où il stationne: Top’Hané, Galata, le Kiosque-Vert,

Yeni-Djami, Beschick-Tash, etc.

Les caïdjis sont de superbes gaillards arnautes ou armatoles, pour la

plupart, d’une beauté mâle et d’une vigueur herculéenne. L’air et le

soleil, qui ont bruni leur peau, leur donnent la couleur de belles

statuettes de bronze dont ils ont déjà la forme. Leur costume consiste

en large caleçons de toile d’une blancheur éblouissante, et en une

chemise de gaze rayée à manches fendues, qui leur laisse les mouvements

libres; un fez rouge, dont la houppe bleue ou noire pend d’un demi-pied,

serre leur tête aux tempes rasées; une ceinture de laine rayée jaune et

rouge fait plusieurs tours au-dessus de leurs reins et leur assure le

buste.

Ils ne portent que la moustache, pour ne pas s’échauffer par un poil

inutile; leurs pieds et leurs jambes sont nus, et leur chemise ouverte

découvre des pectoraux puissants cuivrés par un hâle robuste. A chaque

coup de rame, leurs biceps grossissent et remontent comme des boulets

sur leurs bras athlétiques. Les ablutions obligatoires maintiennent dans

une propreté scrupuleuse ces beaux corps assainis par l’exercice, le

grand air et une sobriété inconnue aux gens du Nord. Les caïdjis, malgré

leur rude travail, ne mangent guère que du pain, des concombres, des

rapes de maïs, des fruits, et ne boivent que de l’eau pure ou du café,

et ceux qui professent l’islamisme rament du matin au soir sans avaler

une gorgée d’eau ou de fumée pendant les trente jours de jeûne du

Ramadan.

Ce n’est pas faire un calcul exagéré que d’évaluer à trois ou quatre

mille le nombre des caïdjis qui desservent les différentes échelles de

Constantinople et du Bosphore jusqu’à la hauteur de Thérapia ou de

Buyuk-Déré. La disposition de la ville, séparée de ses faubourgs par la

Corne-d’Or, le Bosphore et la mer de Marmara, nécessite de perpétuels

trajets aquatiques; il faut à tout moment prendre un caïque pour aller

de Top’Hané à Seraï-Bournou, de Beschick-Tash à Scutari, de Psammathia à

Kadi-Keuï, de Kassim-Pacha au Phanar, et d’un côté à l’autre de la

Corne-d’Or, quand on se trouve trop éloigné d’un des trois ponts de

bateaux qui traversent le port.

Rien n’est plus amusant, lorsqu’on arrive à l’une des escales, que de

voir les caïdjis accourir et se disputer votre personne, comme autrefois

les conducteurs de coucous s’arrachaient les voyageurs, en s’injuriant

les uns les autres avec une volubilité étourdissante, et en vous offrant

leur barque au rabais.--Au tumulte se mêlent quelquefois les aboiements

des chiens effrayés, sur lesquels on piétine dans la chaleur du

débat.--Enfin, poussé, heurté, coudoyé, tiraillé, vous restez la proie

d’un ou deux gaillards gigantesques qui vous traînent triomphalement

vers leur barque à travers les groupes grommelants de leurs confrères

désappointés.

Entrer dans un caïque sans le faire tourner la quille en l’air est une

opération assez délicate. Un bon vieux Turc, à barbe blanche, à teint

rissolé par le soleil, maintient la barque avec un bâton armé d’un clou,

et on lui jette un para pour sa complaisance.

Ce n’est pas toujours une chose facile que de se dépêtrer de la

flottille ameutée autour de chaque débarcadère, et il faut

l’incomparable adresse des caïdjis pour y réussir sans abordage et sans

accident. Pour prendre terre, chaque caïque se retourne de manière à

faire toucher sa poupe au rivage, et cette évolution pourrait amener des

chocs dangereux, si les caïdjis n’avaient pas, comme les gondoliers de

Venise, des cris convenus pour s’avertir. Quand on débarque, on laisse

le prix de la course au fond du bateau, sur le tapis, en piastres ou en

bechliks, selon la longueur du trajet et la somme convenue.

Ce serait un bel état que celui de caïdji à Constantinople, sans la

concurrence des bateaux à vapeur qui commencent à circuler sur le

Bosphore comme les watermen sur la Tamise.--Du pont de Galata, au delà

duquel ils ne peuvent pénétrer, partent à toute heure du jour une foule

de bateaux à vapeur turcs, anglais, autrichiens, dont la fumée se mêle

aux brumes argentées de la Corne-d’Or, et qui déposent les voyageurs par

centaines à Bebek, Arnaout Keuï, Anadoli-Hissar, Thérapia, Buyuk-Déré,

sur la rive d’Europe; à Scutari, à Kadi-Keuï, aux îles des Princes, sur

la rive d’Asie; traversées qu’on était autrefois obligé de faire en

caïque, et qui coûtaient beaucoup de temps et d’argent, vu la longueur

du trajet, et présentaient quelque péril à cause de la violence des

courants et du vent, sujet à fraîchir d’un moment à l’autre au débouché

de la mer Noire.

Les caïdjis cherchent vainement à lutter de vitesse avec les bateaux à

vapeur. Leurs muscles de chair se roidissent inutilement contre les

muscles d’acier des pistons. Il ne leur restera bientôt plus que les

petits trajets intermédiaires, et les vieux Turcs rétrogrades qui

pleurent à l’Elbicei-Atika, en voyant la défroque des Janissaires, les

emploieront seuls pour se rendre à leurs maisons d’été, par haine des

diaboliques inventions des giaours.--Il y a aussi des caïques omnibus,

lourdes embarcations chargées d’une trentaine de personnes, et

manœuvrées par quatre ou six rameurs qui, à chaque coup de rames, se

lèvent, montent sur une marche de bois, et se laissent retomber en

arrière de toute leur pesanteur pour enlever l’énorme aviron. Ces

mouvements automatiques, répétés de minute en minute, produisent l’effet

le plus bizarre; ce sont les soldats, les hammals, les pauvres diables,

les juifs, les vieilles femmes, qui emploient ce moyen de transport

économique, mais lent, que les bateaux à vapeur feront disparaître quand

ils voudront, en créant des troisièmes places à prix réduits.

Je n’ai donc été nullement surpris en apprenant la nouvelle d’une émeute

de caïdjis; c’était un résultat facile à prévoir en voyant fumer, près

de Galata, les nombreuses cheminées des pyroscaphes, et blanchir sous

les aubes des roues les eaux qui jusqu’alors n’avaient été fouettées que

par la rame échancrée en croissant. Déjà, pendant mon séjour, les

bateliers, accroupis mélancoliquement sur leurs escales désertes,

regardaient filer d’un œil sombre les bateaux à vapeur encombrés de

passagers et remontant les rapides comme des dorades.

Constantinople · 第 14 / 26 段