Des esclaves noirs et des saïs tenaient en bride ou promenaient les

chevaux, couverts de housses magnifiques, qui avaient apporté le sultan

et sa suite; c’étaient de très-belles bêtes, robustes, solides de

formes, n’ayant pas l’élégance nerveuse du cheval arabe, mais qu’on dit

d’une grande résistance à la fatigue; les fins coursiers du désert

plieraient sous le poids de ces massifs cavaliers turcs, pour la plupart

d’un embonpoint excessif, surtout dans les hauts grades; ces chevaux

sont de race barbe et offrent un type particulier. Celui du sultan se

reconnaissait aux pierreries qui étoilaient sa schabraque, et au chiffre

impérial dont l’arabesque compliquée brodait chaque pointe du velours

presque disparu sous les ornements.

Des lignes de soldats étaient rangées le long des murs, attendant la

sortie de Sa Hautesse; ils portaient le tarbouch rouge, et leur

uniforme, se rapprochant de celui de nos troupes de ligne en petite

tenue, consistait en une veste ronde de drap bleu et un pantalon de

grosse toile blanche; ce costume, qui est à peu près celui des

Jean-Jean, produit un contraste assez singulier avec ces têtes

caractéristiques et basanées à qui le turban des janissaires siérait

beaucoup mieux.

Sur le parvis de la mosquée était étendue une bande de cachemire noir

assez étroite pour le passage du sultan; elle conduisait de la porte, en

suivant les marches de l’escalier, à un montoir de marbre, comme il s’en

trouve à l’entrée des palais et près des escales de caïques. Il me

semble, sans l’affirmer toutefois, que ce tapis de couleur noire est

particulièrement affecté au sultan comme grand khan de Tartarie, dont

cette nuance est l’insigne.

Les génuflexions, les prosternations et les psalmodies se prolongeaient

à l’intérieur du sanctuaire, et le soleil du midi, raccourcissant

toujours l’ombre, faisait briller le cailloutis de la place; les

murailles blanches renvoyaient d’aveuglantes réverbérations, d’autant

plus incommodes pour les trois ou quatre dames qui se trouvaient là, que

l’étiquette interdit d’ouvrir un parasol en présence du sultan, et même

devant les palais où il habite; en Orient, le parasol a toujours été un

emblème du pouvoir suprême. Le maître est à l’ombre, tandis que les

esclaves rôtissent au soleil. La rigueur s’est relâchée sur ce point

comme sur toutes choses, et l’on ne courrait pas aujourd’hui, à

enfreindre cet usage, les risques auxquels on se serait exposé

autrefois; mais les étrangers de bon goût se conforment à l’usage. A

quoi bon choquer les habitudes du pays que l’on visite, habitudes qui

ont leurs raisons d’être et souvent ne sont pas au fond plus ridicules

que les nôtres?

Un mouvement se fit à l’intérieur de la Mosquée; les officiers

rajustèrent leur chaussure à la porte; les saïs amenèrent le cheval du

sultan contre le montoir, et bientôt, entre une haie de vizirs, de

pachas et de beys saluant à l’orientale,--salut que je préfère de

beaucoup pour sa grâce respectueuse au salut européen,--parut Sa

Hautesse le sultan Abdul-Medjid, se détachant en clair sur le fond

sombre de la porte, dont le chambranle lui faisait comme un cadre. Son

costume, très-simple, se composait d’une espèce de paletot sac en drap

bleu foncé, d’un pantalon de moire blanche, de bottes vernies et d’un

fez où l’aigrette impériale de plumes de héron était fixée par un bouton

d’énormes diamants; par l’interstice de son paletot on voyait briller

quelques dorures sur sa poitrine; je regrette fort, pour ma part,

l’ancienne magnificence asiatique; j’aimais les sultans impassibles

comme des idoles dans des châsses de pierreries, espèces de paons du

pouvoir épanouis au milieu d’une auréole de soleils. Dans les pays

d’autorité absolue, le souverain ne saurait se séparer assez de

l’humanité par des formes imposantes, solennelles, hiératiques, par un

luxe éblouissant, chimérique et fabuleux; comme Dieu à Moïse, il ne doit

apparaître à ses peuples qu’à travers un buisson ardent de diamants en

phosphorescence.--Cependant, malgré la simplicité austère de ses habits,

la qualité d’Abdul-Medjid ne pouvait être un mystère pour personne. Une

satiété suprême se lisait sur sa figure pâle; la conscience d’un pouvoir

irrésistible donnait à ses traits, assez peu réguliers d’ailleurs, une

tranquillité de marbre. Ses yeux fixes, immuables, à la fois perçants et

mornes, voyant tout et ne regardant rien, ne ressemblaient pas à des

yeux d’homme; une barbe courte, peu épaisse et brune, entourait ce

masque triste, impérieux et doux.

En quelques pas faits avec une extrême lenteur, et plutôt glissés que

marchés,--des pas de dieu ou de fantôme ne se mouvant pas par des

procédés humains,--Abdul-Medjid franchit l’espace qui séparait la porte

de la mosquée du bloc de marbre, en suivant la bande d’étoffe noire sur

laquelle personne autre que lui ne posait le pied, et se laissa couler

plutôt qu’il ne monta sur la housse de son cheval, immobile comme un

cheval sculpté. Les gros officiers se hissèrent un peu plus

difficultueusement au haut de leurs bêtes respectives, et le cortége se

mit en mouvement pour regagner le palais au cri de Vive le sultan!

poussé en turc par les soldats avec un véritable enthousiasme.

En pressant un peu le pas, je pus devancer le cortége et m’aller poster

plus loin, de manière à voir encore Sa Hautesse. Je donnais le bras à

une jeune dame italienne qui m’avait prié de l’accompagner, et qui se

penchait avidement à travers la haie pour contempler les traits du

sultan; car un homme qui a seize cents concubines est un phénomène qui

intéresse au plus haut degré la curiosité des femmes; Abdul-Medjid, dont

le cheval s’avançait moelleusement, inclinant sa belle tête avec des

ondulations de col de cygne et comme ayant la conscience du fardeau

qu’il portait, Abdul-Medjid remarqua l’étrangère et fixa quelques

secondes sur elle ses yeux d’aigle en tournant imperceptiblement sa face

impassible, ce qui est la manière de saluer du sultan, chose qu’il fait

du reste très-rarement.

Pendant ce défilé, la musique jouait une marche arrangée sur des motifs

turcs par le frère de Donizetti, chef de la musique impériale, et

entremêlée d’assez de tambours de basque et de flûtes de derviche pour

satisfaire les oreilles mahométanes sans choquer cependant les oreilles

catholiques; cette marche a de l’entrain et ne manque pas de caractère.

Puis tout rentra dans le palais, dont la porte ouverte laissait

entrevoir une vaste cour d’architecture moderne, les battants

retombèrent, et il ne resta plus dans la rue que quelques curieux, se

dispersant de différents côtés; des paysans bulgares au sayon grossier,

au bonnet de fourrure, et de vieilles mendiantes momifiées accroupies

dans leurs haillons, sur le plat de leurs cuisses, le long des murailles

incandescentes de chaleur.

Le silence de midi régnait autour de ce palais mystérieux, qui, derrière

ses fenêtres treillissées, renferme tant d’ennuis et de langueurs, et je

ne pouvais m’empêcher de penser à tous ces trésors de beauté perdus pour

le regard humain, à tous ces types merveilleux de la Grèce, de la

Circassie, de la Géorgie, de l’Inde et de l’Afrique, qui s’évanouissent

sans avoir été reproduits par le marbre ou la toile, sans que l’art les

ait éternisés et légués à l’amoureuse admiration des siècles: Vénus qui

n’auront jamais leur Praxitèle, Violantes dénuées de Titien, Fornarines

que ne verra pas Raphaël.

Quel heureux billet tiré à la loterie humaine que celui de

padischa!--Qu’est-ce que don Juan, avec son _mille e tré_, à côté du

sultan? un subalterne coureur d’aventures, plus trompé encore qu’il ne

trompe, éparpillant ses misérables caprices sur quelques maîtresses déjà

souillées aux trois quarts, séduites d’avance, qui ont eu des maris, des

amants, dont tout le monde connaît le visage, les bras et les épaules; à

qui des fats ont serré la main en dansant, et dont l’oreille a entendu

chuchoter cent fois la litanie des madrigaux imbéciles. Le beau sire,

qui se promène au clair de lune sous les balcons, et fait le pied de

grue, la guitare au dos, en compagnie de Leporello, à moitié endormi!

Parlez-moi du sultan, qui n’accueille que les lis les plus purs, que les

roses les plus immaculées du jardin de beauté, et dont l’œil ne s’arrête

que sur des formes parfaites que n’ont salies aucun regard mortel, et

qui passeront inconnues du berceau à la tombe, gardées par des monstres

sans sexe au fond des magnifiques solitudes, où nulle audace ne se

risquerait à pénétrer, dans un mystère qui rend impossible même le plus

vague désir.

J’avais changé de logement, celui que j’occupais à Dervish-Sokak étant

un peu triste et n’ayant de vue que sur une ruelle étroite comme toutes

celles de Constantinople. J’étais allé habiter à l’hôtel de France, où,

d’un grand salon à huit fenêtres, garni d’un long divan, l’on apercevait

le petit Champ-des-Morts, les toits et les minarets de Cassim-Pacha et

les hauteurs de San-Dimitri, perspective charmante qui semblerait

légèrement lugubre à Paris, mais qu’on trouve avec raison fort gaie à

Constantinople; et, dans cet hôtel, j’avais fait connaissance d’un jeune

homme à qui ses études médicales et la perfection avec laquelle il

parlait les langues de l’Orient donnaient une grande facilité pour

pénétrer dans les maisons turques et en connaître les mœurs intimes: il

était abonné de la _Presse_, grand admirateur de M. de Girardin, et mon

nom, connu de lui littérairement, le faisait s’intéresser à mes

excursions et à mes recherches de voyageur; je lui dus la bonne fortune

d’une invitation à dîner chez un ancien pacha du Kurdistan de ses amis.

Nous partîmes tous les deux vers six heures du soir pour arriver à

Beschick-Tash, où demeurait le pacha, à l’heure du coucher du soleil,

car l’on était en Ramadan, et le jeûne ne se rompt que lorsque l’astre

du jour a fait disparaître son disque derrière les collines d’Eyoub. A

l’échelle de Top’Hané, nous frétâmes un caïque à deux paires de rames,

et après une nage vigoureuse d’une demi-heure contre un courant assez

rapide, nos caïdjis nous débarquèrent au pied de ce café bâti sur l’eau

comme un nid d’alcyon, ou comme une vigie de pêcheur, dont j’ai déjà

fait un léger croquis, et qui était plein de Turcs, attendant, la montre

en main et le chibouck tout chargé, la minute précise où ils pourraient

approcher de leurs lèvres le bienheureux bouquin d’ambre et aspirer

l’odorante fumée.

Après avoir traversé quelques rues bordées de marchands de lulés

(fourneaux de pipe), de confiseries, de concombres, de rapes de maïs et

autres denrées orientales, et encombrées d’une foule compacte, nous

commençâmes à gravir la ruelle déserte, formée par les murailles crépies

de rose de grands jardins, en haut de laquelle était perchée la maison

de l’ex-pacha du Kurdistan.

Une porte qui se refermait nous laissa voir un élégant coupé rentrant

dans sa remise. C’était la femme du pacha revenant de la promenade, car,

contrairement à l’idée qu’on en a, les dames turques, loin de rester

claquemurées dans les harems, sortent quand elles veulent, à la

condition de rester voilées, et leurs maris ne les accompagnent jamais.

Une porte basse, précédée d’un perron de trois marches, nous fut ouverte

par un domestique habillé à l’européenne, sauf la calotte rouge de

rigueur, et, après avoir quitté nos chaussures pour des babouches que

nous avions pris soin d’apporter avec nous, l’on nous fit monter au

premier étage, où se trouvait le selamlick (appartement des hommes),

toujours séparé de l’odalick (appartement des femmes) dans la

distribution des maisons turques, riches ou pauvres, grandes ou petites.

Nous trouvâmes l’ex-pacha dans une pièce fort simple, au plafond de bois

peint en gris et relevé de filets bleus, n’ayant pour tous meubles que

deux armoires parallèles, une natte en paille de Manille et un divan

recouvert de perse, à l’extrémité duquel se tenait le maître du logis,

faisant rouler sous ses doigts les grains d’un chapelet en bois de

sandal.

Le coin du divan est la place d’honneur que le maître de la maison ne

quitte jamais, à moins qu’il ne soit visité par une personne d’un rang

supérieur au sien.

Que cette simplicité ne surprenne pas. Le selamlick est, en quelque

sorte, un appartement extérieur, une sorte de parloir, une antichambre

que les étrangers ne dépassent pas et qui est réservé à la vie publique.

Tout le luxe est réservé pour le harem. C’est là que se déploient les

tapis d’Ispahan et de Smyrne, que s’entassent les carreaux de brocart,

que s’allongent les moelleux divans de soie, que brillent les petites

tables incrustées de nacre, que fument les brûle-parfums en filigrane

d’or et d’argent, que miroitent les glaces à biseau de Venise, que

s’épanouissent les fleurs rares dans des cornets de Chine, et que

carillonnent capricieusement les pendules à musique; c’est là que

s’élancent aux plafonds les inextricables arabesques; que pendent, comme

des stalactites, les cheminées de marbre de Marmara, et que grésillent

sur leurs vasques blanches les filets d’eau parfumée. Dans cet asile

mystérieux se passe la vie réelle, la vie de plaisir et d’intimité, où

nul parent, nul ami ne pénètre.

L’ex-pacha du Kurdistan portait le fez, la redingote boutonnée droit du

Nizam, et un pantalon de coutil blanc large. Sa tête, maigre, fine, un

peu fatiguée, terminée par une barbe où déjà se glissaient quelques

nuances argentées, avait un grand cachet de distinction, et si une

expression anglaise pouvait s’appliquer à un Turc, je dirais que ce

pacha avait l’air d’un parfait gentleman.

Mon ami lui traduisait mes compliments, auxquels il répondit d’une

manière fort gracieuse; puis il me fit signe de m’asseoir auprès de lui.

Ma facilité à croiser les jambes à l’orientale, mouvement fort difficile

pour des Français, le fit sourire et lui donna bonne opinion de moi.

Le jour baissait;--les dernières teintes orangées du couchant

s’éteignirent au bord du ciel, et le bienheureux coup de canon retentit

joyeusement dans l’air; le jeûne était rompu, et des domestiques

parurent apportant des pipes, des verres d’eau et quelques menues

confiseries; cette légère collation sert à constater que les fidèles

peuvent légalement prendre de la nourriture.

Puis ils posèrent à côté du divan un grand disque de cuivre jaune

soigneusement fourbi et reluisant comme un bouclier d’or, sur lequel

étaient disposés différents mets dans des jattes de porcelaine. Ces

disques, supportés par un pied bas, servent de table en Turquie, et

trois ou quatre convives peuvent y prendre place. Le linge de corps et

de table est un luxe inconnu en Orient. L’on mange sans nappe, mais on

vous donne, pour essuyer vos doigts, de petits carrés de mousseline,

brochés d’or, assez semblables aux serviettes à thé en usage dans nos

soirées à l’anglaise, précaution qui n’est pas inutile, car on ne se

sert, à ces repas, que de la fourchette du père Adam. Le maître du

logis, plein de politesse et de prévenances, voulait, prévoyant mon

embarras, me faire donner, comme dit Castil Blaze:

La cuillère d’argent qui servait à manger;

mais je le remerciai, désirant me conformer en tout aux règles de la

gastronomie turque.

Au point de vue des Brillat-Savarin, des Cussy, des Grimod de la

Reynière, des Carême, l’art culinaire turc doit sembler tout à fait

barbare et patriarcal; ce sont des rapprochements de substances tout à

fait insolites, des mélanges extravagants pour des palais parisiens,

mais qui pourtant ne manquent pas de recherche et ne se font pas au

hasard. Les plats, dont on prend avec les doigts quelques bouchées, sont

en grand nombre et se succèdent rapidement. Ils consistent en morceaux

de mouton, en poulets démembrés, en poissons à l’huile, en concombres

crus, farcis, arrangés de toutes les manières; en petits salsifis

visqueux, pareils à des racines de guimauve et très-estimés pour leurs

qualités stomachiques; en boulettes de riz enveloppées de feuilles de

vigne; en purée de citrouille au sucre; en crêpes au miel; le tout

aspergé d’eau de rose, assaisonné de menthe, d’herbes aromatiques et

couronné par le pilaw sacramentel, mets national comme le puchero

espagnol, comme le couscoussou arabe, comme la choucroute allemande,

comme le plum-pudding anglais, qui figure obligatoirement à tous les

repas dans le palais et dans la chaumière. Pour boisson, l’on buvait de

l’eau, du sherbet et du jus de cerise qu’on puisait dans un compotier

avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire.

Le festin terminé, l’on emporta le plateau de cuivre, l’on donna à

laver, cérémonie indispensable lorsqu’on a dîné sans autre argenterie

que les dix doigts; l’on servit du café, et le chibouckdji présenta à

chaque convive une belle pipe au gros bouquin d’ambre, au tuyau de

cerisier lisse comme du satin, au lulé chaperonné d’une belle touffe

blonde de tabac de Macédoine enlevée d’un seul coup et reposant sur un

rond de métal posé à terre, pour préserver la natte des charbons et des

cendres qui pourraient tomber du fourneau.

La conversation s’engagea aussi animée qu’elle peut l’être quand on ne

parle que par trucheman. L’ex-pacha, qui paraissait assez au courant de

la politique européenne, me fit une foule de questions sur le coup

d’État du 2 décembre, qu’il approuvait fort, l’idée abstraite de la

République entrant avec peine dans une tête façonnée au despotisme

oriental;--il me demanda si le président (l’empire n’était pas encore

proclamé) possédait beaucoup de canons et commandait à un grand nombre

de troupes, quel uniforme il portait, s’il montait bien à cheval et s’il

allait faire la guerre comme son oncle Bounaberdi, si je le connaissais,

si je lui avais parlé, et autres interrogations de ce goût, que je

satisfis de mon mieux. Le frère de l’ex-pacha, assis près de lui, et qui

savait quelques mots de français, paraissait suivre la conversation avec

intérêt.

Les domestiques emportèrent les pipes;--l’ex-pacha se leva pour aller

faire sa prière sur un coin de tapis, dans une pièce à côté, et il

revint au bout de quelques minutes, calme et grave, après avoir

satisfait à ses devoirs religieux en bon musulman; nous échangeâmes

encore quelques phrases, et lorsque je pris congé, le maître du logis me

dit que je pouvais revenir quand cela me ferait plaisir et que je serais

toujours le bienvenu, ce qui, dans une bouche turque, n’est pas une

vaine formule.

En nous en allant, nous causâmes quelques instants avec le secrétaire,

installé dans une pièce du rez-de-chaussée.--C’était un jeune homme

très-doux, très-poli, Arménien probablement, et qui parlait fort bien le

français. Il me fit des questions sur Paris, qu’il désirait beaucoup

voir, et en devisant, il vit à mon doigt une cornaline gravée, contenant

mon nom en persan fleuri, et à cause de la beauté des caractères taillés

par un des plus habiles artistes de Téhéran, il en prit une empreinte en

les frottant de noir et en appliquant dessus un morceau de papier, de

façon à obtenir les lettres en clair.

Nous retrouvâmes nos caïdjis qui nous attendaient à Beschick-Tash; ils

nous eurent bientôt remis à Top’Hané, où nous nous arrêtâmes à un petit

café fréquenté par des Circassiens, grands politiqueurs qui tiennent là

une espèce d’arbre de Cracovie.--Mon compagnon me traduisit leurs

discours, et je fus assez étonné de voir ces hommes à bonnets bordés de

fourrure, à jupon de poil de chèvre serré par une ceinture de métal, aux

jambes entourées de linge retenu par des cordelettes, parler des

affaires de Paris et de Londres, apprécier les ministres et les

diplomates en parfaite connaissance de cause.

Pendant qu’ils politiquaient ainsi, un petit derviche vint chanter d’une

voix nasillarde et sur une tonalité impossible une cantilène bizarre et

mélancolique, dans le but d’obtenir quelque aumône, et me reporta vers

l’Orient, que j’avais oublié en entendant ces Circassiens qui parlaient

comme des abonnés du _Constitutionnel_ ou du _Journal des Débats_.

XVI

LES FEMMES

La première question que l’on adresse à tout voyageur qui revient

d’Orient est celle-ci:--«Et les femmes?»--Chacun y répond avec un

sourire plus ou moins mystérieux selon son degré de fatuité, de manière

à faire sous-entendre un respectable nombre de bonnes fortunes. Quoi

qu’il en coûte à mon amour-propre, j’avouerai humblement que je n’ai pas

la moindre indiscrétion de ce genre à commettre, et je serai forcé, à

mon grand regret, de priver ma relation du récit de toute aventure

amoureuse et romanesque. Cela eût pourtant été très-utile pour varier

mes descriptions de cimetières, de tekkés, de mosquées, de palais et de

kiosques: rien n’orne mieux un voyage d’Orient qu’une vieille qui, au

détour d’une ruelle déserte, vous fait signe de marcher derrière elle et

vous introduit par une porte secrète dans un appartement paré de toutes

les recherches du luxe asiatique, où vous attend, assise sur des

carreaux de brocart, une sultane ruisselante d’or et de pierreries, dont

le sourire vous fait des promesses voluptueuses bientôt réalisées.

Ordinairement l’intrigue se dénoue par l’arrivée soudaine du maître, qui

vous laisse à peine le temps de fuir par une issue dérobée, à moins que

la chose ne se termine plus tragiquement par une lutte à main armée et

la chute, au fond du Bosphore, d’un sac où s’agite vaguement une forme

humaine.

Ce lieu commun oriental, convenablement brodé, intéresse toujours le

lecteur, et surtout la lectrice.--Sans doute, il n’est pas sans exemple

qu’un giaour beau, jeune, riche, sachant à fond la langue du pays, et

possédant une petite maison accommodée aux mœurs turques, n’arrive, en

courant les plus grands périls et en exposant la vie de la femme, à

nouer une intrigue d’amour avec une musulmane; mais cela est extrêmement

rare, et pour plusieurs raisons: d’abord, quoi qu’en dise Molière, les

verrous et les grilles, obstacles assez matériellement efficaces;

ensuite la différence de religion et le mépris sincère de tout croyant

pour les infidèles, motifs auxquels il faut joindre la difficulté ou

plutôt l’impossibilité de ces relations préalables qui déterminent

l’amour. De plus, en France, il y a une conspiration tacite contre le

mari; tout le monde favorise le couple amoureux, au moins de son

silence, et personne ne songe à s’ériger en vengeur de la morale

publique. En Turquie, ce n’est pas la même chose: un cawas, un hammal,

un homme du peuple qui voit dans la rue une musulmane parler à un Franc

ou seulement lui faire des signes d’intelligence, tombe dessus à coups

de pied, à coups de poing, à coups de bâton, brutalité qui ne trouve que

des approbateurs, même parmi les femmes. Personne n’entend raillerie sur

la fidélité conjugale; la jalousie toute corporelle des Turcs les

préserve presque assurément des accidents matrimoniaux, si fréquents

chez nous,--quoique la plaisanterie des cornes soit aussi connue à la

baraque de Karagheuz qu’au Théâtre-Français, et que le mot _kerata_

(cornard) revienne à tout propos dans les disputes comiques.

Il est vrai que les femmes turques sortent librement, vont se promener

aux eaux douces d’Asie et d’Europe, défilent en voiture à Hyder-Pacha,

ou sur la place du Sultan-Bayezid; s’assoient au bord des terre-pleins

du Champ-des-Morts de Péra et de Scutari, passent les journées entières

au bain ou en visite chez leurs amies, assistent aux comédies de

Kadi-Keuï, aux tours de force des jongleurs de Psammathia, causent sous

les arcades des mosquées, s’arrêtent aux boutiques du Bezestin,

parcourent le Bosphore en caïque ou en bateau à vapeur; mais elles ont

toujours avec elles soit deux ou trois compagnes, soit une négresse ou

une vieille faisant office de duègne, et, si elles sont riches, un

eunuque souvent jaloux pour son compte; lorsqu’elles sont seules, ce qui

est rare, un enfant leur sert de porte-respect, et, à défaut d’enfant,

les mœurs publiques les surveillent et les protégent peut-être même plus

qu’elles ne le voudraient. La liberté d’aller et de venir dont elles

jouissent n’est qu’apparente.

Constantinople · 第 13 / 26 段