Sur l’esplanade de la caserne d’artillerie, les élégants font parader

leurs chevaux, et les eunuques noirs, aux joues bouffies et glabres, aux

jambes démesurées, lancent à fond de train leurs superbes montures. Ils

se défient à la course en poussant de petits cris grêles, et galopent

sans se soucier le moins du monde des chiens jaunes et roux dormant dans

la poussière avec un fatalisme imperturbable.

Plus loin, des enfants jouent au chat, perchés sur les tombes plates des

arméniens et des chrétiens grecs, privées de tout emblème religieux,

comme si la terre musulmane tolérait seulement ces morts d’une croyance

différente; ces gamins philosophiques ne semblent en aucune manière

songer qu’ils foulent un sol pétri de poussière humaine; ils déploient

une ardeur de vie, un éclat de gaieté qu’on aurait de la peine à

comprendre en France, mais qui paraissent tout naturels en Turquie.

Le petit Champ-des-Morts représente le boulevard des Italiens, le grand

Champ remplace le bois de Boulogne: c’est une espèce de _turf_ où les

fashionables européens et les tchelebis turcs vont montrer leurs chevaux

anglais ou barbes; quelques calèches, quelques américaines, quelques

coupés, venus de Paris ou de Vienne en bateau à vapeur y voiturent les

riches familles pérotes. Ils seraient plus nombreux si l’exécrable pavé

et l’étroitesse des rues le permettaient; mais le tableau n’en est pas

moins animé, et ces produits de la carrosserie civilisée contrastent

suffisamment avec les formes lourdes, les dorures surannées et les

peinturlurages des arabas, bien préférables au point de vue de

l’artiste.

Peut-être les morts couchés sous le cyprès préfèrent-ils ce tumulte

vivace au froid silence, à la morne solitude, à l’abandon glacial qui

les isolent ailleurs; ils restent mêlés à leurs contemporains, à leurs

amis, à leurs descendants, et ne sont pas relégués en dehors de la

circulation comme des objets sinistres ou des épouvantails; la cité

vivante ne les rejette pas de son sein avec horreur et dégoût; cette

familiarité, qui semble impie au premier abord, est au fond plus tendre

que notre réserve superstitieuse.

En attendant l’heure de la représentation de Karagheuz, j’entrai dans un

petit café dont les fenêtres du fond, largement ouvertes, encadraient

une vue admirable. Par delà les cyprès du cimetière, on apercevait le

Bosphore et la rive d’Asie. A travers l’atmosphère rosée du crépuscule,

Scutari se dessinait en clair sur son fond de verdure sombre, et les

minarets de Buyuk-Djami et de la Mosquée du sultan Selim se couronnaient

de leurs tiares d’illuminations; la pointe de Chalcédoine s’avançait,

chargée de ses casernes monumentales, et la Tour de Léandre sortait de

l’eau bleue, étincelante de blancheur, portant au front une lumière

comme une paillette d’or à un turban de mousseline.

Accoudé sur le rebord de la fenêtre à laquelle le divan était adossé, je

fumais nonchalamment mon chibouck, déjà renouvelé plusieurs fois,

lorsque mon ami constantinopolitain, retenu par quelque affaire, vint me

rejoindre. Nous traversâmes le cimetière, et, dans l’ombre d’un grand

rideau de cyprès, nous découvrîmes une ligne de petites maisons de bois

formant une espèce de rue dont un côté est composé de tombes.

A la porte d’une de ces maisons tremblotait une lueur jaunâtre venant

d’une veilleuse posée dans un verre, moyen naïf d’éclairage fort usité à

Constantinople.--C’était là.--Nous entrâmes après avoir jeté quelques

piastres à un vieux Turc accroupi près d’un coffre qui représentait à la

fois la caisse et le contrôle.

La représentation avait lieu dans un jardin planté de quelques arbres;

des tabourets bas pour les naturels, des chaises de paille pour les

giaours, remplaçaient les banquettes et les stalles; l’assistance était

nombreuse; des pipes et des narghilés s’élevaient des spirales bleuâtres

qui se rejoignaient en brouillard odorant au-dessus de la tête des

fumeurs, et les fourneaux des pipes, appuyés contre terre, scintillaient

comme des vers luisants. Le ciel bleu de la nuit, piqué d’étoiles,

servait de plafond, et la lune jouait le rôle de lustre; des garçons

couraient portant des tasses de café et des verres d’eau, accompagnement

obligé de tout plaisir turc. L’on nous fit asseoir au premier rang, tout

à fait en face du théâtre de Karagheuz, à côté de jeunes gaillards

coiffés de tarbouchs dont les longues houppes de soie bleue descendaient

jusqu’au milieu du dos comme des queues chinoises, et qui riaient

bruyamment par anticipation en attendant la pièce.

Le théâtre de Karagheuz est d’une simplicité encore plus primitive que

la baraque de Polichinelle: un angle de mur où l’on tend une tapisserie

opaque, dans laquelle se découpe un carré de toile blanche éclairé par

derrière, suffit à l’établir; un lampion l’illumine, un tambour de

basque lui sert d’orchestre; rien n’est moins compliqué. L’impresario se

tient dans le triangle formé par l’équerre du mur et la tapisserie,

entouré des figurines qu’il fait parler et mouvoir.

Le champ lumineux sur lequel devaient se projeter les silhouettes des

petits acteurs brillait au milieu de l’obscurité comme un centre où

convergeaient tous les regards impatients. Bientôt une ombre s’interposa

entre la toile et la flamme du lampion. Une découpure transparente et

coloriée vint s’appliquer contre la gaze. C’était un faisan de la Chine

perché sur un arbuste; le tambour de basque bruit et ronfla, une voix

gutturale et stridente chantant une mélopée bizarre et d’un rhythme

insaisissable pour des oreilles européennes s’éleva dans le silence;

car, à l’apparition de l’oiseau, le bourdonnement des conversations et

la vague rumeur qui résulte d’une réunion d’hommes, même tranquilles,

s’étaient subitement apaisés. C’était le lever du rideau et l’ouverture.

Le faisan s’évanouit et fit place à une espèce de décoration

représentant l’extérieur d’un jardin fermé par des treillages et des

grilles au-dessus desquelles verdissaient des arbres assez semblables,

pour la naïveté de la forme, à ceux des joujoux de Nuremberg taillés

copeau à copeau dans un bâton de sapin.

Un rauque éclat de rire se fit entendre annonçant l’entrée de Karagheuz,

et une figurine grotesque, haute de six à huit pouces, vint se planter

sous les murailles du jardin avec des gestes extravagants.

Karagheuz mérite une description particulière. Son masque, forcément

toujours vu en silhouette, comme son état d’ombre chinoise l’exige,

offre une caricature assez bien réussie du type turc. Son nez en bec de

perroquet se recourbe sur une barbe noire, courte, frisée, projetée en

avant par un menton de galoche. Un épais sourcil trace une raie d’encre

au-dessus de son œil vu de face dans sa tête de profil, avec une

hardiesse de dessin toute byzantine; sa physionomie présente un mélange

de bêtise, de luxure et d’astuce, car il est à la fois Prud’homme,

Priape et Robert Macaire; un turban à l’ancienne mode coiffe son crâne

rasé qu’il quitte à toute minute, moyen comique qui ne manque jamais son

effet; une veste, un gilet de couleurs bigarrées, des pantalons larges,

complètent son costume. Ses bras et ses jambes sont mobiles.

Karagheuz diffère des fantoccini de Séraphin en ce que, au lieu de se

détacher en noir opaque sur le papier huilé, il est peint de couleurs

transparentes, comme les figures de la lanterne magique. Je n’en saurais

donner une idée plus juste que celle d’un personnage de vitrail qu’on

détacherait de la verrière avec l’armature de plomb qui le circonscrit

et le dessine. Sur des traits noirs qui forment les lignes et les

ombres, et sont faits de carton, de fer-blanc ou de toute autre matière

résistante, s’appliquent des pellicules translucides teintes en vert, en

bleu, en jaune, en rouge, selon la couleur du vêtement ou de l’objet

qu’on représente. Les fantoches javanais se rapprochent donc beaucoup

plus de Karagheuz que les ombres chinoises. Mais en voici assez sur la

structure et le coloriage du polichinelle turc. Cette explication une

fois faite servira pour tous les autres acteurs, construits d’après les

mêmes principes.

Tout comme un prince de tragédie, Karagheuz a un confident nommé

Hadji-aïvat, mi-parti de Mascarille et de Bertrand, auxiliaire douteux

qui lui donne la réplique et se moque de lui en le servant: Karagheuz ne

peut se concevoir sans Hadji-aïvat, pas plus qu’Oreste sans Pylade,

Euryale sans Nisus, Castor sans Pollux, et leur dualité friponne et

querelleuse traverse tout ce burlesque répertoire; Hadji-aïvat a le

corps délié comme l’esprit, et contraste par sa gracilité avec la

robuste carrure de Karagheuz.

Le jardin décrit tout à l’heure renferme une beauté mystérieuse, une

houri de Mahomet qui excite au plus haut degré les désirs libidineux de

Karagheuz. Il voudrait pénétrer dans ce paradis défendu par des gardiens

farouches, et invente, pour y réussir, toutes sortes de ruses

successivement déjouées: tantôt c’est un eunuque qui le menace de son

sabre, tantôt un chien aux dents aiguës, aux abois turbulents, qui se

jette après ses jambes et lui pille les mollets; Hadji-aïvat, non moins

libertin que son maître, tâche de se substituer à Karagheuz et de se

glisser à sa place auprès de cette belle. Il complique la situation par

toutes sortes de balourdises perfides, causes d’altercations et de

luttes comiques entre lui et son patron. Cette canaille n’a même pas la

vertu de Mascarille, qui ne fait pas la cour aux maîtresses de Lélie.

Un nouveau personnage se présente. C’est un jeune homme, un fils de

famille, vêtu de la redingote et coiffé du tarbouch, comme un jeune Turc

d’ambassade. Il tient à la main un pot de basilic, symbole de l’état de

son âme, déclaration d’amour visible et permanente; Karagheuz avise ce

naïf amoureux et s’attache à lui; il lui soutire de l’argent en lui

promettant de le faire parvenir jusqu’à celle qu’il aime, et le promène

comme un valet de Molière, un Valère ou un Éraste bien idiot et bien

crédule; son espoir est d’entrer à la suite de l’effendi dans ce paradis

défendu par des noirs à la cravache flamboyante, et de lui souffler

scélératement sa belle.

Des Persans, attirés par la réputation de cette beauté, viennent aussi

faire pied de grue devant les grilles du jardin. Ils sont montés sur des

chevaux tigrés et caparaçonnés de harnais bizarres. De hauts bonnets de

peau d’Astracan s’élèvent sur leurs têtes, et ils tiennent à la main

leurs haches d’armes inséparables. Karagheuz tâche de se concilier les

nouveaux venus, et leur conte toutes sortes de bourdes plus absurdes les

unes que les autres, mais proportionnées à la stupidité que les Turcs

supposent aux Persans. Hadji-aïvat les capte aussi de son côté, et cette

concurrence produit une dispute qui se termine par une prodigieuse volée

de coups de pied et de coups de poing que Karagheuz administre à son

confident. Pendant cette rixe, l’amoureux se glisse dans le harem, dont

la porte se referme sur le nez des Persans ébahis, qui, se ravisant,

tombent de concert sur Karagheuz et Hadji-aïvat, et forment une mêlée

générale accueillie par les rires inextinguibles de l’auditoire.

Je ne rends ici que la partie purement mimique de la pièce; je ne sais

de turc que les mots insérés par Molière dans la cérémonie du _Bourgeois

gentilhomme_, et ce n’est pas d’ailleurs une de ces langues

transparentes comme l’italien, l’espagnol et le portugais, derrière

lesquelles la pensée se devine, bien qu’on ne les connaisse pas; mais il

paraît que le dialogue était des plus burlesques, à en juger par

l’hilarité et les éclats de rire des assistants capables de le

comprendre.

La langue turque se prête à une foule d’équivoques et de calembours les

plus drôlatiques et les plus bizarres. Il suffit d’une lettre ou d’un

accent pour changer le sens d’un mot. Par exemple, _Asem_ veut dire

Persan; _asemi_ signifie jobard. Au lieu de _Asem baba_, monsieur le

Persan, Karagheuz ne manque jamais de dire _asemi baba_, ce qui excite

des rires homériques, le Persan jouant, dans les parades turques, le

même rôle que l’Anglais dans les vaudevilles et le Français dans les

pièces anglaises. Ces pauvres Persans servent de plastron à toutes les

plaisanteries et à toutes les mystifications: on parodie leur style et

leur prononciation emphatique, leur attitude gauchement roide, leur

costume étrange et la masse d’armes qu’ils portent toujours au poing,

comme des héros du Schah-Nameh, même dans les situations qui nécessitent

le moins cet appareil guerrier. Probablement qu’en Perse le personnage

ridicule est un Turc, juste compensation de cette aménité de peuple à

peuple.

Mon ami polyglotte me traduisait çà et là quelques-uns des passages

saillants; mais il est impossible de donner dans notre langue la moindre

idée de ces plaisanteries énormes, de ces gaudrioles hyperboliques, qui

nécessiteraient, pour être rendues, le dictionnaire de Rabelais, de

Beroalde, d’Eutrapel, flanqué du catéchisme poissard de Vadé.--Cependant

le Karagheuz du grand Champ-des-Morts a subi la censure, ou pour mieux

dire la castration: il dit des obscénités, mais il n’en fait plus; la

morale l’a désarmé; c’est un polichinelle sans bâton, un satyre sans

cornes, un dieu de Lampsaque à l’état d’Abeilard, et, au lieu d’agir, il

met en récits de Théramène ses lubriques exploits. C’est plus classique;

mais, franchement, c’est plus ennuyeux, et l’originalité du type y perd

beaucoup.

Le dialogue est entremêlé de morceaux de poésie et d’ariettes dans le

genre des couplets de vaudeville, miaulés sur des airs extravagants et

soutenus d’un féroce accompagnement de tambour de basque.

Le _Mariage de Karagheuz_ est une pièce à spectacle. Karagheuz a vu une

jeune fille charmante, et comme il est d’une nature très-inflammable, il

a conçu pour elle une passion des plus vives.--Notons, en passant, que

les figurines de femme ont la face découverte, contrairement à l’usage

turc.--L’idéal de Karagheuz est en vérité une assez jolie ombre chinoise

aux yeux teints de surmeh, à la bouche rouge, aux joues plaquées de

fard, au costume de sultane d’opéra-comique, et qui se trémousse fort

coquettement. Le mariage conclu, Karagheuz envoie les présents de noces:

quatre arabas, quatre talikas, quatre chevaux de main, quatre chameaux,

quatre vaches, quatre chèvres, quatre chiens, quatre chats, quatre cages

pleines d’oiseaux; puis viennent des hammals chargés de divans, de

pipes, de narghilés, de tabourets, de guéridons, de tapis, de lanternes,

d’écrins à bijoux, de coffres à vêtements, de vaisselle et poteries

intimes. Ce défilé, instructif pour l’étranger, qu’il initie aux détails

du ménage turc, s’exécute sur une marche tartare d’un rhythme carré dont

la persistance finit par être agréable et vous loge invinciblement le

motif dans la tête. Toute cette magnificence ne sauve pas Karagheuz

d’une infortune conjugale prématurée. La jeune fille, tout à l’heure si

fluette, s’arrondit visiblement par l’effet d’une fécondité précoce dans

laquelle son mari n’a rien à revendiquer; le pauvre Karagheuz se trouve

père le jour même de ses noces, phénomène qui l’étonne singulièrement et

auquel il finit par se résigner comme un mari parisien.

Cette parade m’amusa beaucoup, car elle ne nécessite pas, comme la

première, l’intelligence du dialogue, et elle me fit le plaisir que le

ballet cause à l’Opéra aux étrangers qui ne comprennent pas notre

langue.

Les chevaux, les chameaux, les chiens, tous les accessoires du défilé

étaient découpés avec la plus réjouissante naïveté de formes, et

rappelaient le goût primitif des vignettes d’Épinal; les Turcs, à qui

leur religion défend de retracer par le dessin ou la peinture aucun

objet qui ait eu vie, en sont restés, sous ce rapport, à la plus

gothique barbarie, et les marionnettes de Karagheuz, seules

représentations tolérées de la figure humaine, se ressentent de cette

inexpérience; cependant ces figurines, comme tout ce qui est primitif,

ont un caractère que leur ôterait une plus savante exécution.

Je regagnai Péra par une partie déserte du cimetière, en suivant une

allée bordée de cyprès énormes. La lune laissait filtrer entre leurs

masses sombres ses rayons argentés, et détachait sur un fond de

l’opacité la plus noire des tombes blanches qui se dressaient sur le

bord du chemin, comme des spectres dans leur linceul. Un silence profond

régnait sous cette forêt funèbre, troublé de temps à autre par

l’aboiement lointain d’un chien; il me semblait que j’entendais battre

mon cœur, seul vivant au milieu de cette population morte, lorsque tout

à coup une voix retentit à mon oreille, comme une trompette du jugement

dernier, et me dit en français cette phrase qui ne justifiait pas le

tressaillement qu’elle me causa: «Monsieur, voulez-vous m’acheter mes

derniers gâteaux?»

Cette offre inopportune de pâtisserie, au fond d’un cimetière, à minuit,

l’heure romantique, l’heure des apparitions, avait quelque chose de

grotesque et de formidable qui me fit rire et qui me fit peur; était-ce

l’ombre d’un mitron compatriote mort à Constantinople et sorti de la

terre pour m’offrir l’ombre d’une brioche? Cela n’était guère probable.

Aussi marché-je du côté d’où partait la voix.

Un gaillard très-solide, très-réel, fort moustachu et bien musclé,

tenait devant lui une petite table chargée de croquettes et attendait

une pratique invraisemblable dans ce carrefour solitaire. Il parlait

français parce qu’il avait servi quelques années comme Turco en Algérie,

et, dégoûté des armes, se livrait à ce débonnaire commerce de pâtisserie

nocturne.

Je lui achetai son fonds de boutique pour une trentaine de paras, me

réservant d’en faire hommage aux chiens attardés que je rencontrerais,

et je continuai ma route.

Le lendemain, pour continuer mes études sur le polichinelle turc, mon

ami me proposa de descendre à Top’Hané, où, dans l’arrière-cour d’un

café, se donnaient des représentations de Karagheuz non censurées, avec

toute la liberté bouffonne et lubrique que comporte le type.

La cour était remplie de monde. Les enfants, et surtout les petites

filles de huit à neuf ans, abondaient. Il y en avait de délicieuses qui

rappelaient, dans leur sexe encore indécis, ces jolies têtes de la

_Sortie de l’École_ de Decamps, si gracieusement bizarres et si

fantasquement charmantes. De leurs beaux yeux étonnés et ravis, épanouis

comme des fleurs noires, elles regardaient Karagheuz se livrant à ses

saturnales d’impuretés et souillant tout de ses monstrueux caprices.

Chaque prouesse érotique arrachait à ces petits anges naïvement

corrompus des éclats de rire argentins et des battements de mains à n’en

pas finir; la pruderie moderne ne souffrirait pas qu’on essayât de

rendre compte de ces folles atellanes, où les scènes lascives

d’Aristophane se combinent avec les songes drôlatiques de Rabelais;

figurez-vous l’antique dieu des jardins habillé en Turc et lâché à

travers les harems, les bazars, les marchés d’esclaves, les cafés, dans

les mille imbroglios de la vie orientale, et tourbillonnant au milieu de

ses victimes, impudent, cynique et joyeusement féroce. On ne saurait

pousser plus loin l’extravagance ithyphallique et le dévergondage

d’imagination obscène.

Le Karagheuz se transporte souvent dans les sérails et y donne des

représentations que les femmes suivent cachées derrière des tribunes

grillées.--Comment accorder ce spectacle si libre avec des mœurs si

sévères? N’est-ce pas parce qu’il faut toujours quelque rondelle fusible

à la chaudière trop poussée, et que la morale la plus exacte doit

laisser un échappement à la corruption humaine? D’ailleurs, ces

fantaisies déréglées ne sont pas dangereuses et s’évanouissent comme des

ombres quand on éteint le lampion de la baraque.

En voyant Karagheuz, je pensais à le rattacher, par la filiation de

Polichinelle, de Pulcinella, de Punch, de Pickelhëring, d’Old-Vice, à

Maccus, la marionnette osque, et même aux automates du Névrospate

Pothein; mais tout cet échafaudage d’érudition devint inutile lorsqu’on

m’eut dit que Karagheuz était tout bonnement la caricature d’un vizir de

Saladin, connu par ses déportements et sa lubricité, origine qui fait

Karagheuz contemporain des croisades, antiquité suffisante pour la

noblesse d’une ombre chinoise.

XV

LE SULTAN A LA MOSQUÉE.--DINER TURC

Il est d’usage que le padischa aille, chaque vendredi, en grande pompe,

à une mosquée, faire publiquement ses prières.--Le vendredi, comme

chacun sait, est, pour les musulmans ce que le dimanche est pour les

chrétiens et le samedi pour les juifs: un jour plus spécialement

consacré aux pratiques religieuses, sans toutefois emporter une idée de

repos obligatoire.

Chaque semaine le commandeur des croyants visite une mosquée différente:

Sainte-Sophie, la Solimanieh, l’Osmanieh, Sultan Bayezid, Yeni-Djami, la

mosquée des Tulipes ou toute autre, suivant l’itinéraire tracé et connu

d’avance; outre que la prière dans un édifice du culte est de rigueur ce

jour-là d’après les préceptes du Koran, et que le padischa, comme chef

de la religion, ne peut s’en dispenser, il y a encore, dans cet exercice

de piété officiel, une raison politique: c’est de constater aux yeux des

populations la vie du sultan, retiré toute la semaine au fond des

mystérieuses solitudes du sérail ou des palais d’été semés sur les rives

du Bosphore. En traversant la ville à cheval, visible pour tous, il

signe devant son peuple et les ambassades étrangères un certificat

d’existence, précaution qui n’est pas inutile, car on pourrait cacher sa

mort naturelle ou violente pour des intrigues de palais. La maladie,

même grave, n’interrompt pas cette promenade, car Mahmoud Ier, fils de

Mustapha, mourut entre les deux portes du sérail, au retour d’une de ces

excursions du vendredi, où il s’était traîné, pouvant à peine se

soutenir sur sa selle, et fardé pour cacher sa pâleur.

Les drogmans des hôtels savent toujours la veille ou le matin de bonne

heure la mosquée où le sultan doit faire ses dévotions, et j’appris par

celui de l’hôtel de Byzance que le sultan devait aller du palais de

Schiragan à la Medjidieh, située tout à côté. Comme la course est assez

longue de Dervish-Sokak à Schiragan, et que l’heure turque est assez

difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque j’arrivai tout

en sueur et à demi cuit par un torride soleil de juillet, le cortége

avait défilé et le sultan récitait ses prières dans l’intérieur de la

mosquée; mais il me restait la ressource d’attendre qu’il eût fini et de

le voir sortir et s’en retourner, ce qui revenait exactement au même,

sauf une station d’une heure en compagnie d’Anglais, d’Américains,

d’Allemands et de Russes venus là pour le même motif.

La Medjidieh tient au palais de Schiragan, dont la façade donne sur le

Bosphore, et qui, de ce côté, ne montre que de grands murs surmontés par

les cheminées des cuisines peintes en vert et dissimulées sous une forme

de colonne. Elle est toute moderne, et son architecture à volutes et à

chicorées d’un rococo génois n’offre rien de remarquable, quoique par

son étincelante blancheur elle fasse assez bien sur le bleu foncé du

ciel.

La porte de la mosquée était ouverte, et l’on entrevoyait les vizirs,

les pachas et les hauts officiers coiffés de tarbouchs, tout plastronnés

d’or, élargis par de grosses épaulettes, exécutant, malgré leur obésité,

les pantomimes assez compliquées de la prière orientale; ils

s’agenouillaient et se relevaient pesamment avec une piété qui

paraissait sincère, car les idées philosophiques ont fait beaucoup moins

de progrès qu’on ne veut bien le dire à Constantinople; même les Turcs

élevés à l’européenne, au retour de Londres ou de Paris, ne sont pas

moins attachés au Koran, et il suffit de gratter légèrement leur vernis

de civilisation pour retrouver le fidèle croyant.

Constantinople · 第 12 / 26 段