grandissante du geste et de la voix. Un jeune garçon se détacha du
groupe et s’avança vers le vieillard; je vis alors à quoi servait la
terrible ferraille suspendue au mur; des acolytes décrochèrent de son
clou une lardoire excessivement aiguë et la remirent à l’iman, qui
traversa de part en part les joues du jeune dévot avec ce fer effilé,
sans que celui-ci donnât la moindre marque de douleur. L’opération
faite, le pénitent retourna à sa place et continua son dodelinement
frénétique. Rien n’était plus bizarre que cette tête à la broche; on eût
dit une de ces charges de pantomime où Arlequin passe sa batte à travers
le corps de Pierrot;--seulement ici la charge était réelle.
Deux autres fanatiques se lancèrent au milieu de la salle, nus jusqu’à
la ceinture; on leur remit deux de ces dards aigus terminés par un cœur
de plomb et des chaînettes de fer, et, les brandissant de chaque main,
ils se mirent à exécuter une sorte de danse des poignards désordonnée,
violente, pleine de soubresauts imprévus et de cabrioles galvaniques.
Seulement, au lieu d’éviter les pointes des dards, ils se précipitaient
dessus avec fureur afin de se piquer et de se blesser; ils roulèrent
bientôt à terre, épuisés, pantelants, ruisselants de sang, de sueur et
d’écume comme des chevaux labourés par l’éperon et tombant de fatigue
près du but.
Une jolie petite fille de sept ou huit ans, pâle comme la Mignon de
Goethe, et roulant des yeux d’un noir nostalgique, qui s’était tenue
près de la porte pendant toute la cérémonie, s’avança toute seule vers
l’iman. Le vieillard l’accueillit d’une façon amicale et paternelle. La
petite fille s’étendit sur une peau de mouton déroulée à terre, et
l’iman, les pieds chaussés de larges babouches et soutenus par ses deux
assistants, monta sur ce frêle corps et s’y tint debout pendant quelques
secondes. Puis il descendit de ce piédestal vivant, et la petite fille
se releva toute joyeuse.
Des femmes apportèrent de petits enfants de trois ou quatre ans qui
furent couchés successivement sur la peau de mouton et délicatement
foulés aux pieds par l’iman. Les uns prenaient bien la chose, les autres
criaient comme des geais plumés vifs. On voyait les yeux leur sortir de
la tête, et leurs petites côtes ployer sous cette pression énorme pour
eux; les mères, les yeux brillants de foi, les reprenaient dans leurs
bras et les apaisaient par quelques caresses; aux enfants succédèrent
des jeunes gens, des hommes faits, des militaires, et même un officier
supérieur, qui se soumirent à la salutaire imposition des pieds, car,
dans les idées musulmanes, cette pression guérit de toutes les maladies.
En sortant du tekké, nous revîmes le jeune garçon dont l’iman avait
traversé les joues avec une lardoire. Il avait retiré l’instrument de
torture, et deux légères cicatrices violettes déjà refermées indiquaient
seules le passage du fer.
XIII
LE CIMETIÈRE DE SCUTARI
Je ne sais pourquoi les cimetières turcs ne m’inspirent pas la même
tristesse que les cimetières chrétiens. Une visite au Père-Lachaise me
plonge dans une mélancolie funèbre pour plusieurs jours, et j’ai passé
des heures entières au Champ-des-Morts de Péra et de Scutari sans
éprouver d’autre sentiment qu’une vague et douce rêverie; est-ce à la
beauté du ciel, à l’éclat de la lumière, au charme romantique du site
que se doit attribuer cette indifférence, ou bien aux préjugés de
religion, agissant à votre insu et vous faisant mépriser des sépultures
d’_infidèles_ avec lesquels on n’a aucune solidarité dans l’autre monde?
C’est ce que je n’ai pu bien démêler, quoique j’y aie souvent réfléchi;
cela tient peut-être à des raisons purement plastiques.
Le catholicisme a entouré la mort d’une sombre poésie d’épouvante
inconnue au paganisme et au mahométisme; il a revêtu ses tombeaux de
formes lugubres, cadavéreuses, combinées pour causer la terreur, tandis
que les urnes antiques s’entourent de gais bas-reliefs où de gracieux
Génies jouent parmi les feuillages, et que les cippes musulmans, diaprés
d’azur et d’or, semblent, sous l’ombre de beaux arbres, plutôt les
kiosques de l’éternel repos que la demeure d’un cadavre.--Là-bas j’ai
souvent fumé ma pipe sur une tombe, action qui me semblerait irrévérente
ici, et pourtant une mince lame de marbre me séparait seule du corps
inhumé à fleur de terre.
Plus d’une fois j’ai traversé le cimetière de Péra, par les clairs de
lune les plus fantastiques, à l’heure où les blanches colonnes funèbres
se dressent dans l’ombre, comme les nonnes de Sainte-Rosalie au
troisième acte de _Robert le Diable_, sans que mon cœur battît une
pulsation de plus; prouesse que je n’exécuterais au cimetière Montmartre
qu’avec une invincible horreur, des moiteurs glacées dans le dos et des
tressaillements nerveux au moindre bruit, quoique j’aie affronté cent
fois, en ma vie de voyageur, des sujets d’épouvante bien autrement
réels; mais, en Orient, la mort se mêle si familièrement à la vie, qu’on
n’en a plus aucun effroi. Des défunts sur lesquels on prend son café,
avec qui l’on fume son chibouck, ne peuvent devenir des spectres. Aussi,
en sortant de la ménagerie des derviches hurleurs, acceptai-je avec
plaisir, pour me reposer de ce spectacle hideux, la proposition d’une
promenade au Champ-des-Morts de Scutari, le mieux situé, le plus vaste
et le plus peuplé de l’Orient.
C’est un immense bois de cyprès couvrant un terrain montueux, coupé de
larges allées et tout hérissé de cippes sur un espace de plus d’une
lieue.--On ne se fait pas une idée, dans les pays du Nord, en voyant ces
maigres quenouilles qu’on y appelle des cyprès, du degré de beauté et de
développement qu’acquiert, sous de plus chaudes latitudes, cet arbre ami
des tombeaux, mais qui n’éveille en Orient aucune pensée mélancolique et
orne les jardins aussi bien que les cimetières.
Avec l’âge, le tronc du cyprès se divise en nervures rugueuses
semblables aux agrégations de colonnettes gothiques des cathédrales; son
écorce effritée s’argente de nuances grises, ses branches s’insèrent
d’une façon inattendue, et font des coudes curieusement difformes, sans
détruire cependant le dessin pyramidal et la direction ascensionnelle du
feuillage, massé tantôt par groupes épais, tantôt par touffes
clair-semées. Ses racines tortueuses et déchaussées agrippent la terre
au rebord des routes, comme des serres de vautour posé sur une proie, et
quelquefois ressemblent à des serpents à moitié rentrés dans leur trou.
Sa verdure solide et sombre ne se décolore pas aux âpres feux du soleil
et garde toujours assez de vigueur pour trancher sur le bleu intense du
ciel.--Nul arbre n’a l’attitude plus majestueuse, plus grave et plus
sérieuse en même temps. Son uniformité apparente se varie d’accidents
appréciés du peintre, mais qui ne dérangent pas l’ordonnance générale.
Il s’associe admirablement à l’architecture des villas italiennes et
mêle à propos sa pointe noire aux colonnes blanches des minarets; ses
draperies brunes forment au sommet des collines un fond sur lequel se
détachent les maisons de bois colorié des villes turques par touches
vermeilles et papillotantes.
J’avais déjà pris en Espagne, dans le Géneralife et l’Alhambra, un amour
du cyprès que mon séjour à Constantinople n’a fait qu’augmenter en le
satisfaisant. Deux cyprès surtout ont ineffaçablement gravé leur
silhouette dans ma mémoire, et le nom de Grenade ne peut être prononcé
sans que je les voie jaillir aussitôt au-dessus des murailles rouges de
l’ancien palais des rois maures, dont ils sont à coup sûr contemporains.
Avec quel plaisir je les apercevais,
Noirs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
lorsque je revenais de mes excursions dans les Alpujarras, en compagnie
du chasseur d’aigles Romero ou du cosario Lanza, monté sur une mule aux
harnais couverts de fanfreluches et de grelots! Mais retournons aux
cyprès de Scutari, dignes de poser pour Marilhat, Decamps et Jadin.
A côté de chaque tombe on plante un cyprès; tout arbre debout représente
un mort couché, et, comme dans cette terre saturée d’engrais humain la
végétation jouit d’une grande activité, et que tous les jours de
nouvelles fosses se creusent, la forêt funèbre s’accroît vite en hauteur
et en largeur. Les Turcs ne connaissent pas ce système de concessions
temporaires et de reprises de terrain qui fait ressembler les cimetières
de Paris à des bois en coupes réglées. L’économie de la mort n’est pas
si bien entendue par ces honnêtes barbares: chaque mort, pauvre ou
riche, une fois étendu sur sa dernière couche, y dort jusqu’à ce que les
trompettes du jugement dernier le réveillent, et du moins la main des
hommes ne l’y trouble pas.
Près de la cité vivante, la nécropole s’étend d’une façon indéfinie, se
recrutant d’habitants paisibles et qui n’émigrent jamais. Les
inépuisables carrières de Marmara fournissent à chacun de ces citoyens
muets un poteau de marbre qui dit son nom et sa demeure, et, quoiqu’un
cercueil tienne bien peu de place et que les rangs soient pressés, la
ville morte couvre plus d’étendue que l’autre: des millions de trépassés
gisent là depuis la conquête de Byzance par Mahomet II. Si le temps, qui
détruit tout, même le néant, ne renversait les stèles tumulaires et ne
les décoiffait de leurs turbans, et si la poussière des années, ces
fossoyeuses invisibles, ne recouvrait lentement les débris des tombes
brisées, un statisticien patient pourrait, en additionnant ces colonnes
funèbres, obtenir le chiffre de la population de Constantinople, à
compter de 1453, date de la chute de l’empire grec. Sans l’intervention
de la nature, qui tend partout à reprendre ses formes primitives,
l’empire turc ne serait bientôt plus qu’un vaste cimetière d’où les
morts chasseraient les vivants.
Je suivis d’abord la grande allée, bordée de deux immenses rideaux d’un
vert sombre de l’effet le plus féeriquement funèbre; des marbriers,
tranquillement accroupis, sculptaient des tombeaux sur le bord du
chemin; des arabas passaient remplis de femmes se rendant à Hyder-Pacha;
des filles de joie musulmanes, aux sourcils rejoints par un trait
d’encre de Chine, et dont le fard transparaissait sous un yachmack de
mousseline claire, flânaient, agaçant des Jean-Jean turcs d’œillades
lascives et de rires sonores. Bientôt je quittai la route battue, et,
laissant mes compagnons, je me dirigeai au hasard à travers tombes pour
étudier de près l’attitude orientale de la mort. J’ai déjà dit, à propos
du Petit-Champ de Péra, que les tombeaux turcs se composent d’une espèce
de terme de marbre terminé par une boule simulant vaguement un visage
humain et coiffé d’un turban dont les plis et la forme indiquent la
qualité du défunt,--maintenant le turban est remplacé par un fez
colorié;--une pierre ornée d’une tige de lotus ou d’un cep de vigne,
avec pampres et grappes sculptés en relief et peints, désigne les
femmes. Au pied de ce cippe, qui ne varie guère que par le plus ou moins
de richesse de la dorure et des couleurs, s’allonge ordinairement une
dalle creusée à son milieu d’un petit bassin de quelques pouces de
profondeur où les parents et les amis du mort déposent des fleurs et
versent du lait ou des parfums.
Il arrive un jour que les fleurs se fanent et ne sont plus renouvelées,
car il n’est pas de douleur éternelle, et la vie serait impossible sans
l’oubli. L’eau de pluie remplace l’eau de rose; les petits oiseaux
viennent boire les larmes du ciel à l’endroit où tombaient les larmes du
cœur. Les colombes trempent leurs ailes dans cette baignoire de marbre,
se sèchent en roucoulant au soleil sur le cippe voisin, et le mort,
trompé, croit entendre un soupir fidèle. Rien n’est plus frais et plus
gracieux que cette vie ailée gazouillant sur des tombes. Quelquefois un
_Turbé_ aux arcades moresques s’élève monumentalement entre les
sépultures plus humbles et sert de kiosque sépulcral à un pacha entouré
de sa famille.
Les Turcs, qui sont graves, lents, majestueux pour toutes les actions de
la vie, ne se hâtent que pour la mort. Le corps, aussitôt qu’il a subi
les ablutions lustrales, est emporté vers le cimetière au pas de course,
orienté du côté de la Mecque, et recouvert promptement de quelques
poignées de poussière; cela tient à une idée superstitieuse. Les
musulmans croient que le cadavre souffre tant qu’il n’est pas rendu à la
terre, d’où il est sorti.--L’iman interroge, sur les principaux articles
de foi du Koran, le défunt, dont le silence est pris pour un
acquiescement; les assistants répondent _Amin_, et le cortége se
disperse laissant le mort seul avec l’éternité.
Alors Monkir et Nekir, deux anges funèbres dont les yeux de turquoise
brillent dans un visage d’ébène, l’interrogent sur sa vie vertueuse ou
perverse, et, d’après ses réponses, lui assignent la place que son âme
doit occuper, enfer ou paradis.--Seulement l’enfer musulman n’est qu’un
purgatoire, car, après avoir expié ses fautes par des tourments plus ou
moins longs et plus ou moins atroces, tout croyant finit par jouir des
embrassements des houris et de l’ineffable vue d’Allah.
A la tête de la fosse, on laisse une espèce de trou ou de conduit
aboutissant à l’oreille du cadavre pour qu’il puisse entendre les
gémissements, les éjulations et les nénies de sa famille et de ses amis.
Cette ouverture, trop souvent élargie par les chiens et les chacals, est
comme le soupirail du sépulcre, comme le judas par lequel ce monde-ci
peut regarder dans l’autre.
En marchant sans direction déterminée, j’étais arrivé à une portion du
cimetière plus ancienne et par conséquent plus abandonnée. Les colonnes
funèbres, presque toutes hors d’aplomb, penchaient à droite ou à gauche.
Beaucoup s’étaient couchées comme lasses d’être restées si longtemps
debout, et jugeant inutile d’indiquer une fosse effacée dont personne ne
se souvenait plus. La terre, tassée par l’effondrement des cercueils ou
emportée par la pluie, gardait moins soigneusement les secrets de la
tombe. Presque à chaque pas mon pied heurtait un fragment de mâchoire,
une vertèbre, un bout de côte, une tête de fémur; à travers un gazon
court et rare, je voyais quelquefois briller, blanche comme l’ivoire,
sphérique et polie comme un œuf d’autruche, une protubérance singulière.
C’était un crâne affleurant le sol. Dans des fosses bouleversées, des
mains pieuses avaient remis à peu près en ordre de menus ossements
déterrés; d’autres fragments de squelette roulaient comme des cailloux
sur le bord des sentiers déserts.
Je me sentis pris d’une curiosité étrange, horrible: celle de regarder
par ces trous dont j’ai parlé tout à l’heure pour surprendre le mystère
de la tombe et voir la mort dans son intérieur. Je me penchai par cette
lucarne ouverte sur le néant, et je pus surprendre, tout à mon aise, la
poussière humaine en déshabillé. J’apercevais le crâne, jaune, livide,
grimaçant, avec ses mandibules disloquées et ses orbites creuses, la
maigre cage de la poitrine oblitérée de sable ou d’humus noir, sur
laquelle retombait nonchalamment l’os du bras. Le reste se perdait dans
l’ombre et dans la terre: ces dormeurs semblaient fort tranquilles, et,
loin de m’effrayer comme je m’y attendais, ce spectacle me rassura. Il
n’y avait plus là réellement que du phosphate de chaux, et, l’âme
évaporée, la nature reprenait petit à petit ses éléments pour de
nouvelles combinaisons.
Si jadis j’ai rêvé la _Comédie de la mort_ au cimetière du
Père-Lachaise, je n’en aurais pas écrit une strophe au cimetière de
Scutari.--A l’ombre de ces cyprès tranquilles, un crâne humain ne me
faisait pas plus d’effet qu’une pierre, et le paisible fatalisme de
l’Orient s’emparait de moi malgré ma chrétienne terreur de la mort et
mes catholiques études du sépulcre. Aucune de ces poussières interrogées
ne me répondit. Partout le silence, le repos, l’oubli et le sommeil sans
rêve au sein de Cybèle, la sainte mère.--J’eus beau mettre mon oreille
contre toutes ces bières entr’ouvertes, je n’y entendais d’autre bruit
que celui du ver filant sa toile; nul de ces endormis, couchés sur le
côté, ne s’était retourné, se sentant mal à l’aise; et je continuai ma
promenade, enjambant les marbres, marchant sur les débris humains,
calme, serein, presque souriant, et pensant sans trop d’effroi au jour
où le pied du passant ferait rouler ainsi ma tête creuse et sonore comme
une coupe vide.
Les rayons du soleil se glissant à travers les noires pyramides des
cyprès voltigeaient comme des feux follets sur la blancheur des tombes;
les colombes roucoulaient, et, dans le bleu du ciel, les milans
décrivaient leurs cercles.
Quelques femmes, assises au centre d’un petit tapis, en compagnie d’une
négresse ou d’un enfant, rêvaient mélancoliquement ou se reposaient,
bercées par les mirages d’un tendre souvenir. L’air était d’une douceur
charmante, et je sentais la vie m’inonder par tous les pores au milieu
de cette forêt sombre dont le sol est fait de poussière jadis vivante.
J’avais rejoint mes amis, et nous traversions une portion toute moderne
du cimetière. Je vis là des tombeaux récents, entourés de grilles et de
jardinets à l’imitation de ceux du Père-Lachaise. La mort aussi a ses
modes, et il n’y avait là que des gens comme il faut, enterrés au
dernier goût. Pour ma part, je préfère la borne de marbre de Marmara
avec le turban sculpté et le verset du Koran en lettres d’or.
La route débouchant du cimetière aboutissait à une grande plaine nommée
Hyder-Pacha, espèce de champ de manœuvre qui s’étend entre Scutari et
les énormes casernes voisines de Kadi-Keuï; un mur de soutènement, fait
de vieilles tombes brisées, régnait de chaque côté du chemin et formait
une terrasse élevée de trois ou quatre pieds qui présentait le plus gai
coup d’œil; on eût dit une immense plate-bande de fleurs animées.
Deux ou trois rangées de femmes, accroupies sur des nattes ou des tapis,
y faisaient contraster les couleurs de leurs feredgés roses,
bleu-de-ciel, vert-pomme, lilas, élégamment drapés autour d’elles. Au
devant des groupes, les vestes rouges, les pantalons jonquille, les
gilets de brocart des enfants, scintillaient dans un fourmillement
lumineux de paillettes et de broderies d’or.
Le feredgé et le yachmack, dans les premiers temps, font sur le voyageur
l’effet du domino au bal de l’Opéra. D’abord on n’y démêle rien; on
éprouve une sorte d’éblouissement devant ces ombres anonymes qui
tourbillonnent devant vous en apparence pareilles les unes aux
autres.--Vous ne reconnaissez personne; mais bientôt l’œil s’habitue à
cette uniformité, trouve des différences, apprécie les formes sous le
satin qui les voile. Quelque grâce mal déguisée trahit la jeunesse;
l’âge mûr est vendu par quelque symptôme quadragénaire. Un souffle
propice ou fatal soulève la barbe de dentelles; le masque laisse
transpercer le visage, le fantôme noir se change en femme. Il en est de
même en Orient: cette ample draperie de mérinos, qui ressemble à une
robe de chambre ou à un manteau de bain, finit par perdre son mystère;
le yachmack prend des transparences inattendues, et, malgré toutes les
enveloppes dont l’affuble la jalousie musulmane, une femme turque, quand
on ne la regarde pas trop formellement, finit par être aussi _visible_
qu’une femme française.
Le feredgé qui cache ses formes peut aussi les accuser: ses plis serrés
à propos dessinent ce qu’ils devraient voiler; en l’entr’ouvrant sous
prétexte de le rajuster, une coquette turque (il y en a) montre
quelquefois, par l’échancrure de sa veste de velours brodé d’or, une
gorge opulente à peine nuagée d’une chemise de gaze, une poitrine de
marbre qui ne doit rien aux mensonges du corset; celles qui ont de
jolies mains savent très-bien allonger leurs doigts en fuseau et teints
de henné hors du manteau qui les entoure. Il y a de certaines façons de
rendre opaque ou transparente la mousseline du yachmack en doublant les
plis ou en les laissant simples; on peut faire monter plus ou moins haut
ce masque blanc importun d’abord, resserrer ou agrandir à volonté
l’espace qui le sépare de la coiffe. Entre ces deux bandes blanches
brillent, comme des diamants noirs, comme des astres de jais, les yeux
les plus admirables du monde, avivés encore par le k’hol, et qui
semblent concentrer en eux toute l’expression du visage estompé à demi.
En marchant à pas lents au milieu de la chaussée, je pus passer en revue
tout à loisir cette galerie de beautés turques comme j’aurais inspecté
une rangée de loges à l’Opéra ou au Théâtre-Italien. Mon fez rouge, ma
redingote boutonnée, ma barbe et mon teint basané, me faisaient
d’ailleurs aisément confondre parmi la foule, et je n’avais pas l’air
trop scandaleusement parisien.
Sur le _turf_ d’Hyder-Pacha défilaient gravement des arabas, des talikas
et même des coupés et des broughams remplis de femmes très-richement
parées et dont les diamants scintillaient au soleil, à peines amortis
par les brumes blanches des mousselines, comme des étoiles derrière un
nuage léger; des cawas à pied et à cheval accompagnaient quelques-unes
de ces voitures, où des odalisques du harem impérial promenaient
indolemment leur ennui.
Çà et là de petits groupes de cinq ou six femmes se reposaient à l’abri
de quelque ombrage, sous la garde d’un eunuque noir, auprès de l’araba
qui les avait amenées, et semblaient poser pour un tableau de Decamps ou
de Diaz. Les grands bœufs grisâtres ruminaient paisiblement et
agitaient, pour s’émoucher, les houppes de laine rouge suspendues aux
baguettes courbes plantées dans leur joug et rattachées à leur queue par
une ficelle; avec leur air grave et leur frontail constellé de plaques
d’acier, ces belles bêtes avaient l’air de prêtres de Mithra ou de
Zoroastre.
Les vendeurs d’eau de neige, de sorbets, de raisin et de cerises
couraient d’un groupe à l’autre, proposant leur marchandise aux Grecs et
aux Arméniens, et contribuaient à l’animation du tableau. Il y avait
aussi des marchands de _carpous_ de Smyrne découpés en tranches et de
pastèques à la chair rose.
Des cavaliers, montés sur de beaux chevaux, se livraient à la fantasia à
quelque distance des équipages, sans doute en l’honneur d’une belle
invisible; les pur sang du Nedji, de l’Hedjaz et du Kurdistan secouaient
orgueilleusement leurs longues crinières soyeuses et faisaient étinceler
leurs housses ornées de pierreries, se sentant admirés, et quelquefois,
quand un cavalier avait le dos tourné, une tête charmante se penchait à
la fenêtre d’un talika.
Le soleil déclinait, et je repris, tout rêveur et plein de vagues
désirs, le chemin de Scutari, où mon caïdji m’attendait patiemment,
entre une tasse de café trouble et un chibouck de Latakyé comme il en
avait le droit, étant chrétien grec non soumis aux rigueurs du Ramadan.
XIV
KARAGHEUZ
J’ai peur vraiment, à parler toujours de cimetières, d’avoir l’air
d’écrire les _impressions de voyage d’un croque-mort_; mais ce n’est pas
ma faute: mon intention n’a aujourd’hui rien de lugubre. Je voulais vous
mener voir Karagheuz, le polichinelle turc; et, pour arriver à sa
baraque, il faut traverser le grand Champ-des-Morts de Péra: qu’y faire?
Ce n’est pourtant pas un personnage mélancolique que cette ombre
chinoise logée entre deux tombes.
Quand on a suivi jusqu’au bout la longue rue de Péra, on arrive à une
fontaine ombragée par un bouquet de platanes, près de laquelle
stationnent des loueurs de chevaux qui vous offrent leurs bêtes en
criant: _Tchelebi_, _signor_, _monsou_, selon qu’ils sont plus ou moins
polyglottes; des talikas et des arabas attendant la pratique; des
vendeurs de sorbets, d’eau jaunâtre, de mûres blanches, de concombres,
de gâteaux et de confiseries grossières, toujours entourés d’une
nombreuse clientèle.
Des groupes de femmes assises au bord de la route élargie en place vague
fixent hardiment sur vous leurs grands yeux noirs, et s’amusent à voir
fourmiller cette foule bigarrée de Turcs, de Grecs, d’Arméniens, de
Persans, de Bulgares, d’Européens, qui vont et viennent à pied, à
cheval, à mule, à âne, en voiture de toute forme et de tout pays.
Le coup de canon qui indique le coucher du soleil et termine le jeûne
vient de retentir. Les cafés se remplissent, et des nuages de fumée de
tabac s’élèvent de toutes parts; les tarboukas ronflent, les plaques
métalliques des tambours de basque frissonnent, les rebecs grincent, les
flûtes piaulent, et les voix nasillardes des chanteurs ambulants
glapissent et détonnent sur tous les tons possibles, formant un joyeux
charivari.