Cependant cette activité n’a rien de désordonné ni de fiévreusement

démoniaque comme les convulsions épileptiques des aïssaouas; le rhythme

la règle et la contient toujours. La rotation devient plus véloce, le

nombre de tours exécutés dans une minute augmente, mais la valse

hiératique reste silencieuse et calme comme un toton qui s’assoupit au

plus fort de sa rapidité. Les derviches élèvent ou laissent retomber

légèrement leurs bras selon le degré de fatigue ou d’extase qu’ils

éprouvent; on dirait des baigneurs qui perdent pied et étalent leurs

mains sur l’eau pour s’abandonner au courant; quelquefois leur tête se

renverse, montrant des yeux blancs, des traits illuminés, des lèvres

entr’ouvertes par un sourire indicible et que trempe une légère écume,

ou retombe sur la poitrine comme accablée de volupté, faisant ployer la

barbe contre l’étoffe blanche du gilet, mais, le plus souvent, reste

couchée sur l’avant-bras comme sur l’oreiller d’un rêve divin.

Un pauvre vieux, porteur d’un masque socratique assez laid au repos,

valsait avec une vigueur et une persistance incroyables pour son âge, et

sa figure commune prenait, sous l’excitation magique du tournoiement,

une singulière beauté; l’âme, pour ainsi dire, lui venait à la peau, et,

comme un marteau intérieur, repoussait et corrigeait par dedans les

imperfections de ses traits.--Un autre, de vingt-cinq ou trente ans,

figure noble, régulière et douce, terminée par une barbe d’un blond

roux, faisait songer involontairement au jeune Nazaréen,--le plus beau

des hommes,--avec ses bras élevés au-dessus de sa tête, et que les clous

d’une croix invisible semblaient retenir dans la même position. Je n’ai

jamais vu une plus belle expression ascétique. Ni l’Ange de Fiesole, ni

le divin Moralès, ni Hemmeling, ni fra Bartholomeo, ni Murillo, ni

Zurbaran, n’ont jamais peint dans leurs tableaux religieux une tête plus

éperdue d’amour divin, plus noyée d’effluves mystiques, plus reflétée de

lueurs célestes, plus ivre d’hallucinations paradisiaques; si dans

l’extra-monde les âmes conservent l’apparence du visage humain, elles

doivent assurément ressembler à ce jeune derviche tourneur.

Cette expression se répétait à des degrés moindres sur les physionomies

extatiques des autres valseurs. Que voyaient-ils dans ces visions qui

les berçaient? les forêts d’émeraude à fruits de rubis, les montagnes

d’ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles

du paradis de Mahomet? leurs bouches souriantes recevaient sans doute

les baisers parfumés de musc et de benjoin des houris blanches, vertes

et rouges: leurs yeux fixes contemplaient les splendeurs d’Allah

scintillant avec un éclat à faire paraître le soleil noir, sur un

embrasement d’aveuglante lumière; la terre, à laquelle ils ne tenaient

que par un bout de leurs orteils, avait disparu comme un papier

brouillard qu’on jette sur un brasier, et ils flottaient éperdument dans

l’éternité et l’infini, ces deux formes de Dieu.

Les tarboukas ronflaient, et la flûte pressait son chant d’un diapason

impossible et ténu comme un cheveu de cristal; les derviches

disparaissaient dans leur propre éblouissement; les jupes s’enflaient,

se gonflaient, s’arrondissaient, s’étalaient, répandant une fraîcheur

délicieuse dans l’air embrasé, et m’éventaient comme le vol d’un essaim

d’esprits célestes ou de grands oiseaux mystiques s’abattant sur la

terre.

Parfois un derviche s’arrêtait. Sa fustanelle continuait à palpiter

quelques instants; puis, n’étant plus soutenue par le tourbillon,

s’affaissait lentement, et les plis évasés s’affaissaient et reprenaient

leurs plis perpendiculaires comme ceux d’une draperie grecque antique.

Alors le tourneur se précipitait à genoux, la face contre terre, et un

frère servant venait le recouvrir d’un de ces manteaux dont j’ai parlé

tout à l’heure; de même qu’un jockey enveloppe de couvertures le pur

sang qui vient de courir. L’iman s’approchait du derviche ainsi

prosterné et figé dans une immobilité complète, murmurait quelques

paroles sacramentelles et passait à un autre. Au bout de quelque temps,

tous étaient tombés, terrassés par l’extase. Bientôt ils se relevèrent,

firent encore une fois deux à deux leur promenade circulaire, et

sortirent de la salle dans le même ordre qu’ils étaient entrés; et moi

j’allai reprendre mes souliers à la porte, parmi un tas de bottes et de

savates, ébloui de ce spectacle vertigineux, et jusqu’au soir je vis

tournoyer devant mes yeux de larges jupes blanches étalées, et

j’entendis bourdonner à mes oreilles le thème implacablement suave de la

petite flûte, sautillant sur la basse mugissante des tarboukas.

XII

LES DERVICHES HURLEURS

Quand on a vu les derviches tourneurs de Péra, on doit une visite aux

derviches hurleurs de Scutari; aussi je pris un caïque à Top’Hané, et

deux paires de rames, maniées par de vigoureux Arnautes, m’emportèrent

vers la rive d’Asie, malgré la violence du courant. Les eaux

bouillonnantes se brisaient sous le soleil en millions de paillettes

d’argent, rasées par des essaims d’oiseaux blancs et noirs, désignés

sous le nom poétique d’_âmes en peine_, à cause de leur inquiétude

perpétuelle; on les voit filer sur le Bosphore par vols de deux ou trois

cents, les pattes dans l’eau, les ailes dans l’air, avec une rapidité

extraordinaire, comme s’ils poursuivaient une proie invisible, ce qui a

les fait appeler aussi _chasse-vent_.--J’ignore leur étiquette

ornithologique, mais ces deux sobriquets populaires me suffisent

abondamment. Quand ils passent près des barques, on dirait des feuilles

sèches emportées par un tourbillon d’automne, et ils éveillent toutes

sortes d’idées rêveuses et mélancoliques.

Le débarcadère de Scutari se présente sous l’aspect le plus pittoresque.

Une sorte de plancher flottant, composé de grosses poutres où se posent

les goëlands et les albatros, forme un de ces premiers plans dont les

graveurs anglais savent tirer si bon parti; un café, entouré de bancs

peuplés de fumeurs, s’avance dans l’eau sur un petit môle côtoyé de

felouques, de caïques, de canots et d’embarcations de tout genre, à

l’ancre ou amarrés, des figuiers et autres végétations d’un vert vivace

ombragent un petit jardin attenant au café, qu’ils font ressortir par

leurs tons vigoureux.

Les murailles blanches de la mosquée de Buyuk-Djami apparaissent au

second plan. Cette mosquée produit un très-bon effet, avec sa coupole,

son minaret, ses terrasses mamelonnées de petits dômes de plomb, ses

arcades arabes, ses escaliers sur lesquels dorment des soldats et des

hammals et ses masses de maçonnerie entremêlées de touffes de verdure.

Une fontaine toute bordée d’arabesques, de rinceaux et de fleurs, toute

bariolée d’inscriptions turques sculptées en relief dans le marbre,

surmontée d’un de ces charmants toits en auvent dont le _bon goût_

moderne a décoiffé la fontaine de Top’Hané, occupe gracieusement le

centre de la petite place en forme de quai à laquelle aboutit la

principale rue de Scutari.

Au pied de cette fontaine, dont les robinets taris ne versent plus

d’eau, s’abritent des essaims de femmes en feredgés blancs, roses, verts

ou lilas, assises, debout, accroupies dans des poses d’une gracieuse

nonchalance, berçant de beaux enfants entre leurs bras, et surveillant

les jeux des plus grands d’un long regard de leur œil noir.

Des loueurs de chevaux avec leurs bêtes, des saïs tenant en bride les

montures de leurs maîtres, des talikas, espèces de fiacres turcs, des

arabas à la vieille mode, attelés de buffles noirs ou de bœufs d’un gris

argenté, des chiens roux dormant en tas au soleil, animent le tableau de

leurs groupes variés et de leurs oppositions de formes et de couleurs.

Au fond s’étend la ville de Scutari avec ses maisons peintes en rouges,

ses minarets blancs se détachant sur le noir rideau de cyprès de son

Champ-des-Morts. La grande rue de Scutari, qui s’élève graduellement

jusqu’au sommet de la colline, a la physionomie beaucoup plus

franchement turque qu’aucune de celles de Constantinople. On sent qu’on

est sur la terre d’Asie, sur le sol véritable de l’Islam. Nulle idée

européenne n’a franchi ce bras de mer étroit que quelques coups de rames

suffisent à traverser.--Les anciens costumes, turbans évasés, longues

pelisses, caftans de couleurs claires, se rencontrent bien plus

fréquemment à Scutari qu’à Constantinople. La réforme ne semble pas y

avoir pénétré.

La rue est bordée de marchands de tabac étalant sur une planchette leurs

blondes meules de latakyé surmontées d’un citron, de gargotiers faisant

rôtir le kébab à des broches perpendiculaires, de pâtissiers enfournant

le baklava, de bouchers suspendant à des chaînettes des quartiers de

viande au milieu d’un tourbillon de mouches, d’écrivains traçant des

suppliques dans une échoppe placardée de tableaux calligraphiques, de

cawadjis apportant à leurs pratiques le narghilé à la carafe limpide, au

long tuyau de cuir flexible.

Quelquefois, la rue s’interrompt pour faire place à un petit cimetière

qui s’intercale familièrement entre une boutique de confiserie et un

vendeur de râpes de maïs.--Plus loin, une vingtaine de maisons manquent,

et sont remplacées par un tas de cendres au milieu desquelles s’élèvent

les cheminées de briques qui seules ont pu résister à la violence du

feu.

Des arabas remplis de femmes assises les jambes croisées, montent ou

descendent la rue, au pas modéré de grands bœufs bleuâtres, conduits par

un saïs, qui souvent tient la corne de la bête sous la main. Les chiens,

endormis au milieu de la voie publique, se dérangent à peine, au risque

de se faire broyer sous l’ongle des lourds fissipèdes ou l’orbe des

roues massives. Heureusement la marche de ces chars primitifs est lente,

et les Turcs ne sont jamais pressés.

De ces arabas dorés et peints, et recouverts d’une toile ajustée sur des

cerceaux, partent des éclats de voix et des rires joyeux; l’œil furtif

en s’y plongeant peut entrevoir des visages moins sévèrement voilés et

qui peuvent se croire à l’abri des regards profanes. Sur le devant, de

petites filles d’une dizaine d’années, non masquées encore par le

yachmack impitoyable, trahissent, par leur beauté précoce, l’incognito

de leurs mères accroupies un peu en arrière. De ces longs yeux noirs en

amande, de ces sourcils marqués comme à l’encre de Chine, de ces nez

légèrement aquilins, de ces ovales réguliers, de ces bouches empourprées

de grenade, il n’est pas difficile, en les accentuant un peu, de

conclure au type si mystérieusement dérobé de la Vénus turque.

Voici un convoi qui passe: un cercueil, couvert d’une draperie verte,

appuyé sur les épaules de six hommes marchant d’un pas rapide, se dirige

en toute hâte au grand Champ-des-Morts de Scutari; il trouvera là, sous

l’ombre des hauts cyprès, dans la terre maternelle d’Asie, un repos que

les Francs d’Europe ne troubleront pas.

Des pâtres, traînant un mouton monstrueux, d’une obésité phénoménale,

grossie encore par ses longues laines, se croisent avec le convoi, qui

court comme si le diable l’emportait; des soldats à cheval passent d’un

air indolent et fier; des chameaux, ayant en tête un petit âne, défilent

en balançant leur col d’autruche, agitant leurs babines velues, en

partance pour quelque lointaine caravane, et, à travers cette foule

mouvante et bigarrée, j’arrive avec mes compagnons dans le haut Scutari,

au tekké des derviches hurleurs.

Il est trop tôt. L’heure turque, se comptant à partir du lever du

soleil, ne coïncide pas avec l’heure française, et demande des

supputations perpétuelles, causes de nombreuses erreurs, surtout dans

les premiers temps. En attendant, nous allons prendre du café, fumer un

chibouck et boire des verres d’eau sur les bancs extérieurs d’un café

situé à l’entrée du cimetière. Nous sommes servis par un petit garçon

aux yeux vifs, à la mine intelligente, qui se multiplie et suffit aux

demandes souvent opposées des consommateurs. Il apporte souvent du feu

d’une main et de l’autre de l’eau, comme les petits génies des

initiations antiques voltigeant sur le fond brun des vases étrusques.

Ayant épuisé toutes les ressources que peut offrir le café turc à un

désœuvrement forcé, nous entrâmes dans la cour du tekké, ornée d’une

fontaine en forme de tombeau, rappelant ces cercueils à dos d’âne

recouverts de cachemire, qu’on aperçoit, à travers les grillages, dans

les Turbés (chapelles funèbres) des sultans. Un marchand de gâteaux

faits avec de la fécule de riz, et qu’on mange arrosés de quelques

gouttes d’eau de cerise ou d’eau de rose, nous fournit un moyen

d’apaiser ou plutôt de tromper notre appétit, éveillé par l’air de la

mer, l’attente et l’espace de temps écoulé depuis un déjeuner frugal,

mais détestable, fait le matin à Constantinople. Ce marchand trimbalait

ses gâteaux sur un plateau de fer-blanc très-propre, posé devant lui en

forme d’éventaire, et sa marchandise, qu’eût sans doute critiquée

Brillat-Savarin ou Carême, avait au moins le mérite de n’être pas chère.

Pour quelques menues pièces de monnaie, on pouvait s’en rassasier.

Près de la porte du tekké se tenait assis un personnage fort étrange,

enveloppé d’un grossier sayon de poil de chameau montrant la corde, la

tête ceinte d’un bout de chiffon tortillé en manière de turban. Je

n’oublierai jamais ce masque court, camard, élargi, qui semblait s’être

écrasé sous la pression d’une main puissante, comme ces grotesques de

caoutchouc qu’on fait changer d’expression en appuyant le pouce dessus;

de grosses lèvres bleuâtres, épaisses comme celles d’un nègre; des yeux

de crapaud, ronds, fixes, saillants; un nez sans cartilage, une barbe

courte, rare et frisée; un teint de cuir fauve, glacé de tons rances et

plus culotté de ton qu’un Espagnoleto, formaient un ensemble bizarrement

hideux, tenant plus du cauchemar que de la réalité. Si, au lieu de ses

haillons sordides ce monstre eût porté un surcot mi-parti, on eût pu le

prendre pour un de ces fous de cour qu’on voit dans les anciens tableaux

d’apparat, un perroquet sur le poing ou tenant un lévrier en laisse.

C’était un fou, en effet. Les Turcs les laissent vaguer et les vénèrent

comme des saints. Ils pensent que Dieu habite ces cervelles que la

pensée a laissées vides, et ils leur pardonnent tout comme aux petits

enfants, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Celui-là avait pris en affection la cour du tekké, et il restait là sur

son bloc de pierre toute la journée, dodelinant de la tête, marmottant

la formule de l’Islam, roulant un chapelet entre ses doigts et suivant

de son œil idiot quelque vague hallucination qui le faisait sourire.

Abruti dans un kief dont il n’était distrait que par un fourmillement

trop importun de vermine, qu’il apaisait à la manière du mendiant de

Murillo, il semblait jouir de la béatitude la plus parfaite. Une pipe au

bouquin usé, au tuyau d’érable, au lulé noirci par un long usage, était

appuyée au mur près de lui, et de temps à autre il aspirait quelques

gorgées de fumée avec une satisfaction enfantine et profonde.

Quelques dévots à mine fanatique embrassaient pieusement ce dégoûtant

personnage, qui se laissait faire comme une difforme idole indoue ou

japonaise; puis, quittant leurs babouches, pénétraient dans la salle

intérieure du tekké.--Quant à nous, l’on ne nous permit d’entrer que

lorsque les prières préparatoires eurent été dites; nous entendions du

dehors ces psalmodies graves et d’un beau caractère religieux rappelant

le plain-chant grégorien, auquel l’accent guttural particulier aux

hommes de l’Orient donnait un cachet plus sauvage.

Nous ajoutâmes nos chaussures au tas de babouches entassées à la porte,

et nous prîmes place derrière une balustrade de bois avec quelques

autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient deux capucins en

costume, froc de bure et la corde aux reins. Je ne remarquai pas qu’ils

fussent vus de mauvais œil par la partie mahométane de l’assemblée,

tolérance louable, surtout dans un conventicule de fanatiques.

La salle des derviches hurleurs de Scutari n’est pas de forme circulaire

comme celle des derviches tourneurs de Péra. C’est un parallélogramme

dénué de tout caractère architectural; aux murailles nues sont

suspendues une quinzaine d’énormes tambours de basque et quelques

écriteaux parafés de versets du Koran. Du côté du mirah, au-dessus du

tapis où s’asseyent l’iman et ses acolytes, le mur présente un genre de

décoration féroce, qui fait songer à l’atelier d’un tortionnaire ou d’un

inquisiteur; ce sont des espèces de dards terminés par un cœur de plomb,

d’où pendent des chaînettes, des lardoires affilées, des masses d’armes,

des tenailles, des pinces et toutes sortes d’instruments de formes

inquiétantes et barbares, d’un usage incompréhensible, mais effrayant,

qui vous font venir la chair de poule comme la trousse déployée d’un

chirurgien avant une opération. C’est avec ces atroces outils que les

derviches hurleurs se flagellent, se tailladent et se perforent,

lorsqu’ils sont parvenus au plus haut degré de fureur religieuse, et que

les cris ne suffisent plus pour exprimer leur délire saintement

orgiaque.

L’iman était un grand vieillard osseux, sec, à figure sillonnée et

ravinée, très-digne et très-majestueux. A côté de lui se tenait un beau

jeune homme au turban blanc retenu par une bandelette d’or transversale,

à pelisse vert-émir, comme en portent les descendants du prophète ou les

hadjis qui ont fait le pèlerinage de la Mecque; son profil, pur, triste

et doux, offrait plutôt le type arabe que le type turc, et son teint,

d’un ton olivâtre uni, semblait confirmer cette origine.

En face étaient rangés les derviches dans la pose sacramentelle,

répétant à l’unisson une espèce de litanie entonnée par un gros homme à

poitrine d’Hercule, à col de taureau, doué de poumons de fer et d’une

voix de stentor. A chaque verset, ils se balançaient la tête d’avant en

arrière et d’arrière en avant, avec ce mouvement de magot ou de poussah

qui finit par donner un vertige sympathique quand on le regarde

longtemps.

Quelquefois un des spectateurs musulmans, étourdi par cette oscillation

irrésistible, quittait sa place en chancelant, se mêlait aux derviches,

se prosternait et commençait à s’agiter comme un ours en cage.

Le chant s’élevait de plus en plus; le dandinement se précipitait, les

visages commençaient à devenir livides et les poitrines haletantes. Le

coryphée accentuait les paroles saintes avec un redoublement d’énergie,

et nous attendions, pleins d’anxiété et de terreur, les scènes qui

allaient suivre.

Quelques derviches, entraînés à point, s’étaient levés et continuaient

leurs soubresauts, au risque de se fendre la tête contre les murs et de

se luxer les vertèbres du col par ces furieuses saccades.

Bientôt tout le monde fut debout. C’est le moment où l’on décroche les

tambours de basque, mais cette fois on ne le fit pas, les _sujets_

étaient assez excités, et d’ailleurs, à cause du jeûne du Ramadan, on ne

voulait pas les pousser trop. Les derviches formèrent une chaîne en se

mettant les bras sur les épaules, et commencèrent à justifier leur nom

en tirant du fond de leur poitrine un hurlement rauque et prolongé:

Allah-hou! qui ne semble pas appartenir à la voix humaine.

Toute la bande, rendue solidaire de mouvement, recule d’un pas, se jette

en avant avec un élan simultané et hurle d’un ton sourd, enroué, qui

ressemble au grommellement d’une ménagerie de mauvaise humeur, quand les

lions, les tigres, les panthères et les hyènes trouvent que l’heure de

la nourriture se fait bien attendre.

Puis l’inspiration arrive peu à peu, les yeux brillent comme des

prunelles de bêtes fauves au fond d’une caverne; une écume épileptique

mousse aux commissures des lèvres, les visages se décomposent et luisent

lividement sous la sueur; toute la file se couche et se relève sous un

souffle invisible comme des épis sous un vent d’orage, et toujours, à

chaque élan, le terrible Allah-hou! se répète avec une énergie

croissante.

Comment des hurlements pareils, répétés pendant plus d’une heure, ne

font-ils pas éclater la cage osseuse de la poitrine et jaillir le sang

des vaisseaux rompus? c’est ce que je ne saurais m’expliquer.

L’un des derviches, placé au milieu de la file, avait une tête tout à

fait caractéristique; vous avez vu, sans nul doute, pendu au mur de

quelque atelier, le masque en plâtre de Géricault avec ses tempes

creuses, ses orbites profondes, ses pommettes sculptées en relief, son

nez d’aigle pincé par la Mort, sa barbe poissée et collée des sueurs de

l’agonie; eh bien! étendez sur ce moulage funèbre un vieux parchemin

jaune, et vous aurez l’image la plus exacte du derviche hurleur de

Scutari, émacié et comme disséqué par l’_entraînement_ du fanatisme.

Cette sauvage et vigoureuse maigreur me faisait penser à ces vers

farouches dans lesquels Chanfara, le poëte-coureur, dessine son abrupte

physionomie. Le derviche eût pu dire comme lui: «Je me mets en course le

matin n’ayant pris qu’une bouchée, comme un loup aux fesses maigres, au

poil gris, qu’une solitude conduit à une autre; lorsque la plante

calleuse de mes pieds frappe une terre dure semée de cailloux, elle en

tire des étincelles, elle les fait voler en éclats; tout maigre que je

suis, j’aime à faire mon lit de la terre, et j’étends sur sa face un dos

que tiennent à distance des vertèbres arides; j’ai pour oreiller un bras

décharné dont les jointures saillantes semblent des osselets lancés par

un joueur et tombés de champ.»

Les hurlements étaient devenus des rugissements; le derviche dont je

viens d’esquisser le portrait balançait sa tête flagellée de longs

cheveux noirs, et tirait de sa poitrine de squelette des rauquements de

tigre, des grommellements de lion, des glapissements de loup blessé

saignant dans la neige, des cris pleins de rage et de désir, des râles

de voluptés inconnues, et quelquefois des soupirs d’une tristesse

mortelle, protestations du corps broyé sous la meule de l’âme.

Excitée par l’ardeur fiévreuse de cet enragé dévot, toute la troupe,

ramassant un reste de force, se jetait en arrière d’un seul bloc, puis

se lançait en avant comme une ligne de soldats ivres, en hurlant un

suprême Allah-hou! sans rapport avec les sons connus et tel qu’on peut

supposer le beuglement d’un mammouth ou d’un mastodonte dans les prêles

colossales des marais antédiluviens; le plancher tremblait sous le

piétinement rhythmique de la bande hurlante, et les murailles semblaient

prêtes à se fendre comme les remparts de Jéricho à ces clameurs

horribles.

Les deux capucins riaient imbécilement dans leur barbe, trouvant tout

cela absurde, sans songer qu’eux-mêmes étaient des espèces de derviches

catholiques, se mortifiant d’une autre manière pour se rapprocher d’un

dieu différent; les derviches cherchaient Allah et l’appelaient de leurs

hurlements, comme les capucins cherchent Jéhovah dans la prière, le

jeûne et les exercices ascétiques.--J’avoue que cette inintelligence me

mit de mauvaise humeur, moi qui comprends le prêtre d’Athys, le fakir

indou, le trappiste et le derviche se tordant sous l’immense pression de

l’éternité et de l’infini, et tâchant d’apaiser le dieu inconnu par

l’immolation de leur chair et les libations de leur sang. Ce derviche

qui faisait rire les capucins me paraissait à moi aussi beau, avec sa

figure hallucinée, que le moine de Zurbaran, livide d’extase et ne

laissant briller dans son ombre qu’une bouche qui prie et deux mains

éternellement jointes.

L’exaltation était au comble; les hurlements se succédaient sans

intervalle; une fauve odeur de ménagerie se dégageait de tous ces corps

en sueur. A travers la poussière soulevée par les pieds de ces forcenés,

grimaçaient vaguement, comme à travers un brouillard roussâtre, des

masques convulsés, épileptiques, illuminés d’yeux blancs et de sourires

étranges.

Constantinople · 第 10 / 26 段