soie de Brousse. Ces costumes coûtent un prix très-modique, quoique les
couleurs en soient d’un ton charmant et les tissus d’une souplesse
extrême. Je regrette fort de n’avoir point acheté un grand dolman cerise
fait de filets paille, à longues manches pendantes, qui m’aurait donné à
Paris un air de mamamouchi très-respectable, et dans lequel j’eusse paru
aussi beau que M. Jourdain pendant la cérémonie. Mais les douanes sont
peu indulgentes pour ces innocentes fantaisies de voyageur.--Ces
marchands vendent aussi des étoffes de Brousse, moitié soie et moitié
fil, pour robes, gilets et pantalons à la mode européenne,
très-fraîches, très-légères et très-coquettes. Cette industrie est
nouvelle et vit par la protection d’Abdul-Medjid.
Les drapiers étalent des draps anglais aux couleurs criardes dont les
lisières sont chamarrées de grosses lettres d’or et d’armoiries en
paillon de cuivre, pour flatter le goût oriental. On y reconnaît la
perfection bête de la mécanique et la fausseté de ton naturelle de la
Grande-Bretagne. J’avoue que de pareilles dissonances me font grincer
les dents, et que j’envoie de bon cœur à tous les diables l’industrie,
le commerce et la civilisation qui produisent des rouges si hostiles,
des bleus si acariâtres, des jaunes si insolents, et troublent pour je
ne sais quel gain la sereine harmonie de ton de l’Orient.
Quand je pense que je rencontrerai sans doute ces horribles étoffes
découpées en vestes, en gilets et en caftans, dans une mosquée, dans une
rue, dans un paysage, dont elles détruisent tout l’effet par leurs
couleurs insociables, une secrète fureur bouillonne en moi, et je
souhaite que la mer engloutisse les vaisseaux qui portent ces
abominations, que le feu détruise les fabriques où elles se trament et
que la Great-Britain s’évapore dans son brouillard. J’en dirai autant
des exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse, qui
commencent à répandre en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs
atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises
écrasées. Si j’en parle avec tant d’amertume, c’est que j’ai eu la
douleur profonde, et dont je ne me consolerai jamais, de voir trois
petites filles turques, de huit à dix ans, belles comme des houris, et
même beaucoup plus belles, car les houris n’existent pas, qui portaient
sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du
soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n’osaient pas
éclairer ces monstruosités modernes, et rebroussaient d’épouvante.
Heureusement, l’on est distrait de ces idées pénibles par l’étalage des
vêtements d’enfants: ce ne sont que mignonnes vestes brodées d’or et
d’argent, gentils pantalons bouffants de soie, petits caftans à
soutaches, tarbouches puérils ornés de croissants; un Orient en
miniature, le plus joli et le plus coquet du monde.
Puis viennent, dans une ruelle spéciale, les trayeurs d’or, ceux qui
font ces fils argentés et dorés dont on brode les blagues, les
pantoufles, les mouchoirs, les gilets, les dolmans, les vestes; derrière
les vitres des montres étincellent sur leurs bobines ces fils brillants
qui, plus tard, seront des fleurs, des feuillages, des arabesques. Là se
font aussi ces cordonnets, ces nœuds si gracieux, si coquettement
enchevêtrés et que notre passementerie ne saurait imiter. Les Turcs les
fabriquent à la main en se servant de l’orteil de leur pied nu comme
point d’attache.
Il y a là des joailliers dont les pierreries sont enfermées dans des
coffres qu’ils ne quittent pas de l’œil, ou sous des vitrines placées
hors de la portée des filous; dans ces obscures boutiques, assez
semblables à des échoppes de savetier, abondent des richesses
incroyables. Les diamants de Visapour et de Golconde apportés par les
caravanes; les rubis du Giamschid, les saphirs d’Ormus, les perles
d’Ophyr, les topazes du Brésil, les opales de Bohême, les turquoises de
Macédoine, sans compter les grenats, les chrysoberils, les
aigues-marines, les azerodrachs, les agates, les aventurines, les
lapis-lazulis, sont entassés là par monceaux, car les Turcs ont beaucoup
de pierreries, non-seulement comme luxe, mais comme valeurs. Ne
connaissant pas les raffinements de la finance moderne, ils ne tirent
aucun intérêt de leurs capitaux, ce qui, du reste, leur est
rigoureusement interdit par le Coran, hostile à l’usure, comme
l’Évangile, ainsi qu’on vient de le voir à l’occasion de l’emprunt turc,
repoussé par le vieux parti national et religieux. Un diamant facile à
cacher, à emporter, résume en lui une grande somme sous un petit volume.
Au point de vue oriental, c’est un placement sûr, quoiqu’il ne rapporte
rien; mais allez donc persuader à l’avarice arabe ou turque de se
dessaisir du pot de grès qui renferme son trésor, et cela sous prétexte
de trois ou quatre pour cent, quand bien même la chose serait permise
par Mahomet!
Ces pierres sont en général des cabochons, car les Orientaux ne taillent
ni le diamant ni le rubis, soit qu’ils ne connaissent pas la poudre à
égriser, soit qu’ils craignent de diminuer le nombre des carats en
abattant les angles des pierres. Les montures sont assez lourdes et d’un
goût génois ou rococo. L’art si fin, si élégant et si pur des Arabes a
laissé peu de traces chez les Turcs. Ces joyaux consistent
principalement en colliers, boucles d’oreilles, ornements de tête,
étoiles, fleurs, croissants, bracelets, anneaux de jambe, manches de
sabre et de poignard; mais ils ne se révèlent dans tout leur éclat qu’au
fond des harems, sur la tête et la poitrine des odalisques, sous les
yeux du maître, accroupi dans un angle du divan, et tout ce luxe est,
pour l’étranger, comme s’il n’existait pas. Quoique l’opulence des
phrases précédentes, constellées de noms de pierreries, ait pu vous
faire penser au trésor d’Haroun-al-Raschid et à la cave d’Aboulcasem,
n’imaginez rien d’éblouissant et de jetant à droite et à gauche de
folles bluettes de lumière. Les Turcs n’entendent pas l’étalage comme
Fossin, Lemonnier, Marlet ou Bapst; et les diamants bruts, jetés à
poignées dans de petites sébiles de bois, ont l’apparence de grains de
verre; et pourtant on pourrait aisément dépenser un million dans une de
ces boutiques de deux sous.
Le bazar des armes peut être considéré comme le cœur même de l’Islam.
Aucune des idées nouvelles n’a franchi son seuil; le vieux parti turc y
siége gravement accroupi, professant pour les chiens de chrétiens un
mépris aussi profond qu’au temps de Mahomet II. Le temps n’a pas marché
pour ces dignes Osmanlis, qui regrettent les janissaires et l’ancienne
barbarie,--peut-être avec raison. Là se retrouvent les grands turbans
évasés, les dolimans bordés de fourrure, les larges pantalons à la
mameluk, les hautes ceintures et le pur costume classique, tel qu’on le
voit dans la collection d’Elbicei-Atika, dans la tragédie de _Bajazet_
ou la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_. Vous revoyez là ces
physionomies impassibles comme la fatalité, ces yeux sereinement fixes,
ces nez d’aigle se recourbant sur une longue barbe blanche, ces joues
brunes, tannées pas l’abus des bains de vapeur, ces corps à robuste
charpente que délabrent les voluptés du harem et les extases de l’opium,
cet aspect du Turc pur sang qui tend à disparaître, et qu’il faudra
bientôt aller chercher au fond de l’Asie.
A midi, le bazar des armes se ferme dédaigneusement, et ces marchands
millionnaires se retirent dans leurs kiosques sur la rive du Bosphore,
et regardent d’un air courroucé passer les bateaux à vapeur, ces
diaboliques inventions franques.
Les richesses entassées dans ce bazar sont incalculables: là se gardent
ces lames de damas, historiées de lettres arabes, avec lesquelles le
sultan Saladin coupait des oreillers de plume au vol, en présence de
Richard Cœur-de-Lion, tranchant une enclume de sa grande épée à deux
mains, et qui portent sur le dos autant de crans qu’elles ont abattu de
têtes; ces kandjars, dont l’acier terne et bleuâtre perce les cuirasses
comme des feuilles de papier, et qui ont pour manche un écrin de
pierreries; ces vieux fusils à rouet et à mèche, merveilles de ciselure
et d’incrustation; ces haches d’armes qui ont peut-être servi à Timour,
à Gengiskan, à Scanderbeg, pour marteler les casques et les crânes, tout
l’arsenal féroce et pittoresque de l’antique Islam. Là rayonnent,
scintillent et papillotent, sous un rayon de soleil tombé de la haute
voûte, les selles et les housses brodées d’argent et d’or, constellées
de soleils de pierreries, de lunes de diamants, d’étoiles de saphirs;
les chanfreins, les mors et les étriers de vermeil, féeriques
caparaçons, dont le luxe oriental revêt les nobles coursiers du Nedj,
les dignes descendants des Dahis, des Rabrâ, des Haffar et des Naâmah,
et autres illustrations équestres de l’ancien turf islamite.
Chose remarquable pour l’insouciance musulmane, ce bazar est considéré
comme si précieux, qu’il n’est pas permis d’y fumer;--ce mot dit tout,
car le Turc fataliste allumerait sa pipe sur une poudrière.
Pour donner un repoussoir à ces magnificences, parlons un peu du bazar
des Poux. C’est la morgue, le charnier, l’équarrissoir où vont finir
toutes ces belles choses, après avoir subi les diverses phases de la
décadence. Le caftan qui a brillé sur les épaules du vizir ou du pacha
achève sa carrière sur le dos d’un hammal ou d’un calfat; la veste, où
se moulaient les charmes opulents d’une Géorgienne du harem, enveloppe,
souillée et flétrie, la carcasse momifiée d’une vieille
mendiante.--C’est un incroyable fouillis de loques, de guenilles, de
haillons, où tout ce qui n’est pas trou est tache; tout cela pendille
flasquement, sinistrement, à des clous rouillés, avec cette vague
apparence humaine que conservent les habits longtemps portés, et
grouille, remué vaguement par la vermine. Autrefois la peste se cachait
sous les plis fripés de ces indescriptibles défroques maculées de la
sanie des bubons, et s’y tenait tapie comme une araignée noire au fond
de sa toile poussiéreuse, dans quelque angle immonde.
Le Rastro de Madrid, le Temple de Paris, l’ancienne Alsace de Londres,
ne sont rien à côté de ce Montfaucon de la friperie orientale, qualifié
par le nom significatif que je ne répéterai pas et que j’ai dit là-haut.
J’espère qu’on me pardonnera cette description fourmillante en faveur
des pierreries, des brocarts, des flacons d’essence de roses de mon
commencement;--d’ailleurs, le voyageur est comme le médecin, il peut
tout dire.
XI
LES DERVICHES TOURNEURS
Les derviches tourneurs ou mevélawites sont des espèces de moines
mahométans qui vivent en communauté dans des monastères appelés
_tekkés_. Le mot derviche signifie pauvre, ce qui n’empêche pas les
derviches de posséder de grands biens dus aux legs et aux dons des
fidèles. La désignation, vraie autrefois, s’est conservée, quoiqu’elle
soit maintenant une antinomie.
Les muftis et les ulémas ne voient pas de très-bon œil les derviches,
soit à cause de quelque dissidence secrète de doctrine, soit à cause de
l’influence qu’ils ont sur le bas peuple, ou seulement à cause du mépris
qu’a toujours professé le haut clergé pour les ordres mendiants; quant à
moi, qui ne suis pas assez fort en théologie turque pour débrouiller la
chose, je me bornerai à considérer les derviches du côté purement
plastique et à décrire leurs bizarres exercices.
Contrairement aux autres mahométans, qui empêchent les giaours
d’assister en curieux aux cérémonies du culte, et les chasseraient
outrageusement des mosquées s’ils essayaient de s’y introduire aux
heures de prière, les derviches laissent pénétrer les Européens dans
leurs tekkés, à la seule condition de déposer leur chaussure à la porte,
et d’entrer pieds nus ou en pantoufles; ils chantent leurs litanies et
accomplissent leurs évolutions sans que la présence des chiens de
chrétiens paraisse les déranger aucunement; on dirait même qu’ils sont
flattés d’avoir des spectateurs.
Le tekké de Péra est situé sur une place encombrée de tombes, de pieux
de marbre à turbans et de cyprès séculaires, espèce d’annexe ou de
succursale du petit Champ-des-Morts, où se trouve le tombeau du comte de
Bonneval, le fameux renégat.
La façade, fort simple, se compose d’une porte surmontée d’un cartouche,
historiée d’une inscription turque, d’un mur percé de fenêtres à
grillages, laissant apercevoir des sépultures de derviches, car en
Turquie les vivants coudoient toujours les morts, et d’une fontaine
encastrée et treillissée, garnie de spatules de fer pendues à des
chaînes, pour que les pauvres puissent boire commodément, et
qu’entourent des groupes de hammals, altérés par la pénible montée de
Galata. Tout cela n’a rien de monumental, mais ne manque pas de
caractère; les grands mélèzes du jardin, la coupole et le minaret blanc
de la mosquée qu’on aperçoit dans le bleu du ciel, par-dessus la
muraille, rappellent à propos l’Orient.
L’intérieur ressemble à toute autre habitation mahométane; pas de ces
longs cloîtres en arcade, de ces corridors interminables sur lesquels
s’ouvrent des cellules, pieux cachots de reclus volontaires, de ces
cours silencieuses où l’herbe pousse et où grésille une fontaine dans
une vasque verdie. Rien de l’aspect froid, triste et sépulcral du
couvent comme il est compris dans les pays catholiques; mais de gais
logements peints de couleurs riantes, éclairés du soleil, et au fond une
merveilleuse échappée de vue du Bosphore, un magnifique panorama baigné
d’air et de lumière: Scutari, Kadi-Keuï s’étalant sur la rive d’Asie,
l’Olympe de Bythinie tout glacé de neige, les îles des Princes, taches
d’azur sur la moire de la mer; Seraï-Burnou, avec ses palais, ses
kiosques, ses jardins; Sultan-Achmet, flanqué de ses six minarets;
Sainte-Sophie, rayée de rose et de blanc comme une voile d’Yemen, et la
forêt pavoisée des navires de toutes nations, spectacle toujours
changeant, toujours nouveau, et dont on ne se lasse jamais!
La salle où s’exécutent les valses religieuses des tourneurs occupe le
fond de cette cour. L’aspect extérieur ne rappelle la destination de
l’édifice que par des chiffres enlacés et des suras du Koran tracées
avec cette certitude de main que possèdent à un si haut degré les
calligraphes turcs. Ces caractères contournés et fleuris jouent le rôle
le plus heureux dans l’ornementation orientale; ce sont des arabesques
autant que des lettres.
L’intérieur rappelle à la fois la salle de danse et de spectacle; un
parquet parfaitement uni et ciré, qu’entoure une balustrade circulaire à
hauteur d’appui, en occupe le centre; de sveltes colonnes supportent une
galerie de même forme, contenant des places pour les spectateurs de
distinction, la loge du sultan et les tribunes destinées aux femmes.
Cette partie, qu’on appelle le sérail, est défendue contre les regards
profanes par des treillages très-serrés comme ceux qu’on voit aux
fenêtres des harems. L’orchestre fait face au mirah, orné de tablettes
bariolées de versets du Koran et de cartouches de sultans ou de vizirs
bienfaiteurs du tekké. Tout cela est peint en blanc et en bleu et d’une
propreté extrême: on dirait plutôt une classe disposée pour les élèves
de Cellarius que le lieu d’exercice d’une secte fanatique.
Je m’assis, les jambes croisées, au milieu de Turcs et de Francs,
également déchaux, tout près de la balustrade inférieure, au premier
rang, de manière à ne rien perdre du spectacle.--Après une attente assez
prolongée, les derviches arrivèrent lentement, deux par deux; le chef de
la communauté s’accroupit sur un tapis recouvert de peaux de gazelle,
au-dessous du mirah, entre deux acolytes: c’était un petit vieillard au
teint plombé et fatigué, la peau plissée de mille rides et le menton
hérissé d’une barbe rare et grisonnante; ses yeux, brillants par éclairs
fugitifs dans sa face éteinte, au centre d’une large auréole de bistre,
donnaient seuls un peu de vie à sa physionomie de l’autre monde.
Les derviches défilèrent devant lui, en le saluant à la manière
orientale avec les marques du plus profond respect, comme on fait pour
un sultan ou pour un saint; c’était à la fois une politesse, un
témoignage d’obéissance et une évolution religieuse; les mouvements
étaient lents, rhythmés, hiératiques, et, le rite accompli, chaque
derviche allait prendre place en face du mirah.
La coiffure de ces moines musulmans consiste en un bonnet de feutre
épais d’un pouce, d’un ton roussâtre ou brun, et que je ne saurais mieux
comparer, pour la forme, qu’à un pot à fleurs renversé, dans lequel on
aurait entré la tête; un gilet et une veste d’étoffe blanche, une
immense jupe plissée, de même couleur et semblable à la fustanelle
grecque, des caleçons étroits et blancs aussi, descendant jusqu’à la
cheville, composent ce costume, qui n’a rien de monacal dans nos idées
et ne manque pas d’une certaine élégance. Pour le moment, on ne pouvait
que l’entrevoir, car les derviches étaient affublés d’espèces de
manteaux ou de surtouts verts, bleus, raisin-de-Corinthe, cannelle, ou
de toute autre nuance, qui ne faisaient pas partie de l’uniforme, et
qu’ils devaient quitter au moment de commencer leurs valses, pour les
reprendre ensuite lorsqu’ils retomberaient haletants, ruisselants de
sueur, brisés d’extase et de fatigue.
Les prières commencèrent, et avec elles les génuflexions, les
prosternations, les simagrées ordinaires du culte musulman, si bizarres
pour nous, et qui seraient aisément risibles sans la conviction et la
gravité que les fidèles y mettent. Ces alternatives d’élévation et
d’abaissement font penser aux poulets qui se précipitent avidement le
bec contre terre et se relèvent après avoir saisi le grain ou le
vermisseau qu’ils convoitent.
Ces oraisons sont assez longues, ou du moins le désir de voir les danses
les fait paraître telles, surtout pour un curieux européen, qui n’espère
pas s’aller reposer après sa mort sous l’ombrage de l’arbre Tuba, dans
le paradis-sérail de Mahomet, et de s’y mirer pendant des éternités, aux
yeux noirs des houris, toujours vierges; néanmoins, ce bourdonnement
pieux, par sa persistance monotone, finit par agir fortement sur
l’organisme même des incrédules, et l’on conçoit qu’il impressionne les
âmes croyantes et les _entraîne_ merveilleusement pour ces exercices
étranges, au-dessus de la puissance humaine, et qui ne peuvent
s’expliquer que par une sorte de catalepsie religieuse assez semblable à
l’insensibilité extra-naturelle des martyrs au milieu des plus atroces
supplices.
Lorsqu’on eut psalmodié assez de versets du Koran, hoché suffisamment la
tête et fait un nombre satisfaisant de prosternations, les derviches se
levèrent, jetèrent leurs manteaux et refirent une procession circulaire
autour de la salle. Chaque couple passa devant le chef, qui se tenait
debout, et, après le salut échangé, faisait sur lui un geste de
bénédiction ou de passe magnétique; cette espèce de consécration
s’exécute avec une étiquette singulière. Le dernier derviche béni en
prend un autre dans le couple suivant et paraît le présenter à l’iman,
cérémonie qui se répète de groupe en groupe jusqu’à l’épuisement de la
bande.
Un changement remarquable s’était opéré déjà dans les physionomies des
derviches ainsi préparés à l’extase. En entrant, ils avaient l’air
morne, abattu, somnolent; ils penchaient la tête sous leurs lourds
bonnets; maintenant leurs visages s’éclairaient, leurs yeux brillaient,
leurs attitudes se relevaient et se raffermissaient, les talons de leurs
pieds nus interrogeaient le parquet avec un mouvement de trépidation
nerveuse.
Aux psalmodies du Koran nasillées en ton de fausset s’était joint un
accompagnement de flûtes et de tarboukas.--Les tarboukas marquaient le
rhythme et faisaient la basse, les flûtes exécutaient à l’unisson un
chant d’une tonalité élevée et d’une douceur infinie.
Le motif du thème, ramené invariablement après quelques ondulations,
finissait par s’emparer de l’âme avec une impérieuse sympathie, comme
une femme dont la beauté se révèle à la longue et semble augmenter à
mesure qu’on la contemple. Cet air, d’un charme bizarre, me faisait
naître au cœur des nostalgies de pays inconnus, des tristesses et des
joies inexplicables, des envies folles de m’abandonner aux ondulations
enivrantes du rhythme. Des souvenirs d’existences antérieures me
revenaient en foule, des physionomies _connues_ et que cependant je
n’avais jamais rencontrées dans ce monde me souriaient avec une
expression indéfinissable de reproche et d’amour; toutes sortes d’images
et de tableaux de rêves oubliés depuis longtemps s’ébauchaient
lumineusement dans la vapeur d’un lointain bleuâtre; je commençais à
balancer ma tête d’une épaule à l’autre, cédant à la puissance
d’incantation et d’évocation de cette musique si contraire à nos
habitudes et pourtant d’un effet si pénétrant.--Je regrette beaucoup que
Félicien David ou Ernest Reyer, si habiles tous deux à saisir les
rhythmes bizarres de la musique orientale, ne se soient pas trouvés là
pour noter cette mélodie d’une suavité vraiment céleste.
Immobiles au milieu de l’enceinte, les derviches semblaient s’enivrer de
cette musique si délicatement barbare et si mélodieusement sauvage, dont
le thème primitif remonte peut-être aux premiers âges du monde; enfin,
l’un d’eux ouvrit les bras, les éleva et les déploya horizontalement
dans une pose de Christ crucifié, puis il commença à tourner lentement
sur lui-même, déplaçant lentement ses pieds nus, qui ne faisaient aucun
bruit sur le parquet. Sa jupe, comme un oiseau qui veut prendre son vol,
se mit à palpiter et à battre de l’aile. Sa vitesse devenait plus
grande; le souple tissu, soulevé par l’air qui s’y engouffrait, s’étala
en roue, s’évasa en cloche comme un tourbillon de blancheur dont le
derviche était le centre.
Au premier s’en était joint un second, puis un troisième, puis toute la
bande avait suivi, gagnée par un vertige irrésistible.
Ils valsaient, les bras étendus en croix, la tête inclinée sur les
épaules, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte comme des nageurs
confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’extase; leurs
mouvements, réguliers, onduleux, avaient une souplesse extraordinaire;
nul effort sensible, nulle fatigue apparente; le plus intrépide valseur
allemand serait tombé mort de suffocation; eux continuaient de tourner
sur eux-mêmes comme poussés par la suite de leur impulsion, de même
qu’une toupie qui pivote immobile au moment de la plus grande rapidité,
et semble s’endormir au bruit de son ronflement.
Chose surprenante, ils étaient là une vingtaine, peut-être davantage,
pirouettant au milieu de leurs jupes épanouies comme le calice de ces
gigantesques fleurs de Java, sans se heurter jamais, sans se désorbiter
de leur tourbillon, sans perdre un seul instant la mesure marquée par
les tarboukas.
L’iman se promenait parmi les groupes, frappant quelquefois des mains,
soit pour indiquer à l’orchestre de presser ou de ralentir le rhythme,
soit pour encourager les valseurs et les applaudir de leur zèle pieux.
Sa mine impassible formait un contraste étrange avec toutes ces figures
illuminées, convulsées; ce morne et froid vieillard traversait d’un pas
de fantôme ces évolutions frénétiques, comme si le doute eût atteint son
âme desséchée, ou que depuis longtemps les ivresses de la prière et les
vertiges des incantations sacrées n’eussent plus prise sur lui, comme
ces teriakis et ces hachachins blasés sur l’effet de leur drogue et
obligés d’élever la dose jusqu’à l’empoisonnement.
Les valses s’arrêtèrent un instant; les derviches se reformèrent couple
par couple et firent deux ou trois fois processionnellement le tour de
la salle. Cette évolution, faite à pas lents, leur donne le temps de
reprendre haleine et de se recueillir.
Ce que j’avais vu n’était, en quelque sorte, que le prélude de la
symphonie, le début du poëme, l’entraînement à la valse.
Les tarboukas se mirent à gronder sur une mesure plus pressée, le chant
des flûtes devint plus vif, et les derviches reprirent leur danse avec
un redoublement d’activité.