Je faisais quelquefois de longues stations devant la boutique d’un

marchand de tuyaux de pipe, dans la rue qui descend à Top’Hané, en face

le cimetière muré dont on aperçoit, à travers des ouvertures garnies de

grilles, les riches tombeaux bariolés d’or et d’azur; le marchand était

un vieillard à barbe grise et rare, à l’œil entouré de peaux

blanchâtres, au nez courbé, à la physionomie d’ara déplumé, et qui

dessinait innocemment avec sa figure une excellente caricature de Turc

que Cham eût enviée. Par l’emmanchure de son gilet à boutons usés

sortait un bras plat, jaune et maigre, faisant mouvoir un archet comme

un violoniste qui scie la quatrième corde en exécutant une difficulté à

la Paganini. Sur une pointe de fer, mise en rotation par cet archet,

tournait avec une éblouissante rapidité un tuyau de bois de cerisier qui

subissait la délicate opération du forage, et que le vieux marchand

frappait de temps à autre sur le rebord de sa boutique pour en faire

tomber le bois réduit en poussière; auprès du vieillard travaillait un

jeune garçon, son fils sans doute, qui s’exerçait sur des tuyaux moins

précieux. Une famille de petits chats jouait nonchalamment au soleil et

se roulait dans la fine sciure; les bois non travaillés et ceux déjà

façonnés garnissaient le fond de l’échoppe baignée d’ombre, et le tout

formait un joli tableau de genre oriental que je recommande à Théodore

Frère,--tableau qui, avec quelques variantes, se trouve encadré à tous

les coins de rue.

Les fabriques de lulés (fourneaux de pipe) sont reconnaissables à la

poussière rousse qui les saupoudre; une infinité de lulés d’argile

jaune, que la cuisson colorera d’un rouge rosâtre, attendent, rangées

par ordre sur des planchettes, le moment d’entrer au four; les

fourneaux, d’une pâte très-fine et très-douce, sur lesquels le potier

imprime divers ornements à l’aide d’une roulette, et qu’il stigmatise

d’un petit cachet, ne se culottent pas comme les pipes françaises et se

vendent à très-bas prix. On en consomme des quantités incroyables.

Quant aux bouquins d’ambre, ils sont l’objet d’un commerce spécial et

qui se rapproche de la joaillerie pour la valeur de la matière et du

travail. L’ambre vient de la mer Baltique, sur les rives de laquelle on

le recueille plus abondamment que partout ailleurs; à Constantinople, où

il est fort cher, les Turcs préfèrent la nuance citron pâle,

demi-opaque, et veulent que le morceau n’ait ni tache, ni paille, ni

veine, conditions assez difficiles à réunir, et qui élèvent

considérablement le prix du bouquin. Une paire de bouquins parfaits

s’est payée jusqu’à huit ou dix mille piastres.

Un râtelier de pipes de cent cinquante mille francs n’est pas chose rare

chez les hauts dignitaires et les riches particuliers de Stamboul; ces

précieux bouquins sont cerclés d’un anneau d’or émaillé, quelquefois

enrichi de diamants, de rubis et autres pierres précieuses; c’est une

manière orientale d’étaler du luxe, comme chez nous d’avoir de

l’argenterie anglaise et des meubles de Boulle; tous ces bouts d’ambre,

de succin ou de carabé, divers de ton et de transparences, polis,

tournés, évidés avec un soin extrême, prennent au soleil des nuances

chaudes et dorées à rendre jaloux Titien, et donner la fantaisie de

fumer au plus enragé tabacophobe. Dans des boutiques plus humbles, on

trouve des bouquins moins chers, ayant quelque tare imperceptible, mais

qui n’en remplissent pas moins bien leur office et sont aussi doux à la

lèvre.

Il y a aussi des imitations d’ambre en verre coloré de Bohême, dont on

fait un grand débit, et qui coûtent très-peu de chose; mais ces faux

bouquins ne servent qu’aux Grecs ou aux Arméniens de la plus basse

classe. A tout Turc qui se respecte, on peut appliquer le vers de

Namouna, ainsi modifié:

Heureux _Turc_! il fumait de l’_orta_ dans de l’ambre.

J’espère que mes lectrices ne m’en voudront pas de tous ces détails de

tabac et de pipe où me force l’exactitude du voyageur, car

Constantinople s’enveloppe d’un nuage de fumée perpétuel, plus opaque

que celui où cheminaient les dieux d’Homère.

Cette flânerie à travers rues fait malgré moi vagabonder ma plume; la

phrase suit la phrase comme le pas suit le pas; la transition manque, je

le sens, entre tant d’objets disparates, mais il serait peut-être

inutile de la chercher; acceptez donc tous ces petits détails

caractéristiques, habituellement négligés par les voyageurs, comme des

verroteries de couleurs diverses réunies sans symétrie par le même fil,

et qui, si elles sont sans valeur, ont au moins le mérite d’une certaine

baroquerie sauvage.

Près d’un magasin de bouquins d’ambre, j’aperçois une petite boutique de

confiseur dont la montre, à défaut de splendeur, offre au moins de

l’originalité: un bateau à vapeur en sucre, avec ses roues et sa fumée,

figure à côté d’un petit berceau d’enfant de même matière; un derviche

tourneur, les bras étendus, la tête penchée, et d’un style plus primitif

encore que celui des bas-reliefs en pain d’épice, effleure des plis de

sa jupe volante un lion chimérique qui a la crinière verte, le toupet

bleu, la queue rose, et rappelle vaguement, pour l’attitude, le grand

lion accroupi rapporté du Pirée à Venise, ou, mieux encore, celui de

Barye, sur la terrasse du bord de l’eau; non loin du lion flotte une

escadre d’oiseaux indéfinis que Toussenel lui-même aurait de la peine à

classer, et qui sont zébrés de raies tricolores comme un pantalon d’été

de soldat de la République; je pense cependant, mais sans oser trancher

une question si grave, qu’on avait voulu représenter des canards ou des

goëlands, et que leur coloriage bleu, blanc et rouge était une flatterie

délicate à l’adresse de la France. Le bateau à vapeur préoccupe

singulièrement les Turcs, et ce pyroscaphe en sucre m’a rappelé les

petits bateaux à vapeur des boutiques de joujoux anglais dans le Strand;

la barbarie et la civilisation se rencontrent dans la même idée.

Les Turcs, mangeant avec leurs doigts, n’ont naturellement pas

d’argenterie, à l’exception de quelques personnages qui ont fait le

voyage de France ou d’Angleterre et rapporté de Paris ou de Londres cet

objet de luxe à peu près inconnu en Orient, et encore ne se servent-ils

des fourchettes et des cuillers que devant les étrangers, et pour faire

preuve de civilisation. Mais l’on ne peut prendre l’yaourth, le kaimak

ni la compote de cerises avec les doigts, et les tabletiers fabriquent

de jolies spatules d’écaille et de buis d’un travail charmant, destinées

à remplacer l’argenterie absente. J’ai vu chez un de ces marchands un

service de ce genre, composé d’une grande cuiller et de six petites

s’emboîtant les unes dans les autres et se faisant réciproquement étui,

d’une exquise originalité de formes et d’arrangement.

Le manche de la grande cuiller est décoré de fenestrages découpés à la

scie et représentant des arabesques d’une ténuité et d’une délicatesse

qui n’ont rien à envier aux plus fins ivoires chinois; quelques nielles

légères, des fleurs et des ramages du meilleur goût, complètent cette

ornementation. Les petites cuillers, moins riches de travail, ont aussi

leur mérite. Il nous semble que les orfévres parisiens, toujours en

quête de formes nouvelles, pourraient heureusement imiter ce service en

argent ou en vermeil, et qu’il figurerait avec honneur sur les tables

les plus splendides pour l’entremets ou le dessert. J’en tiens un

exactement pareil et venant de Trébizonde, qui m’a été donné par M. R...

de la légation sarde, à la disposition de Froment Meurice, de Wechte, ou

de tout autre Benvenuto Cellini moderne.

Dans la rue qui longe la Corne-d’Or, entre le nouveau et le vieux pont,

se tiennent les marbreries où l’on taille ces pieux coiffés de turbans

qui hérissent, comme de blancs fantômes sortis de leur tombe, les

nombreux cimetières de Constantinople. C’est un bruit perpétuel de

maillets et de marteaux; un nuage de poussière étincelante et micacée

saupoudre d’une neige qui ne fond pas toute cette portion du chemin; des

enlumineurs, entourés de pots de vert, de rouge et de bleu, colorient

les fonds sur lesquels doivent ressortir en lettres d’or le nom du

défunt ou de la défunte, accompagné d’un verset du Koran, ou les

ornements tels que fleurs, ceps de vigne, grappes qui décorent plus

spécialement les tombeaux de femmes, comme emblèmes de grâce, de douceur

et de fécondité.

C’est là qu’on façonne aussi les vasques de marbre des fontaines

destinées à rafraîchir les cours, les appartements et les kiosques, ou à

servir aux ablutions si fréquentes exigées par la loi musulmane, qui

élève la propreté à la hauteur d’une vertu, contraire en cela au

catholicisme, où la crasse est sanctifiée; si bien que longtemps, en

Espagne, les gens qui usaient fréquemment du bain furent soupçonnés

d’hérésie et regardés plutôt comme des Maures que comme des chrétiens.

Cette funèbre industrie ne paraît aucunement attrister ceux qui la

professent, et ils taillent leurs marbres lugubres de la façon la plus

joviale du monde; en Turquie, l’idée de la mort ne semble effrayer

personne et n’éveille pas le plus léger sentiment mélancolique. On est

familiarisé sans doute avec elle et le voisinage du cimetière, mêlé

partout à la cité vivante au lieu d’être relégué comme chez nous hors

des murs et dans quelque lieu solitaire, lui ôte son effet de mystère et

de terreur.

A côté de ce chantier de tombes toujours en activité, et à qui les

commandes ne manquent jamais, car la mort est la meilleure des

pratiques, la vie fourmille, pullule et bourdonne joyeusement: les

marchands de comestibles étalent leurs victuailles; ce ne sont de toutes

parts que tonneaux de fromage blanchâtre, semblable à du plâtre gras, et

dont les Turcs se servent en guise de beurre; que barils d’olives

noires, que caques de caviar de Russie, que tas de pastèques et de

concombres, que monceaux d’aubergines et de tomates aux tons violets et

pourprés, que quartiers de viande saigneux pendus aux crocs des

boucheries, entourées d’un cercle de maigres chiens en extase; plus

loin, la poissonnerie vous prend au nez par son âcre odeur maritime, et

fait grimacer à vos yeux les formes monstrueuses des seiches, des

poulpes, des vieilles, des scorpions de mer et autres bizarres habitants

de l’empire salé que la nature ne semble pas avoir modelés pour la pure

lumière du jour, et qu’elle cache prudemment dans les profondeurs

verdâtres de ses abîmes.

Les narvals que l’on mange à Constantinople sont d’un aspect

particulièrement formidable: ils ont six ou huit pieds de long, et se

coupent par larges dalles; leur tête tranchée, qu’étoile un œil rond,

vitré et sanglant, vous menace encore de son épée, forte, rigide et

bleuâtre comme de l’acier bruni. Rien n’est plus étrange que ce nez

auquel se visse un glaive, et cela compose une étrange physionomie de

poisson.--Quand je traversai la poissonnerie, il y avait précisément,

sur quatre étaux se faisant face, quatre narvals énormes qui

brandissaient formidablement leurs espadons et semblaient des raffinés

de mer se provoquant en duel. Sneyders aurait tiré un grand parti de ce

motif.

Ce qui frappe l’étranger à Constantinople, c’est l’absence de femmes

dans les boutiques, il n’y a que des marchands et pas de marchandes. La

jalousie musulmane s’accommoderait peu des rapports que le commerce

nécessite; aussi en a-t-elle écarté soigneusement un sexe auquel elle

accorde peu de confiance. Beaucoup de petits détails de ménage, laissés

chez nous aux femmes, sont remplis, en Turquie, par des gaillards

athlétiques, aux biceps renflés, à la barbe crépue, au large col de

taureau, ce qui nous paraît assez justement ridicule.

Si les femmes ne vendent pas, en revanche elles achètent; on les voit

stationner devant les boutiques par groupes de deux ou trois, suivies de

leurs négresses, qui tiennent un sac ouvert, et à qui elles passent

leurs acquisitions, comme Judith tendait la tête d’Holopherne à sa

servante noire. Le marchandage paraît amuser les Turques autant que les

Anglaises; c’est un moyen comme un autre de passer le temps et

d’échanger des paroles avec un être humain autre que le maître, et il

est peu de femmes qui se refusent ce plaisir, surtout les femmes de la

classe bourgeoise, car les cadines se font apporter les étoffes et les

marchandises chez elles.

X

LES BAZARS

Si vous suivez les rues tortueuses qui mènent de l’échelle de Yeni-Djami

à la mosquée du sultan Bayezid, vous arrivez au bazar d’Égypte, ou bazar

des Drogues, grande halle que traverse d’une porte à l’autre une ruelle

destinée à la circulation des marchandises et des acheteurs. Une odeur

pénétrante, composée des aromes de tous ces produits exotiques, vous

monte aux narines et vous enivre.--Là sont exposés par tas ou dans des

sacs ouverts, le henné, le santal, l’antimoine, les poudres colorantes,

les dattes, la cannelle, le benjoin, les pistaches, l’ambre gris, le

mastic, le gingembre, la noix muscade, l’opium, le hachich, sous la

garde de marchands aux jambes croisées, à l’attitude nonchalante, et qui

semblent comme engourdis par la lourdeur de cette atmosphère saturée de

parfums. «Ces montagnes de drogues aromatiques,» qui vous remettent en

mémoire les comparaisons du Sir-Hasirim, ne sauraient vous arrêter bien

longtemps.

Vous continuez votre route à travers le martelage assourdissant des

chaudronniers et les grasses exhalaisons des gargotes qui étalent sur

leur devanture des jattes pleines de ratatouilles turques peu

appétissantes pour un estomac parisien, et vous atteignez le grand

Bazar, dont l’aspect extérieur n’a rien de monumental: ce sont de hautes

murailles grisâtres que surmontent de petits dômes de plomb semblables à

des verrues, et auxquelles s’accrochent une foule de bouges et

d’échoppes occupés par d’infimes industries.

Le grand Bazar, pour lui conserver le nom que les Francs lui donnent,

couvre un immense espace de terrain, et forme comme une ville dans la

ville, avec ses rues, ses ruelles, ses passages, ses carrefours, ses

places, ses fontaines, inextricable labyrinthe où l’on a de la peine à

se retrouver, même après plusieurs visites. Ce vaste espace est voûté,

et le jour y tombe de ces petites coupoles dont j’ai parlé tout à

l’heure, et qui mamelonnent le toit plat de l’édifice, jour doux, vague

et louche, plus favorable au marchand qu’à l’acheteur. Je ne voudrais

pas détruire l’idée de magnificence orientale que soulève ce mot:

Bezestin de Constantinople, mais je ne saurais mieux comparer le bazar

turc qu’au Temple de Paris, auquel il ressemble beaucoup comme

disposition.

J’entrai par une arcade sans caractère architectural, et je me trouvai

dans une ruelle particulièrement affectée aux parfumeurs: c’est là que

se débitent les essences de bergamote et de jasmin, les flacons

d’atar-gull dans des étuis de velours bordé à paillettes, l’eau de rose,

les pâtes épilatoires, les pastilles du sérail gaufrées de caractères

turcs, les sachets de musc, les chapelets de jade, d’ambre, de coco,

d’ivoire, de noyaux de fruit, de bois de rose et de santal, les miroirs

persans encadrés de fines peintures, les peignes carrés aux larges

dents, tout l’arsenal de la coquetterie turque; devant ces boutiques

stationnent de nombreux groupes de femmes que leurs feredgés vert-pomme,

rose-mauve ou bleu-de-ciel, leurs yachmaks opaques et soigneusement

fermés, leurs bottines de maroquin jaune chaussées d’une galoche de même

couleur, signent musulmanes en toutes lettres; souvent elles tiennent à

la main de beaux enfants habillés de vestes rouges ou vertes,

passementées d’or, de pantalons à la mameluk en taffetas cerise,

jonquille ou de toute autre couleur vive, qui brillent comme des fleurs

dans l’ombre fraîche et transparente; des négresses, enveloppées de

l’habbarah à quadrilles bleus et blancs du Caire, se tiennent derrière

elles et complètent l’effet pittoresque. Quelquefois aussi un eunuque

noir, reconnaissable à son buste court, à ses longues jambes, à sa tête

imberbe, grasse et flasque, enfoncée dans les épaules, surveille d’un

air morose la petite troupe confiée à ses soins, et agite, pour faire

ouvrir la foule, le courbach de cuir d’hippopotame, marque distinctive

de son autorité. Le marchand, appuyé sur le coude, répond d’un air

flegmatique aux mille questions des jeunes femmes qui fourragent les

marchandises et mettent son étalage sens dessus dessous, questionnant à

tort et à travers, demandant les prix et se récriant avec de petits

éclats de rires incrédules.

Derrière ces étalages, il y a des arrière-boutiques auxquelles on monte

par deux ou trois degrés, et où des objets plus précieux sont serrés

dans des coffres et des armoires qui ne s’ouvrent que pour les acheteurs

sérieux. Là se trouvent les belles écharpes rayées de Tunis, les tapis

et les châles de Perse, dont la broderie imite à s’y tromper les palmes

du cachemire, les miroirs de nacre de perle et de burgau, les tabourets

incrustés et découpés pour poser les plateaux de sorbets, les pupitres à

lire le Coran, les brûle-parfums en filigrane d’or ou d’argent, en

cuivre émaillé et guilloché, les petites mains d’ivoire ou d’écaille

pour se gratter le dos, les cloches de narghiléh en acier du Korassan,

les tasses de Chine ou du Japon, tout le curieux bric-à-brac de

l’Orient.

La principale rue du Bazar est surmontée d’arcades aux pierres

alternativement noires et blanches, et la voûte offre des arabesques en

grisaille à demi effacées dans le goût turc-rococo, qui se rapproche,

plus qu’on ne le pense, du genre d’ornementation en usage sous Louis XV.

Elle aboutit à un carrefour où s’élève une fontaine historiée et

peinturlurée, dont l’eau sert aux ablutions, car les Turcs n’oublient

jamais leurs devoirs religieux, et ils s’interrompent tranquillement au

milieu d’un marché, laissant l’acheteur en suspens, pour s’agenouiller

sur leurs tapis, orientés vers la Mecque, et faire leur prière avec

autant de dévotion que s’ils étaient sous le dôme de Sainte Sophie ou du

sultan Achmet.

Une des boutiques les plus fréquentées des étrangers est celle de

Ludovic, un marchand arménien qui parle français et vous laisse, avec

une patience parfaite, mettre sens dessus dessous son curieux magasin.

J’y ai fait de longues stations, savourant un excellent café moka dans

de petites tasses de Chine, contenues par des coquetiers de filigrane

d’argent à la vieille mode turque. Rembrandt aurait trouvé là de quoi

enrichir son musée d’antiques: vieilles armes, anciennes étoffes,

orfévreries bizarres, poteries singulières, ustensiles hétéroclites et

d’usage inconnu. Le vestiaire et le mobilier étrange qu’il fait

scintiller à travers l’ombre de ses mystérieuses peintures est entassé

dans les coins du magasin de Ludovic, où l’Orient pittoresque semble

avoir laissé sa défroque, forcé qu’il est de revêtir l’absurde costume

de la réforme, fausse livrée de civilisation endossée par un corps

barbare.--Sur une petite table basse sont étalés des kandjars, des

yatagans, des poignards aux fourreaux d’argent repoussé, aux gaînes de

velours, de chagrin, de cuir d’Yemen, de bois, de cuivre, aux manches de

jade, d’agate, d’ivoire, constellés de grenats, de turquoises, de

corail, longs, étroits, larges, courbes, ondulés, de toutes les formes,

de tous les temps, de tous les pays, depuis le damas du pacha, incrusté

de versets du Koran en lettres d’or, jusqu’au grossier couteau du

chamelier. Que de Zeibecs et d’Arnautes, que de beys et d’effendis, que

d’omrahs et de rayahs ont dégarni leurs ceintures pour former ce

précieux et baroque arsenal qui rendrait Decamps fou de joie!

Aux murailles pendent accrochées sous leur casque, avec un scintillement

de fer, des cottes de mailles circassiennes, rayonnent des boucliers

d’écailles de tortue, d’hippopotame, d’acier damasquiné, tout mamelonnés

de bosses de cuivre; se froissent des carquois mongols, s’appuient de

longs fusils niellés, incrustés, à la fois armes et joyaux;

s’entrechoquent des masses d’armes tout à fait semblables à celles des

chevaliers du moyen âge, et que l’imagerie turque ne manque jamais de

mettre aux poings des Persans comme ridicule distinctif.

Dans les armoires papillotent les soies de Brousse, frissonnantes comme

l’eau au clair de lune sous leur semis d’argent, les pantoufles et les

blagues à tabac du Liban, avec leur légère trame d’or, leurs dessins et

leurs losanges de couleur, les fines chemises de soie crêpée aux raies

opaques et transparentes, les mouchoirs brodés de paillon doré, les

cachemires de l’Inde et de la Perse, les pelisses vert-émir doublées de

martre ou de zibeline, les vestes aux soutaches plus compliquées que les

arabesques du plafond de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, les

dolmans roides d’or, les brocarts diamantés d’orfrois éblouissants, les

machlas du Caire taillés sur le patron des dalmatiques byzantines, tout

le luxe fabuleux, toute la richesse chimérique de ces pays de soleil que

nous entrevoyons comme les mirages d’un rêve du fond de notre froide

Europe. Ludovic vous permet de regarder, de déployer, de manier, de

faire jouer sous la lumière ces merveilles orientales; vous fouillez

dans la garde-robe des _Mille et une Nuits_; vous pouvez essayer, si

cela vous plaît, la veste du prince Caramalzaman et déplier la robe

authentique de la princesse Boudroulboudour.

Aux chapelets d’ambre, d’ébène, de corail, de santal; aux cassolettes

d’or émaillé, aux écritoires, aux coffrets et aux miroirs persans dont

les peintures représentent des scènes du Mahabarata; aux éventails de

plumes de paon ou de faisan argus; aux cloches de Hookas ciselées et

niellées d’argent, à toutes ces ravissantes turqueries se mêlent

inopinément des porcelaines de Sèvres et de Saxe, des faïences de

Vincennes, des émaux de Limoges arrivés là on ne sait d’où. Mais rien

n’est impossible au bric-à-brac, et la boutique de mademoiselle Delaunay

se trouve transportée au Bezestin de Constantinople.--J’ai même vu là,

entre deux nobles heaumes du Kurdistan à gorgerins de mailles, tout

pareils à ceux des croisés de Godefroi de Bouillon, un de ces casques

prussiens à pointe en paratonnerre, invention romantique et moyen âge du

roi Louis, si agréablement raillée par Henri Heine dans son _Conte

d’hiver_.

Quelle que soit la chose que vous désiriez, vous la trouverez chez

Ludovic, fût-ce la marmite des janissaires, la hache d’armes de Mahomet

II, ou la selle d’Al Borack.

Chaque rue du Bazar est affectée à une spécialité. Voici les vendeurs de

babouches, de pantoufles et de bottines; rien n’est plus curieux que ces

étalages encombrés de chaussures extravagantes à bouts retroussés en

toits chinois, à quartiers rabattus, en cuir, en maroquin, en velours,

en brocart, piquées, pailletées, passementées, relevées de houppes de

cygnes et de soie floche, impossibles pour des pieds européens. Il y en

a qui sont cambrées et relevées du bec comme des gondoles vénitiennes;

d’autres désespéreraient Rhodope et Cendrillon par leur mignonne

petitesse, et ont plutôt l’air d’étuis à bijoux que de pantoufles

vraisemblables; le jaune, le rouge, le vert disparaissent sous les

cannetilles d’or et d’argent. Les souliers des enfants sont l’objet des

plus charmants caprices de forme et d’ornementation. Pour la rue, les

femmes se servent de bottes de maroquin jaune dont j’ai déjà eu

l’occasion de parler; car toutes ces jolies merveilles, faites pour les

nattes de l’Inde et les tapis de Perse, resteraient bien vite engluées

dans les boues de Constantinople.

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