Nous entrâmes dans l’établissement, où trois personnes auraient eu de la

peine à se remuer, et qui est pourtant un des plus vastes de

Constantinople, et le maître, gros Turc à teint basané, à barbe noire, à

physionomie bonassement féroce, nous fit servir d’un air aimablement

terrible du rahat-lokoum rose et blanc, et toutes sortes de sucreries

exotiques très-parfumées et très-exquises, quoique un peu trop

mielleuses pour un palais parisien;--une tasse d’excellent moka vint à

propos relever, par son amertume salutaire, ces douceurs écœurantes,

dont j’avais abusé par amour pour la couleur locale. Au fond de la

boutique, de jeunes garçons, les reins serrés par un tablier d’indienne

de Rouen, un chiffon autour de la tête et les bras nus, agitaient sur un

feu clair les bassines de cuivre dans lesquelles les amandes et les

pistaches s’habillaient de chemises de sucre, ou roulaient sur de la

poudre blanche des boudins de rahat-lokoum, ne faisant nul mystère de

leurs préparations.

Assis sur un de ces tabourets bas qui forment avec les divans les seuls

siéges des Turcs, je regardais passer dans la rue la foule compacte et

bigarrée, sillonnée de vendeurs de sorbet, de crieurs d’eau glacée, de

gâteaux, et dans laquelle un fonctionnaire à cheval, précédé de son

cawas et suivi de son porte-pipe, se frayait imperturbablement son

chemin sans crier gare, ou qu’entrouvrait un talika horriblement cahoté

par les cailloux et les fondrières, et conduit par un cocher à pied;--je

ne pouvais me rassasier de ce tableau si nouveau pour moi, et il était

plus d’une heure du matin lorsque, guidé par mon compagnon, je me

dirigeai vers l’embarcadère où nous attendait notre barque.

En nous en allant, nous traversâmes la cour d’Yeni-Djami, entourée d’une

galerie de colonnes antiques surmontées d’arcs arabes d’un style superbe

que la lune blanchissait de lumières argentées et baignait d’ombres

bleuâtres; sous les arcades gisaient, avec la tranquillité de gens qui

sont chez eux, plusieurs groupes de gueux roulés dans leurs guenilles.

Tout musulman qui n’a pas d’asile peut s’étendre, sans crainte des

rondes de nuit, sur les marches des mosquées; il y dormira aussi en

sûreté qu’un mendiant espagnol sous un porche d’église.

La fête devait durer à Constantinople jusqu’au coup de canon qui

annonce, avec le premier rayon de l’aurore, le retour du jeûne; mais il

était temps d’aller prendre un peu de repos, et il nous restait à opérer

l’ascension de Top’Hané à Péra, exercice mélancolique après une journée

de fatigue physique et d’éblouissement intellectuel. Les chiens

grommelaient bien un peu à mon passage, me sentant Français et

nouvellement débarqué; mais ils s’apaisaient à quelques mots que mon ami

leur disait en turc et me laissaient aller sans attenter à mes mollets;

grâce à lui, je rentrai à mon logis vierge de leurs crocs formidables.

VIII

CAFÉS

Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des imaginations de

Parisiens sur le luxe des cafés orientaux. Constantinople reste bien

loin de cette magnificence d’arcs en cœur, de colonnettes, de miroirs et

d’œufs d’autruche:--rien n’est plus simple qu’un café turc en Turquie.

Je vais en décrire un qui peut passer pour un des plus beaux et qui

cependant ne rappelle en rien le luxe des féeries orientales; vous y

chercheriez en vain les carreaux de faïence vernissée, les guipures de

stuc, les voûtes en ruches d’abeille, les fenêtres à trèfles et le

coloriage d’or, de vert et de rouge des salles de l’Alhambra, rendues

célèbres par les lithographies enluminées de Girault de

Prangey;--beaucoup d’établissements où l’on vend du bouillon hollandais,

à Paris, ont des splendeurs équivalentes.

Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés voûtée et peinte à

la chaux, entourée d’une boiserie à hauteur d’homme et d’un

divan-banquette recouvert d’une natte de paille. Au milieu, et c’est là

le détail le plus élégamment oriental, une fontaine en marbre blanc à

trois vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et grésille.

Dans un angle flamboie un fourneau à hotte, où le café se fait, tasse

par tasse, dans de petites cafetières de cuivre jaune, à mesure que les

consommateurs le demandent.

Aux murailles sont appliquées des étagères chargées de rasoirs, où

pendent de jolis petits miroirs de nacre, pareils à des écrans, dans

lesquels les pratiques se regardent pour voir si elles sont accommodées

à leur gré; car, en Turquie, tout café est en même temps une boutique de

barbier; et, pendant que je fumais mon chibouck accroupi sur la natte,

entre un gros Turc à nez de perroquet et un maigre Persan à nez d’aigle,

en face de moi, un jeune Grec, un dandy du Phanar, se faisait cirer la

moustache et peindre les sourcils, préalablement régularisés au moyen

d’une petite pince.

L’on a l’idée, d’après la défense du Koran, que les Turcs proscrivent

absolument les images, et regardent les produits des arts plastiques

comme des œuvres d’idolâtrie: cela est vrai en principe, mais l’on est

beaucoup moins rigoureux dans la pratique, et les cafés sont ornés de

toutes sortes de gravures du goût et du choix les plus baroques, qui ne

paraissent aucunement scandaliser l’orthodoxie musulmane.

Le café de la Fontaine, entre autres, renferme une galerie complète,

assez grotesquement caractéristique pour que j’en transcrive ici le

catalogue, relevé sur place avec le soin qu’il mérite: un turban de

derviche dessiné avec des vers du Koran, et posé sur un trépied; la

polka nationale; un Santon assis sur une peau de gazelle et apprivoisant

un lion du cinabre le plus vif, sans doute un de ces lions rouges dont

parle Henri Heine dans sa préface des Reisebilder; des études d’animaux,

par Victor Adam; des guerriers du Khorassan à moustaches féroces, à

cimiers barbares, brandissant des masses d’armes et montés sur des

chevaux bleus à six jambes; Napoléon à la bataille de Ratisbonne; les

noms d’Allah et d’Ali en beaux parafes calligraphiques, entremêlés

d’arabesques et de fleurs; la jeune Espagnole, estampe de la rue

Saint-Jacques, avec cette épigraphe en vers de mirliton de Saint-Cloud

ou de jarretière de Temblequé:

J’ai cru voir dans tes yeux l’image du bonheur,

Aussi je te confie et ma vie et mon cœur.

Des vaisseaux turcs, des bateaux à vapeur et des caïques dont les

matelots sont représentés par des lettres turques aux jambages prolongés

en rames; le combat de vingt-deux Français contre deux cents Arabes; des

fakirs se faisant suivre dans le désert par des chèvres, des antilopes

et des serpents du dessin le plus primitif; l’empereur de Russie et son

auguste famille; des costumes de femmes turques; Grivas, héros grec; un

Turc se faisant saigner; la bataille d’Austerlitz; le portrait de

Méhemet-Ali, pacha d’Égypte, et celui d’un phénomène d’embonpoint; le

ballon de Tomaski, qui a fait à Constantinople une ascension célèbre; un

lion, un cerf, un angora, animaux de haute fantaisie, chimères

d’histoire naturelle dont on ne trouverait les pareilles que sur des

tableaux de ménageries foraines; des vues de l’Arsenal et des

principales mosquées; Geneviève de Brabant, etc., etc. Tout cela bordé

de petits cadres de deux sous.

Ce mélange bizarre se retrouve partout avec quelques variations de

sujets; la calligraphie turque y donne amicalement la main à l’imagerie

française et forme sans malice les antithèses d’idées les plus bizarres

sur les murailles bénévoles, qui souffrent tout, comme le papier: les

sirènes y nagent à côté des bateaux à vapeur, et les héros du

Schah-Nameh y brandissent leurs haches d’armes au-dessus des grognards

de l’Empire.

C’est un vrai plaisir de prendre là une de ces petites tasses de café

trouble qu’un jeune drôle aux grands yeux noirs vous apporte sur le bout

des doigts dans un grand coquetier de filigrane d’argent ou de cuivre

découpé à jour, après une longue course dans les rues si fatigantes de

Constantinople, et cela vous rafraîchit plus que toutes les boissons

glacées; à la tasse de café est joint un verre d’eau, que les Turcs

boivent avant et les Francs après. On raconte même à ce sujet une

anecdote assez caractéristique. Un Européen, qui parlait parfaitement

bien les langues de l’Orient, portait le costume musulman avec l’aisance

que donne une longue habitude, et dont le teint hâlé au chaud soleil du

pays avait au plus haut degré la teinte locale, fut reconnu Franc dans

un petit café borgne de Syrie par un pauvre Bédouin en guenilles,

incapable, assurément, de reconnaître une faute dans le pur arabe du

consommateur exotique.--«A quoi as-tu pu voir que j’étais Franc?» dit

l’Européen, aussi contrarié que Théophraste, appelé étranger par une

marchande d’herbes, sur le marché d’Athènes, pour un accent mal

placé.--«Tu as pris ton eau après ton café,» répondit le Bédouin.

Chacun apporte son tabac dans une blague, le café ne fournit que le

chibouck, dont le bouquin d’ambre ne peut contracter de souillure, et le

narghiléh, appareil assez compliqué qu’il serait difficile de charrier

avec soi. Le prix de la tasse de café est de vingt paras (à peu près

deux sous et demi); si vous donnez une piastre (quatre sous et demi),

vous êtes un magnifique seigneur. L’argent se dépose dans un coffre

percé d’une ouverture, comme une tirelire, et placé près de la porte.

Quoique en Turquie le premier gueux en haillons aille s’asseoir sur le

divan des cafés auprès du Turc le plus somptueusement vêtu sans que

celui-ci se recule pour éviter à sa manche brodée d’or le contact d’une

loque effilochée et graisseuse, cependant certaines classes ont leurs

lieux de réception habituels, et le café à la fontaine de marbre, situé

entre Seraï-Bournou et la mosquée de Yeni-Djami, dans un des plus beaux

quartiers de Constantinople, est un des mieux hantés de la ville.

Un détail charmant et tout oriental poétise ce café aux yeux d’un

Européen.

Des hirondelles ont maçonné leur nid à la voûte, et, comme la devanture

est toujours ouverte, elles entrent et sortent d’un rapide coup d’aile,

en poussant de petits cris joyeux et en apportant des moucherons à leurs

petits, sans s’effrayer autrement de la fumée des pipes et de la

présence des consommateurs, dont leurs pennes brunes effleurent

quelquefois le fez ou le turban. Les oisillons, la tête passée hors de

l’ouverture du nid, regardent tranquillement de leurs yeux, semblables à

de petits clous noirs, les pratiques qui vont et viennent, et

s’endorment au ronflement de l’eau dans les carafes des narghiléhs.

C’est un spectacle touchant que cette confiance de l’oiseau dans l’homme

et que ce nid dans ce café; les Orientaux, souvent cruels pour les

hommes, sont très-doux pour les animaux et savent s’en faire aimer;

aussi, les bêtes viennent-elles volontiers à eux. Ils ne les inquiètent

pas, comme les Européens, par leur turbulence, leurs éclats de voix et

leurs rires perpétuels.--Les peuples réglés par la loi du fatalisme ont

quelque chose de la passivité sereine de l’animal.

Près du Tekké ou monastère des derviches tourneurs à Péra, en face d’un

cimetière annexe ou prolongement du Petit-Champ-des-Morts, il y a un

café fréquenté principalement par les Francs et les Arméniens. C’est une

grande pièce carrée, boisée à mi-hauteur d’une boiserie jaunâtre

rehaussée de filets blancs, entourée d’un divan en tapisserie, égayée de

miroirs au cadre or et noir soutenus par des câbles à glands dorés,

ornée de petites mains de cuivre estampé où sont accrochées des

serviettes; car ce café, comme tout établissement de ce genre, à

Constantinople, se complique d’une _barberie_, pour emprunter à

l’espagnol ce mot utile qui manque au français. Sur une planche, au

fond, sont rangés les narghiléhs en cristal taillé, en verre de Bohême,

en acier damasquiné, accrochant la lumière sur leurs facettes, et

enlacés comme des Laocoons par leurs flexibles tuyaux de maroquin,

annelés de fils de laiton. Près des narghiléhs rayonnent, pareils à des

boucliers aux flancs d’une trirème antique, de grands bassins de cuivre

où le barbier savonne la tête de ses pratiques. Sur le banc adossé à la

porte, l’on s’asseoit rêveusement et l’on regarde passer les négociants

qui se rendent à leur comptoir de Galata, ou l’on contemple les tombes

déjetées qui se penchent sur la voie publique du haut de leur

terre-plein planté de cyprès.

Le café de Beschick-Tash, sur la rive européenne du Bosphore, est d’une

construction plus pittoresque; il ressemble à ces cahutes soutenues par

des pieux, du haut desquelles les pêcheurs guettent le passage des bancs

de poissons; ombragé de touffes d’arbres, fait de treillages et de

planches sur pilotis, il est baigné par le courant rapide qui lave le

quai d’Arnaut Keuï, et rafraîchi par les brises de la mer Noire; vu du

large, il produit un gracieux effet, avec ses lumières dont le reflet

traîne sur l’eau. Une émeute perpétuelle de caïques cherchant à aborder

anime les abords de ce café aérien, rappelant, mais avec plus

d’élégance, ceux qui bordent le golfe de Smyrne.

Pour clore cette monographie du café constantinopolitain, citons-en un

autre situé près de l’Échelle de Yeni-Djami, et qui n’est guère

fréquenté que par des matelots. L’éclairage en est assez original: il

consiste en verres remplis d’huile où brûle une mèche et que suspend au

plafond un fil de fer tordu en spirale, comme ceux qu’on met dans les

canons de bois des petits enfants pour servir de ressort. Le cawadji

(maître du café) touche de temps en temps les verres, qui, par la force

de l’élastique, montent et redescendent, exécutant une sorte de ballet

pyrotechnique, au grand contentement de l’assemblée, mise de façon à ne

pas redouter les taches. Un lustre composé d’une carcasse de fil

d’archal représentant un vaisseau et garni d’une quantité de lumières

qui en dessinent les lignes, complète cette illumination bizarre et fait

une allusion délicate, saisie sans peine par la clientèle du café.

En voyant entrer un Franc, le cawadji donna, pour lui faire honneur, une

impulsion furibonde à son luminaire; les verres se mirent à danser ainsi

que des feux follets, et le lustre nautique tangua et roula comme une

caravelle dans une tempête en répandant une rosée d’huile rance.

Il faudrait, pour bien rendre la physionomie des habitués de ce bouge,

le crayon de Raffet ou le pinceau de Decamps; ce ne serait pas trop. Il

y avait là des gaillards aux moustaches rébarbatives, au nez martelé de

tons violents, au teint de cigare de Havane et de brique cuite, aux

grands yeux orientaux noirs et blancs, aux tempes rasées et bleuâtres,

d’une touche féroce et d’un accent extraordinaire,--de ces têtes que

l’on n’oublie pas quand on les a vues une fois, et qui rendent molles

toutes les sauvageries des maîtres les plus truculents.

L’incertaine clarté des veilleuses oscillantes les ébauchait dans la

fumée de tabac par plans abruptes, par méplats inattendus, et de fortes

ombres de momie, de terre de Sienne et de bitume relevaient

énergiquement la lumière rembranesque des reliefs. Au lieu de la

tranquille muraille d’un café, on leur rêvait involontairement pour fond

les âpres rochers d’une gorge de montagne, ou les noires anfractuosités

d’une caverne de brigands, quoique ce fussent, après tout, les plus

honnêtes gens du monde; car des nez recourbés, de fortes couches de

hâle, des sourcils en broussaille et des crânes à tons faisandés, ne

font pas l’âme scélérate, et ces êtres d’apparence farouche humaient

leur café et se livraient aux douceurs du kief avec une placidité

étonnante pour des mortels si caractéristiques et si dignes de servir de

modèle aux bandits de Salvator Rosa ou d’Adrien Guignet.

Leur accoutrement consistait en vieilles vestes posées à cru sur le

torse, en larges culottes de toile à voile glacée de brai et de goudron,

en ceintures rouges montant jusqu’aux aisselles, en tarbouches déteints,

en guenilles tortillées autour de la tête, en savates éculées, en cabans

grossièrement agrémentés, roidis dans l’eau de mer, confits dans le

soleil, merveilleux haillons qui sont pittoresques et non misérables,

défroques de lazzarone et non de pauvre, et dont les trous laissent voir

des muscles d’acier et des chairs de bronze.

Presque tous ces marins avaient les bras tatoués de rouge et de bleu.

L’homme le plus brut sent d’une manière instinctive que l’_ornement_

trace une ligne infranchissable de démarcation entre lui et l’animal;

et, quand il ne peut pas broder ses habits, il brode sa peau. Cette

coutume se retrouve partout: ce n’est pas la fille du potier Dibutade,

traçant sur un mur l’ombre de son amant, mais le sauvage incrustant une

arabesque dans son cuir fauve avec une arête de poisson, qui a inventé

le dessin.

Je vis sur ces bras aux veines saillantes, aux biceps d’athlètes,

d’abord le _mach’allah_ talismanique qui préserve du mauvais œil si

redouté en Orient, puis des cœurs enflammés traversés d’une flèche,

absolument comme sur des bras de tambour français ou du papier à lettre

de cuisinière amoureuse, des suras du Koran, pieux souvenirs du

pèlerinage de la Mecque, entrelacées de fleurs et de ramages, des ancres

en sautoir, des bateaux à vapeur avec leurs roues et leur fumée en

tire-bouchon.

Je remarquai surtout un fort garçon, un peu plus élégamment déguenillé

que les autres, dont les bras, nus jusqu’à l’épaule, laissaient voir,

dans un cadre d’arabesques, du côté droit un jeune Turc, en costume de

la réforme, redingote bleue et fez rouge, tenant à la main un pot de

basilic, et du côté gauche une petite danseuse en jupon court, en corset

de péri, qui semblait s’arrêter au milieu d’une cabriole pour accepter

l’hommage fleuri du galant. Ce chef-d’œuvre de tatouage faisait

allusion, sans doute, à quelque histoire de bonne fortune dont le

prudent marin avait écrit le souvenir sur sa peau pour le cas où il

s’effacerait de son cœur.

Deux drôles effroyables, mais très-polis, me firent gracieusement place

sur le divan de paille; et le café que je pris là était certainement

meilleur que la décoction noire du plus célèbre café de Paris. L’absence

d’ivrognerie rend praticables les plus basses classes de Constantinople,

et les Orientaux ont une dignité naturelle inconnue chez

nous.--Figurez-vous un Turc allant la nuit chez Paul Niquet!--De quelles

huées gouailleuses, de quelles curiosités grossières n’eût-il pas été

l’objet et la victime! C’était ma position dans ce bouge enfumé, et

personne ne parut prendre garde à moi et ne se permit la plus légère

inconvenance. Il est vrai que la seule boisson débitée était de l’eau

colportée autour de la salle par de jeunes enfants grecs répétant d’une

voix monotone et glapissante: _Crionero, crionero_ (eau à la glace), et

que chez Paul Niquet on boit du _bleu_ et de l’_eau-d’aff_ par excès de

civilisation.

Citons encore un café assez remarquable situé près du Vieux-Pont, à

Oun-Capan, sur la Corne-d’Or, et principalement hanté par les Grecs du

Phanar. On y aborde en caïque, et, tout en fumant sa pipe, on y jouit de

la vue des barques qui vont et viennent, et des évolutions des goëlands

rasant l’eau du bout de l’aile, ou des éperviers traçant de grands

cercles dans le bleu du ciel.

Tels sont, à quelques variations près, les types des cafés turcs, qui ne

ressemblent guère à l’idée qu’on s’en fait en France, mais qui ne me

surprirent pas, préparé que j’étais par les cafés algériens, encore plus

primitifs, si c’est possible.--Souvent ils sont égayés par des troupes

de musiciens chantant et jouant des instruments sur des tons bizarres et

des rhythmes insaisissables pour des oreilles européennes, mais que les

Orientaux écoutent pendant des heures entières avec des signes d’un

plaisir que j’ai partagé quelquefois, je l’avoue, dussent Meyer-Beer,

Halévy et Berlioz me mépriser profondément et me traiter de barbare.

J’aurai occasion de revenir sur ces musiciens, qui, au moins, sont

pittoresques, s’ils ne sont pas harmonieux.

IX

LES BOUTIQUES

La boutique orientale diffère beaucoup de la boutique européenne: c’est

une espèce d’alcôve pratiquée dans la muraille et qui se ferme le soir

avec des volets qu’on rabat comme des mantelets de sabord; le marchand,

accroupi en tailleur sur un bout de natte ou de tapis de Smyrne, fume

nonchalamment son chibouck ou fait défiler dans ses doigts distraits les

grains de son comboloio d’un air impassible et détaché, gardant la même

pose des heures entières et ayant l’air de se soucier fort peu de la

pratique; les acheteurs se tiennent habituellement en dehors, dans la

rue, examinant les marchandises entassées sur la devanture sans la

moindre coquetterie mercantile; l’art de l’étalage, poussé à un si haut

degré en France, est entièrement inconnu ou dédaigné en Turquie; rien ne

rappelle, même dans les plus belles rues de Constantinople, les

splendides magasins de la rue Vivienne ou du Strand.

Fumer est un des premiers besoins du Turc; aussi les boutiques de

marchands de tabac, de bouquins d’ambre et de lulés abondent-elles. Le

tabac, haché très-fin en longues touffes soyeuses et de couleur blonde,

est disposé par tas sur la planchette d’étalage, suivant les prix et

qualités; il se divise en quatre sortes principales dont voici les noms:

_iavach_ (doux), _orta_ (moyen), _dokan akleu_ (piquant), _sert_ (fort),

et se vend de dix-huit à vingt piastres l’ocque (l’ocque revient à deux

livres et demie environ), suivant la provenance. Ces tabacs, de force

graduée, se fument dans le chibouck ou se roulent en cigarettes dont

l’usage commence à se répandre en Turquie. Les plus estimés sont ceux de

la Macédoine.

Le tombeki, tabac exclusivement destiné au narghiléh, vient de Perse; il

n’est pas haché comme l’autre, mais froissé et rompu en petits morceaux;

sa couleur est plus brune, et sa force est telle, qu’il ne peut être

fumé sans avoir subi préalablement deux ou trois lavages. Comme il

s’éparpillerait, on le renferme dans des bocaux de verre, ainsi que les

drogues d’apothicairerie. Sans tombeki, le narghiléh est impossible, et

il est fâcheux qu’on ne puisse que très-difficilement s’en procurer en

France, car rien n’est plus favorable aux poétiques rêveries que

d’aspirer à petites gorgées, sur les coussins d’un divan, cette fumée

odorante, rafraîchie par l’eau qu’elle traverse, et qui vous arrive

après avoir circulé dans des tuyaux de maroquin rouge ou vert dont on

s’entoure le bras, comme un psylle du Caire jouant avec des serpents.

C’est le sybaritisme du fumage, de la fumerie ou de la fumade--le mot

manque, et j’essaye des trois vocables en attendant que le mot propre se

fasse de lui-même--poussé à son plus haut degré de perfection; l’art ne

reste pas étranger à cette délicate jouissance; il y a ces narghiléhs

d’or, d’argent et d’acier ciselés, damasquinés, niellés, guillochés

d’une façon merveilleuse, et d’un galbe aussi élégant que celui des plus

purs vases antiques; les grenats, les turquoises, les coraux et d’autres

pierres plus précieuses en étoilent souvent les capricieuses arabesques,

vous fumez dans un chef-d’œuvre un tabac métamorphosé en parfum, et je

ne vois pas ce que la duchesse la plus aristocratiquement dédaigneuse

pourrait objecter à ce passe-temps qui procure aux sultanes de longues

heures de kief et d’heureux oubli au bord des fontaines de marbre, sous

le treillage des kiosques.

Les marchands de tabac, à Constantinople, s’appellent tutungis. Ils

sont, pour la plupart, Grecs ou Arméniens; dans la première catégorie

ils viennent de Janina, de Larisse, de Salonique; dans la seconde, de

Samsoun, de Trébizonde, d’Erzeroum; ils ont des manières fort

engageantes, et quelquefois, surtout dans les soirs du Ramadan, des

vizirs, des pachas, des beys et autres grands dignitaires, s’assoient

familièrement dans leurs boutiques, pour fumer, causer et apprendre les

nouvelles, sur de petits tabourets ou sur des balles de tabac, comme les

membres du parlement sur leurs sacs de laine.

Chose singulière! le tabac, aujourd’hui d’un usage si universel dans

l’Orient, a été, de la part de certains sultans, l’objet des

interdictions les plus rigoureuses; plus d’un Turc a payé de sa vie le

plaisir de fumer, et le féroce Amurat IV a fait plus d’une fois tomber

la tête du fumeur avec la pipe; le café a eu des débuts non moins

sanglants à Constantinople: il a fait des fanatiques et des martyrs.

On apporte, dans la moderne Byzance, un soin extrême et souvent un grand

luxe à tout ce qui regarde la pipe, le plaisir favori du Turc. Les

boutiques de marchands de tuyaux de pipe, de lulés et de bouquins sont

très-nombreuses et bien approvisionnées. Les tuyaux les plus estimés se

percent dans des branches de cerisier ou de jasmin, que l’on a

maintenues droites, et ils atteignent des prix considérables, selon leur

grosseur et leur perfection.

Un beau tuyau de cerisier avec son écorce intacte qui reluit d’un éclat

sombre comme un satin grenat, un jet de jasmin dont les callosités sont

bien égales et d’une jolie teinte blonde, valent jusqu’à cinq cents

piastres.

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