Cette vue est si étrangement belle, que l’on doute de sa réalité. On

croirait avoir devant soi une de ces toiles d’opéra faites pour la

décoration de quelque féerie d’Orient et baignées, par la fantaisie du

peintre et le rayonnement des rampes de gaz, des impossibles lueurs de

l’apothéose. Le palais de Seraï-Bournou avec ses toits chinois, ses

murailles blanches crénelées, ses kiosques treillagés, ses jardins de

cyprès, de pins parasols, de sycomores et de platanes; la mosquée du

sultan Achmet, arrondissant sa coupole entre ses six minarets pareils à

des mâts d’ivoire; Sainte-Sophie, élevant son dôme byzantin sur d’épais

contre-forts rayés transversalement d’assises blanches et roses, et

flanquée de quatre minarets; la mosquée de Bayezid, sur laquelle planent

comme un nuage des bouffées de colombes; Yeni-Djami; la tour du

Séraskier, immense colonne creuse qui porte à son chapiteau un stylite

perpétuel guettant l’incendie à tous les points de l’horizon; la

Suléimanieh avec son élégance arabe, son dôme pareil à un casque

d’acier, se dessinent en traits de lumière sur un fond de teintes

bleuâtres, nacrées, opalines, d’une inconcevable finesse, et forment un

tableau qui semble plutôt appartenir aux mirages de la fata Morgana qu’à

la prosaïque réalité. L’eau argentée de la Corne-d’Or reflète ces

splendeurs dans son miroir tremblant, et ajoute encore à la magie du

spectacle; des vaisseaux à l’ancre, des barques turques carguant leurs

voiles ouvertes comme des ailes d’oiseaux, servent, par leurs tons

vigoureux et les noires hachures de leurs agrès, de repoussoirs à ce

fond de vapeur à travers laquelle s’ébauche avec les couleurs du rêve la

ville de Constantin et de Mahomet II.

Je sais, par des amis qui ont fait avant moi le voyage de

Constantinople, que ces merveilles ont besoin, comme les décorations de

théâtre, d’éclairage et de perspective; quand on approche, le prestige

s’évanouit, les palais ne sont plus que des baraques vermoulues, les

minarets que de gros piliers blanchis à la chaux; les rues étroites,

montueuses, infectes, n’ont aucun caractère; mais qu’importe, si cet

assemblage incohérent de maisons, de mosquées et d’arbres colorés par la

palette du soleil, produit un effet admirable entre le ciel et la mer?

L’aspect, quoique résultant d’illusions, n’en est pas moins vraiment

beau.

Je restai quelque temps sur le bord de l’eau à regarder les mouettes

voler, les caïques nager avec la prestesse de dorades, et fourmiller les

types de tous les peuples représentés par un ou plusieurs échantillons,

carnaval perpétuel dont on ne se lasse pas; j’avais bien envie de me

risquer à franchir le pont de bateaux qui rejoint les deux rives, et

d’aller _cis tin polin_, comme disaient les Grecs: phrase dont les

Turcs, à force de l’entendre répéter, ont fait Istamboul, nom moderne de

la Byzance antique, quoique certains docteurs prétendent qu’on doive

prononcer Islambol, ville de l’Islam; mais c’était vraiment là une

entreprise hardie que le jour avancé déjà ne m’eût d’ailleurs pas laissé

le temps d’accomplir.--Je rebroussai donc chemin, et je remontai le

Petit-Champ-des-Morts pour regagner Péra. Je déviai à droite, ce qui

m’amena, en suivant les anciennes murailles génoises, au pied desquelles

règne un fossé tari, à moitié comblé d’immondices, où dorment les chiens

et jouent les enfants, devant la tour de Galata, haute construction

qu’on aperçoit de loin en mer, et qui, comme la tour du Séraskier, porte

à son sommet une vigie pour l’incendie.

C’est un vrai donjon gothique, couronné d’un cercle de machicoulis et

coiffé d’un toit pointu de cuivre oxydé par le temps, et qui, au lieu du

croissant, pourrait porter la girouette à queue d’aronde d’un manoir

féodal. Au bas de cette tour se groupe une agglomération de cahutes et

de maisonnettes basses qui donnent l’échelle de son élévation, qui est

fort grande. Sa construction remonte aux Génois. Ces marchands soldats

avaient fait de leurs magasins des forteresses et crénelé leur quartier

comme une ville de guerre; leurs comptoirs auraient pu soutenir des

siéges, et ils en ont soutenu plus d’un.

Au sommet de la colline occupée par le Petit-Champ règne un large chemin

bordé d’un côté de maisons qui jouissent d’une vue admirable: je le

suivis jusqu’à un angle où s’élève un vieux cyprès au tronc veiné de

vigoureuses nervures, et je me trouvai bientôt en face de ma rue, assez

las et mourant de faim.

On me servit un dîner qu’on avait été chercher à la locanda voisine, et

qui calma bien vite mon appétit, plutôt par le dégoût que par la

satisfaction de ma faim, bien légitime, hélas! Je n’ai pas l’habitude de

faire des élégies sur mes déceptions culinaires en voyages, et une

omelette chevelue aromatisée de beurre rance est un léger malheur que je

ne cherche pas à élever à l’état de catastrophe publique, comme certains

touristes trop gastronomes; mais je constate ici en passant que cette

première révélation de la cuisine constantinopolitaine me parut d’un

triste augure pour l’avenir. L’Espagne m’a accoutumé au vin sentant le

bouc de la poix, et je me résignai assez facilement au vin noir de

Tenedos apporté dans une peau de chevreau; mais l’eau jaune et saumâtre,

charriant la rouille des vieux aqueducs, me fit regretter les

gargoulettes d’Alger et les alcarrazas de Grenade.

VII

UNE NUIT DU RAMADAN

A Paris, l’idée de se promener de huit heures à onze heures du soir dans

le Père-Lachaise ou le cimetière Montmartre, en vignette des _Nuits

d’Young_, paraîtrait ultrasingulière et cadavéreusement romantique; les

plus courageux dandies s’en effrayeraient; quant aux femmes, la

proposition seule d’une semblable partie de plaisir les ferait évanouir

de peur. A Constantinople, personne n’y fait attention. Le boulevard de

Gand de Péra est situé sur la crête de la colline occupée par le

Petit-Champ-des-Morts. Figurez-vous, mon cher monsieur et ma belle dame,

qu’assis l’été au perron de Tortoni, vous voyiez devant vous, sous la

noirceur des cyprès, blanchir au clair de la lune, comme des colonnes

d’argent tronquées, des milliers de cippes et de tombes, tout en

taillant votre glace à facettes et en devisant d’amour ou d’autre chose.

Une frêle grille renversée en plusieurs endroits trace entre le champ

funèbre et la joyeuse promenade une ligne de démarcation franchie à tout

instant: une rangée de chaises ou de tables où s’accoudent les

consommateurs devant une tasse de café, un sorbet ou un verre d’eau,

règne d’un bout à l’autre de la terrasse, qui plus loin se contourne et

va rejoindre le Grand-Champ-des-Morts, derrière le haut Péra. De

vilaines maisons à cinq, six ou sept étages, de cet affreux ordre

d’architecture inconnu à Vignole,--l’ordre bourgeois,--aimable mélange

de la caserne et de la filature,--bordent la chaussée d’un côté et

jouissent d’une admirable vue dont elles ne sont pas dignes.--Il est

vrai que ces maisons passent pour les plus belles de Constantinople, et

que Péra s’en enorgueillit, les jugeant dignes, avec raison, de figurer

honorablement à Marseille, à Barcelone et même à Paris; elles sont en

effet de la hideur la plus civilisée et la plus moderne; cependant il

est juste de dire que la nuit, vaguement éclairées par le reflet des

fanaux et le scintillement des étoiles ou la lueur violette de la lune

qui glace leurs façades badigeonnées, elles prennent, à cause de leur

masse même, un aspect assez imposant.

A chaque bout de la terrasse se trouve un café-concert, c’est-à-dire

joignant aux délices de la consommation l’agrément d’un orchestre en

plein vent de musiciens bohèmes qui exécutent des valses allemandes et

des ouvertures d’opéras italiens.

Rien n’est plus gai que cette promenade bordée de tombeaux; la musique,

qui ne s’arrête jamais, un orchestre recommençant lorsque l’autre finit,

donne un air de fête à cette réunion habituelle de promeneurs, dont le

chuchotement amical sert de basse aux phrases cuivrées de Verdi. Les

vapeurs du latakyéh et du tombeki montent en spirales parfumées des

chiboucks, des narghiléhs et des cigarettes, car tout le monde fume à

Constantinople, même les femmes. Toutes ces pipes allumées piquent

l’ombre de points brillants et ressemblent à des essaims de lucioles. Le

cri «du feu!» retentit dans tous les idiomes possibles, et les garçons

se précipitent à ces appels polyglottes brandissant un charbon rouge au

bout de petites pincettes.

Les familles pérotes s’avancent en clans nombreux dans l’espace laissé

libre par les consommateurs assis, habillées à l’européenne, sauf

quelques modifications insignifiantes dans la coiffure et l’ajustement

des femmes. Les jeunes gens sont mis comme les gravures de Jules David,

à l’avant-dernier goût; on ne les distinguerait d’élégants Parisiens

qu’à une fraîcheur un peu trop crue de nouveauté; ils ne suivent pas la

mode, ils la devancent. Chaque pièce de leur ajustement est signée d’un

fournisseur célèbre de la rue Richelieu ou de la rue de la Paix; leurs

chemises sont _de chez_ Lami-Housset; leurs cannes _de chez_ Verdier;

leurs chapeaux _de chez_ Bandoni; leurs gants _de chez_ Jouvin;

quelques-uns cependant, de famille arménienne la plupart, portent la

calotte rouge à gland de soie noire, mais c’est le petit nombre.

L’Orient n’est rappelé dans cette réunion que par quelque Grec qui

passe, rejetant les manches de sa veste brodée et balançant sa

fustanelle blanche évasée comme une cloche, ou par quelque fonctionnaire

turc à cheval, suivi de son cawas et de son porte-pipe, qui revient du

Grand-Champ et regagne Constantinople en se dirigeant vers le pont de

Galata.

Les mœurs turques ont déteint sur les mœurs européennes, et les femmes

de Péra vivent très-renfermées,--réclusion volontaire, bien

entendu;--elles ne sortent guère que pour aller faire un tour au

Petit-Champ et respirer la fraîcheur nocturne; encore en est-il beaucoup

qui ne se permettent pas cette innocente distraction, ce qui ôte au

voyageur l’occasion de passer en revue les types féminins du pays, comme

aux Cascines, au Prado, à Hyde-Park, aux Champs-Élysées; l’homme seul

semble exister en Orient, la femme y passe à l’état de mythe, et les

chrétiens y partagent sur ce point les idées des musulmans.

Ce soir-là, le Petit-Champ était très-animé; le Ramadan avait commencé

avec la lune nouvelle, dont l’apparition au-dessus de la cime de

l’Olympe de Bithynie, guettée par de pieux astrologues et proclamée par

tout l’Empire, annonce le retour du grand jubilé mahométan. Le Ramadan,

comme chacun sait, est un carême doublé d’un carnaval; le jour

appartient à l’austérité, la nuit au plaisir; la pénitence se complique

de la débauche, comme réparation légitime. Du lever au coucher du

soleil, dont l’instant précis est indiqué par un coup de canon, le Koran

interdit de prendre aucun aliment, quelque léger qu’il soit. On ne peut

pas même fumer, privation la plus pénible de toutes pour un peuple dont

les lèvres ne quittent guère le bouquin d’ambre; étancher la soif la

plus ardente par une gorgée d’eau serait un péché et détruirait le

mérite de l’abstinence; mais du soir au matin tout est permis, et l’on

se dédommage amplement des privations de la journée. La ville turque est

en fête.

De la promenade du Petit-Champ, l’on jouissait du spectacle le plus

merveilleux. De l’autre côté de la Corne-d’Or, Constantinople étincelait

comme la couronne d’escarboucles d’un empereur d’Orient; les minarets

des mosquées portaient à chacune de leurs galeries des bracelets de

lampions, et d’une flèche à l’autre couraient, en lettres de feu, des

versets du Koran, inscrits sur l’azur comme sur les pages d’un livre

divin; Sainte-Sophie, Sultan-Achmet, Yeni-Djami, la Suléimanieh et tous

les temples d’Allah qui s’élèvent de Seraï-Burnou aux collines d’Eyoub,

resplendissaient de lumières et proclamaient en exclamations enflammées

la formule de l’Islam. Le croissant de la lune, qu’accompagnait une

étoile, semblait broder le blason de l’Empire sur l’étendard céleste.

L’eau du golfe multipliait, en les brisant, les reflets de ces millions

de phosphorescences et paraissait rouler des torrents de pierreries à

demi fondues. La réalité, dit-on, reste toujours au-dessous du rêve;

mais ici le rêve était dépassé par la réalité. Les contes des _Mille et

Une Nuits_ n’offrent rien de plus féerique, et le ruissellement du

trésor effondré d’Haraoun al-Raschid pâlirait à côté de cet écrin

colossal flamboyant sur une lieue de longueur.

Pendant le Ramadan, on jouit d’une liberté plénière; la lanterne n’est

pas obligatoire comme dans les autres temps; les rues, brillamment

illuminées, rendent inutile cette précaution de police. Les giaours

peuvent rester à Constantinople jusqu’à ce que les dernières lumières

s’éteignent, hardiesse qui ne serait pas sans danger à une autre époque.

Aussi acceptai-je avec empressement la proposition que me fit un jeune

Constantinopolitain, à qui j’étais recommandé, de descendre à l’échelle

de Top’Hané, de fréter un caïque pour aller voir le sultan faire sa

prière à Schiragan, et de finir la soirée dans la ville turque.

On descend de Péra à Top’Hané par une espèce de ruelle en montagne

russe, assez semblable au lit d’un torrent à sec. Pour un pied parisien

habitué aux élasticités du bitume, à la mollesse du macadam, cette

dégringolade est un rude exercice. Grâce au bras que me donnait mon

compagnon, très-expert dans la géographie des casse-cous de ce calvaire,

j’arrivai au bas sans entorse,--résultat inespéré et surprenant. Je ne

marchai même sur la patte d’aucun chien, et je ne me fis sauter aux

jambes aucun de ces aimables animaux.

A mesure que nous descendions, et surtout à partir d’une petite fontaine

turque à toit projeté où la rue se divise, la foule augmentait et

devenait compacte; les boutiques, vivement éclairées, illuminaient la

voie publique, envahie par des Turcs accroupis à terre ou sur des

tabourets bas et fumant avec la volupté que donne un jour d’abstinence;

c’était un va-et-vient, un fourmillement perpétuel le plus animé et le

plus pittoresque du monde; car, entre ces deux rives de fumeurs

immobiles, coulait un ruisseau de promeneurs de toute nation, de tout

sexe et de tout âge.

Portés par le flot, nous arrivâmes sur la place de Top’Hané, en

traversant la cour à arcades de la mosquée, qui, de ce côté, forme le

coin, et nous nous trouvâmes en face de cette charmante fontaine de

style arabe que les gravures anglaises ont rendue familière à tout le

monde, et qu’on a décoiffée de son joli toit chinois, remplacé

maintenant par une ignoble balustrade en fer creux.

Le _Bal masqué de Gustave_ n’offre pas une plus grande variété de

costume que la place de Top’Hané pendant une nuit du Ramadan: les

Bulgares, avec leur grossier sayon et leur bonnet cerclé d’une couronne

de fourrure, accoutrement qui ne doit pas avoir changé depuis le paysan

du Danube; les Circassiens, à la taille svelte et à la poitrine évasée,

tuyautés de cartouches qui les font ressembler à des buffets d’orgue;

les Géorgiens, à la courte tunique serrée d’un cercle de métal, à la

casquette russe en cuir verni; les Arnautes, portant une veste brodée et

sans manches sur leur torse nu; les juifs, désignés par leur robe fendue

sur le côté et leur calotte noire entourée d’un mouchoir bleu; les Grecs

des îles, avec leurs immenses grègues, leurs ceintures sanglées et leur

tarbouch à crinière de soie; les Turcs de la réforme, en redingote

droite et en fez rouge; les vieux Turcs, au turban évasé, au caftan

rose, jonquille, cannelle ou bleu-de-ciel, rappelant les modes du temps

des janissaires; les Persans, au grand bonnet d’agneau noir d’Astracan;

les Syriens, reconnaissables à leur mouchoir rayé d’or et à leurs larges

mach’las en forme de dalmatiques byzantines; les femmes turques, drapées

du yachmack blanc et du feredgé de couleur claire; les Arméniennes,

moins sévèrement voilées, vêtues de violet et chaussées de noir, forment

pour l’œil, en groupes qui se composent et se décomposent sans cesse, le

plus amusant carnaval qu’on puisse imaginer.

Des étalages en plein vent de yaourth (lait caillé), de kaimak (crème

bouillie), des boutiques de confiseries, dont les Turcs sont

très-friands, des comptoirs de marchands d’eau faisant tinter, par des

artifices hydrauliques, leurs petits carillons de grelots, de clochettes

ou de capsules de cristal, des buvettes de sorbets, de granits, d’eau de

neige, sont rangés sur les bords de la place, qu’égayent leurs

illuminations. Les boutiques de marchands de tabac, brillamment

éclairées, sont remplies de hauts personnages qui regardent la fête en

fumant du tabac de première qualité dans des pipes de cerisier ou de

jasmin aux bouquins énormes. Au fond des cafés ronfle le tarbouka,

frissonne le tambour de basque, glapit le rebeb et piaule la flûte de

roseau; des chants monotones, nasillards, mêlés de temps à autre de

portements à la tyrolienne et de cris aigus, s’élèvent du sein des

nuages de fumée. Nous eûmes toutes les peines du monde à gagner, à

travers cette foule qui ne se dérange pas, l’échelle de Top’Hané, où

nous devions prendre un caïque.

En quelques coups de rames nous eûmes pris le large et nous pûmes voir

au milieu du Bosphore les illuminations de la mosquée du sultan Mahmoud

et de la fonderie de canons qui l’avoisine et donne son nom à cette

échelle. (_Top_, en turc, veut dire canon; _Hané_, lieu, place,

magasin.)--Les minarets de la mosquée du sultan Mahmoud passent pour les

plus élégants de Constantinople et sont cités comme des types classiques

d’architecture turque; ils s’élançaient sveltement dans l’atmosphère

bleue de la nuit, dessinés en lignes de feu et reliés par des versets du

Koran, et produisaient l’effet le plus gracieux. Devant la fonderie

l’illumination figurait un gigantesque canon avec son affût et ses

roues, blason enflammé de l’artillerie turque symbolisée assez

exactement par ce dessin naïf.

Nous longeâmes, en suivant le Bosphore, la rive d’Europe, toute

pailletée de lumière et bordée des palais d’été des vizirs et des

pachas, signalés par des pièces d’illuminations montées sur des

carcasses de fer et représentant des chiffres calligraphiquement

compliqués, à la manière orientale, des bateaux à vapeur, des bouquets,

des pots à feu, des sentences du Koran, et nous arrivâmes à la hauteur

du palais de Schiragan, composé d’un corps de logis à fronton

triangulaire et à colonnes grêles, dans le genre de la Chambre des

députés de Paris, et de deux ailes treillissées de fenêtres et

ressemblant à deux immenses cages. Le nom du sultan écrit en jambages de

feu scintillait sur la façade, et par la porte ouverte on apercevait une

vaste salle, où, dans l’embrasement lumineux des candélabres, se

mouvaient plusieurs ombres opaques agitées de convulsions pieuses.

C’était le padischah qui faisait sa prière, entouré de ses grands

officiers agenouillés sur des tapis; une rumeur de psalmodie nasillarde

s’échappait de la salle avec les reflets jaunes des bougies, et se

répandait dans la nuit calme et bleue.

Après quelques minutes de contemplation, nous fîmes signe au caïdji de

retourner, et je pus regarder l’autre rive,--la rive d’Asie, sur

laquelle s’étageait Scutari, l’ancienne Chrysopolis, avec ses mosquées

illuminées et ses rideaux de cyprès drapant derrière elle les plis de

leurs feuillages funèbres.

Pendant le trajet, j’eus l’occasion d’admirer l’adresse avec laquelle

les rameurs de ces frêles embarcations se dirigent à travers ce tumulte

d’embarcations et de courants qui rendraient la navigation du Bosphore

extrêmement dangereuse pour des bateliers moins adroits. Les caïques

n’ont pas de gouvernail, et les rameurs, contrairement aux gondoliers de

Venise, qui regardent la proue de la gondole, tournent le dos au but

vers lequel ils se dirigent, ce qui fait qu’à chaque coup de rame ils

retournent la tête pour voir si quelque obstacle inattendu ne vient pas

se mettre à la traverse. Ils ont aussi des cris convenus par lesquels

ils s’avertissent et s’évitent avec une prestesse inconcevable.

Assis sur un coussin au fond du caïque, à côté de mon compagnon, je

jouissais en silence et dans l’immobilité la plus absolue de cet

admirable spectacle, car le moindre mouvement suffit pour faire chavirer

ces étroites nacelles, calculées pour la gravité turque; la rosée de la

nuit perlait sur nos cabans et faisait grésiller le latakyéh de nos

chiboucks, car, si chaude qu’ait été la journée, les nuits sont fraîches

sur le Bosphore, toujours éventé par les brises marines et les colonnes

d’air déplacées par les courants.

Nous entrâmes dans la Corne-d’Or, et, rasant la pointe de Seraï-Burnou,

nous vînmes débarquer, au milieu d’une flottille de caïques, entre

lesquels le nôtre, après s’être retourné, s’insinuait comme un fer de

hache, près d’un grand kiosque au toit chinois et aux murailles tendues

de toiles vertes, pavillon de plaisir du sultan, abandonné aujourd’hui

et changé en corps de garde. C’était plaisir de voir aborder les longues

barques à proues dorées des pachas et des hauts personnages,

qu’attendaient sur le quai de beaux chevaux barbes magnifiquement

harnachés et tenus en main par des nègres, des Arnautes ou des

cawas,--la foule s’écartait avec respect pour leur livrer passage.

En temps ordinaire, les rues de Constantinople ne sont pas éclairées, et

chacun doit porter à la main sa lanterne, comme s’il cherchait un homme;

mais, à l’époque du Ramadan, rien n’est plus joyeusement lumineux que

ces ruelles et ces places habituellement noires, le long desquelles

tremblote de loin en loin une étoile en papier, les boutiques, ouvertes

toute la nuit, flamboient et jettent de vives traînées de lueurs que

réfléchissent gaiement les maisons opposées; ce ne sont, à tous les

étaux, que lampes, bougies et veilleuses nageant dans l’huile; les

rôtisseries, où le mouton coupé par petits morceaux (kébab) grésille

enfilé par des brochettes perpendiculaires, s’illuminent d’ardents

reflets de braise; les fours, qui cuisent les galettes de baklava,

ouvrent leur gueule rouge; les marchands en plein air s’entourent de

petits cierges pour attirer l’attention de la pratique et faire valoir

leur marchandise; des groupes d’amis soupent ensemble, autour d’une

lampe à trois becs, dont l’air frais fait vaciller la flamme, ou d’une

grande lanterne bariolée de couleurs vives; les fumeurs assis à la porte

des cafés ravivent à chaque aspiration la paillette rouge de leur

chibouck et de leur narghiléh, et sur cette foule en belle humeur la

lumière tombe, rejaillit en réfractions bizarrement pittoresques.

Tout ce monde mangeait avec un appétit aiguisé par un jeûne de quatorze

heures, les uns des boulettes de riz et de viande hachée enveloppées de

feuilles de vigne, les autres du kébab roulé dans une espèce de crêpe,

ceux-ci des rapes de maïs bouilli ou rôti, ceux-là d’énormes concombres

ou des _carpous_ de Smyrne, à la peau verte, à la chair blanche;

quelques-uns, plus riches ou plus sensuels, se faisaient tailler de

grandes parts de baklava ou se gorgeaient de sucreries avec une avidité

enfantine, risible dans de grands gaillards barbus comme des sapeurs;

d’autres se régalaient plus frugalement avec des mûres blanches,

entassées par monceaux aux devantures des fruitiers.

Mon ami me fit entrer dans une boutique de confiseur, qui est comme le

Boissier de Constantinople, pour m’initier aux douceurs de la

gourmandise turque, plus raffinée qu’on ne le pense à Paris.

Cette boutique mérite une description toute particulière: les volets,

relevés en éventail, comme des sabords de navire, formaient une espèce

d’auvent sculpté, quadrillé et peint en jaune et en bleu, au-dessus de

grands vases de verre remplis de dragées roses et blanches, de

stalactites de rahat-lokoum, espèce de pâte transparente faite avec de

la fleur de farine et du sucre colorée diversement, de pots de conserves

de roses et de bocaux de pistaches.

Constantinople · 第 6 / 26 段