Dans le lointain bleuit l’Archipel des Iles-des-Princes, espèces

d’Iles-d’Hyères de Constantinople, où l’on va le dimanche en partie de

plaisir; encore quelques minutes, et Stamboul va nous apparaître dans

toute sa splendeur. Déjà, sur la gauche, à travers la gaze d’argent du

brouillard, jaillissent les flèches de quelques minarets; le Château des

Sept-Tours, où l’on enfermait autrefois les ambassadeurs, hérisse ses

tours massives reliées entre elles par des murailles crénelées; il

baigne du pied dans la mer et s’adosse à la colline; c’est de lui que

part l’ancien rempart qui entoure la ville jusqu’à Eyoub. Les Turcs

l’appellent Yedi-Kulé, et les Grecs le nommaient Heptapurgon. Sa

construction remonte aux empereurs byzantins. Il fut commencé par Zénon

et fini par les Comnènes. Vu de la mer, il semble en mauvais état et

près de tomber en ruines; toutefois il produit un bel effet avec ses

formes lourdes, ses tours trapues, ses murs épais, son aspect de

bastille et de forteresse.

Le _Léonidas_, ralentissant sa marche pour ne pas arriver de trop bonne

heure, rase la pointe du sérail; c’est une suite de longues murailles

blanchies à la chaux, découpant leurs crénelures sur des rideaux de

térébinthes et de cyprès, de cabinets aux fenêtres treillissées, de

kiosques aux toits en saillie, sans symétrie aucune; il y a loin de là

aux magnificences des _Mille et une Nuits_ que ce seul mot de sérail

fait rêver aux imaginations les plus paresseuses, et il faut avouer que

ces boîtes de bois à grillages serrés, qui enferment les beautés de

Géorgie, de Circassie et de Grèce, houris de ce paradis de Mahomet dont

le padischa est le dieu, ressemblent furieusement à des cages à poulets.

Nous confondons malgré nous l’architecture arabe et l’architecture

turque, qui n’ont aucun rapport, et nous faisons involontairement de

tout sérail un alhambra, ce qui est fort loin de la réalité. Ces

observations refroidissantes n’empêchent pas le vieux sérail de

présenter un aspect agréable, avec sa blancheur étincelante et sa

verdure sombre, entre le ciel clair et l’eau bleue dont le courant

rapide lave ses murailles mystérieuses.

On nous fit remarquer en passant un plan incliné jaillissant d’une

ouverture de la muraille et se projetant en montagne russe au-dessus de

la mer. C’est par là, dit-on, qu’on faisait glisser dans le Bosphore les

odalisques infidèles ou qui avaient déplu au maître, pour un motif

quelconque, enveloppées d’un sac renfermant un chat et un serpent.

Combien de corps charmants a promenés cette eau bleue et profonde, au

courant impétueux! Maintenant, les mœurs se sont beaucoup épurées ou

adoucies, car l’on n’entend plus parler de ces barbares exécutions.

Après cela, la légende est peut-être fausse, et je ne me porte nullement

pour garant de son authenticité. Je la raconte sans critique; si elle

n’est pas vraie, elle a du moins la couleur locale.

La pointe du sérail est doublée; le _Léonidas_ s’arrête à l’entrée de la

Corne-d’Or. Un panorama merveilleux se déploie sous mes yeux comme une

décoration d’opéra dans une pièce féerique. La Corne-d’Or est un golfe

dont le vieux sérail et l’échelle de Top’Hané forment les deux caps, et

qui s’enfonce à travers la ville, bâtie en amphithéâtre sur ses deux

rives, jusqu’aux eaux douces d’Europe, et à l’embouchure du Barbysès,

petit fleuve qui s’y jette. Son nom de Corne-d’Or vient sans doute de ce

qu’il représente pour la ville une véritable corne d’abondance, par la

facilité qu’il donne aux navires, au commerce et aux constructions

navales.

En attendant que nous puissions descendre à terre, faisons un léger

croquis au crayon du tableau que nous peindrons plus tard. A droite, au

delà de la mer, blanchit un immense bâtiment percé régulièrement de

plusieurs rangées de fenêtres et flanqué à ses angles d’espèces de

tourelles surmontées de hampes de drapeaux: c’est une caserne, le

bâtiment le plus considérable, mais non le plus caractéristique de

Scutari, désignation turque de ce faubourg asiatique de Constantinople

qui se déploie, en remontant du côté de la mer Noire, sur l’emplacement

de l’ancienne Chrysopolis, dont il ne reste aucun vestige.

Un peu plus loin, au milieu de l’eau, s’élève, sur un îlot de rochers,

un phare éclatant de blancheur, qu’on appelle la Tour de Léandre ou

encore la Tour de la Fille, quoique l’endroit ne se rapporte en rien à

la légende des deux amants célébrés par Musée. Cette tour, d’une forme

assez élégante et que la pureté de la lumière fait paraître d’albâtre,

se détache admirablement du ton d’azur foncé de la mer.

A l’entrée de la Corne-d’Or, Top’Hané s’avance, avec son débarcadère, sa

fonderie de canons et sa mosquée au dôme hardi, aux sveltes minarets,

bâtie par le sultan Mahmoud. Le palais de l’ambassade de Russie dresse,

au-dessus des toits de tuiles rouges et des touffes d’arbres, sa façade

orgueilleusement dominatrice, qui force le regard et semble s’emparer de

la ville par avance, tandis que les palais des autres ambassades se

contentent d’une apparence plus modeste. La tour de Galata, quartier

occupé par le commerce franc, s’élève du milieu des maisons, coiffée

d’un bonnet pointu de cuivre vert-de-grisé, et domine les anciennes

murailles génoises tombant en ruines à ses pieds. Péra, la résidence des

Européens, étage au sommet de la colline ses cyprès et ses maisons de

pierre, qui contrastent avec les baraques de bois turques et s’étendent

jusqu’au grand champ des Morts.

La pointe du Sérail forme l’autre cap, et sur cette rive se déploie la

ville de Constantinople proprement dite. Jamais ligne plus

magnifiquement accidentée n’ondula entre le ciel et l’eau: le sol

s’élève à partir de la mer, et les constructions se présentent en

amphithéâtre, les mosquées, dépassant cet océan de verdure et de maisons

de toutes couleurs, arrondissent leurs coupoles bleuâtres et dardent

leurs minarets blancs entourés de balcons et terminés par une pointe

aiguë dans le ciel clair du matin, et donnent à la ville une physionomie

orientale et féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur argentée

qui baigne leurs contours vaporeux. Un voisin officieux nous les nomme

par ordre en partant du Sérail et en remontant vers le fond de la Corne

d’Or: Sainte-Sophie, Saint-Iréné, Sultan-Achmet, Osmanieh,

Sultan-Bayezid, Solimanieh, Sedja-Djamissi, Sultan-Mohammed II,

Sultan-Selim. Au milieu de tous ces minarets, derrière la mosquée de

Bayezid, se dresse, à une prodigieuse hauteur, la tour du Séraskier,

d’où l’on signale les incendies.

Trois ponts de bateaux rejoignent les deux rives de la Corne-d’Or, et

permettent une communication incessante entre la ville turque et ses

faubourgs aux populations bigarrées.--La principale rue de Galata

aboutit au premier de ces points. Mais n’anticipons pas sur ces détails,

qui viendront à leur place, et bornons-nous à l’aspect général. Comme à

Londres, il n’y a pas de quais à Constantinople, et la ville plonge

partout ses pieds dans la mer; les navires de toutes nations

s’approchent des maisons sans être tenus à distance respectueuse par un

quai de granit. Près du pont, au milieu de la Corne-d’Or et au large,

stationnaient des flottilles de bateaux à vapeur anglais, français,

autrichiens, turcs: omnibus d’eau, watermen du Bosphore, cette Tamise de

Constantinople où se concentrent tout le mouvement et toute l’activité

de la ville; des myriades de canots et de caïques sillonnaient comme des

poissons l’eau azurée du golfe et se dirigeaient vers le _Léonidas_,

mouillé à quelque distance de la douane, située entre Galata et

Top’Hané. Dans tous les pays du monde, la douane a des colonnes et un

architrave dans le goût de l’Odéon. Celle de Constantinople n’a garde de

manquer à l’architectonique du genre. Heureusement, les baraques qui

l’avoisinent sont si délabrées, si hors d’aplomb, si projetées en avant

et s’épaulent les unes contre les autres avec une nonchalance si

orientale, que cela corrige l’aspect classique de la douane.

Comme à l’ordinaire, le pont du _Léonidas_ fut couvert en un instant

d’une foule polyglotte: c’était un ramage à n’y rien comprendre de turc,

de grec, d’arménien, d’italien, de français et d’anglais. J’étais assez

embarrassé au milieu de ces charabias variés, quoique j’eusse avant de

partir étudié le turc de Covielle et de la cérémonie du _Bourgeois

gentilhomme_, lorsque apparut, dans un caïque, comme un ange sauveur, la

personne à qui j’étais recommandé et qui parle à elle seule autant de

langues que le fameux Mezzofanti; elle envoya au diable, chacune dans

son idiome particulier, toutes les canailles qui m’entouraient, me fit

entrer dans sa barque et me conduisit à la douane, où l’on se contenta

de jeter un coup d’œil distrait sur ma maigre malle, qu’un _hammal_

chargea comme une plume sur son large dos.

Le hammal est une espèce particulière à Constantinople: c’est un chameau

à deux pieds et sans bosse; il vit de concombres et d’eau, et porte des

poids énormes par des rues impraticables, des montées perpendiculaires

et des chaleurs accablantes. Au lieu de crochets, il porte sur les

épaules un coussinet de cuir rembourré sur lequel il pose les fardeaux,

sous lesquels il marche tout courbé, et prenant la force dans le col,

comme les bœufs. Son costume consiste en larges grègues de toile, en une

veste de grosse étoffe jaunâtre et un fez entouré d’un mouchoir. Les

hammals ont le torse extrêmement développé, et souvent, chose

extraordinaire, des jambes très-grêles. On conçoit à peine comment ces

pauvres tibias, recouverts d’une peau tannée et semblables à des flûtes

dans leur étui, peuvent soutenir des poids qui feraient plier des

Hercules.

En suivant le hammal, qui se dirigeait vers le logement retenu pour moi,

je m’enfonçais dans un dédale de rues et de ruelles étroites,

tortueuses, ignobles, affreusement pavées, pleines de trous et de

fondrières, encombrées de chiens lépreux, d’ânes chargés de poutres ou

de gravats, et le mirage éblouissant que présente Constantinople de loin

s’évanouissait rapidement. Le Paradis se changeait en cloaque, la poésie

se tournait en prose, et je me demandais, avec une certaine mélancolie,

comment ces laides masures pouvaient prendre par la perspective des

aspects si séduisants, une couleur si tendre et si vaporeuse. Je gagnai,

sur les talons de mon hammal et m’accrochant au bras de mon guide, la

chambre qui m’était destinée chez une hôtesse smyrniote, _copa syrisca_,

comme celle de Virgile, près de la grande rue de Péra, bordée de

bâtisses insignifiantes mais de bon goût, dans le genre des rues de

troisième ordre de Marseille ou de Barcelone.

J’étais venu de Paris en douze jours et demi, marchant aussi vite que la

poste, car j’ai pour principe dans mes voyages de voler à tire-d’ailes

au point le plus éloigné pour en revenir ensuite à mon aise; et je

m’étais promis de consacrer cette journée à un repos que j’avais bien

mérité; mais la curiosité fut la plus forte, et, après quelques bouchées

avalées à la hâte, n’y pouvant plus tenir, je commençai le cours de mes

pérégrinations et me lançai au hasard à travers la ville inconnue, sans

avoir la précaution d’emporter une boussole pour m’orienter, comme avait

coutume de le faire un de mes amis plein de sagacité et de prudence.

VI

LE PETIT CHAMP, LA CORNE-D’OR

Le logement qu’on m’avait préparé occupait le premier étage d’une maison

située à l’extrémité d’une rue du quartier Franc, le seul que les

Européens puissent habiter. Cette rue va de la grande rue de Péra au

petit Champ-des-Morts, et je ne vous la désigne pas plus clairement, par

la raison péremptoire qu’à Constantinople les rues ne portent à leurs

angles aucune désignation, ni turque, ni française. En outre, les

maisons ne sont pas numérotées, ce qui complique la difficulté. A

travers ce dédale anonyme, chacun se conduit au juger et se retrouve au

moyen de ses remarques particulières. Le fil d’Ariane ou les cailloux

blancs du Petit-Poucet seraient ici fort utiles; quant à émietter son

pain sur la route, il n’y faut pas penser: les chiens l’auraient bientôt

mangé, à défaut des oiseaux du ciel.--A propos de chiens, mon point de

repère, pour connaître mon logis pendant les premiers jours qui

suivirent mon arrivée, était un grand trou creusé au milieu de la voie

publique, et au fond duquel une lice rogneuse allaitait quatre ou cinq

petits avec une sécurité parfaite et un complet mépris des piétons et

des cavaliers. Cependant, quelques rues ont un nom traditionnel tiré du

voisinage d’un khan ou d’une mosquée, et celle où je demeurais, comme je

l’appris plus tard, s’appelait Dervish-Sokak; mais jamais ce nom n’est

écrit et ne sert à vous guider.

Ma maison était construite en pierres, circonstance que l’on me fit

beaucoup valoir et qui n’est pas à dédaigner dans une ville aussi

combustible que Constantinople. Pour plus de sécurité, une porte de fer,

des volets de tôle épaisse se repliant par feuilles, devaient, en cas

d’incendie du quartier, intercepter les flammes et les étincelles, et

l’isoler complétement. J’avais un salon aux murailles blanchies à la

chaux, au plafond de bois peint en gris et rechampi de filets bleus,

meublé d’un long divan, d’une table et d’un miroir de Venise dans un

cadre or et noir; une chambre à coucher avec un lit de fer et une

commode. Cela n’avait rien d’extrêmement oriental, comme vous voyez;

pourtant mon hôtesse était Smyrniote, et sa nièce, quoique vêtue à

l’européenne d’un peignoir rose, roulait, dans un masque pâle serti de

cheveux d’un noir mat, des yeux langoureusement asiatiques. Une servante

grecque, très-jolie sous le petit mouchoir tortillé au sommet de sa

tête, complétait, avec une sorte de jocrisse des Cyclades, le personnel

de la maison, et lui donnait une teinte de couleur locale. La nièce

savait un peu de français, la tante un peu d’italien, au moyen de quoi

nous finissions par nous entendre à peu près. Constantinople est, du

reste, la vraie tour de Babel, et l’on s’y croirait au jour de la

confusion des langues. La connaissance de quatre idiomes est

indispensable pour les rapports ordinaires de la vie: le grec, le turc,

l’italien, le français, sont parlés dans Péra par des gamins

polyglottes. A Constantinople, le célèbre Mezzofanti n’étonnerait

personne; nous autres Français, qui ne savons que notre langue, nous

restons confondus devant cette prodigieuse facilité.

Mon habitude, en voyage, est de me lancer tout seul à travers les villes

à moi inconnues, comme un capitaine Cook dans un voyage d’exploration.

Rien n’est plus amusant que de découvrir une fontaine, une mosquée, un

monument quelconque, et de lui assigner son vrai nom sans qu’un drogman

idiot vous le dise du ton d’un démonstrateur de serpents boas;

d’ailleurs, en errant ainsi à l’aventure, on voit ce qu’on ne vous

montre jamais, c’est-à-dire ce qu’il y a de véritablement curieux dans

le pays que l’on visite.

Coiffé d’un fez, vêtu d’une redingote boutonnée, le visage bruni par le

hâle de la mer, la barbe longue de six mois, j’avais assez l’air d’un

Turc de la réforme pour ne pas attirer l’attention dans les rues, et je

m’avançai bravement vers le Petit-Champ-des-Morts,--notant bien la place

de ma maison et le chemin que je prenais, afin de ne pas me perdre.

Le Petit-Champ-des-Morts, que, pour abrévier ou éviter une idée

mélancolique, on appelle d’ordinaire le Petit-Champ, occupe le revers

d’une colline qui monte de la rive de la Corne-d’Or à la crête de Péra,

marquée par une terrasse bordée de hautes maisons et de cafés. C’est un

ancien cimetière turc où on n’enterre plus depuis quelques années, soit

parce qu’il n’y a plus de place, soit que les musulmans morts s’y

trouvent trop près des giaours vivants.

Un soleil éclatant brûlait de lumière cette pente hérissée de cyprès au

noir feuillage, au tronc grisâtre, sous lesquels se dressait une armée

de pieux de marbre, coiffés de turbans coloriés; ces pieux, penchés les

uns à droite, les autres à gauche, ceux-ci en avant, ceux-là en arrière,

selon que le terrain avait cédé sous leur poids, simulaient vaguement

une forme humaine, et rappelaient ces jouets d’enfants où des forgerons,

dont la tête seule est indiquée, battent l’enclume avec un marteau de

bois fiché dans leur ventre. En plusieurs endroits, les marbres

historiés de versets du Koran avaient cédé à l’action de la pesanteur,

et, négligemment scellés dans un sol friable, s’étaient renversés ou

brisés en morceaux. Quelques-unes des colonnes funéraires étaient

décapitées, et leurs turbans gisaient à leur base comme des têtes

coupées. On dit que ces tombes tronquées recouvrent d’anciens

janissaires poursuivis au delà du trépas par la rancune de Mahmoud.

Aucune symétrie n’est observée dans ce cimetière diffus, qui s’avance,

par une pointe de cyprès et de tombeaux, à travers les maisons de Péra,

jusqu’au Tekké ou monastère des derviches tourneurs; deux ou trois

chemins pavés et revêtus de soutènements faits de débris de monuments

funèbres le traversent diagonalement; çà et là s’élèvent des espèces de

terre-pleins, quelquefois entourés de petits murs ou de balustrades

formant la sépulture réservée de quelque famille puissante ou riche. Ces

enceintes renferment habituellement un pilier terminé par un turban

magistral, entouré de trois ou quatre feuilles de marbre, arrondies au

sommet comme un manche de cuiller, et d’une douzaine de petits cippes

enfantins: c’est un pacha avec ses femmes et sa progéniture morte en bas

âge, sorte de harem funèbre qui lui tient compagnie dans l’autre monde.

Aux endroits libres, des ouvriers taillent des chambranles de porte et

des marches d’escalier; des oisifs dorment à l’ombre ou fument leur

pipe, assis sur une tombe; des femmes voilées passent, traînant leurs

bottines jaunes d’un pied nonchalant; des enfants jouent à cache-cache

derrière les pierres tumulaires en poussant de petits cris joyeux; des

marchands de gâteaux offrent leurs légères couronnes incrustées

d’amandes. Entre les interstices des monuments dégradés, les poules

picorent, les vaches cherchent quelques maigres brins d’herbe, et, à

défaut de gazon, paissent des quartiers de savates et des morceaux de

vieux chapeaux. Les chiens se sont installés dans les excavations

produites par la pourriture des cercueils ou plutôt des planches qui

soutiennent la terre autour des cadavres, et ils se sont fait de hideux

terriers de ces asiles de la mort agrandis par leur voracité.

Aux endroits les plus passagers, les tombes s’usent sous les pieds

insouciants des promeneurs, et s’oblitèrent peu à peu dans la poussière

et les détritus de toute sorte; les piliers rompus s’éparpillent sur le

sol comme les pièces d’un jeu d’onchets, et s’enterrent ainsi que les

corps qu’ils désignaient, ensevelis par ces invisibles fossoyeurs qui

font disparaître toute chose abandonnée, tombeau, temple ou ville; ici,

ce n’est pas la solitude s’étendant sur l’oubli, mais la vie reprenant

la place concédée temporairement à la mort. Des massifs de cyprès, plus

compactes, ont cependant préservé quelques coins de ce cimetière

profané, et lui ont conservé sa mélancolie. Les tourterelles nichent

dans les noirs feuillages, et les gypaëtes planent au-dessus de leurs

pointes sombres, traçant de grands cercles sur le ciel d’azur.

Quelques maisonnettes de bois, composées de planches, de lattes et de

treillages, peintes d’un rouge rendu rose par la pluie et le soleil, se

groupent parmi les arbres, affaissées, déhanchées, hors d’aplomb et dans

l’état de délabrement le plus favorable à l’aquarelle ou à

l’illustration anglaise.

Avant de descendre la pente qui conduit à la Corne-d’Or, je m’arrêtai un

instant et je contemplai l’admirable spectacle qui se déroulait devant

mes yeux: le premier plan était formé par le Petit-Champ et ses

déclivités plantées de cyprès et de tombes; le second par les toits de

tuiles brunes et les maisons rougeâtres du quartier de Kassim-Pacha; le

troisième par les eaux bleues du golfe qui s’étend de Seraï-Burnou aux

eaux douces d’Europe, et le quatrième par la ligne de collines

onduleuses, sur le revers desquelles Constantinople se déroule en

amphithéâtre. Les dômes bleuâtres des bazars, les minarets blancs des

mosquées, les arcs du vieil aqueduc de Valens se découpant sur le ciel

en dentelle noire, les touffes de cyprès et de platanes, les angles des

toits, variaient cette magnifique ligne d’horizon prolongée depuis les

Sept-Tours jusqu’aux hauteurs d’Eyoub: tout cela argenté par une lumière

blanche où flottait comme une gaze transparente la fumée des bateaux à

vapeur du Bosphore chauffant pour Therapia ou Kadi-Keuï, et d’une

légèreté de ton formant le plus heureux contraste avec la fermeté crue

et chaude des devants.

Après quelques minutes de pensive admiration, je me remis en marche,

tantôt suivant quelque vague sentier, tantôt enjambant les tombes, et

j’arrivai à un lacis de ruelles bordées de maisons noires, habitées

par des charbonniers, des forgerons et autres industries

ferrugineuses.--J’ai dit maisons tout à l’heure, mais le mot est bien

magnifique, et je le reprends. Mettez cahutes, bouges, échoppes, taudis,

tout ce que vous pourrez imaginer de plus enfumé, de plus sale, de plus

misérable, mais sans ces bonnes vieilles murailles empâtées,

égratignées, lépreuses, chancies, moisies, effritées, que la truelle de

Decamps maçonne avec tant de bonheur dans ses tableaux d’Orient, et qui

donnent un si haut ragoût aux masures. De pauvres petits ânes aux

oreilles flasques, à l’échine maigre et saigneuse, rasaient les noires

boutiques, chargés de charbon ou de ferrailles. De vieilles mendiantes,

assises sur leurs cuisses plates, reployées comme des articulations de

sauterelle, tendaient piteusement vers moi, hors d’un feredgé en

haillons, leur main de momie démaillotée. Leurs yeux de chouette

tachaient de deux trous bruns la loque de mousseline, bossuée par

l’arqûre de leur bec d’oiseau de proie, et jetée comme un suaire sur

leur visage hideux; d’autres, plus ingambes, passaient, le dos voûté, la

tête au milieu de la poitrine et les mains appuyées sur de grandes

cannes, comme ma Mère l’Oie dans les prologues de pantomime aux

Funambules.

On ne peut savoir qu’en Orient à quelle laideur fantastique arrivent les

vieilles femmes qui ont renoncé franchement à leur sexe, et que ne

déguisent plus les savants artifices d’une toilette laborieuse; ici même

le masque ajoute à l’impression; ce que l’on voit est affreux, mais ce

que l’on rêve est épouvantable. Il est fâcheux que les Turcs n’aient pas

de sabbat pour y envoyer ces sorcières à cheval sur un balai.

Quelques hammals Arnautes ou Bulgares, pliant sous un faix énorme, et,

comme le Dante en enfer, ne levant pas un pied que l’autre ne fût

assuré, montaient ou descendaient la ruelle; des chevaux cheminaient

bruyamment, tirant à chaque écart des gerbes d’étincelles du pavé inégal

et raboteux de ce quartier plus laborieux que fashionable.

J’arrivai ainsi à la Corne-d’Or, où je débouchai près des bâtiments

blancs de l’arsenal, élevés sur de vastes substructions et couronnés

d’une tour en forme de beffroi. Cet arsenal, construit dans un goût

civilisé, n’a rien de curieux pour un Européen, quoique les Turcs en

soient très-fiers; aussi ne m’arrêtai-je pas longtemps à le contempler

et gardai-je toute mon attention pour le mouvement du port, encombré de

navires de toutes nations, sillonné en tous sens par les caïques, et

surtout pour le merveilleux panorama de Constantinople déployé sur

l’autre rive.

Constantinople · 第 5 / 26 段