son toit évasé à la turque, ses versets du Coran sculptés en relief, ses
colonnettes et ses ornements d’un rococo oriental, ou quelque petit
cimetière entouré de murs percés de fenêtres à grillages par où l’on
pouvait voir les poules picorant entre les tombes, les chats dormant au
soleil, sur les marbres funèbres, et le linge au blanchissage se
balancer d’un cyprès à l’autre. En Orient, la vie ne se sépare pas
soigneusement de la mort comme chez nous, mais elles continuent de
frayer ensemble comme de vieux amis: s’asseoir, dormir, fumer, manger,
causer d’amour sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilége ou
de profanation; les vaches et les chevaux paissent dans les cimetières
ou les traversent à tout moment; on s’y promène, on s’y donne
rendez-vous absolument comme si les morts n’étaient pas là à quelques
pieds, ou même à quelques pouces de profondeur, occupés à pourrir, et
roides sous leurs planches de bois de mélèze. Mais laissons là ce sujet,
qui pourrait ne pas paraître gai à nos lecteurs et surtout à nos
lectrices d’Europe; cependant Paris, au moyen âge, avait ses cimetières
et ses charniers; et à Londres, la ville de la civilisation par
excellence, on enterre encore autour de Westminster, de Saint-Paul et
autres églises.
Les quartiers que nous avions traversés étaient assez déserts, en sorte
que la figure manquait un peu au paysage. En conséquence, nous priâmes
le drogman de diriger notre caravane par le Bezestin, qui, dans une
ville orientale, est toujours l’endroit le plus curieux, à cause du
concours de costumes et de races de tous pays, que le désir de vendre et
d’acheter, ou la simple envie de flâner, y attire. L’axiome anglais
«_Time is money_» n’aurait aucun sens en Orient, car chacun s’y occupe à
ne rien faire avec une conscience admirable, et les gens passent la
journée assis sur une natte sans faire un mouvement.
Le Bezestin se compose d’une infinité de petites rues bordées de
boutiques, ou plutôt d’alcôves à mi-hauteur, dans lesquelles se tiennent
des marchands accroupis ou couchés, fumant ou dormant, ou bien encore
roulant sous leurs doigts le comboloio, espèce de chapelet turc formé de
cent grains, qui correspondent aux cent noms ou épithètes d’Allah. Avec
la main, le marchand peut atteindre à tous les angles de son magasin:
les acheteurs se tiennent en dehors, et les transactions se concluent
sur l’étal. Rien de moins luxueux, comme vous voyez, que ces boutiques
formées d’un trou carré pratiqué dans une muraille, mais elles n’en
contiennent pas moins des étoffes précieuses, de belles armes, des
selles magnifiques et des chefs-d’œuvre de broderie d’or et d’argent.
De même qu’à Constantine, où ce détail m’avait frappé jadis, les rues du
Bezestin sont ombragées de planches posées à plat sur des poutrelles
transversales, mais avec quelque espace entre elles, autrement on n’y
verrait plus. Ces interstices laissent filtrer le soleil qui zèbre le
sol de barres éclatantes et produit les effets de clair-obscur les plus
bizarres et les plus inattendus: un homme qui passe sous un de ces
rayons reçoit une touche de lumière sur le nez comme un portrait de
Rembrandt; le feredgé d’une femme s’allume comme une flamme rose, un
narghilé frappé d’une paillette reluit comme un monceau d’escarboucles,
et les richesses de la caverne d’Ali-Baba semblent flamboyer au fond
d’une boutique de confiseur. Il est bizarre qu’on n’ait pas couvert ces
rues avec des berceaux de vigne ou de plantes grimpantes; probablement
le soleil trop vif les grillerait, mais des tendidos et des bannes de
toile, comme en Espagne, remplaceraient avantageusement, ce me semble,
ce plancher aérien.
Non loin du Bezestin s’élève une mosquée composée, comme elles le sont
presque toutes, d’une agglomération de petites coupoles flanquées de
minarets que je ne saurais mieux comparer qu’à des mâts de vaisseaux
avec leurs huniers représentés par les balcons, du haut desquels le
muezzin invite les fidèles à la prière. Près de cette mosquée, il y a
une fontaine pour les ablutions, formée par une rotonde de colonnes à
chapiteaux d’un corinthien barbare, grossièrement peintes en bleu et
reliées par une grille d’un très-joli travail, le tout recouvert d’un
toit saillant et retroussé; l’eau ruisselle à l’entour dans une rigole
où les musulmans se lavent les pieds jusqu’aux genoux et les mains
jusqu’aux coudes, d’après les prescriptions de Mahomet, sans parler
d’une ablution plus intime que l’ampleur des vêtements orientaux permet
d’accomplir avec décence, même en public.
C’était l’heure de la prière; nous montâmes l’escalier de la mosquée
jusqu’au parvis, qu’il eût été dangereux de franchir. La foule était
considérable, et l’enceinte, trop étroite, ne pouvait contenir tous les
fidèles.--Une montagne de babouches, de souliers et de savates s’élevait
à la porte du temple, et trois rangs de dévots alignés sous le portique
aux arcades découpées en cœur suivaient, le visage tourné vers la
Mecque, la liturgie pratiquée à l’intérieur par le mollah. Quelle que
soit leur croyance, des hommes qui adorent Dieu dans la sincérité de
leur âme ne doivent présenter rien de ridicule; cependant les évolutions
pieuses de ces bons musulmans, exécutées comme la charge en douze temps
sous le bâton d’un caporal prussien, me semblaient, malgré moi,
passablement étranges.--J’avais beau me dire que nos cérémonies
catholiques devaient leur paraître réciproquement baroques, j’eus bien
de la peine à m’empêcher de rire lorsque, se précipitant tous le nez en
avant, ils offrirent, sur trois rangs de profondeur, une perspective à
charmer les matassins de Molière. Rien ne peut être grotesque aux yeux
de celui qui a tout fait; mais je crois que si j’étais Dieu, mes dévots
me feraient trouver mon culte si risible que je supprimerais ma
religion.
Au sortir de la mosquée, nous allâmes à l’église grecque, qui était
toute tendue de calicot rouge d’un effet assez affreux et barbouillée de
fresques modernes peintes par des vitriers italiens. Cela ressemblait
assez au salon de Momus ou à quelque salle de bal de la banlieue. Un
prêtre, avec force gestes et force cris, débitait, du haut d’une chaire,
un sermon en grec moderne, très-édifiant sans doute, mais dont il nous
était impossible de profiter. Dans le cloître extérieur, je remarquai
sur la muraille une plaque commémorative à la mémoire de Clément
Boulanger, le peintre de la _Procession du Corpus domini_, de la
_Tarasque_, et de la _Fontaine de Jouvence_, mort il y a quelques années
dans une expédition scientifique aux ruines d’Éphèse. La tombe d’un
compatriote à l’étranger a quelque chose de particulièrement triste,
soit par un retour d’égoïsme humain, soit par la pensée que la terre
barbare est plus lourde aux os qu’elle recouvre.--J’avais connu Clément
Boulanger, et la vue inopinée de cette inscription funèbre me causa une
impression plus douloureuse qu’à tout autre.
Une sortie d’opéra ou d’église est un endroit très-commode pour passer
en revue le _beau sexe_ (style empire); si l’on voit force vieilles
ridées, jaunies, momifiées, englouties dans des coiffes noires, on en
est de loin en loin dédommagé par quelque jeune tête pure et fraîche
sous son tortil de papillon, de fleurs et de gaz.--Malheureusement le
costume local s’arrête là: une robe en soie de Brousse ou de Lyon, un
châle mis à l’européenne, achèvent la toilette. Les élégantes ont pour
chapeaux des capotes de cabriolet dont on a retiré les roues! J’ai cru,
en outre, m’apercevoir que la plupart de ces dames se _maquillaient_,
comme disent les actrices et les lorettes de Paris, c’est-à-dire se
composaient un teint au pastel avec du blanc, du rouge, du bleu et du
noir. Je ne hais pas ce badigeonnage lorsqu’il s’applique sur une figure
jeune et qu’il n’est pas là pour dissimuler les rides.
En rôdant à pied à travers la ville, car nous avions renvoyé nos ânes,
nous traversâmes une espèce de cour de refuge, fondée par M. le baron de
Rothschild en faveur des pauvres israélites.--Un berceau, suspendu à
deux arbres comme un hamac indien, mettait un peu de grâce au milieu de
cet asile de la misère, de la difformité et de la vieillesse, cette
infirmité incurable. L’enfant était recouvert d’un lambeau de gaze pour
le préserver des mouches, et sa petite main, endormie et moite de la
sueur du sommeil, passait seule hors du berceau, s’agitant comme pour
saisir un hochet poursuivi en rêve.
Nous arrivâmes ainsi au marché des Esclaves,--une cour entourée
d’arcades en ruines et de constructions effondrées.--Il n’y avait à
vendre que deux jeunes négresses accroupies tristement sur un mauvais
tapis et gardées par leur maître, un drôle à physionomie chafouine et
rusée. Dès que nous mîmes le pied sur le seuil, une nuée de petits
enfants en guenilles, dont les pauvres parents habitent ces décombres,
accoururent au devant de nous en nous demandant l’aumône d’une voix
glapissante.
L’une des deux négresses me toucha par l’expression inexprimablement
nostalgique de ses yeux, et une mélancolie pour ainsi dire animale,
celle d’une gazelle captive; des yeux européens ne sauraient avoir ce
regard, où la douleur n’est plus une pensée, mais un instinct. Elle
avait des traits assez fins et rappelant le type gracieusement camard du
sphinx et des colonnes cariatides d’Égypte; un teint d’un noir bleuâtre
avec une fleur sur le bord, comme les prunes de Monsieur. Je l’aurais
bien achetée, si j’avais su qu’en faire, comme Victor Hugo de son petit
cochon rose dans la grande rue des Boucheries de Francfort. Le marchand
en voulait deux cent cinquante francs à peu près, ce qui n’était pas
bien cher. Je dus me contenter de lui donner quelques piastres et des
sucreries, qu’elle reçut avec un geste antique, le bras collé au corps,
la paume de la main renversée; ses doigts, que j’effleurai, étaient
froids et doux comme ceux d’un singe.
Fatiguée de courir, notre petite troupe s’installa devant un café dans
le Bezestin, où nos circonvolutions nous avaient ramenés, et nous
restâmes là à voir défiler sous nos yeux, jusqu’à l’heure du départ, la
procession bigarrée des Turcs, des Persans, des Arabes de Syrie et
d’Afrique, des Arméniens, des Kurdes, des Tatars, des Juifs, dans des
costumes quelquefois splendides, souvent déguenillés, mais toujours
pittoresques. Jamais kaléidoscope plus varié ne tourna sous un œil
curieux, et nous vîmes là, en une heure, représentés par des
échantillons authentiques, tous les types de l’Orient, sans en excepter
l’Inde. Je vous ferais bien de chacun de ces personnages une description
détaillée, si je n’avais peur de n’être pas rendu à temps à bord du
_Léonidas_; mais nous les reverrons à Constantinople, où je compte faire
un séjour assez prolongé.
V
LA TROADE, LES DARDANELLES
Quel regret de quitter si vite Smyrne, cette ville à la grâce asiatique
et voluptueuse! Tout en me hâtant vers le canot, mon regard plongeait
avidement par les portes entr’ouvertes qui laissaient voir des cours
pavées de marbre, rafraîchies de fontaines comme les _patios_
d’Andalousie, et des jardins verdoyants, oasis de calme et d’ombre
qu’embellissaient de charmantes jeunes filles en peignoir blanc ou de
couleurs tendres, la tête ornée de l’élégante coiffure grecque, et
groupées à souhait pour le peintre ou le poëte. Ce regret s’adresse aux
belles rues de la ville, à la rue des Roses et à celles qui
l’avoisinent; car dans le quartier juif et dans certaines portions du
quartier turc règnent une misère sordide, un délabrement hideux. La
justice me force de ne pas dissimuler ce revers de la médaille.
Malgré sa haute antiquité, puisqu’elle existait déjà du temps d’Homère,
Smyrne ne renferme qu’un très-petit nombre de débris de sa splendeur
première;--je n’y vis, pour ma part, d’autres ruines antiques que trois
ou quatre grosses colonnes romaines dépassant les frêles constructions
modernes qui les entouraient. Ces colonnes frustes, restes d’un temple
de Jupiter ou de la Fortune, je ne sais trop lequel, sont d’un bel effet
et doivent avoir exercé la sagacité des érudits; je n’ai fait que les
apercevoir du haut d’un âne en passant, ce qui ne me permet pas
d’émettre un avis raisonné.
Le rivage d’Asie est beaucoup moins aride que celui d’Europe, et je
restai sur le pont tant que le jour me permit de distinguer les contours
de la terre.
Le lendemain, quand l’aurore parut, nous avions dépassé Mételin,
l’antique Lesbos, la patrie de Sapho, la Cythère de cet étrange amour
dont l’homme était banni, et qui compte encore aujourd’hui plus d’une
prêtresse. Une terre assez plate se déployait devant nous, à notre
droite: c’était la Troade:
Campos ubi Troja fuit,
le sol même de la poésie épique, le théâtre des immortelles épopées, le
lieu sacré deux fois par le génie grec et par le génie latin, par Homère
et par Virgile. C’est une impression étrange de se trouver ainsi en
plein poëme et en pleine mythologie. Comme Énée racontant son histoire à
Didon du haut de son lit élevé, je puis dire du haut du tillac et avec
plus de vérité encore:
Est in conspectu Tenedos...
car voilà l’île dont se sont élancés les serpents qui ont noué dans
leurs replis l’infortuné Laocoon et ses fils, et fourni le sujet d’un
des chefs-d’œuvre de la statuaire, Ténédos, sur laquelle règne
puissamment Phœbus Apollon, le dieu à l’arc d’argent invoqué par
Chrysès; et, plus loin, voilà la plage que Protésilas, la première
victime de cette guerre qui devait détruire un peuple, teignit de son
sang comme d’une libation propitiatoire. Cet amas de décombres douteux
qu’on devine dans le lointain, ce sont les portes Scées, par où sortait
Hector, coiffé de ce casque à l’aigrette rouge dont s’effrayait le petit
Astyanax, et devant lesquelles s’asseyaient à l’ombre les vieillards par
qui Homère fait saluer la beauté d’Hélène; cette montagne sombre,
revêtue d’un manteau de forêts qui se dresse à l’horizon, c’est l’Ida,
la scène du jugement de Pâris, où les trois déesses rivales, Hérè aux
bras de neige, Pallas Athénè aux yeux vert-de-mer, et Aphrodite au ceste
magique, posèrent nues devant l’heureux berger; où Anchise connut
l’ivresse d’un hymen céleste, et rendit Vénus mère d’Énée. La flotte des
Grecs était rangée le long de ce rivage, sur lequel s’appuyait la proue
des noirs vaisseaux à moitié tirés sur le sable. L’exactitude d’Homère
ressort avec évidence de chaque détail du terrain; un stratégiste y
pourrait suivre, l’_Iliade_ en main, toutes les opérations du siége.
Pendant que, rappelant mes souvenirs classiques, je regarde la Troade,
Stalimène, l’ancienne Lemnos, qui reçut dans sa chute Éphaïstos
précipité du ciel, sort de la mer et découpe derrière moi ses
promontoires jaunâtres. Je voudrais être comme Janus et avoir deux
faces. C’est bien peu, vraiment, que deux yeux, et l’homme est bien
inférieur sous ce rapport à l’araignée, qui en a huit mille, selon
Leuvenhoeck et Swammerdam. Je détourne la tête un instant pour jeter un
coup d’œil à l’île volcanique où se forgeaient les armes à l’épreuve des
héros favorisés des dieux, et ces trépieds d’or, vivants esclaves de
métal, qui servaient les Olympiens dans leurs demeures célestes, et
voici que le capitaine me tire par la manche pour me montrer sur le
rivage troyen un tertre arrondi, une colline conique dont la forme
régulière atteste la main de l’homme. Ce tumulus recouvre Antiloque,
fils de Nestor et d’Eurydice, le premier Grec qui tua un Troyen à
l’ouverture du siége et qui périt lui-même de la main d’Hector, en
parant un coup que Memnon portait à son père. Antiloque repose-t-il
véritablement sous cette butte? diront sans doute les critiques
épilogueurs.--La tradition l’affirme, et pourquoi la tradition
mentirait-elle.
En avançant, l’on découvre encore deux _tumuli_, non loin d’un petit
village appelé Yeni-Scheyr, reconnaissable à une rangée de neuf moulins
à vent, pareils à ceux de Syra. Le premier en venant de Smyrne, et le
plus rapproché du bord de la mer, est le tombeau de Patrocle, l’ami de
cœur, le frère d’armes, le compagnon inséparable d’Achille. Là fut
dressé ce bûcher gigantesque arrosé du sang d’innombrables victimes, où
le héros, ivre de douleur, jeta quatre chevaux de prix, deux chiens de
race et douze jeunes Troyens immolés de sa main aux mânes de son ami, et
autour duquel l’armée en deuil célébra des jeux funèbres qui durèrent
plusieurs jours. Le second, plus reculé dans l’intérieur des terres, est
le tombeau d’Achille lui-même. Du moins, tel est le nom qu’on lui donne.
D’après la tradition homérique, les cendres d’Achille furent mêlées à
celles de Patrocle dans une urne d’or, et, par conséquent, les deux
grands amis, inséparables dans la vie, le furent encore dans la mort.
Les dieux s’émurent du trépas du héros; Thétis sortit de la mer avec un
chœur plaintif de néréides; les neuf muses pleurèrent et entonnèrent des
chants de douleur autour du lit funèbre, et les plus braves de l’armée
exécutèrent des jeux sanglants en l’honneur du héros. Ce tumulus doit
être celui de quelque autre chef grec ou troyen, d’Hector, probablement.
Du temps d’Alexandre, on connaissait encore l’emplacement de la tombe du
héros de l’Iliade, car le conquérant de l’Asie s’y arrêta en disant
qu’Achille était bien heureux d’avoir eu un ami tel que Patrocle et un
poëte tel qu’Homère. Lui n’eut qu’Éphestion et Quinte-Curce, et pourtant
ses exploits dépassèrent ceux du fils de Pélée; et cette fois l’histoire
l’emporta sur la mythologie.
Pendant que je discours sur la géographie homérique et les héros de
l’_Iliade_, pédanterie bien innocente et bien pardonnable en face de
Troie, le _Léonidas_ continue sa marche, un peu contrariée par un vent
du nord soufflant de la mer Noire, et s’avance vers le détroit des
Dardanelles, défendu par deux châteaux forts, l’un sur la rive d’Asie,
l’autre sur la rive d’Europe. Leurs feux croisés barrent l’entrée du
détroit et en rendent l’accès sinon impossible, du moins très-difficile
à toute flotte ennemie. Pour en finir avec la Troade, disons qu’au delà
d’Yeni-Scheyr se dégorge dans le Bosphore un cours d’eau qu’on prétend
être le Simoïs, et d’autres disent le Granique.
L’Hellespont, ou mer d’Hellé, est très-étroit; on croirait plutôt
naviguer sur un grand fleuve à son embouchure que sur une mer véritable.
Sa largeur ne dépasse pas celle de la Tamise vers Gravesend. Comme le
vent était favorable pour débusquer dans la mer Égée, nous traversions
une vraie foule de navires qui venaient à nous toutes voiles dehors, et
de loin ressemblaient, avec leurs bonnettes basses, à des silhouettes de
femmes portant un seau de chaque main et se dandinant dans leur marche.
Cette comparaison, si naturelle, qu’elle vint à la fois à plusieurs
personnes sur le pont, me paraît absurde maintenant que je l’écris, et
le paraîtra sans doute davantage à ceux qui me liront, et cependant elle
est très-juste.
Le rivage d’Europe, que nous serrions de plus près, consiste en collines
abruptes tachetées de quelques plaques de végétation d’un aspect assez
aride et monotone; le rivage d’Asie est beaucoup plus riant et présente,
j’ignore pourquoi, une apparence de verdure septentrionale qui, d’après
les idées reçues, conviendrait plutôt à l’Europe. A un certain moment,
nous étions si près du bord, que nous discernions cinq cavaliers turcs
cheminant sur un petit sentier tendu au bas de la falaise comme un mince
ruban jaune. Ils nous servirent d’échelle pour nous rendre compte de la
hauteur de la côte, beaucoup plus élevée que nous ne l’aurions cru.
C’est vers cet endroit que Xerxès fit jeter le pont destiné au passage
de son armée et fouetter la mer irrespectueuse qui avait eu
l’inconvenance de le rompre. Jugée sur la place, cette entreprise, citée
dans tous les recueils de morale comme le comble de la folie humaine et
le délire de l’orgueil, semble, au contraire, fort raisonnable. On pense
aussi que Sestos et Abydos, illustrés par les amours d’Héro et de
Léandre, étaient situés à peu près à cette hauteur où l’Hellespont
rétréci n’a que huit cent soixante-quinze pas de large.
Lord Byron, comme on sait, renouvela sans être amoureux l’exploit
natatoire de Léandre; mais, au lieu de Héro élevant sur la rive son
flambeau comme un phare, il ne trouva que la fièvre. Il mit à faire le
trajet une heure dix minutes, et se montrait plus fier de cette prouesse
que d’avoir fait _Child-Harold_ ou le _Corsaire_, amour-propre de nageur
que concevront tous ceux qui ont piqué proprement une tête au bain
Deligny et pu prétendre aux honneurs du caleçon rouge.
On s’arrêta un instant, mais sans faire escale, devant une ville
au-dessus de laquelle flottaient les étendards des consulats de
plusieurs nations, et qu’animaient les roues des moulins à vent tournant
avec furie; en dehors de la ville, la plage était mamelonnée de tentes
blanches et vertes sous lesquelles campaient des troupes. Je ne vous
dirai pas précisément le nom de cet endroit, attendu que chaque personne
à qui je l’ai demandé m’en a désigné un différent, ce qui est
très-ordinaire dans un pays où, au nom grec primitif, se superpose le
nom latin recouvert par le nom turc, le tout badigeonné par le nom franc
pour plus grande clarté; cependant, je pense que c’était Chanak-Kalessi,
que nous autres Européens nous traduisons librement par Dardanelles.
Le vent, le courant, le peu d’étendue du bassin rendaient les eaux
clapoteuses, et de petites lames courtes berçaient assez rudement une
barque à plusieurs rameurs qui tâchait d’accoster le _Léonidas_, arrêté
pour l’attendre au milieu du Bosphore. Cette barque portait un pacha se
rendant à Gallipoli, à l’entrée de la mer de Marmara. C’était un gros
homme, d’encolure épaisse, à figure large et grasse, mais fine sous son
empâtement. Il était vêtu de l’affreux costume du Nizam, le fez rouge et
la redingote bleue boutonnée droit; une suite nombreuse s’empressait
autour de lui, intendant, secrétaires, porte-pipes et autres menus
officiers, sans compter les cawas et les domestiques. Tout ce monde
déplia des tapis, déroula des matelas, et s’accroupit dessus; les mieux
élevés s’assirent sur les bancs, et se contentèrent de tenir un de leurs
pieds dans une de leurs mains, pour se donner une contenance.
Les bagages étaient curieux. C’étaient des narghilés enfermés dans des
écrins de maroquin rouge, des paquets de tuyaux de cerisier et de
jasmin, des corbeilles revêtues de cuir en façon de malles, gaufrées
d’or autour des serrures et piquées des plus jolis dessins, des rouleaux
de tapis de Perse et des tas de carreaux. Il y avait dans cette bande
des types assez bizarres, entre autres un jeune garçon obèse, tout
blond, tout joufflu, tout rose, qui avait l’air d’un énorme baby anglais
travesti en turc, et un Grec maigre, pointu, anguleux, à museau de
renard, perdu dans une longue robe de drap cannelle bordée de fourrure,
comme les dolimans avec lesquels on joue Bajazet au théâtre de la rue
Richelieu; ils enfermaient le gros pacha comme entre deux parenthèses et
semblaient jouir, à titres différents, de la faveur du maître; les
costumes de la canaille inférieure avaient conservé leur caractère: les
grandes ceintures bourrées d’armes, les gilets galonnés, les vestes à
soutaches et à coudes éclatants, les belles physionomies de bandits
Arnautes ou Albanais qui font la joie des peintres et le désespoir des
fabricants de tissus imperméables en caoutchouc et gutta-percha; ainsi
vêtus, les esclaves avaient l’air de princes orientaux, et leurs maîtres
de domestiques de place sans ouvrage.
Comme on était dans le Ramadan, ni maîtres ni esclaves ne touchèrent à
leurs chiboucks, et se contentèrent, pour passer le temps, de dormir ou
de tourner entre leurs doigts les grains de leurs chapelets.
De la mer de Marmara proprement dite, je ne saurais vous faire un grand
détail, attendu qu’il faisait nuit lorsque nous la traversâmes, et que
je dormais au fond de ma cabine, fatigué par une faction de quatorze
heures sur le pont. Au-dessus de Gallipoli elle s’évase et s’élargit
considérablement, pour s’étrangler encore à Constantinople. On déposa le
pacha et sa suite à Gallipoli, dont les minarets apparaissaient
confusément dans l’ombre du soir. Quand parut le jour, du côté de
l’Asie, l’Olympe de Bithynie, glacé de neiges éternelles, s’élevait dans
les vapeurs rosées du matin, avec des reflets de gorge-de-pigeon et des
miroitements argentés.--Le rivage d’Europe, infiniment moins accidenté,
était tacheté de franges de maisons blanches et de massifs de verdure,
au-dessus desquelles se haussaient de longues cheminées de briques,
obélisques de l’industrie, dont la brique vermeille imite assez bien, de
loin, le granit rose d’Égypte. Si je ne craignais d’être accusé de
vouloir faire du paradoxe, je dirais que toute cette partie m’a rappelé
l’aspect de la Tamise, entre l’île des Chiens et Greenwich; le ciel,
très-laiteux, très-opalin, presque blanc et noyé d’une brume
transparente, ajoutait encore à l’illusion; il me semblait aller à
Londres sur le paquebot de Boulogne, et il faut, pour me détromper, le
pavillon rouge à croissant d’argent que nous avons hissé à notre mât
depuis notre entrée dans les Dardanelles.