Le quai est bordé de boutiques de toutes sortes: poissonneries,

boucheries, confiseries, cafés, gargotes, tavernes, marchands de tabac,

etc., et présente l’aspect le plus animé. Il y fourmille perpétuellement

un monde bariolé de matelots, de portefaix, d’acheteurs et de curieux de

tout pays et de tout costume. On peut du bord donner la main aux

barques, et le rivage vit avec la mer dans la plus intime familiarité.

Rien n’est plus amusant et plus pittoresque; à travers les cabans et les

braies goudronnées, étincelle de temps à autre un beau costume grec de

Pallikare ou d’Armatole théâtralement porté.

Las de ce bruit, nous allâmes nous asseoir dans une rue parallèle au

port, à un café garni de divans extérieurs,--car à Syra on vit en plein

air,--et l’on nous y servit des glaces au citron, infiniment supérieures

à celles de Tortoni et valant celles du café de la Bolsa, à Madrid, ce

qui est tout dire; là je vis passer un Grec d’une beauté admirable, en

grand costume, pur de toute altération française; il n’y a pas de

vêtement à la fois plus élégant et plus noble que le costume grec

moderne: cette calotte rouge inondée d’une crinière de soie bleue; ces

gilets et ces vestes à manches pendantes, galonnés et brodés, cette

ceinture hérissée d’armes; cette fustanelle plissée et tuyautée comme

une draperie de Phidias; ces guêtres pareilles aux jambards des héros

homériques, forment un ensemble plein de grâce et de fierté. Les Grecs

se serrent extrêmement, et plus d’un hussard ou d’une femme à la mode

envierait leur corsage délié. Cette sveltesse de taille évase le buste,

fait valoir la poitrine et donne de la légèreté à ce jupon blanc que la

marche balance. J’ai dit tout à l’heure que ce Grec était très-beau:

n’allez pas imaginer là-dessus un profil d’Apollon ou de Méléagre, un

nez perpendiculaire au front comme dans les statues antiques. Les Grecs

actuels ont en général le nez aquilin, et se rapprochent plus du type

arabe ou juif qu’on ne se l’imagine ordinairement.--Il est possible

qu’il existe encore dans l’intérieur des terres des peuplades où le

caractère primitif de la race se soit maintenu. Je ne parle que de ce

que j’ai vu.

Syra présente le phénomène d’une ville en ruine et d’une ville en

construction, contraste assez singulier. Dans la ville basse, il y a

partout des échafaudages, les moellons, et les platras encombrent les

rues, on voit pousser les maisons à vue d’œil; dans la ville haute, tout

s’affaisse et s’écroule, la vie quitte la tête pour se réfugier aux

pieds.

Je parcourus d’abord la Syra moderne, montant de ruelle en ruelle, car

l’escarpement commence presque dès le bord de la mer. Une chose me

frappe, c’est le petit nombre de femmes que je rencontre;--à l’exception

de quelques vieilles et de quelques petites filles que leur âge trop

avancé ou trop tendre met à l’abri du soupçon, les femmes pressent le

pas ou rentrent lorsque je passe. Leur costume n’a rien de

caractéristique: la vulgaire robe de cotonnade anglaise et un gazillon

noirâtre tortillé sur la tête, voilà tout. La réclusion orientale semble

déjà commencer pour elles. On n’en voit aucune dans les boutiques, et ce

sont les hommes qui vendent, vont au marché et portent les provisions.

Une joyeuse fusée d’éclats de rire part d’une maison que je côtoie;

c’est un pensionnat de petites filles à qui je parais sans doute

profondément ridicule, je ne sais pas pourquoi.

La maîtresse était sur la porte et me fit signe que je pouvais entrer

pour examiner l’intérieur de l’école. Je vis là une belle collection

d’yeux noirs, de dents blanches et de grosses nattes de cheveux, et

Decamps y aurait trouvé de quoi faire un joli pendant à sa _Sortie de

l’École turque_.--J’entrai aussi dans une église grecque d’une

architecture très-simple, décorée à l’intérieur d’images en style

byzantin passant à travers des plaques d’orfévrerie, des têtes et des

mains d’une couleur bistrée, comme j’en avais déjà vues à Livourne; une

espèce de portique formant cloison interdit aux fidèles la vue du

sanctuaire, qui ne renferme qu’un autel recouvert d’une nappe blanche;

on nous montra une croix et divers ornements du culte en vermeil, d’un

travail grossier et barbare, mais ayant assez de caractère.

Une espèce de chaussée très-abrupte sépare la nouvelle Syra de

l’ancienne. Ce pont franchi, l’ascension commence à travers des rues à

pic pavées comme des lits de torrent. Je grimpe avec deux ou trois

camarades entre des murs croulants, des masures effondrées, à travers

les pierres qui roulent et les cochons qui se dérangent en glapissant et

se sauvent en frottant leur dos bleuâtre à mes jambes. Par les portes

entr’ouvertes, j’aperçois des mégères hagardes qui cuisent des mets

inconnus à quelque feu brillant dans l’ombre; les hommes, à physionomie

de brigands de mélodrame, quittent leur narghilé et regardent passer

notre petite caravane d’un air très-peu gracieux.

La pente devient si roide, que nous montons presqu’à quatre pattes, par

des dédales obscurs, des passages voûtés, des escaliers en ruines. Les

maisons se superposent les unes aux autres, de façon que le seuil de la

supérieure soit au niveau de la terrasse de l’inférieure; chaque masure

a l’air, pour se hisser au haut de la montagne, de mettre le pied sur la

tête de celle qu’elle précède dans ce chemin fait plutôt pour les

chèvres que pour les hommes. Le mérite de l’ancienne Syra semble de

n’être facilement accessible que pour les milans et les aigles. C’est un

site charmant pour des nids d’oiseaux de proie, mais tout à fait

invraisemblable pour des habitations humaines.

Haletants, ruisselants de sueur, nous arrivâmes enfin à l’étroite

plate-forme sur laquelle s’élève l’église de Saint-Georges, plate-forme

toute pavée de tombes, où reposent des morts aériens, et là nous sommes

amplement dédommagés de notre fatigue par un magnifique panorama.

Derrière nous se découpait la crête de la montagne sur laquelle est

appliquée Syra; à droite, en tournant la face vers la mer, se creusait

en abîme un immense ravin déchiré, accidenté de la façon la plus

sauvagement romantique; à nos pieds s’étageaient les maisons blanches de

la haute et basse Syra; plus loin brillait la mer avec ses moires

lumineuses, et s’arrondissaient en cercle Délos, Mycone, Tine, Andro,

revêtues par le couchant de tons roses et gorge de pigeon qui

sembleraient fabuleux s’ils étaient peints.

Quand nous eûmes assez contemplé cet admirable spectacle, nous nous

laissâmes rouler en avalanche jusqu’au bas de la ville, et nous allâmes

achever notre soirée à une espèce de redoute située sur une pointe qui

s’avance dans la mer, en fumant des cigarettes et en écoutant, devant

une limonade, une bande de musiciens hongrois exécutant des morceaux

d’opéras italiens. Quelques femmes, mises à la française, sauf la

coiffure, se promenaient ensemble, côtoyées d’un mari ou d’un amant, sur

le terre-plein entouré de tables et de chaises sur lesquelles s’étalait

la fustanelle des Pallikares prenant leur café, ou faisant clapoter

l’eau de leur narghilé.

En face de nous, la mer était étoilée des fanaux des navires; derrière

nous, les lumières de Syra semaient de paillettes d’or la robe violette

de la montagne. C’était charmant. Nos barques nous attendaient sur la

jetée, et quelques coups de rames nous ramenèrent à bord du _Léonidas_,

harassés mais ravis.--Le lendemain nous devions appareiller pour Smyrne,

et je devais, pour la première fois, mettre le pied sur la terre d’Asie,

ce berceau du monde, ce sol heureux où le soleil se lève, et qu’il ne

quitte qu’à regret pour aller éclairer l’Occident.

IV

SMYRNE

A dix heures du matin, lorsque le bateau à vapeur de correspondance qui

touche au Pirée eut pris les voyageurs se rendant à Athènes, le

_Léonidas_ se remit paisiblement en marche par une mer superbe, aussi

pure et aussi tranquille que le lac Léman.--Puisque nous venons de

parler d’Athènes, disons qu’il est absurde d’avoir changé l’ancienne

route et de rester à Syra vingt-quatre heures qui pourraient être

beaucoup mieux employées à visiter l’Acropole et le Parthénon.

Délos, que nous longions, a une singulière cosmogonie mythologique. Je

ne sais pas si quelque géologue de profession s’en est occupé

scientifiquement pour démêler ce qu’il pouvait y avoir de vrai au fond

de la légende; en attendant, voici l’origine de Délos telle que la fable

la raconte: Neptune, d’un coup de son trident, fit sortir cette île du

fond de la mer, pour assurer à Latone, persécutée par Junon, un lieu où

elle pût mettre au monde Apollon et Diane; Apollon, en reconnaissance de

ce qu’il y avait reçu le jour, la rendit immobile de flottante qu’elle

était auparavant, et la fixa au milieu des Cyclades. Doit-on voir là une

de ces éruptions volcaniques sous-marines produisant des îles, dont

quelques unes périssent au bout de quelque temps, comme l’île Julia, qui

rentra dans la mer d’où elle était sortie? Faut-il prendre au pied de la

lettre l’épithète de flottante, en admettant que Délos fut primitivement

un banc d’algues, de goëmons, de fucus et de troncs d’arbres, promené

sur les eaux, arrêté ensuite sur un bas-fond, puis desséché et

transformé en terre habitable par le soleil? Ou bien, croire qu’à cause

de sa situation au milieu d’une pléiade d’îlots presque semblables,

Délos dut être souvent manquée par les premiers navigateurs, dépourvus

de moyens de direction certains, ce qui lui valut la réputation d’île

vagabonde?

Ce n’est pas la place de discuter ici cette question _ex-professo_; je

la soulève seulement, laissant à de plus doctes le soin de la résoudre,

parce qu’elle me vint à l’esprit en passant près de l’endroit sacré où

naquirent Apollon et Diane. Délos était, dans l’antiquité, l’objet d’une

extrême vénération. On y voyait un autel d’Apollon, que le dieu avait

élevé lui-même à l’âge de quatre ans, avec les cornes des chèvres tuées

par Diane, sur le mont Cynthus, et qui passait pour une des merveilles

du monde. Ce sol sacré semblait si respectable, que l’on n’y souffrait

pas les chiens et qu’on emportait de l’île les malades en danger de

mort, car il n’était pas permis d’inhumer personne dans cette terre

divine, révérée même des barbares. Les Perses, qui ravagèrent les autres

îles de la Grèce, abordèrent à Délos avec leur flotte de mille

vaisseaux; mais ils s’abstinrent de toute déprédation et de toute

violence. Aujourd’hui Délos n’est qu’une terre aride, où Latone aurait

de la peine à trouver l’ombre d’un olivier pour protéger ses couches,

seulement elle justifie encore son étymologie lumineuse, et le soleil

semble la dorer avec amour.

Toutes ces Cyclades sont si petites, qu’en les rasant en bateau à vapeur

on peut suivre dans la réalité les formes et les découpures indiquées

sur la carte: la nature elle-même semble une carte repoussée et coloriée

d’une grande échelle. Cela produit un effet bizarre de faire de la

géographie palpable, de saisir tous les détails des choses comme sur un

plan en relief, et de traverser en si peu de temps des lieux qui

tiennent tant de place dans l’imagination et dans l’histoire.

Le canal qui sépare Tine de Mycone franchi, nous entrons dans une mer

plus libre et nettoyée d’îles.--La journée s’écoule claire et sereine:

la parfaite placidité de la mer permet aux estomacs les plus timorés de

faire un dîner complet sans crainte et sans remords. Après avoir flâné

sur le pont et remis sa montre à l’heure sur le cadran de l’habitacle,

car il y a une différence d’une heure un quart de Constantinople à

Paris, chacun descendit se coucher pour être levé de grand matin et voir

le soleil monter à l’horizon derrière Smyrne, la ville des Roses.

Dans la nuit, on s’arrêta quelque temps à Chio,--l’île des vins,--comme

dit Victor Hugo dans ses _Orientales_,--pour charger des marchandises.

Le bruit des ballots roulant sur le pont et le piétinement des portefaix

me réveilla. Je montai jusqu’au haut de l’escalier, mais je n’aperçus

rien qu’une masse sombre sur laquelle se mouvaient des lumières

pareilles à ces étincelles qui courent sur le papier brûlé.

Au petit jour, nous entrâmes dans la rade de Smyrne, courbe gracieuse au

fond de laquelle s’étale la ville. Ce qui frappa d’abord mes yeux à

cette distance, ce fut un grand rideau de cyprès s’élevant au-dessus des

maisons et mêlant leurs pointes noires aux pointes blanches des

minarets; une colline encore baignée d’ombre et surmontée d’une vieille

forteresse en ruines, dont les murs démantelés se détachaient du ciel

clair, s’arrondissait en amphithéâtre derrière les édifices. Ce n’était

plus cet aspect âpre et désolé des rivages de la Grèce. La terre d’Asie

apparaissait fraîche et souriante dans les lueurs roses du matin.

Je l’avoue à ma honte, je n’ai encore vu que deux des cinq parties du

monde, l’Europe et l’Afrique. Cela me causait une joie presque puérile

d’en voir une troisième, l’Asie.--Le même site sur la côte d’Europe ne

m’eût pas assurément causé le même plaisir.--Quand visiterai-je

l’Amérique et la Polynésie? Dieu seul le sait! Que d’années on perd

stupidement dans la vie! Toute éducation ne devrait-elle pas avoir pour

complément un voyage de circumnavigation autour du monde? Comment se

fait-il qu’il n’y ait pas un navire au service de chaque collége, qui

prendrait les élèves en troisième, et leur ferait achever leurs études

dans le livre universel, le livre le mieux écrit de tous, parce qu’il

est écrit par le bon Dieu? Ne serait-il pas charmant d’expliquer

l’_Odyssée_ et l’_Énéide_ en accomplissant les voyages du héros grec et

du héros troyen?

Un canot indigène nous conduisit à terre. Il était de très-bonne heure,

mais l’air de la mer est appétitif, et notre petite bande, composée de

Vivier, de M. R. et de deux jeunes élèves de l’école de Rome venant

d’Athènes, fut unanime sur la proposition de manger quelque chose, avant

de se répandre dans l’intérieur de la ville pour remplir ses obligations

de touriste. Malheureusement l’heure officielle des repas n’avait point

sonné dans les hôtels, et il fallut se rabattre sur une tasse de café et

un petit pain.--L’établissement où nous fîmes ce frugal repas occupait

sur le bord de la mer une espèce d’estacade planchéiée d’où l’on

apercevait les vaisseaux en rade et sous laquelle la vague clapotait

doucement; ce café n’avait pour tout ornement que le fourneau où se

cuisine la boisson noire dans une petite cafetière de cuivre jaune

contenant une seule tasse, et qu’une planche sur laquelle brillait une

rangée de narghilés bien écurés et bien limpides, car à Smyrne on ne

fume presque que le narghilé, tandis que le chibouck est d’un usage

général à Constantinople. Vers ces latitudes, le cigare commence à

devenir chimérique, et les fumeurs doivent changer leurs habitudes.

Ce serait manquer aux bonnes traditions que de quitter Smyrne sans avoir

visité le pont des Caravanes: un drogman juif, baragouinant un peu de

français et d’italien, nous racola en quelques minutes un nombre d’ânes

équivalant au nôtre, le pont des Caravanes étant à l’extrémité de la

ville et le temps nous manquant pour faire cette course à pied.

D’ailleurs, en Orient, monter à âne n’a rien de ridicule, et les

personnages les plus graves se prélassent sur ce paisible animal, que

Jésus-Christ n’a pas dédaigné pour faire son entrée triomphale dans

Jérusalem; ces ânes étaient harnachés de bâts, de têtières et de

croupières agrémentés de dessins en petits coquillages de différentes

couleurs, et n’avaient pas la mine piteuse de nos pauvres aliborons qui

se sentent plaisantés. Nous enfourchâmes prestement chacun notre bête,

et nous voilà lancés à travers les rues, le drogman en tête, l’ânier en

queue. Excités par les cris gutturaux que poussait ce dernier gaillard,

sec, nerveux, basané, toujours courant dans la poussière après ses

grisons, et occupé à bâtonner les retardataires ou les rétifs, nos ânes

avaient pris une allure assez vive. Tout en courant, nous jetions un

coup d’œil aux maisons, aux cimetières, aux jardins, aux passants; mais

ce n’est pas ici le lieu de les décrire; hâtons-nous d’arriver au pont

des Caravanes; comme il est encore matin, il est très-possible que nous

y trouvions un convoi en partance.

Ce pont célèbre, qu’on a malheureusement déshonoré par une vilaine

balustrade en fer fondu, enjambe une petite rivière de quelques pouces

de profondeur, sur laquelle nageaient familièrement une demi-douzaine de

canards, comme si le divin aveugle n’avait pas lavé ses pieds poudreux

dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. Ce ruisseau, c’est

le Mélès, d’où Homère a pris l’épithète de Mélésigène. Il est vrai que

des savants refusent à cette rigole le nom de Mélès, mais d’autres

savants, encore plus forts, prétendent qu’Homère n’a jamais existé, ce

qui simplifie beaucoup la question. Moi qui ne suis qu’un poëte,

j’admets volontiers la légende qui met une pensée et un souvenir dans un

lieu déjà charmant par lui-même. D’immenses platanes, sous lesquels est

établi un café, ombragent l’une des rives; sur l’autre, de superbes

cyprès révèlent un cimetière. Que ce mot ne réveille en vous aucune idée

lugubre: de jolies tombes de marbre blanc, diaprées de lettres turques

dorées sur des fonds bleu-de-ciel ou vert-pomme et d’une forme toute

différente des sépulcres chrétiens, brillent gaiement sous les arbres

révélées par un rayon de soleil; cela n’a rien de funèbre et excite tout

au plus sur ceux qui n’y sont pas habitués une légère mélancolie qui

n’est pas sans charme.

A la tête du pont s’élève une espèce de douane corps de garde, occupée

par quelques-uns de ces Zeibecs dont les tableaux asiatiques de Decamps

ont rendu la physionomie familière à tout le monde: haut turban conique,

petit caleçon de toile blanche faisant la poche par derrière, ceinture

énorme montant depuis le bas des reins presque jusque sous les

aisselles, formidablement hérissée de pommeaux de yatagans et de

kandjars; avec cela des jambes nues couleur de cuir de Cordoue, une

figure tannée aux yeux d’aigle, au nez crochu, aux moustaches de vieux

grognard. Il y avait là, nonchalamment vautrés sur un banc, trois ou

quatre gredins, très-honnêtes sans doute, mais qui avaient bien plus

l’air de bandits que de douaniers.

Pour laisser souffler nos bêtes, nous nous étions assis sous les

platanes, où l’on nous avait apporté des pipes et du mastic,--le mastic

est une espèce de liqueur en usage dans le Levant, surtout dans les îles

grecques, et dont le meilleur vient de Chio. La chose consiste en

esprit-de-vin dans lequel on a fait fondre une sorte de gomme

parfumée.--On boit ce mastic mélangé avec de l’eau qu’il rafraîchit et

blanchit comme de l’eau de Cologne; c’est l’absinthe de l’Orient. Cette

boisson toute locale me fit penser aux petits verres d’aguardiente que

je buvais il y a douze ans sur la route de Grenade à Malaga, en allant à

la course de taureaux avec l’arriero Lanza, revêtu de mon costume de

majo, maintenant mangé des vers, hélas! et qui avait un si splendide pot

à fleurs dans le dos.

Pendant que nous fumions et que nous buvions à petites gorgées, une file

d’une quinzaine de chameaux, précédée d’un âne agitant sa sonnette,

passa processionnellement sur le pont avec ce pas d’amble si singulier

qu’ont aussi l’éléphant et la girafe, arrondissant leur dos, faisant

onduler leur long col d’autruche. La silhouette étrange de cet animal

difforme, qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse

au dernier point. Quand on rencontre en liberté de ces bêtes curieuses

qu’on montre chez nous dans les ménageries, on se sent décidément loin

du boulevard de Gand.--Nous vîmes aussi deux femmes soigneusement

voilées qu’accompagnait un nègre à physionomie maussade, un eunuque sans

doute.--L’orient commençait à se dessiner d’une façon irrécusable, et

l’esprit le plus paradoxal n’aurait pu soutenir que nous étions encore à

Paris.

Avant de rentrer dans la ville, on fit le projet d’aller visiter les

ruines de l’ancien château, sur le sommet du mont Pagus, que recouvrait

l’acropole de la Smyrne antique. Je me soucie assez peu des ruines,

lorsque la beauté en est absente et qu’elles sont réduites à l’état de

simples tas de moellons. Il me manque cette facilité de pamoison sur

parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme

rétrospectif. Mais du haut d’une montagne, on a toujours une belle vue,

et je ne vis aucune objection contre l’ascension du mont Pagus, où

conduisent des sentiers non pas parsemés de roses, mais de pierres de

toute dimension que les ânes contournent avec cette sûreté de pied qui

les caractérise. Ces sentiers sont vaguement tracés, à la manière

orientale, sur le flanc de la colline, et par l’entre-croisement des

lignes battues, ressemblent plutôt à un filet qu’à un ruban. On traverse

d’abord de vieux cimetières abandonnés qui retournent peu à peu à l’état

de bois ou de champ, les tombeaux s’oblitérant sous la végétation, la

poussière et l’oubli. A une certaine élévation, le coup d’œil est

superbe: Smyrne s’étend sous vos pieds avec ses maisons rouges et

blanches, ses toits de tuiles cannelées d’un rouge vif, ses rideaux de

cyprès, ses touffes d’arbres, ses dômes et ses minarets, pareils à des

mâts d’ivoire, ses campagnes aux cultures variées et sa rade, espèce de

ciel liquide, plus bleu encore que l’autre, tout cela baigné d’une

lumière argentée et fraîche, d’un air d’une transparence inouïe.

Le panorama suffisamment admiré, l’on redescendit par des pentes assez

abruptes et des ruelles en montagnes russes, à travers des quartiers

aussi peu macadamisés que pittoresques. Les maisons de Smyrne sont

généralement très-basses, un rez-de-chaussée et un étage qui surplombe,

voilà tout. Une peinture blanche, parsemée de filets, de rosaces, de

palmettes et autres arabesques d’un bleu d’azur égaye leurs façades et

leur donne un air de porcelaine anglaise très-frais et très-propre.

Entre les fenêtres sont quelquefois appliquées de petites maisons de

plâtre percées de plusieurs trous pour inviter les hirondelles à venir

faire leur nid, hospitalité touchante que l’homme offre à l’oiseau et

que celui-ci accepte avec une confiance qui n’est jamais trompée en

Orient, où les idées des brahmes sur le respect de la vie des animaux,

ces humbles frères de l’homme, semblent être parvenues du fond de l’Inde

moins lointaine.

C’est à ces idées, sans doute, qu’est due la quantité de chiens errants

qui infestent la voie publique, où ils tolèrent à peine les passants

obligés de leur céder le pas. On les voit par groupes de trois ou

quatre: couchés en rond au milieu de la rue et se laissant plutôt fouler

aux pieds que de se lever. Il faut les contourner ou les enjamber. Les

vers d’Alfred de Musset, dans Namouna, sur des mendiants «qu’on

prendrait pour des dieux» peuvent s’appliquer parfaitement, avec une

légère variante, aux chiens de Smyrne et de Constantinople:

Ne les dérange pas, ils t’appelleraient _homme_;

Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.

Constantinople · 第 3 / 26 段