Le pavé de l’église se compose de quatre cents tombes de chevaliers,

incrustées de jaspe, de porphyre, de vert antique, de brèches de toutes

couleurs, qui doivent former la plus splendide mosaïque funèbre; je dis

doivent, car, au moment de ma visite, elles étaient recouvertes par ces

immenses nattes de sparterie dont on tapisse les églises méridionales;

usage qui s’explique par l’absence de chaises et l’habitude de

s’agenouiller par terre pour faire ses dévotions. Je le regrettai

vivement; mais les chapelles et la crypte contiennent assez de richesses

sépulcrales pour vous dédommager. Ces chapelles, extrêmement ornées

d’arabesque, de volutes, de rinceaux et de ramages de sculpture

entremêlés de croix, de blasons, de fleurs de lis, le tout doré en or de

ducat, surprennent par leurs richesses ceux qui ne connaissent que les

églises de France, d’une nudité si sévère et d’une mélancolie si

romantique. Cette profusion d’ornements, ces dorures, ces marbres

variés, semblent à des Français convenir plutôt à la décoration d’un

palais ou d’une salle de bal, car notre catholicisme est un peu

protestant.

Le tombeau de Nicolas Cotoner, un des grands maîtres qui ont le plus

contribué à la splendeur de l’ordre, et qui ont dépensé leur fortune

particulière à doter Malte de monuments utiles ou luxueux, n’est pas

d’un très-bon goût, mais il est riche et composé de matières précieuses.

Il consiste en une pyramide appliquée au mur, que surmonte une boule

croisetée qu’accompagnent une Renommée sonnant de la trompette et un

petit génie tenant le blason des Cotoner. Le buste du grand maître

occupe le bas de la pyramide au centre d’un trophée de casques, de

canons, de mortiers, de drapeaux, de boucliers, de haches d’abordage et

de piques. Deux esclaves agenouillés, les bras liés derrière le dos, et

dont l’un se retourne avec un air de révolte, supportent la plinthe et

forment le piédestal. J’ai décrit ce tombeau en détail, car il est comme

le type des autres, où les emblèmes de la foi se mêlent aux symboles de

la guerre, comme il convient à un ordre à la fois militaire et

religieux. Il faut jeter aussi un coup d’œil sur le mausolée du grand

maître Rohan, très-magnifique et très-coquet, et sur celui de don Ramon

de Perillas, grand maître espagnol, dont les armes parlantes sont

entremêlées de croix et de poires.

J’ai regardé toutes ces tombes sans autre impression que la tristesse

respectueuse que donne toujours à un être vivant et pensant la pierre

derrière laquelle est caché un être qui a vécu et pensé comme lui. Mais

quelle n’a pas été mon émotion en rencontrant au détour d’une arcade un

marbre signé Pradier, avec ces caractères demi-grecs, demi-français, et

ce _sigma_ hétéroclite auquel il voulait à toute force donner la valeur

d’un _epsilon_! Les dernières lignes que j’avais écrites en France, deux

heures avant mon départ, déploraient la mort subite de cet artiste aimé,

qui pouvait encore faire tant de chefs-d’œuvre. Je retrouvais

inopinément à Malte une de ses statues les plus gracieusement

mélancoliques, où il avait su conserver dans la mort tout le charme de

la jeunesse, celle de l’infortuné comte de Beaujolais, que l’on a tant

admirée au Salon, il y a une dizaine d’années. Le mort récent m’était

rappelé par un tombeau déjà ancien, si les tombeaux ont un âge et si la

pyramide de Chéops est plus vieille que la fosse fermée d’hier au

Père-Lachaise. Heureux cependant celui qui lègue son nom à la plus dure

matière qui soit, et s’assure par de belles œuvres l’immortalité

relative dont l’homme peut disposer!

Une chapelle souterraine, assez négligée, renferme les sépultures de

Villiers de l’Ile-Adam, de la Valette et d’autres grands maîtres couchés

dans leurs armures sur des cippes armoriées, soutenues par des lions,

des oiseaux et des chimères; les uns en bronze, les autres en marbre ou

en quelque autre matière précieuse. Cette crypte n’a rien de mystérieux

ni de funèbre. La lumière des pays chauds est trop vive pour se prêter

aux effets de clair-obscur des cathédrales gothiques.

Avant de quitter l’église, n’oublions pas de mentionner un groupe de

_Saint Jean baptisant le Christ_, du sculpteur maltais Gaffan, placé sur

le maître-autel, plein de talent, quoique un peu maniéré, et un tableau

d’une férocité superbe, de Michel-Ange de Carravage, ayant pour sujet la

décollation du même saint. A travers la poussière de l’abandon et la

fumée du temps, on démêle des morceaux d’un réalisme surprenant, des

cambrures truculentes et un faire d’une énergie extraordinaire.

L’heure s’avance, et le bateau à vapeur n’attend pas les retardataires.

Parcourons encore une fois la rue de Saint-Jean et de Sainte-Ursule la

pittoresque, avec leurs paliers étagés, leurs balcons saillants, les

boutiques qui les bordent, la foule qui monte et descend perpétuellement

leurs escaliers, la Strada-Stretta, qui avait autrefois le privilége de

servir de terrain aux duellistes de l’ordre, sans qu’on pût les

inquiéter; jetons un coup d’œil, du haut des remparts, sur cette

campagne fauve, divisée par des murs de pierre, sans ombre et sans

végétation, dévorée par un âpre soleil; regardons la mer du haut de la

piazza Régina, émaillée de tombeaux anglais; traversons en canot la

Marse, parcourons la grande rue de la Sangle, et remontons à bord avec

le regret de ne pouvoir emporter une paire de ces jolis vases en pierre

de Malte, que les habitants taillent au couteau de la façon la plus

ingénieuse et la plus élégante.

Il est quatre heures et demie, et le bateau lève l’ancre à cinq

heures.--Un divertissement tout à fait local nous est réservé comme

bouquet de notre trop court séjour à Malte. De petites barques nous

entourent chargées de gamins tout nus. Les Maltais nagent comme les

canards au sortir de l’œuf, et sont excellents plongeurs.--On jetait du

haut du bord une pièce d’argent à la mer; l’eau est si limpide dans le

port, qu’on la voyait descendre jusqu’à une vingtaine de pieds de

profondeur. Les gamins guettaient la chute de la monnaie, plongeaient

aussitôt après elle et la rattrapaient trois fois sur quatre, exercice

non moins favorable à leur santé qu’à leur bourse. Vous m’excuserez de

ne pas vous parler des catacombes, de la colline Bengemma, des restes du

temple d’Hercule, de la grotte de Calypso, car les savants prétendent

que Malte est l’Ogygie d’Homère: je n’ai pas eu le temps de les voir, et

ce n’est pas la peine de copier ce que d’autres en ont dit.

Demain, dans la matinée, nous apercevrons les rivages de Grèce. Je ne

suis pas un classique forcené, tant s’en faut, cependant cette idée me

trouble. On éprouve toujours quelque appréhension à voir se formuler

dans la réalité une terre entrevue dès l’enfance à travers la brume des

rêves poétiques.

III

SYRA

Demain, dans la journée, nous serons en vue du cap Matapan, nom barbare

qui cache l’harmonie de l’ancien nom, comme une couche de chaux empâte

une fine sculpture. Le cap Ténare est l’extrême pointe de cette feuille

de mûrier aux profondes découpures étalée sur la mer qu’on nomme

aujourd’hui la Morée et qui s’appelait autrefois le Péloponèse. Tous les

passagers étaient debout sur le pont, regardant à l’horizon, dans le

sens indiqué, trois ou quatre heures avant qu’il fût possible de rien

distinguer. Ce nom magique de Grèce fait travailler les imaginations les

plus inertes; les bourgeois les plus étrangers aux idées d’art

s’émeuvent eux-mêmes et se ressouviennent du dictionnaire de

Chompré.--Enfin, une ligne violette se dessina faiblement au-dessus des

flots:--c’était la Grèce; une montagne sortit sa hanche de l’eau, comme

une nymphe qui se repose sur le sable après le bain, belle, pure,

élégante, digne de cette terre sculpturale. «Quelle est cette montagne?

demandai-je au capitaine.--Le Taygète,» me répondit-il avec bonhomie,

comme s’il eût dit Montmartre. A ce nom de Taygète, un fragment de vers

des _Georgiques_ me jaillit instantanément de la mémoire:

... Virginibus bacchata Lacænis

Taygeta!

et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone, mais qui

suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de mieux à une montagne grecque

qu’un vers de Virgile?--Quoiqu’on fût au milieu du mois de juin et qu’il

fît assez chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de

neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de Laconie

qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient leur empreinte

charmante sur les sentiers blancs!

Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il divise de son

arête: le golfe de Coron et celui de Kolokythia; c’est une pointe de

terre aride et décharnée, comme toutes les côtes de Grèce. Quand on l’a

dépassé, on vous montre, sur la droite, un bloc de rochers fauves,

fendillés de sécheresse, calcinés de chaleur, sans l’apparence de

verdure ou même de terre végétale: c’est Cerigo, l’ancienne Cythère,

l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont le nom

résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec son embarquement

pour Cythère tout bleu et tout rose, en face de cet âpre rivage de roche

effritée, découpant ses contours sévères sous un soleil sans ombre et

pouvant offrir une caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un

bocage aux caresses des amants: Gérard de Nerval a du moins eu

l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé de toile

cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et confortable. Le _Léonidas_

passait trop loin de terre pour que ses passagers pussent jouir d’un

détail si gracieux, quand même toutes les potences de l’île eussent été

garnies en ce moment.

Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là où

n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une terre pelée? Il est

difficile de croire que leurs descriptions, dont il était facile alors

de vérifier l’exactitude, soient de pure fantaisie. Sans doute, ce sol

fatigué par l’activité humaine s’est épuisé à la longue; il est mort

avec la civilisation qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de

génie et d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette:

la peau, les muscles, tout est tombé en poussière. Quand l’âme se retire

d’un pays, il meurt comme un corps,--autrement, comment expliquer une

différence si complète et si générale, car ce que je viens de dire peut

s’appliquer à presque toute la Grèce; cependant, ces côtes, quelque

désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes et de pures

couleurs.

On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce, et l’on

double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque dans l’archipel;

l’horizon se peuple de voiles, les bricks, les goëlettes, les

caravelles, les argosils, sillonnent l’eau bleue dans tous les sens; il

fait un temps admirable; ni roulis ni tangage. Une faible brise gonfle

légèrement notre misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de

leurs palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager les

cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et que ne rident pas

même les sauts des marsouins, ces tritons de l’histoire naturelle, qui,

à distance, peuvent produire l’illusion de dieux marins. La terre a fui

et ne se montre plus que comme un brouillard au bord du ciel; puisqu’il

n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux hôtes embarqués

à Malte.

Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis à l’avant du

bateau, près du cabas renfermant leurs provisions et du matelas roulé

sur lequel ils s’étendent la nuit.--Un Levantin en voyage emporte

toujours trois choses: son tapis, son chibouck et son matelas. L’un

d’eux, assez âgé, est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur,

historiée dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son

costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a avec lui un

jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents.--Deux ou

trois Grecs ont établi leur installation non loin du Levantin. Ils

portent la fustanelle et une veste blanche agrémentée assez élégante;

mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler, ces

nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des

Bas-Normands!--O Grèce! terre classique! ton intention était-elle de me

navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière illusion en

m’apparaissant sous la figure de deux de tes fils mitrés du casque à

mèche bourgeois! Il est vrai que ces bonnets de coton, vus de près,

offraient quelques passementeries de fil qui en mitigeaient un peu la

triviale laideur, et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène

casqué d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet de coton

teint de pourpre.

Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle bizarrerie

égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie nous avait amené,

racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs charmés, la prodigieuse

histoire de Mastoc Riffardini et de son lieutenant Pietro, et une belle

jeune fille aux yeux bleus, se rendant à Athènes avec son père,

s’allongeait paresseusement sur un canapé et laissait errer son regard

dans la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.

D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait en vue avant

six ou sept heures du soir, l’on consentit à descendre dîner. Quand on

remonta de table, Milo et Anti-Milo étaient en vue, déjà baignées de

teintes violettes par l’approche du crépuscule; l’apparence était

toujours la même: des escarpements stériles, des pentes dénudées, mais

qu’importe? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un fruit

merveilleux? ce sol infertile, plus riche que celui de la Beauce et de

la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre de l’art, le type le

plus pur et le plus vivant de la forme, la radieuse Vénus, adoration des

poëtes et des artistes, et qui n’a eu qu’à secouer la poussière des

siècles pour reconquérir ses autels? car devant son piédestal tout le

monde est païen; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent prêt à

sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation devait être

celle des Grecs, pour qu’une île comme Milo renfermât une production si

achevée? On nous a dit que, dans l’île, on contait à qui voulait

l’entendre que les bras absents, objets de tant d’amoureuses

lamentations, gisaient en terre auprès de la statue, avaient été

exhumés, et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte

nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets inutiles;

mais telle est la légende qui a cours dans Milo.

Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait pas nuit pour

cela; la voie lactée rayait le ciel de sa large zone d’opale, et il

fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le sein de Junon, car

d’innombrables taches blanches constellaient l’azur nocturne; les

étoiles brillaient d’un éclat inconcevable, et leur reflet scintillait

dans l’eau en longues traînées de feu; des millions de paillettes

phosphorescentes petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants

dans le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans les

tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par des myriades

d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait rien imaginer de plus

magiquement pittoresque. Cette nuit me restera dans la mémoire comme une

des plus splendides de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de

lapis-lazuli, traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune,

absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille d’argent se

distinguait à peine, laissait rayonner dans toute sa magnificence cette

nuit or et bleu que ses teintes d’argent eussent rendue blafarde. Deux

bateaux à vapeur venant en sens contraire de notre marche contribuaient,

avec leurs fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque

tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid du matin qui

nous chassa dans nos cabines.

Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et Siphanto. Serpho,

que nous longions de plus près, est l’ancienne Sériphe, un lieu de

déportation sous les empereurs romains; Serpho paraît encore très-propre

à cette destination lugubre; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé,

du moins vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes,

bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on distingue quelques

petits murs de pierre, quelques taches noirâtres qui doivent être des

enclos et des cultures; une ville ou plutôt un bourg étagé en

amphithéâtre sur un escarpement se détache par sa blancheur. Tout cela,

sans cet air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait un

aspect misérable; mais ces terres brûlées prennent, sous ce soleil, des

tons superbes.

En mer, comme dans les montagnes, on se trompe souvent sur les distances

et les dimensions des objets. Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot

nommé Boni ou Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de

hauteur, jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir

l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre tombée

dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur de la goëlette.

Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros, cette carrière

qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la Grèce la chair éternellement

étincelante de leurs divinités, et aux architectes les blanches colonnes

de leurs temples; car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se

succèdent sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une

nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer, qu’un autre

s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A droite, à gauche, vous voyez

toujours quelque terre ornée d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous

étonnez que tant de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans

un si petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu de

la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque dieu, à

quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs couronnes de verdure,

mais belles encore, et agissant invinciblement sur l’imagination. De

chacun de ces rochers arides est sorti un poëme, un temple, une statue,

une médaille, que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui se

croient si parfaites.

Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra ressemble

beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un fond de montagne du ton

le plus chaud, terre de Sienne ou topaze brûlée, appliquez un triangle

étincelant de blancheur dont la base plonge dans la mer et dont la

pointe est occupée par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte

de cette ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage

des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des

Cyclades.--Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient cette

silhouette aiguë; au reste, pas un arbre, pas une pointe d’herbe verte,

aussi loin que l’œil pouvait s’étendre. Une grande quantité de bâtiments

de toute forme et de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés

sur les maisons blanches de la ville et se pressaient le long du bord;

des canots allaient et venaient avec une animation joyeuse: l’eau, la

terre, le ciel, tout ruisselait de lumière; la vie éclatait de toutes

parts.--Des barques se dirigeaient vers notre vaisseau à force de rames

et faisaient une _regatta_ dont nous étions le point de mire.

Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au teint basané, au

nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux moustaches féroces, qui nous

offraient leurs services du ton dont on demande ailleurs la bourse ou la

vie; les uns portaient des calottes grecques (ils en avaient bien le

droit), d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des

ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé; les autres, la

fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton, ou bien un petit

chapeau de paille cerclé d’un cordon noir. L’un d’eux était superbement

costumé et semblait poser pour l’aquarelle d’album; il méritait

l’épithète que les harangueurs, dans Homère, adressent aux auditeurs

qu’ils veulent flatter: «_Euknémidès Achaioi_» (Grecs bien bottés) car

il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées et

floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible d’imaginer; sa

fustanelle, bien plissée, d’une propreté éblouissante, s’évasait en

cloche; une ceinture bien ajustée étranglait sa taille de guêpe; son

gilet, galonné, soutaché, enjolivé de boutons en filigrane, laissait

passer les manches d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son

épaule était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements

et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était autre qu’un drogman

qui sert de guide aux voyageurs dans leur tournée de Grèce, et

probablement il veut flatter ses pratiques par ce luxe de couleur

locale, comme les belles filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent

leurs costumes de velours et d’or que pour les touristes anglais.

En mettant pied à terre, la première chose qui frappa mes yeux, ce fut

une inscription en grec annonçant des bains européens et turcs. Cela

fait un singulier effet de voir inscrits sur les murs les caractères

d’une langue que l’on croyait morte et que l’on ne connaît guère que par

le Jardin des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de

collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment les

enseignes et les noms des rues. Comme vous le voyez, je n’ai pas perdu

tout à fait mon temps. Grâce à ces souvenirs classiques, je comprends

que je suis dans la rue de Mercure (_odos tou Hermou_), qui mène à la

place d’Othon. Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de

bois de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui

témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois de la

terre de Pélops.

Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin de civiliser

cette île sauvage et d’apprendre aux naturels la véritable manière de

faire des bulles de savon remplies de fumée de tabac, perfectionnement

qu’ils ne paraissent pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur

physionomie. Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec un flegme

imperturbable de l’eau, du savon, du papier et une pipe. Cette demande

surprend un peu le cafetier, qui se dit en lui-même: «Ce voyageur est

propre, il désire se laver les mains,» et apporte innocemment tout ce

qui est nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle qui

s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée dans sa frêle

enveloppe, la surprise arrête la tasse de café sur la lèvre des

consommateurs. Un autre globe transparent et muni, comme un ballon, d’un

parachute opaque, monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous

les reflets du prisme; alors l’admiration n’a plus de bornes: un grand

cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes. Quand

l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui sait ménager ses effets,

vide les blouses du billard et lance sur le drap vert, comme pour

remplacer les boules d’ivoire, un nombre égal de bulles carambolant et

roulant au moindre souffle.

Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me montrant un Grec

moustachu et de physionomie truculente qui tournait un morceau de savon

dans un verre d’eau, saisi de la fièvre d’imitation; déjà leurs mœurs

s’adoucissent.

Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé par une bande

de jongleurs indiens: ce n’étaient que boules qui montaient et

descendaient. Une heure après, toute l’île était occupée à souffler de

l’eau de savon et de la fumée par des cornets de papier, avec toute la

gravité que mérite une occupation si sérieuse.--Pourquoi s’étonner de ce

que les habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait

tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la Bourse, à

tous les badauds de Paris?

Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais l’intérieur du

café blanchi à la chaux et décoré de quelques mauvaises images coloriées

de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il y avait de plus caractéristique,

c’étaient deux tableaux brodés au petit point, représentant des Turcs à

cheval, et signés Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.

Constantinople · 第 2 / 26 段