incrustées de jaspe, de porphyre, de vert antique, de brèches de toutes
couleurs, qui doivent former la plus splendide mosaïque funèbre; je dis
doivent, car, au moment de ma visite, elles étaient recouvertes par ces
immenses nattes de sparterie dont on tapisse les églises méridionales;
usage qui s’explique par l’absence de chaises et l’habitude de
s’agenouiller par terre pour faire ses dévotions. Je le regrettai
vivement; mais les chapelles et la crypte contiennent assez de richesses
sépulcrales pour vous dédommager. Ces chapelles, extrêmement ornées
d’arabesque, de volutes, de rinceaux et de ramages de sculpture
entremêlés de croix, de blasons, de fleurs de lis, le tout doré en or de
ducat, surprennent par leurs richesses ceux qui ne connaissent que les
églises de France, d’une nudité si sévère et d’une mélancolie si
romantique. Cette profusion d’ornements, ces dorures, ces marbres
variés, semblent à des Français convenir plutôt à la décoration d’un
palais ou d’une salle de bal, car notre catholicisme est un peu
protestant.
Le tombeau de Nicolas Cotoner, un des grands maîtres qui ont le plus
contribué à la splendeur de l’ordre, et qui ont dépensé leur fortune
particulière à doter Malte de monuments utiles ou luxueux, n’est pas
d’un très-bon goût, mais il est riche et composé de matières précieuses.
Il consiste en une pyramide appliquée au mur, que surmonte une boule
croisetée qu’accompagnent une Renommée sonnant de la trompette et un
petit génie tenant le blason des Cotoner. Le buste du grand maître
occupe le bas de la pyramide au centre d’un trophée de casques, de
canons, de mortiers, de drapeaux, de boucliers, de haches d’abordage et
de piques. Deux esclaves agenouillés, les bras liés derrière le dos, et
dont l’un se retourne avec un air de révolte, supportent la plinthe et
forment le piédestal. J’ai décrit ce tombeau en détail, car il est comme
le type des autres, où les emblèmes de la foi se mêlent aux symboles de
la guerre, comme il convient à un ordre à la fois militaire et
religieux. Il faut jeter aussi un coup d’œil sur le mausolée du grand
maître Rohan, très-magnifique et très-coquet, et sur celui de don Ramon
de Perillas, grand maître espagnol, dont les armes parlantes sont
entremêlées de croix et de poires.
J’ai regardé toutes ces tombes sans autre impression que la tristesse
respectueuse que donne toujours à un être vivant et pensant la pierre
derrière laquelle est caché un être qui a vécu et pensé comme lui. Mais
quelle n’a pas été mon émotion en rencontrant au détour d’une arcade un
marbre signé Pradier, avec ces caractères demi-grecs, demi-français, et
ce _sigma_ hétéroclite auquel il voulait à toute force donner la valeur
d’un _epsilon_! Les dernières lignes que j’avais écrites en France, deux
heures avant mon départ, déploraient la mort subite de cet artiste aimé,
qui pouvait encore faire tant de chefs-d’œuvre. Je retrouvais
inopinément à Malte une de ses statues les plus gracieusement
mélancoliques, où il avait su conserver dans la mort tout le charme de
la jeunesse, celle de l’infortuné comte de Beaujolais, que l’on a tant
admirée au Salon, il y a une dizaine d’années. Le mort récent m’était
rappelé par un tombeau déjà ancien, si les tombeaux ont un âge et si la
pyramide de Chéops est plus vieille que la fosse fermée d’hier au
Père-Lachaise. Heureux cependant celui qui lègue son nom à la plus dure
matière qui soit, et s’assure par de belles œuvres l’immortalité
relative dont l’homme peut disposer!
Une chapelle souterraine, assez négligée, renferme les sépultures de
Villiers de l’Ile-Adam, de la Valette et d’autres grands maîtres couchés
dans leurs armures sur des cippes armoriées, soutenues par des lions,
des oiseaux et des chimères; les uns en bronze, les autres en marbre ou
en quelque autre matière précieuse. Cette crypte n’a rien de mystérieux
ni de funèbre. La lumière des pays chauds est trop vive pour se prêter
aux effets de clair-obscur des cathédrales gothiques.
Avant de quitter l’église, n’oublions pas de mentionner un groupe de
_Saint Jean baptisant le Christ_, du sculpteur maltais Gaffan, placé sur
le maître-autel, plein de talent, quoique un peu maniéré, et un tableau
d’une férocité superbe, de Michel-Ange de Carravage, ayant pour sujet la
décollation du même saint. A travers la poussière de l’abandon et la
fumée du temps, on démêle des morceaux d’un réalisme surprenant, des
cambrures truculentes et un faire d’une énergie extraordinaire.
L’heure s’avance, et le bateau à vapeur n’attend pas les retardataires.
Parcourons encore une fois la rue de Saint-Jean et de Sainte-Ursule la
pittoresque, avec leurs paliers étagés, leurs balcons saillants, les
boutiques qui les bordent, la foule qui monte et descend perpétuellement
leurs escaliers, la Strada-Stretta, qui avait autrefois le privilége de
servir de terrain aux duellistes de l’ordre, sans qu’on pût les
inquiéter; jetons un coup d’œil, du haut des remparts, sur cette
campagne fauve, divisée par des murs de pierre, sans ombre et sans
végétation, dévorée par un âpre soleil; regardons la mer du haut de la
piazza Régina, émaillée de tombeaux anglais; traversons en canot la
Marse, parcourons la grande rue de la Sangle, et remontons à bord avec
le regret de ne pouvoir emporter une paire de ces jolis vases en pierre
de Malte, que les habitants taillent au couteau de la façon la plus
ingénieuse et la plus élégante.
Il est quatre heures et demie, et le bateau lève l’ancre à cinq
heures.--Un divertissement tout à fait local nous est réservé comme
bouquet de notre trop court séjour à Malte. De petites barques nous
entourent chargées de gamins tout nus. Les Maltais nagent comme les
canards au sortir de l’œuf, et sont excellents plongeurs.--On jetait du
haut du bord une pièce d’argent à la mer; l’eau est si limpide dans le
port, qu’on la voyait descendre jusqu’à une vingtaine de pieds de
profondeur. Les gamins guettaient la chute de la monnaie, plongeaient
aussitôt après elle et la rattrapaient trois fois sur quatre, exercice
non moins favorable à leur santé qu’à leur bourse. Vous m’excuserez de
ne pas vous parler des catacombes, de la colline Bengemma, des restes du
temple d’Hercule, de la grotte de Calypso, car les savants prétendent
que Malte est l’Ogygie d’Homère: je n’ai pas eu le temps de les voir, et
ce n’est pas la peine de copier ce que d’autres en ont dit.
Demain, dans la matinée, nous apercevrons les rivages de Grèce. Je ne
suis pas un classique forcené, tant s’en faut, cependant cette idée me
trouble. On éprouve toujours quelque appréhension à voir se formuler
dans la réalité une terre entrevue dès l’enfance à travers la brume des
rêves poétiques.
III
SYRA
Demain, dans la journée, nous serons en vue du cap Matapan, nom barbare
qui cache l’harmonie de l’ancien nom, comme une couche de chaux empâte
une fine sculpture. Le cap Ténare est l’extrême pointe de cette feuille
de mûrier aux profondes découpures étalée sur la mer qu’on nomme
aujourd’hui la Morée et qui s’appelait autrefois le Péloponèse. Tous les
passagers étaient debout sur le pont, regardant à l’horizon, dans le
sens indiqué, trois ou quatre heures avant qu’il fût possible de rien
distinguer. Ce nom magique de Grèce fait travailler les imaginations les
plus inertes; les bourgeois les plus étrangers aux idées d’art
s’émeuvent eux-mêmes et se ressouviennent du dictionnaire de
Chompré.--Enfin, une ligne violette se dessina faiblement au-dessus des
flots:--c’était la Grèce; une montagne sortit sa hanche de l’eau, comme
une nymphe qui se repose sur le sable après le bain, belle, pure,
élégante, digne de cette terre sculpturale. «Quelle est cette montagne?
demandai-je au capitaine.--Le Taygète,» me répondit-il avec bonhomie,
comme s’il eût dit Montmartre. A ce nom de Taygète, un fragment de vers
des _Georgiques_ me jaillit instantanément de la mémoire:
... Virginibus bacchata Lacænis
Taygeta!
et se mit à voltiger sur mes lèvres comme un refrain monotone, mais qui
suffisait à ma pensée. Que peut-on dire de mieux à une montagne grecque
qu’un vers de Virgile?--Quoiqu’on fût au milieu du mois de juin et qu’il
fît assez chaud, le sommet de la montagne était argenté de lames de
neige, et je songeais aux pieds roses de ces belles filles de Laconie
qui parcouraient en bacchantes le Taygète, et laissaient leur empreinte
charmante sur les sentiers blancs!
Le cap Matapan s’avance entre deux golfes profonds, qu’il divise de son
arête: le golfe de Coron et celui de Kolokythia; c’est une pointe de
terre aride et décharnée, comme toutes les côtes de Grèce. Quand on l’a
dépassé, on vous montre, sur la droite, un bloc de rochers fauves,
fendillés de sécheresse, calcinés de chaleur, sans l’apparence de
verdure ou même de terre végétale: c’est Cerigo, l’ancienne Cythère,
l’île des myrtes et des roses, le séjour aimé de Vénus, dont le nom
résume les rêves de volupté. Qu’eût dit Watteau avec son embarquement
pour Cythère tout bleu et tout rose, en face de cet âpre rivage de roche
effritée, découpant ses contours sévères sous un soleil sans ombre et
pouvant offrir une caverne à la pénitence des anachorètes, mais non un
bocage aux caresses des amants: Gérard de Nerval a du moins eu
l’agrément de voir sur la rive de Cythère un pendu enveloppé de toile
cirée, ce qui prouve une justice soigneuse et confortable. Le _Léonidas_
passait trop loin de terre pour que ses passagers pussent jouir d’un
détail si gracieux, quand même toutes les potences de l’île eussent été
garnies en ce moment.
Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là où
n’existent maintenant qu’un îlot pierreux et qu’une terre pelée? Il est
difficile de croire que leurs descriptions, dont il était facile alors
de vérifier l’exactitude, soient de pure fantaisie. Sans doute, ce sol
fatigué par l’activité humaine s’est épuisé à la longue; il est mort
avec la civilisation qu’il supportait, exténué de chefs-d’œuvre, de
génie et d’héroïsme. Ce que nous en voyons n’est plus que son squelette:
la peau, les muscles, tout est tombé en poussière. Quand l’âme se retire
d’un pays, il meurt comme un corps,--autrement, comment expliquer une
différence si complète et si générale, car ce que je viens de dire peut
s’appliquer à presque toute la Grèce; cependant, ces côtes, quelque
désolées qu’elles soient, ont encore de belles lignes et de pures
couleurs.
On passe entre Cerigo et Servi, autre île de pierre ponce, et l’on
double le cap Malia ou Saint-Ange, et l’on débusque dans l’archipel;
l’horizon se peuple de voiles, les bricks, les goëlettes, les
caravelles, les argosils, sillonnent l’eau bleue dans tous les sens; il
fait un temps admirable; ni roulis ni tangage. Une faible brise gonfle
légèrement notre misaine et aide un peu nos roues, qui fouettent de
leurs palettes une mer unie comme la glace, où devraient nager les
cortéges mythologiques d’Amphitrite et de Galatée, et que ne rident pas
même les sauts des marsouins, ces tritons de l’histoire naturelle, qui,
à distance, peuvent produire l’illusion de dieux marins. La terre a fui
et ne se montre plus que comme un brouillard au bord du ciel; puisqu’il
n’y a rien à voir au loin, examinons un peu les nouveaux hôtes embarqués
à Malte.
Ce sont des Levantins accroupis ou couchés sur leur tapis à l’avant du
bateau, près du cabas renfermant leurs provisions et du matelas roulé
sur lequel ils s’étendent la nuit.--Un Levantin en voyage emporte
toujours trois choses: son tapis, son chibouck et son matelas. L’un
d’eux, assez âgé, est vêtu d’une pelisse pistache passée de couleur,
historiée dans le dos d’une arabesque d’or, quoique le reste de son
costume soit fort simple et même un peu déguenillé. Il a avec lui un
jeune enfant aux yeux noirs très-vifs et très-intelligents.--Deux ou
trois Grecs ont établi leur installation non loin du Levantin. Ils
portent la fustanelle et une veste blanche agrémentée assez élégante;
mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler, ces
nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des
Bas-Normands!--O Grèce! terre classique! ton intention était-elle de me
navrer le cœur et de me faire perdre ma dernière illusion en
m’apparaissant sous la figure de deux de tes fils mitrés du casque à
mèche bourgeois! Il est vrai que ces bonnets de coton, vus de près,
offraient quelques passementeries de fil qui en mitigeaient un peu la
triviale laideur, et qu’on peut alléguer que Pâris séduisit Hélène
casqué d’un bonnet phrygien, qui n’est autre chose qu’un bonnet de coton
teint de pourpre.
Sur le tillac, Vivier, le célèbre cor dont la spirituelle bizarrerie
égale le talent, et que le bateau à vapeur d’Italie nous avait amené,
racontait, au milieu d’un cercle d’auditeurs charmés, la prodigieuse
histoire de Mastoc Riffardini et de son lieutenant Pietro, et une belle
jeune fille aux yeux bleus, se rendant à Athènes avec son père,
s’allongeait paresseusement sur un canapé et laissait errer son regard
dans la sérénité de l’air, tout en souriant vaguement de l’histoire.
D’après l’assurance du capitaine qu’aucune île ne serait en vue avant
six ou sept heures du soir, l’on consentit à descendre dîner. Quand on
remonta de table, Milo et Anti-Milo étaient en vue, déjà baignées de
teintes violettes par l’approche du crépuscule; l’apparence était
toujours la même: des escarpements stériles, des pentes dénudées, mais
qu’importe? De ce maigre terrain n’est-il pas jailli un fruit
merveilleux? ce sol infertile, plus riche que celui de la Beauce et de
la Touraine, ne recélait-il pas le chef-d’œuvre de l’art, le type le
plus pur et le plus vivant de la forme, la radieuse Vénus, adoration des
poëtes et des artistes, et qui n’a eu qu’à secouer la poussière des
siècles pour reconquérir ses autels? car devant son piédestal tout le
monde est païen; les temps écoulés disparaissent, et l’on se sent prêt à
sacrifier des colombes et des moineaux. Quelle civilisation devait être
celle des Grecs, pour qu’une île comme Milo renfermât une production si
achevée? On nous a dit que, dans l’île, on contait à qui voulait
l’entendre que les bras absents, objets de tant d’amoureuses
lamentations, gisaient en terre auprès de la statue, avaient été
exhumés, et s’étaient égarés par une fatale négligence. Je ne me porte
nullement garant de ce bruit, qui pourrait raviver des regrets inutiles;
mais telle est la légende qui a cours dans Milo.
Le soleil avait disparu derrière nous, mais il ne faisait pas nuit pour
cela; la voie lactée rayait le ciel de sa large zone d’opale, et il
fallait qu’Hercule eût mordu bien fort le sein de Junon, car
d’innombrables taches blanches constellaient l’azur nocturne; les
étoiles brillaient d’un éclat inconcevable, et leur reflet scintillait
dans l’eau en longues traînées de feu; des millions de paillettes
phosphorescentes petillaient et s’évanouissaient comme des vers luisants
dans le sillage du bateau à vapeur. Ce phénomène, fréquent dans les
tièdes mers du Levant et des tropiques, est produit par des myriades
d’infusoires microscopiques, et l’on ne saurait rien imaginer de plus
magiquement pittoresque. Cette nuit me restera dans la mémoire comme une
des plus splendides de ma vie. Nous voguions entre deux abîmes de
lapis-lazuli, traversés de veines d’or et poudrés de diamants. La lune,
absente ou tellement mince encore que le dos de sa faucille d’argent se
distinguait à peine, laissait rayonner dans toute sa magnificence cette
nuit or et bleu que ses teintes d’argent eussent rendue blafarde. Deux
bateaux à vapeur venant en sens contraire de notre marche contribuaient,
avec leurs fanaux rouges et verts, à l’illumination générale. Presque
tout le monde passa la nuit sur le pont, et ce fut le froid du matin qui
nous chassa dans nos cabines.
Lorsque le jour reparut, nous passions entre Serpho et Siphanto. Serpho,
que nous longions de plus près, est l’ancienne Sériphe, un lieu de
déportation sous les empereurs romains; Serpho paraît encore très-propre
à cette destination lugubre; rien n’est plus nu, plus sec, plus désolé,
du moins vu de la mer. Des collines montagneuses, fauves, pulvérulentes,
bossellent la surface de l’île. Avec la lorgnette, on distingue quelques
petits murs de pierre, quelques taches noirâtres qui doivent être des
enclos et des cultures; une ville ou plutôt un bourg étagé en
amphithéâtre sur un escarpement se détache par sa blancheur. Tout cela,
sans cet air transparent et cette admirable lumière de Grèce, aurait un
aspect misérable; mais ces terres brûlées prennent, sous ce soleil, des
tons superbes.
En mer, comme dans les montagnes, on se trompe souvent sur les distances
et les dimensions des objets. Sur le flanc de Serpho se trouve un îlot
nommé Boni ou Poloni, qui me parut avoir une vingtaine de pieds de
hauteur, jusqu’à ce qu’une goëlette vînt, en le rasant, rétablir
l’échelle. Cet îlot, qui me faisait l’effet d’une grosse pierre tombée
dans l’eau, avait au moins deux ou trois fois la hauteur de la goëlette.
Après Serpho et Siphanto apparurent Anti-Paros et Paros, cette carrière
qui a fourni aux sublimes sculpteurs de la Grèce la chair éternellement
étincelante de leurs divinités, et aux architectes les blanches colonnes
de leurs temples; car, dans cet archipel des Cyclades, les îles se
succèdent sans interruption, et chaque tour de roue en fait surgir une
nouvelle. A peine un rivage a-t-il disparu sous la mer, qu’un autre
s’élève azuré d’ombre ou doré de soleil. A droite, à gauche, vous voyez
toujours quelque terre ornée d’un nom sonore ou célèbre, et vous vous
étonnez que tant de fable, d’histoire et de poésie, aient pu tenir dans
un si petit espace. Elles sont là, assises en rond sur le tapis bleu de
la mer, toutes ces îles qui ont donné naissance à quelque dieu, à
quelque héros, à quelque poëte, dénuées de leurs couronnes de verdure,
mais belles encore, et agissant invinciblement sur l’imagination. De
chacun de ces rochers arides est sorti un poëme, un temple, une statue,
une médaille, que ne pourront jamais égaler nos civilisations, qui se
croient si parfaites.
Le matin nous étions devant Syra. Vue de la rade, Syra ressemble
beaucoup à Alger, en petit, bien entendu. Sur un fond de montagne du ton
le plus chaud, terre de Sienne ou topaze brûlée, appliquez un triangle
étincelant de blancheur dont la base plonge dans la mer et dont la
pointe est occupée par une église, et vous aurez l’idée la plus exacte
de cette ville, hier encore tas informe de masures, et que le passage
des bateaux à vapeur rendra dans peu de temps la reine des
Cyclades.--Des moulins à vent à huit ou neuf ailes variaient cette
silhouette aiguë; au reste, pas un arbre, pas une pointe d’herbe verte,
aussi loin que l’œil pouvait s’étendre. Une grande quantité de bâtiments
de toute forme et de tout tonnage dessinaient en noir leur agrès déliés
sur les maisons blanches de la ville et se pressaient le long du bord;
des canots allaient et venaient avec une animation joyeuse: l’eau, la
terre, le ciel, tout ruisselait de lumière; la vie éclatait de toutes
parts.--Des barques se dirigeaient vers notre vaisseau à force de rames
et faisaient une _regatta_ dont nous étions le point de mire.
Bientôt le pont fut couvert d’une foule de gaillards au teint basané, au
nez d’aigle, aux yeux flamboyants, aux moustaches féroces, qui nous
offraient leurs services du ton dont on demande ailleurs la bourse ou la
vie; les uns portaient des calottes grecques (ils en avaient bien le
droit), d’immenses pantalons faisant la jupe et sanglés par des
ceintures de laine, et des vestes de drap bleu foncé; les autres, la
fustanelle, la veste blanche et le bonnet de coton, ou bien un petit
chapeau de paille cerclé d’un cordon noir. L’un d’eux était superbement
costumé et semblait poser pour l’aquarelle d’album; il méritait
l’épithète que les harangueurs, dans Homère, adressent aux auditeurs
qu’ils veulent flatter: «_Euknémidès Achaioi_» (Grecs bien bottés) car
il avait les plus belles knémides piquées, brodées, historiées et
floconnées de houppes de soie rouge qu’il soit possible d’imaginer; sa
fustanelle, bien plissée, d’une propreté éblouissante, s’évasait en
cloche; une ceinture bien ajustée étranglait sa taille de guêpe; son
gilet, galonné, soutaché, enjolivé de boutons en filigrane, laissait
passer les manches d’une fine chemise de toile, et sur le coin de son
épaule était élégamment jetée une belle veste rouge, roide d’ornements
et d’arabesques. Ce personnage si triomphant n’était autre qu’un drogman
qui sert de guide aux voyageurs dans leur tournée de Grèce, et
probablement il veut flatter ses pratiques par ce luxe de couleur
locale, comme les belles filles de Procida et de Nisida, qui ne revêtent
leurs costumes de velours et d’or que pour les touristes anglais.
En mettant pied à terre, la première chose qui frappa mes yeux, ce fut
une inscription en grec annonçant des bains européens et turcs. Cela
fait un singulier effet de voir inscrits sur les murs les caractères
d’une langue que l’on croyait morte et que l’on ne connaît guère que par
le Jardin des racines grecques du père Lancelot. De mes huit ans de
collége, il m’est resté juste assez de science pour lire couramment les
enseignes et les noms des rues. Comme vous le voyez, je n’ai pas perdu
tout à fait mon temps. Grâce à ces souvenirs classiques, je comprends
que je suis dans la rue de Mercure (_odos tou Hermou_), qui mène à la
place d’Othon. Au milieu de cette place s’élève un arc de triomphe de
bois de charpente entrelacé de branches de laurier desséché, qui
témoigne du passage récent du roi Othon, le monarque bavarois de la
terre de Pélops.
Vivier, qui est descendu avec moi, déclare sentir le besoin de civiliser
cette île sauvage et d’apprendre aux naturels la véritable manière de
faire des bulles de savon remplies de fumée de tabac, perfectionnement
qu’ils ne paraissent pas soupçonner, si l’on doit s’en rapporter à leur
physionomie. Nous entrons dans un café, où Vivier demande avec un flegme
imperturbable de l’eau, du savon, du papier et une pipe. Cette demande
surprend un peu le cafetier, qui se dit en lui-même: «Ce voyageur est
propre, il désire se laver les mains,» et apporte innocemment tout ce
qui est nécessaire à la confection des bulles. A la première bulle qui
s’échappe du tube, opalisée par la fumée blanche insufflée dans sa frêle
enveloppe, la surprise arrête la tasse de café sur la lèvre des
consommateurs. Un autre globe transparent et muni, comme un ballon, d’un
parachute opaque, monte à son tour dans l’air et balance au soleil tous
les reflets du prisme; alors l’admiration n’a plus de bornes: un grand
cercle se forme et suit avec intérêt les bulles voltigeantes. Quand
l’enthousiasme est assez surexcité, Vivier, qui sait ménager ses effets,
vide les blouses du billard et lance sur le drap vert, comme pour
remplacer les boules d’ivoire, un nombre égal de bulles carambolant et
roulant au moindre souffle.
Regardez comme ils se civilisent, me dit Vivier en me montrant un Grec
moustachu et de physionomie truculente qui tournait un morceau de savon
dans un verre d’eau, saisi de la fièvre d’imitation; déjà leurs mœurs
s’adoucissent.
Au bout d’un quart d’heure, l’on aurait cru le café occupé par une bande
de jongleurs indiens: ce n’étaient que boules qui montaient et
descendaient. Une heure après, toute l’île était occupée à souffler de
l’eau de savon et de la fumée par des cornets de papier, avec toute la
gravité que mérite une occupation si sérieuse.--Pourquoi s’étonner de ce
que les habitants de Syra se soient amusés d’un spectacle qui a fait
tenir pendant six mois le nez en l’air, sur la place de la Bourse, à
tous les badauds de Paris?
Pendant que mon ami opérait ces prodiges, j’examinais l’intérieur du
café blanchi à la chaux et décoré de quelques mauvaises images coloriées
de la rue Saint-Jacques. Ce qu’il y avait de plus caractéristique,
c’étaient deux tableaux brodés au petit point, représentant des Turcs à
cheval, et signés Sophia Dapola, 1847, un chef-d’œuvre de pensionnaire.