THÉOPHILE GAUTIER
CONSTANTINOPLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11
1891
ŒUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
PUBLIÉES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
Poésies complètes. 1830-1872 2 vol.
Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d’un Portrait
à l’eau-forte, par J. Jacquemart 1 vol.
Mademoiselle de Maupin 1 vol.
Le Capitaine Fracasse 2 vol.
Le Roman de la Momie 1 vol.
Spirite, nouvelle fantastique 1 vol.
Voyage en Russie 1 vol.
Voyage en Espagne 1 vol.
Voyage en Italie (Italia) 1 vol.
Constantinople 1 vol.
Nouvelles (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol.
Romans et Contes (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
Tableaux de Siège.--Paris, 1870-1871 1 vol.
Théâtre (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
Les Jeunes France, romans goguenards 1 vol.
Histoire du Romantisme, suivie de Notices romantiques et
d’une Étude sur les Progrès de la Poésie française
(1830-1868) 1 vol.
Portraits contemporains: littérateurs, peintres, sculpteurs,
artistes dramatiques, avec un portrait de Th. Gautier,
d’après une gravure à l’eau-forte, par lui-même, vers 1833 1 vol.
L’Orient 2 vol.
Fusains et Eaux-fortes 1 vol.
Tableaux à la plume 1 vol.
Les Vacances du Lundi 1 vol.
Les Grotesques 1 vol.
Loin de Paris 1 vol.
Portraits et Souvenirs littéraires 1 vol.
Guide de l’amateur au Musée du Louvre 1 vol.
Souvenirs de théâtre, d’art et de critique 1 vol.
Caprices et zigzags 1 vol.
Un Trio de Romans 1 vol.
Partie carrée 1 vol.
Entretiens, souvenirs et correspondance, recueillis par
Émile Bergerat 1 vol.
Paris.--Impr. F. Imbert, 7, rue des Canettes.
CONSTANTINOPLE
I
EN MER
«Qui a bu boira,» assure le proverbe; on pourrait modifier légèrement la
formule, et dire avec non moins de justesse: «Qui a voyagé
voyagera.»--La soif de voir, comme l’autre soif, s’irrite au lieu de
s’éteindre en se satisfaisant. Me voici à Constantinople, et déjà je
songe au Caire et à l’Égypte. L’Espagne, l’Italie, l’Afrique,
l’Angleterre, la Belgique, la Hollande, une partie de l’Allemagne, la
Suisse, les îles grecques, quelques échelles de la côte d’Asie, visitées
à plusieurs époques et à diverses reprises, n’ont fait qu’augmenter ce
désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage est peut-être un élément
dangereux à introduire dans la vie, car il trouble profondément et cause
des inquiétudes semblables à celles des oiseaux de passage prisonniers
au moment des migrations, si quelque circonstance ou quelque devoir vous
empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer à des fatigues, à des
privations, à des ennuis, à des périls même, il en coûte de renoncer à
de chères habitudes d’esprit et de cœur, de quitter sa famille, ses
amis, ses relations, pour l’inconnu, et cependant l’on sent qu’il est
impossible de rester, et ceux qui vous aiment n’essayent pas de vous
retenir et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la
voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu la planète sur
laquelle nous gravitons à travers l’immensité, jusqu’à ce que le
mystérieux auteur nous transporte dans un monde nouveau pour nous faire
lire une autre page de son œuvre infinie? N’est-ce pas une coupable
paresse d’épeler toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet?
Quel poëte serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir à une seule de
ses strophes? Ainsi chaque année, à moins d’être cloué sur place par les
nécessités les plus impérieuses, je lis un pays de ce vaste univers qui
me paraît moins grand à mesure que je le parcours et qu’il se dégage des
vagues cosmographies de l’imagination. Sans aller précisément au
Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque, je fais un
pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté des sites rend
Dieu plus visible; cette fois je verrai la Turquie, la Grèce et un peu
cette Asie hellénique où la beauté des formes s’unit aux splendeurs
orientales. Mais terminons là cette courte préface (les moins longues
sont les meilleures), et mettons-nous en route sans plus tarder.
* * * * *
Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou de Calcutta,
je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin de Paris à Marseille,
le railway de Châlons, et la Saône, et le Rhône, et Avignon, mais vous
les connaissez aussi bien que moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un
pays, il faut être étranger: la comparaison des différences produit les
remarques. Qui de nous noterait qu’en France les hommes donnent le bras
aux femmes, particularité qui étonne un habitant du Céleste empire?
Supposez donc, sans transition, que je suis sur le port, et que le
_Léonidas_ chauffe en partance pour Constantinople. Le Midi se déclare
déjà par un gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des
centaines d’oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture de
deux marchands oiseleurs: les aras réjouis débitent leur répertoire, les
bengalis battent des ailes, se croyant chez eux; les ouistitis gambadent
légèrement, se grattent l’aisselle, vous regardent de leurs yeux presque
humains, et vous tendent amicalement leurs petites mains fraîches à
travers les barreaux, insoucieux encore de la phthisie qui les fera
tousser sous la ouate aux froids salons parisiens; il n’est pas
jusqu’aux mornes tortues qui ne se démènent dans leur carapace et ne se
raniment à ce rayon vivificateur; en quarante heures j’ai passé de la
pluie torrentielle au bleu le plus pur. J’ai laissé l’hiver derrière
moi, et je trouve l’été ardent et splendide; je vais prendre une glace,
idée qui m’eût fait frissonner avant-hier sur le boulevard de Gand;
j’entre au café Turc: je me dois cela à moi-même, puisque je pars pour
Constantinople; c’est un très-beau café, ma foi. Cependant je ne vous en
parlerais pas, malgré son luxe de miroirs, de dorures, de colonnettes et
d’arcades, sans une charmante salle à l’entre-sol, décorée de peintures
d’artistes exclusivement marseillais: c’est un musée local très-curieux
et très-intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux
représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du
peintre.--Loubon, dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants de
soleil et les grands troupeaux cheminant sur des terrains de pierre
ponce, a fait là son chef-d’œuvre, et un chef-d’œuvre,--une _Descente de
Bufles_ par un ravin aux approches d’une ville d’Afrique. La lumière
brûle la terre blanche sur laquelle se projette l’ombre bleue des bêtes
difformes qui suivent la pente dans des poses de raccourci, se
déhanchant, heurtant leurs genoux cagneux, levant leurs mufles baveux et
lustrés pour humer l’air torride; les retardataires sont pressés par
l’aiguillon d’un sauvage pasteur hâve et bistré. Au fond, les murs de
craie de la ville, se détachant sur un fond de ciel indigo, ferment
nettement l’horizon. C’est libre, ferme et franc. Decamps ne ferait pas
mieux. M. Brest, qui avait exposé, il y a deux ans, au Salon, un bel
intérieur de forêt, a peint deux paysages d’une couleur charmante et
d’une délicieuse fantaisie: un étang au milieu d’un bois d’arbres
exotiques reflétés par les eaux endormies, sur le bord desquelles
stationnent, au haut de leurs longues pattes, des phénicoptères aux
ailes roses, guettant le passage d’un poisson ou d’une grenouille. Une
allée de parc avec un premier plan d’architecture, un perron à colonnes
et à balustres, par où descendent des dames et des seigneurs
qu’attendent des chevaux de main tenus par des servants;--pour rappeler
la dénomination du café, M. Lagier a représenté un Turc faisant le kief
après avoir fumé l’opium ou le hachich, et voyant danser dans la vapeur
bleue une foule de houris infiniment plus séduisantes que celles du
_Paradis de Mahomet_ de M. Schopin. Il y a aussi une espèce de
_Conversation orientale_, de M. Reynaud, à costumes éclatants et
capricieux, qui se passe devant une muraille blanche à moitié drapée
d’un manteau de verdure et de fleurs d’un ton superbe, et des marines
d’un artiste dont le nom m’échappe malheureusement, mais qui sont
très-remarquables et pourraient se soutenir à côté d’Isabey, de Durand
Brager, de Gudin et de Melby. Le nom qui me fuyait en écrivant la ligne
précédente me revient maintenant, par une de ces bizarreries de mémoire
qu’on ne saurait s’expliquer; c’est Landais que s’appelle cet habile
peintre. N’oublions pas deux paysages de M. Maggy, solides de dessin et
robustes de ton, entremêlés d’animaux que ne désavouerait pas Palizzi.
Il serait à désirer que cette galerie marseillaise, perdue dans un café,
fût lithographiée et publiée. Cet exemple de décoration intelligente
devrait bien être suivi à Paris, où l’on abuse un peu trop du luxe bête
des glaces, des dorures et des étoffes.
Vous avez lu sans doute les spirituelles plaisanteries de Méry sur
l’altération de Marseille et la tristesse des fontaines, qui, à force
d’architecture, tâchaient de faire oublier qu’elles manquaient d’eau.
Les travaux de détournement de la Durance sont achevés, et chaque
bastide s’enorgueillit aujourd’hui d’un bassin et d’un jet d’eau. Il en
est qui poussent la fatuité jusqu’à la cascade. Marseille va être
entourée bientôt d’une foule de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud
en miniature; avant peu, j’en ai bien peur, ces magnifiques terrains
calcinés de lumière, ces beaux rochers couleur de liége et de pain
grillé seront revêtus de végétation, et le vert-épinard, joie des
propriétaires, terreur des paysagistes, fera disparaître cette
étincelante aridité.
L’ancre est levée; les roues frappent l’eau; nous voilà sortis du port;
on longe des côtes escarpées, décharnées, effritées, pareilles à celles
de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne sais pas si on l’a remarqué,
Marseille et ses environs sont beaucoup plus méridionaux que leur
latitude ne semble le comporter. Vous avez là des aspects africains
d’une âpreté aussi chaude qu’en Algérie, et la physionomie du Midi s’y
dessine d’une façon très-violente. Des contrées situées deux ou trois
cents lieues plus au sud ont souvent l’air plus septentrional: ces
roches ravinées, dont la base plonge dans une mer du bleu le plus foncé,
s’ouvrent quelquefois et laissent apercevoir une ville lointaine,
entourée de ses bastides qui tachètent la campagne de leurs mille points
blancs.
L’on rencontre çà et là quelques navires aux voiles gonflées, se
dirigeant vers le port où ils espèrent arriver avant la nuit; puis la
solitude se fait, les côtes disparaissent dans l’éloignement, la houle
du large se fait sentir; on ne voit plus que le ciel et l’eau. Quelques
légers moutons floconnent sur le bleu pâturage de la mer. Un poëte
antique y aurait vu les troupeaux de Protée. Le soleil, que n’accompagne
aucun nuage, plonge à l’occident comme un boulet rouge et semble fumer
en entrant dans l’eau. La nuit arrive, nuit sans lune; une rosée saline
s’abat sur le pont et pénètre les vêtements de son âcre humidité; les
cigares tombent lentement en cendre, aspirés par des lèvres où la nausée
se déciderait au premier coup de tangage un peu fort. Les passagers
descendent un à un et s’accommodent comme ils peuvent dans les tiroirs
qui servent de lit. Pour être bercé par la vague plus régulièrement que
jamais enfant ne le fut par sa nourrice, on n’en dort pas mieux, et l’on
fait des rêves extravagants entrecoupés par la cloche qui _pique_
l’heure et marque le quart aux matelots.
Dès l’aube on est sur pied; rien encore que ce cercle de deux ou trois
lieues dont le vaisseau est le centre, et qui se déplace avec lui, et
qu’on est convenu d’appeler l’immensité de la mer et l’image de
l’infini, je ne sais trop pourquoi, car l’horizon qu’on découvre du haut
de la moindre tour ou de la montagne la plus ordinaire est cent fois
plus vaste.
Il fait jour tout à fait, et sur la gauche le capitaine signale une
terre, qui est la Corse. Je ne vois, même avec une lorgnette, qu’une
légère brume à peine discernable des pâles teintes du ciel matinal. Le
capitaine avait raison. Le bateau marche: la vapeur grisâtre se
condense, se raffermit; des ondulations de montagnes se dessinent,
quelques points s’éclairent, des touches jaunes marquent les
escarpements dénudés, des plaques noirâtres, les forêts et les endroits
recouverts de végétation. Là-bas au nord, vers cette pointe, doit être
l’Isola-Rossa; plus loin, cette blancheur crayeuse qui se confond avec
la terre, c’est Ajaccio. Mais on passe trop au large, ce qui me
contrarie beaucoup, pour discerner aucun détail. On côtoie ainsi toute
la journée à distance cette Corse énergique et sauvage, aux mœurs
poétiquement féroces, aux vendettes éternelles, que le progrès rendra
bientôt semblable à la banlieue de Paris, à Pantin ou à Batignolles.--Ce
serait peut-être ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon;
mais j’aime mieux éviter ce lieu commun facile, et je me bornerai à
remarquer en passant quelle influence les îles ont eue sur la destinée
de ce héros presque fabuleux déjà, et dont nous voyons se former la
légende sous nos yeux: une île lui donne naissance; tombé, il repart
d’une île et meurt dans une île, tué par une île; il sort de la mer et
s’y replonge. Quel mythe l’avenir bâtira-t-il là-dessus, lorsque
l’histoire fugitive aura disparu pour laisser la place au poëme éternel?
Mais l’on aperçoit les sept moines, écueils formés de roches, ayant en
effet l’apparence de capucins encapuchonnés et rangés à la file; l’on
approche du passage étroit qui sépare la Corse de la Sardaigne du côté
de Bonifaccio.
Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore.
Un canal extrêmement étroit divise les deux îles, qui visiblement n’ont
dû en faire qu’une avant les cataclysmes diluviens et les soulèvements
volcaniques; on voit très-distinctement la rive de chaque pays: ce sont
des collines montagneuses assez escarpées, mais sans grand caractère;
quelques rares maisons aux murs jaunes, aux toits de tuiles, parsèment
le rivage, qui sans cela semblerait celui d’une île déserte, car on n’y
découvre aucune trace de culture; deux ou trois barques à la voile
latine voltigent comme des mouettes d’un bord à l’autre.
Du côté de la Sardaigne, on nous fait remarquer, ce qui est la
principale curiosité de l’endroit, une agrégation bizarre de roches sur
le sommet d’une colline, qui dessinent très-exactement, par leurs angles
et leurs sinuosités, la forme d’un gigantesque ours blanc des mers
polaires; on distingue, sans y mettre la moindre complaisance, comme
cela arrive souvent pour ces sortes de prodiges, l’échine, les pattes,
la tête allongée de l’animal: le port, l’allure, la couleur, tout y est.
A mesure qu’on approche, les profils se perdent, les formes se
confondent ou se présentent sous une incidence défavorable. L’ours
redevient rocher. Le passage est franchi. L’on suivra dans toute sa
longueur la côte de Sardaigne qui fait face à l’Italie, comme dans la
journée on a longé la côte de Corse qui regarde vers la France.
Malheureusement la nuit vient, et nous serons privés de ce spectacle; la
Sardaigne passera près de nous comme un rêve dans l’ombre. Je ne connais
rien au monde de plus contrariant que de traverser de nuit un site qu’on
désire voir depuis longtemps. Ces mésaventures arrivent fréquemment,
maintenant que le voyageur n’est que l’accessoire du voyage, et que
l’homme est soumis comme un objet inerte au moyen de transport.
Au réveil, la mer déserte est d’un bleu dur faisant paraître le ciel
pâle. Quelques marsouins jouent dans le sillage du navire, nageant avec
une rapidité qui devance la vapeur et semble la défier; ils se
poursuivent, sautent les uns par-dessus les autres et passent dans
l’écume de la proue, puis ils restent en arrière et disparaissent après
quelques cabrioles.--A la gauche du vaisseau, à quelque distance, se
montre un énorme poisson de couleur plombée, armée d’une nageoire
dorsale noirâtre et pointue comme un aiguillon. Il plonge et ne reparaît
plus: ce sont là, avec l’apparition lointaine de trois ou quatre voiles
poursuivant leur route en divers sens, les seuls événements de la
journée. Le temps est assez frais; l’on hisse les voiles de foc et la
misaine, qui accélèrent notre marche de quelques nœuds. Le soir, on
signale le cap Maritimo, à l’une des pointes de cette île que les
anciens nommaient Trinacria, d’après sa forme, et qui s’appelle
maintenant la Sicile. Nous passerons encore dans l’obscurité le long de
ce rivage antique et pittoresque, mais demain nous serons à Malte de
jour.
Vers les deux heures, sous une bande de nuage zébrés, je discerne une
strie un peu plus opaque, c’est l’île de Goze. Bientôt la silhouette se
découpe plus nettement. D’immenses falaises à pic, au pied desquelles la
mer bouillonne tumultueusement, s’élèvent du sein des eaux, comme le
sommet d’une montagne noyée à sa base; on dit que ces grands rochers
blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines de pieds sous
la transparence de l’azur dont ils sont baignés, ce qui produit un effet
assez effrayant pour ceux qui les rasent dans une frêle barque, en
donnant en quelque sorte l’étiage de l’abîme. Le long de ces
escarpements dressés comme des murailles de forteresse, des pêcheurs
suspendus à une corde, à la façon des Italiens qui badigeonnent les
maisons, jettent des lignes et prennent du poisson. La rupture d’un
cordage, un nœud mal fait, les précipiterait brisés au fond du
gouffre.--Nous avançons; des ondulations un peu moins abruptes
permettent quelque culture: de petites murailles de pierre, qui de loin
ressemblent à des raies tracées à l’encre sur un plan topographique,
enclosent et séparent les champs; les nuages ont disparu, une belle
couleur chaude et mordorée revêt les terrains d’un manteau d’or. Un tas
de pains de blanc d’Espagne, sur lequel s’arrondissent quelques dômes,
poudroie sous un soleil aveuglant au haut d’une colline ou plutôt d’une
montagne. C’est Goze, la capitale de l’île. Les curiosités de Goze sont
des cavernes creusées au bord de la mer, à l’entrée desquelles
tourbillonnent des nuées d’oiseaux aquatiques qui y font leur nid; un
écueil où pousse une espèce de champignon particulière très-estimée,
dont les chevaliers de Malte s’étaient réservé le monopole, et la saline
de l’Horloger, bizarre phénomène hydraulique, dont voici la briève
explication. Un horloger maltais, ayant eu l’idée de pratiquer des
salines du côté de Zebug, où il possédait des terres près du rivage, fit
creuser la roche pour faire évaporer l’eau salée; mais la mer, ayant
miné en dessous, s’élança par ce puits comme une trombe ou comme un de
ces volcans d’eau de l’Islande, à une hauteur de plus de soixante pieds,
et faillit noyer tout le pays. On boucha à grand’peine l’ouverture, et
de temps en temps le volcan marin fait des essais d’éruption.--Je n’ai
pas vu la saline de l’Horloger. Je raconte simplement ce qu’on m’a dit.
Goze et Malte sont situées exactement comme la Corse et la Sardaigne;
une passe étroite les sépare, et dans les temps primitifs elles ne
devaient former aussi qu’une seule île. L’aspect des côtes de Malte est
semblable à celui des côtes de l’île de Goze: c’est la continuation
évidente des mêmes roches, des mêmes terrains, et les stratifications
géologiques se poursuivent d’une île à l’autre.
Le climat a beaucoup changé depuis la veille; le ciel prend des tons
d’outremer. Le souffle brûlant de l’Afrique voisine se fait sentir.
Malte produit des oranges; le figuier d’Inde et l’aloès y prospèrent;
l’on commence à apercevoir les fortifications de la cité Valette, que
signalent deux moulins à vent en forme de tours avec huit ailes faisant
la roue, disposition bizarre et commune à tout l’Orient, et qui
mériterait que Hoguet, le Raphaël des moulins à vent, fît le voyage tout
exprès, tant les ailes, multipliées comme les rayons d’une roue sans
jantes, ont une physionomie originale. L’eau de bleue devient verte par
l’approche de la terre; l’on double la pointe Dragut. Le bateau à vapeur
fait un demi-tour et pénètre dans le goulet du port, en passant dans le
château Saint-Elme et le fort Ricazoli.
Les fortifications, avec leurs angles précis et leurs arêtes vives,
éclairées d’une lumière splendide, se dessinent presque géométralement
entre le bleu foncé du ciel et le vert cru de la mer. Les moindres
détails du rivage ressortent nettement: à gauche s’élève une pyramide à
la mémoire du colonel Cavendish et se découpent les pointes de la cité
Victorieuse et du bourg de la Sangle; à droite, s’étage en amphithéâtre
la cité Valette; le port, qui porte le nom local de Marse, s’enfonce
dans les terres par une échancrure bifurquée à son extrémité comme le
fond de la mer Rouge; des navires anglais, sardes, napolitains, grecs,
de toutes nations, sont à l’ancre à différentes distances du bord,
suivant leur tirant d’eau. Sur le quai, du côté de la cité Valette, l’on
distingue des soldats anglais avec l’habit rouge et le pantalon blanc de
rigueur, et quelques haquets aux grandes roues écarlates, rappelant les
anciens corricoli de Naples; tout cela se détachant sur des murailles
d’une éclatante blancheur. Sans que les positions soient les mêmes, il y
a dans ce luxe de fortifications, dans ce type britannique mêlé au type
méridional, quelque chose qui fait penser à Gibraltar; cette idée se
présente naturellement à tous ceux qui ont vu ces deux possessions
anglaises, clefs qui ouvrent ou ferment la Méditerranée.
On nous a aperçus du rivage. Une flottille de canots se dirige à toutes
rames vers le bateau à vapeur; nous sommes entourés, cernés, envahis, un
abordage pacifique à lieu; le pont se couvre en une minute d’une foule
de canailles variées piaillant, criant, hurlant, jargonnant toutes
sortes de langues et de dialectes; on se croirait à Babel le jour de la
dispersion des travailleurs. Avant de savoir à quelle nation vous
appartenez, ces drôles polyglottes essayent sur vous l’anglais,
l’italien, le français, le grec, le turc même, jusqu’à ce qu’ils aient
rencontré un idiome dans lequel vous puissiez leur dire
intelligiblement: «Vous m’assommez! allez-vous-en à tous les diables!»
Les domestiques de place, les garçons d’hôtel, vous poursuivent, vous
harcèlent, vous assassinent d’offres de service. On vous fourre des
cartes dans vos mains, dans votre gilet, dans le gousset de votre
pantalon, dans la poche de votre paletot, dans la coiffe de votre
chapeau; les bateliers vous tiraillent à droite et à gauche, par le
bras, par le collet de l’habit, par la basque de la redingote, au risque
de vous écarteler, détail dont ils se soucient peu; ils se querellent et
se battent à travers vous, vociférant, gesticulant, trépignant, se
démenant comme des possédés; mais, en somme, tant tués que blessés, il
n’y a personne de mort, et cette scène de tumulte peut s’appeler, comme
la pièce de Shakespeare, «beaucoup de bruit pour rien.» Le vacarme
s’apaise, les voyageurs sont distribués en plusieurs lots, et chaque
batelier s’empare de sa proie. Aux bateliers et aux domestiques de place
se joignent les marchands de cigares, qui en vous offrent des paquets
énormes à des prix fabuleusement minimes: il est vrai qu’ils sont
exécrables.
Je remarquai parmi cette foule bigarrée des types assez
caractéristiques. Des têtes brunes à cheveux noirs lustrés et roulés en
courtes spirales, à bouches épaisses, à regards étincelants, d’un type
presque africain sur un fond de régularité grecque, se présentaient
fréquemment, et me parurent appartenir en propre à la race maltaise. Ces
têtes implantées sur des cous nerveux et des bustes solides n’ont pas
été reproduites par la peinture, et fourniraient des modèles nouveaux.
Quant au costume, il est des plus simples: un pantalon de toile serré
aux hanches par une ceinture de laine, une chemise bouffante, un bonnet
rouge penché sur l’oreille, ni bas ni souliers.
Pendant que les passagers, pressés de descendre à terre, encombraient
l’échelle, je regardais les barques ameutées au flanc du navire comme de
petits poissons autour d’une baleine, et j’en notais les particularités
de construction et d’ornement. Destinées au service du port, où l’eau
est ordinairement tranquille, ces barques n’ont pas de gouvernail, la
proue et la poupe sont marquées par une membrure relevée ayant de la
ressemblance avec le bec d’une gondole de Venise auquel on n’aurait pas
encore adapté cette clef de fer dentelé qui simule un manche de violon;
à la proue s’ouvrent deux yeux grossièrement peints, comme aux chaloupes
de Cadix et de Puerto; à côté de ces yeux, une main, étendant le doigt
indicateur, semble désigner la route. Est-ce un symbole de vigilance, un
préservatif contre la _jettatura_ et le mauvais œil? C’est ce que je ne
saurais précisément vous dire; mais ces yeux ainsi placés donnent à ces
barques un vague aspect de poisson nageant à fleur d’eau assez étrange.
Sur le dossier de la proue sont peintes les armes d’Angleterre, avec le
lion et la licorne, leurs supports héraldiques en couleurs crues et
violentes, ou bien un féroce hussard fait cabrer un cheval impossible dû
à la fantaisie de quelque peintre-vitrier. Des embarcations plus
modestes se contentent d’un simple pot de fleurs largement épanouies.
La foule diminue; j’entre dans un canot, je descends à terre, je passe
sous une porte assez obscure. Une rue en escalier se présente à moi: je
grimpe au hasard, selon mon habitude de marcher sans guide dans les
villes inconnues; d’après certains instincts topographiques qui me
trompent rarement, et, après quelques zigzags, je débouche sur la place
du Gouvernement, juste à l’heure où allait sonner la retraite anglaise.
Cette retraite mérite une description particulière: les tambours, la
grosse caisse, le fifre, se rangèrent silencieusement à un bout de la
place; je n’ai aucune envie de jeter du ridicule sur l’armée anglaise,
mais je ne suis pas encore sûr que cette musique ne fût pas empruntée à
quelque orgue de Crémone: à un signe du master, les tambours levèrent
leurs baguettes, la grosse caisse son tampon, le fifre son turlutu, mais
avec un mouvement si sec, si mécanique, si régulièrement pareil, qu’il
semblait produit par des ressorts et non par des muscles. Huit jambes de
pantalons blancs se relevèrent et retombèrent sur un pas géométrique, et
un sauvage ouragan de discordances se déchaîna.
La grosse caisse grognait comme un ours en colère, les tambours
sonnaient le fêlé, et le fifre, grimpé à des hauteurs impossibles,
battait des trilles extravagants; mais les musiciens, malgré toute cette
furie, n’en gardaient pas moins des figures immobiles, inertes, glacées,
sur lesquelles la brise du midi n’avait pu fondre le givre du nord.
Arrivés à l’autre extrémité de la place, ils se retournèrent brusquement
et refirent le même chemin en émettant le même charivari.--Vous avez
sans doute vu de ces jouets d’Allemagne pourvus d’une manivelle qui
agace un fil de laiton avec un tuyau de plume et fait sortir d’une
guérite un soldat prussien au son d’une aigre petite musique; le soldat
s’avance par une coulisse jusqu’au bout de la boîte, fait volte-face et
revient à son point de départ. Grandissez et multipliez ce jouet
d’Allemagne, et vous aurez l’idée la plus exacte de la retraite
anglaise. Je n’aurais jamais cru que l’homme pût arriver à singer si
parfaitement le bois peint. C’est un beau triomphe pour la discipline.
En redescendant vers la mer, je vois flamboyer un reflet de cierges à
travers la porte d’une église. J’entre. Des tentures de damas rouge
galonné d’or enveloppent les piliers. Sur l’autel tout plaqué d’argent
scintillent des soleils de filigrane et de strass. Quelques lampes
répandent un mystérieux demi-jour dans les chapelles latérales. Devant
une Madone grillée sont pendus des _ex voto_ en cire et en argent; des
tableaux farouches, à la manière de l’Espagnolet ou du Caravage, se
discernent vaguement à la lueur des bougies; il me semble être dans une
église d’Espagne, en plein catholicisme convaincu et fervent.
De petits garçons, accroupis par file sur des bancs de bois, psalmodient
gutturalement un cantique dont un vieux prêtre leur donne le ton.--Je me
retire plus édifié de l’intention que de la musique. La nuit est tombée
tout à fait. Des fanaux brillent aux angles des rues devant les images
des madones et des saints. Les boutiques de marchands de comestibles et
de rafraîchissements sont éclairées par des veilleuses qui chatoient
parmi la verdure des étalages comme des vers luisants sous l’herbe. Des
femmes encapuchonnées de la _faldette_ montent et descendent les
escaliers des rues, rasant mystérieusement les murailles, chauves-souris
du crépuscule d’amour.--Je crois, Dieu me pardonne, que je viens
d’entendre frissonner les plaques de cuivre d’un tambour de basque; une
main exercée tape sur le ventre d’une guitare en effleurant les cordes
du pouce.--Suis-je à Malte (possession anglaise), ou à Grenade, dans
l’Antequerula? Il y avait longtemps que je n’avais entendu racler le
jambon en pleine rue, et je commençais à croire, malgré les souvenirs de
mes trois voyages d’Espagne, que la chose n’avait lieu que dans les
vignettes de romances. Cela m’a rajeuni le cœur de quelques années, et
je remonte dans ma barque pour regagner le _Léonidas_, fredonnant le
moins faux qu’il m’est possible le motif que je viens d’entendre.
Demain, je reviendrai voir, à la pure lumière du jour, ce que j’ai
démêlé dans l’ombre du soir, et je tâcherai de vous donner une idée de
la cité Valette, ce siége de l’ordre de Malte, qui a joué un rôle si
brillant dans l’histoire, et qui s’est éteint, comme toutes les
institutions qui n’ont plus de but, quelque glorieux qu’ait été leur
passé.
II
MALTE
J’ai retrouvé, à Malte, cette belle lumière d’Espagne dont l’Italie
même, avec son ciel si vanté, n’offre qu’un pâle reflet. Il y fait
véritablement clair, et ce n’est pas là un de ces crépuscules plus ou
moins blafards qu’on décore du nom de jour dans les climats
septentrionaux. Le canot me dépose sur le quai, et j’entre dans la cité
Valette par la porte Lascaris, Lascaris-gate, comme le dit l’inscription
écrite au-dessus de l’arcade. Ce nom grec et ce mot anglais, soudés par
un trait d’union, font un effet bizarre. Toute la destinée de Malte est
dans ces deux mots; sous la voûte, au passage comme à la porte du
Jugement à Grenade, il y a une chapelle à la Vierge, grillée, au fond de
laquelle tremblote une veilleuse, et dont le seuil est obstrué de
mendiants, qui, pour la beauté du haillon, ne seraient pas déplacés
parmi des gueux de l’Albaycin; les pays chauds dorent les guenilles et
les roussissent à souhait pour la palette des peintres. Par cette porte,
va et vient une foule bigarrée et cosmopolite; des Tunisiens, des
Arabes, des Grecs, des Turcs, des Smyrniotes, des Levantins de toutes
les échelles dans leur costume national, sans compter les Maltais, les
Anglais et les Européens de différents pays.
Je me rappelle un grand nègre enveloppé, pour tout vêtement, d’une
couverture de laine où il se drapait majestueusement, coudoyant une
jeune femme anglaise d’une mise aussi correcte et aussi strictement
britannique que si elle eût foulé le gazon vert d’Hyde-Park ou le
trottoir de Piccadilly; il avait l’air si tranquille, si sûr de lui-même
dans sa loque pouilleuse, qu’à coup sûr il n’aurait pas voulu la changer
contre le frac tout neuf d’un dandy du boulevard de Gand. Les Orientaux,
même des classes inférieures, ont une dignité naturelle surprenante; il
passait là des Turcs dont toute la défroque ne valait pas un aspre et
qu’on eût pris pour des princes déguisés. Cette aristocratie leur vient
de leur religion, qui leur fait regarder les autres hommes comme des
chiens: des haquets peints en rouge fendaient la foule, se croisant avec
des voitures bizarres dont les roues sont rejetées très-loin de la
caisse toute portée en avant, et qui rappellent un peu, pour la
disposition du train, les équipages de Louis XIV dans les paysages de
Van der Meulen. Je crois ce genre de voiture particulier à Malte, car je
n’en ai pas vu ailleurs. Leur circulation est, du reste, restreinte à
quelques rues principales, les autres étant taillées en escaliers ou en
rampes abruptes.
En dedans de la porte de Lascaris se trouve un marché très-vivant,
très-animé, sous des tentes et des baraques avec chapelets d’oignons,
sacs de pois chiches, monceaux de tomates et de concombres, paquets de
piments, corbeilles de fruits rouges, et toutes sortes de comestibles
pleins de couleur locale, pittoresquement étalés. Une belle fontaine à
bassin de marbre surmonté d’un grand Neptune de bronze, s’appuyant sur
un trident dans une pose cavalière, et rococo, produit un effet charmant
au milieu de ces boutiques.--Parmi les cafés, les cabarets, les
gargotes, l’on rencontre çà et là une taverne anglaise, placardée de sa
pancarte de porter simple et double, d’old scotish-ale, d’East India
pale beer, de gin, de whisky, de brandwine et autres mixtures
vitrioliques à l’usage des sujets de la Grande-Bretagne, qui contraste
bizarrement avec les limonades, les sirops de cerises et les boissons
glacées des vendeurs de sorbets en plein vent. Les policemen, armés d’un
court bâton aux armes d’Angleterre, comme ceux de Londres, parcourent
d’un pas réglé cette foule méridionale, et y font régner l’ordre. Rien
n’est plus sage, sans doute; mais ces hommes graves, froids, convenables
dans toute la force du mot, impassibles représentants de la loi, font un
singulier effet entre ce ciel lumineux et cette terre ardente. Leur
profil semble fait expressément pour se découper sur les brouillards
d’High-Holborn et de Temple-Bar.
La cité Valette, fondée en 1566 par le grand maître dont elle porte le
nom, est la capitale de Malte; la cité de la Sangle, la cité
Victorieuse, qui occupent deux pointes de terre de l’autre côté du port
de la Marse, avec les faubourgs la Floriana et la Burmola, complètent la
ville, entourée de bastions, de remparts, de contrescarpes, de forts et
de fortins à rendre tout siége impossible. A chaque pas qu’on fait, on
se trouve face à face avec un canon lorsqu’on suit une des rues qui
circonscrivent la ville, comme la Strada-Levante ou la Strada-Ponente.
Gibraltar lui-même n’est pas plus hérissé de bouches à feu.
L’inconvénient de ces ouvrages multipliés est qu’ils embrassent un
très-grand rayon et qu’il faudrait, pour les défendre en cas d’attaque,
une garnison nombreuse, toujours difficile à entretenir et à renouveler
loin de la mère patrie.
Du haut de ces remparts on découvre, à perte de vue, la mer bleue et
transparente, gaufrée de moires par la brise et piquée de voiles
blanches. Des sentinelles rouges montent la garde de distance en
distance; l’ardeur du soleil est si forte sur ces glacis, qu’une toile,
tendue par un châssis et tournant sur un piquet, fait de l’ombre aux
soldats, qui, sans cette précaution, rôtiraient sur place.
En montant vers la seconde porte, on trouve une église de style jésuite
et rococo, dans le goût des églises de Madrid, qui n’offre rien de
curieux à l’intérieur. Cette porte, où l’on arrive par un pont-levis,
est surmontée du blason triomphal d’Angleterre, et son fossé, transformé
en jardin, est obstrué d’une luxuriante végétation méridionale d’un vert
métallique et vernissé: limons, orangers, figuiers, myrtes, cyprès,
plantés pêle-mêle dans un désordre touffu et charmant. Au-dessus de
l’enceinte, dépassant les terrasses des maisons, s’ouvrent sur le bleu
du ciel une suite d’arcades blanches encadrant la promenade de la piazza
Regina, située au haut de la ville, et d’où l’on jouit d’une vue
magnifique.
La cité Valette, quoique bâtie sur un plan régulier et pour ainsi dire
tout d’un bloc, n’en est pas moins pittoresque. La déclivité extrême du
terrain compense ce que le tracé exact des rues pourrait avoir de
monotone, et la ville escalade par des paliers et des degrés la colline,
qu’elle recouvre en amphithéâtre. Les maisons, très-hautes, comme celles
de Cadix, pour jouir de la vue de la mer, se terminent en terrasses de
pouzzolane. Elles sont toutes en pierre blanche de Malte, une sorte de
tuf très-facile à tailler, et avec lequel on peut, sans grands frais, se
livrer à des caprices de sculpture et d’ornementation. Ces maisons
rectilignes portent admirablement et ont un air de grandeur et de force
qu’elles doivent à l’absence de toits, de corniches et d’attique. Elles
tranchent nettement en équerre sur l’azur du ciel, que leur blancheur
fait paraître plus intense; mais ce qui leur donne un caractère
original, ce sont les balcons en saillie, appliqués sur leurs façades
comme des moucharabys arabes ou des miradores espagnols. Ces cages
vitrées, garnies de fleurs et d’arbustes, et qui ressemblent à des
serres projetées hors de la maison, portent sur des consoles et des
modillons en volutes, en créneaux denticulés, en feuillages tordus, en
chimères ornementales de la fantaisie la plus variée.
Les balcons rompent heureusement les lignes des façades, et, vus du bout
de la rue, présentent les plus heureux profils; les ombres qu’ils
découpent par leurs fortes saillies tranchent à propos sur le ton clair
des façades. Les brindilles des pois d’Alger, les étoiles rouges du
géranium, les fleurs de porcelaine des plantes grasses, qui débordent de
leurs vitrines ouvertes, égayent de leurs vives couleurs le bleu et le
blanc, ton local du tableau. C’est dans ces miradores que les femmes de
la classe aisée de Malte passent leur vie, guettant le moindre souffle
de la brise de mer, ou affaissées sous les énervantes influences du
sirocco. On aperçoit de la rue leur bras blanc accoudé, et l’on voit
briller le coin de leur noire prunelle, ce qui vous distrait
agréablement de vos contemplations architecturales.--Les Maltaises,
chose rare parmi les femmes qui se laissent diriger dans leur toilette
plutôt par la mode que par le goût, ont eu le bon esprit de conserver
leur costume national, du moins dans la rue. Ce vêtement, appelé
_faldetta_, consiste en une espèce de jupon d’une coupe particulière et
dont on s’encapuchonne en élargissant ou en rétrécissant l’ouverture,
maintenue par une petite baguette de baleine, selon que l’on veut plus
ou moins laisser voir son visage.
La faldetta est uniformément noire comme un domino, dont elle a tous les
avantages, plus une grâce refusée aux informes sacs de satin qui
gazouillent en carnaval au foyer de l’Opéra; on cache une joue et un œil
du côté de la personne dont on veut ne pas être vu, on rejette la
faldetta en arrière ou on la remonte jusque sur le nez, suivant les
circonstances. C’est le bal masqué transporté en pleine rue. Sous ce
capuchon de taffetas noir, assez semblable aux thérèses de nos
grand’mères, on porte habituellement une robe rose ou lilas à grands
volants. Autant que j’en ai pu juger lorsqu’un souffle propice faisait
voltiger le voile mystérieux, les Maltaises se rapprochent du type
oriental par leur grand œil arabe, leur teint pâle et leur nez
généralement aquilin. Comme je n’ai pas vu un visage complet, mais la
prunelle de celui-ci, le nez de celui-là, la joue de tel autre, et pas
un seul menton (excepté aux fenêtres, en raccourci plafonnant), car la
faldetta les recouvre, je ne porte pas un jugement définitif, et je
livre mon observation pour ce qu’elle vaut.
Les Guides du Voyageur et les ouvrages spéciaux de géographie prétendent
que les Maltaises ont l’humeur coquette et le cœur faible. Je ne suis
pas un don Juan assez transcendental pour m’être assuré par moi-même de
la vérité de cette assertion dans un séjour de quelques heures; mais les
maisons ont deux ou trois étages de miradores, les femmes portent
uniformément sur la tête un jupon qui est l’équivalent de l’ancien
masque vénitien et de la mantille espagnole actuelle, le sirocco souffle
trois jours sur quatre, il fait ordinairement vingt-huit degrés de
chaleur, on joue de la guitare dans les rues, le soir, et les offices
sont très-suivis. Il est d’ailleurs bien difficile d’être puritainement
glacial entre la Sicile et l’Afrique. Cette facilité de mœurs est
attribuée, toujours par les mêmes livres sérieux, à la corruption des
chevaliers de Malte; mais les pauvres chevaliers dorment depuis maintes
années sous leurs tombes de mosaïque, dans l’église de Saint-Jean, et la
faute, si faute il y a, est tout entière au soleil. Tout ce que je puis
dire, c’est qu’elles m’ont paru très-piquantes ainsi fagotées et mettant
le nez à la fenêtre par l’ouverture de cette jupe.
En courant au hasard, je rencontre des coins de rue charmants et qui
feraient le bonheur d’un aquarelliste. Les balcons enveloppent l’angle
et forment plusieurs étages de tourelles ou de galeries, suivant leur
dimension. Une madone ou un saint de grandeur naturelle, la tête sous un
baldaquin de pierre, les pieds sur un énorme socle en gaîne à volutes
tirebouchonnées, se présentent inopinément à l’adoration des personnes
pieuses et au crayon des faiseurs de croquis; de grandes lanternes,
soutenues par des potences de serrurerie compliquée, éclairent ces
dévotes images et fournissent de jolis motifs de dessin. Je ne
m’attendais pas à trouver des carrefours si catholiques dans la Malte
anglaise. Au bas de la plupart de ces statues sont écrites, sur des
cartouches contournés, des inscriptions du genre de celle-ci: «Mgr
Fernando Mattei, évêque de Malte, ou Son Excellence révérendissime don
F. Saverio, accorde quarante jours d’indulgence à tous ceux qui diront
un _Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ devant les images de la très-sainte
Vierge ou de saint François Borgia, posées là par leurs soins.» Puisque
j’ai parlé de sculpture sacrée, je placerai ici un détail assez bizarre
que j’ai remarqué sur le portail d’une église.
Ce sont des têtes de mort cravatées d’ailes de papillon. Cet
hiéroglyphe, funèbrement pompadour, de la brièveté de la vie m’a paru
associer d’une façon neuve les emblèmes du boudoir aux ornements de la
tombe. On ne saurait être plus galamment sépulcral, et l’idée a dû être
caressée par un joli petit abbé de cour. Si le sens de ce rébus funèbre
a été clair pour moi, il n’en a pas été de même d’un petit bas-relief
que j’ai vu au-dessus de la porte de plusieurs maisons, et qui
représente, avec de légères variantes, une femme nue plongée dans les
flammes jusqu’à la ceinture, et levant les bras au ciel. Une banderole
porte ce mot gravé: _Valletta_. Un Maltais, que je consulte, m’explique
que la rente des maisons ainsi désignées revient à la confrérie des âmes
du Purgatoire après la mort de leurs propriétaires, pour lesquels on dit
des prières et des messes. Cette femme nue symbolise l’âme.
Le palais des grands maîtres, aujourd’hui palais du gouvernement, n’a
rien de bien remarquable comme architecture. Sa date est récente, et il
ne répond pas à l’idée qu’on se fait de la demeure des Villiers de
l’Ile-Adam, des Lavalette et de leurs successeurs. Cependant il a une
prestance assez monumentale et produit un bel effet sur cette grande
place, dont il occupe un des pans. Deux portes à colonnes rustiques
rompent l’uniformité de cette longue façade; un immense miradore,
faisant galerie intérieure, et porté par de fortes consoles sculptées,
circule à la hauteur du premier étage à peu près, et donne à l’édifice
le cachet de Malte. Ce détail tout local relève ce que cette
architecture pourrait avoir de plat. Ce palais, vulgaire dans sa
magnificence, devient ainsi original.--L’intérieur, que j’ai visité,
offre une suite de vastes salles et de galeries renfermant des peintures
représentant des batailles de terre et de mer, des siéges, des abordages
de galères turques et de galères de la Religion (c’est ainsi que l’on
appelle collectivement l’ordre de Saint-Jean), de Matteo da Lecce.--Il y
a aussi des tableaux du Trevisan, de l’Espagnolet, du Guide, du
Calabrèse et de Michel-Ange de Caravage.
Le cicerone vous fait promener dans de grands appartements aux planchers
couverts de nattes fines, aux colonnes de stuc ou de marbre, aux
tapisseries de haute lisse d’après Martin de Voos ou Jouvenet, aux
plafonds de bois losangés ou quadrillés, accommodés, avec plus ou moins
de goût, à la destination actuelle: les blasons et les portraits des
grands maîtres rappellent çà et là les anciens habitants de ce palais
chevaleresque, devenu résidence anglaise; j’ai été surpris de trouver là
un portrait de Lawrence, un Georges III ou IV, tout de satin blanc et
d’écarlate, faisant face à un Louis XVI assez bien peint, quoique moins
miroité de reflets nacrés que le monarque anglais. Une des plus énormes
salles, lorsque je passai à Malte, était disposée en salle de bal, et à
l’une des colonnes pendait la carte imprimée des valses, des polkas et
des quadrilles; ce détail, bien naturel pourtant, nous fit sourire; il
égayerait les ombres des jeunes chevaliers s’il leur plaisait de revenir
la nuit dans leur ancienne demeure: les vieux rébarbatifs s’en
offenseraient seuls, car ces moines soldats menaient assez joyeuse vie,
et leurs _auberges_ ressemblaient plus à des casernes qu’à des
monastères. Le trône d’Angleterre, avec son dais, ses armoiries et ses
lambrequins, s’élève orgueilleusement à la place du fauteuil qu’occupait
le grand maître de l’ordre, et les portraits en lithographie coloriée de
la nombreuse progéniture du prince Albert et de la reine Victoria, ainsi
que cela doit être chez tout loyal sujet, sont appendus aux murailles
étonnées de cet asile du célibat.
J’aurais désiré visiter le musée des armures, toucher ces casques rayés
par les lames de Damas, ces cuirasses bosselées par la pierre des
catapultes, et sous lesquelles ont battu tant de nobles cœurs: ces
boucliers blasonnés de la croix de l’ordre, et où s’implantaient en
tremblant les flèches sarrasines; mais, après une heure d’attente et de
recherche, on me dit que le gardien était allé à la campagne et avait
emporté les clefs avec lui. A cette réponse superbe, je me crus encore
en Espagne, où, assis devant la porte d’un monument quelconque,
j’attendais que le concierge eût fini sa sieste et voulût bien m’ouvrir.
Il fallut donc renoncer à voir ces héroïques ferrailles et diriger ma
course ailleurs.
Pour en finir avec les chevaliers, je me dirigeai vers l’église
Saint-Jean, qui est comme le Panthéon de l’ordre. La façade, à fronton
triangulaire, flanquée de deux tours terminées par des clochetons de
pierre, n’ayant pour tout ornement que quatre piliers couplés et
superposés, et percée d’une fenêtre et d’une porte sans sculpture et
sans arabesque, ne prépare pas le voyageur aux magnificences du dedans.
La première chose qui arrête la vue, c’est une immense voûte peinte à
fresque qui tient toute la longueur de la nef; cette fresque,
malheureusement détériorée par le temps, ou plutôt par la mauvaise
qualité de l’enduit, est de Mattias Preti, dit le Calabrèse, un de ces
grands maîtres secondaires qui, s’ils ont moins de génie, ont
quelquefois plus de talent que les princes de l’art. Ce qu’il y a de
science, d’habileté, d’esprit, d’abondance et de ressources dans cette
colossale peinture, dont on parle à peine, est vraiment inimaginable.
Chaque division de la voûte renferme un sujet de la vie de saint Jean, à
qui l’église est dédiée, et qui était le patron de l’ordre. Ces
divisions sont soutenues, à leurs retombées, par des groupes de captifs,
Sarrasins, Turcs, chrétiens ou autres, demi-nus ou couverts de quelque
reste d’armure brisée, dans des poses humiliées et contraintes, espèces
de cariatides barbares bien appropriées au sujet. Toute cette partie de
la fresque est pleine de caractère et de ragoût, et brille par une force
de couleur rare dans ce genre de peinture. Ces tons solides font valoir
les tons légers de la voûte, et font fuir les _ciels_ à une grande
profondeur. Je ne connais d’aussi grande machine que le plafond de
Fumiani, dans l’église de Saint-Pantaléon, à Venise, représentant la
vie, le martyre et l’apothéose du saint de ce nom. Mais le goût de la
décadence se fait moins sentir dans l’œuvre du Calabrais que dans celle
du Vénitien. Si l’on veut connaître à fond l’élève du Guerchin, c’est à
Malte, à l’église Saint-Jean, qu’il faut venir. En récompense de cette
œuvre gigantesque, Mattias Preti eut l’honneur d’être reçu chevalier de
l’ordre, comme le Caravage.