Devant ces deux pierres tombales, on demeure pensif, en mesurant la

différence qui sépare ces âmes profondes, sur lesquelles le temps n’a

pas de prise, des âmes anémiées d’aujourd’hui, pour lesquelles le mot:

hier, n’a plus de signification. A l’impression d’infériorité se mêle un

peu d’envie, car l’homme n’est heureux et ne vaut, au fond, que par ce

qu’il sent. Tout le reste n’a qu’une valeur relative, sauf quand ce

reste sert à alimenter et à ennoblir la force du sentiment.

L’éducation moderne a eu raison de déclarer la guerre à la fausse

sentimentalité; mais enlever à l’homme un seul des sentiments vrais qui

consolent la vie, est un crime abominable. Les diminuer en quoi que ce

soit est déjà une périlleuse erreur.

L’amitié, outre son rôle direct, doit être à la base de tous les autres

sentiments; elle leur donne une douceur et un charme spécial.

Lorsqu’elle se joint aux liens de parenté, elle les fortifie et les

élève; une fille qui est l’amie de sa mère ou de son père, acquiert une

importance plus considérable dans leurs cœurs. L’amitié entre frères et

sœurs, chose assez rare, est un secours puissant dans la vie. On peut

beaucoup s’aimer, en famille, et ne pas être l’ami l’un de l’autre,

l’amitié impliquant entre deux êtres une communion intime, naissant de

conditions spéciales de mentalité, de sensibilité et de caractère, qu’il

est impossible d’improviser à volonté. Dans l’amour même, l’amitié

représente un élément précieux; elle est la pierre angulaire des unions

durables, dans le mariage et hors du mariage. Sans elle, aucun

attachement ne peut se prolonger, car elle est aux affections ce que

l’oxygène est à l’air que nos poumons respirent. Dans la famille et dans

l’amour, son influence est indirecte quand elle existe. Au contraire,

dans les liaisons de choix, c’est directement qu’elle influence

l’individu et lui procure des joies. Le désintéressement est sa force

principale: «Les amitiés qui paraissent les plus fortes ne sont que des

intérêts concertés.» Cette boutade de Saint-Évremond est absolument

fausse, ou plutôt son auteur décore du nom d’amitié des habitudes

utilitaires qui en sont la négation.

A force de creuser le cœur de l’homme, on peut arriver à trouver dans

toutes ses affections instinctives la tare de l’égoïsme: la mère qui

donne sa vie pour ses enfants le fait pour échapper à une pire douleur,

celle de les perdre! L’homme, mari ou amant, qui se jette à l’eau pour

sauver la femme qu’il aime, accomplit cet acte de courage parce qu’il

sent que, privé d’elle, l’existence lui serait insupportable! Tous deux,

en effet, n’agissent peut-être pas d’une façon complètement

désintéressée, mais dans l’amitié, au contraire, à moins qu’on ne soit

associés ou complices, les sacrifices qu’on accomplit les uns pour les

autres n’ont presque jamais l’intérêt personnel pour base. Disposer les

cœurs à l’amitié, c’est donc les élever jusqu’à la plus noble des

manifestations sentimentales et leur assurer des joies qui défient les

années et la vieillesse.

On répondra qu’éveiller chez les individus le désir des amitiés

profondes, c’est leur préparer de nouvelles occasions d’être déçus, les

inciter à donner une partie de leur âme à des êtres pour qui l’amitié ne

représente qu’une intimité plus ou moins opportune et passagère. Or, ces

déceptions leur causeront des chagrins qu’ils pourraient éviter en se

contentant des banales et fugitives camaraderies à la mode aujourd’hui.

C’est là, en effet, un risque à courir. Mais il faudrait être bien

malchanceux ou inintelligent pour tomber mal constamment et ne jamais

savoir discerner la valeur de ceux qu’on choisit pour amis. Dans le

nombre, il y aura bien quelques cœurs profonds et aimants. Sans croire

que les amitiés puissent se multiplier indéfiniment (pour être

précieuses, elles doivent être rares), elles n’exigent cependant pas

l’exclusivisme absolu de l’amour. Il est possible d’en avoir plusieurs

sans qu’elles se fassent tort réciproquement.

Les nuances de l’amitié sont infinies. On aime telle personne pour

certaines qualités qu’elle possède ou certaines affinités qui la lient à

notre moi intime; on chérit telle autre pour des raisons différentes.

Ceux qui naissent, vivent et meurent dans le même milieu ont un nombre

plus restreint d’amis, parce que l’occasion d’en former d’autres leur

manque; qu’étant entourés d’anciennes intimités, ils n’en sentent pas le

besoin. Par contre, les gens qui changent fréquemment de résidence

contractent forcément des liaisons nouvelles. L’homme ne peut vivre

solitaire pendant des années, se contentant de communications écrites,

et là où il se trouve, il a besoin de nouer des rapports plus étroits

que ceux des relations banales.

Une des premières conditions, pour que l’amitié donne toutes ses joies,

est le respect, aussi indispensable que dans l’amour. Il faut respecter

l’amitié, d’abord, et l’ami ensuite. Quand nous parlons de lui, il

devrait toujours pouvoir nous entendre. On peut rester amoureux sans

confiance, tandis que l’amitié meurt d’un soupçon. Son mérite est

justement de forcer l’homme à la noblesse des sentiments et des

procédés.

Dans toutes les affections humaines, il y a une personne qui embrasse et

une autre qui tend la joue. La plus heureuse est toujours celle qui

donne davantage, bien que cela puisse être contesté en amour, à cause de

la fierté blessée. Pour l’amitié, il n’y a pas de doute; la personne qui

la ressent le plus fortement connaît les meilleures joies; être aimé est

très doux, aimer soi-même est autrement passionnant et savoureux.

La vanité n’entrant pas en jeu dans l’amitié et la réciprocité y étant

toujours assurée de quelque façon, aucune amertume n’attend le cœur

royal qui aime le mieux. Il n’a que des plaisirs en perspective.

* * * * *

«Les femmes vont plus loin en amour que les hommes, mais les hommes

l’emportent sur elles en amitié.» La Bruyère n’est plus de mode, mais

certaines de ses réflexions sont toujours vraies et justes. En effet,

les femmes, quoique abusant, elles aussi, de ce mot dans leurs relations

courantes, connaissent et pratiquent rarement la véritable amitié. Aucun

grand exemple d’amitié entre femmes n’est cité dans l’histoire. Il y a

eu quelques attachements féminins célèbres, mais toujours de bas en

haut: une esclave pour sa maîtresse, une suivante, une dame d’honneur

pour sa souveraine. Mais ce n’étaient pas des relations d’égale à égale,

et aujourd’hui pareils sentiments écloraient difficilement dans les

cœurs.

Plus on descend vers le Midi, moins l’amitié entre femmes est comprise.

Dans les pays du Nord, elle l’est davantage: on voit les femmes y

rechercher la compagnie les unes des autres, probablement parce que leur

degré de culture est plus avancé. Les amies célibataires ou veuves

unissent parfois leurs solitudes; elles s’aident à l’envi et se

consolent réciproquement. En France et en Italie, le cas ne se produit

jamais ou du moins fort rarement. Plutôt que d’aller vivre avec une amie

que l’on aime, on préfère l’asile d’un couvent ou l’hospitalité d’une

parente quelconque, à laquelle aucune affection ne vous lie. Est-ce

manque d’indépendance morale, résultat d’une mentalité encore anémiée,

ou indice d’indifférence pour tout ce qui n’est pas l’amour?

Les femmes, en ne recherchant pas l’amitié les unes des autres, au moins

au sens large du mot, car les amitiés banales abondent, se privent d’un

puissant soutien moral. Savoir qu’il y a dans le vaste monde quelques

âmes fidèles qui prennent part à vos peines, se réjouissent de vos

satisfactions, s’indignent des torts qui vous sont faits, donne le

courage de vivre.

Dans une visite, au milieu d’une fête, tout est transformé, ennui ou

plaisir, par la présence d’une amie véritable. On ne sent plus le froid

de l’indifférence ou de l’hostilité; les manifestations de la jalousie

et du dénigrement passent inaperçues. Un regard, un sourire échangés

vous disent qu’on comprend, qu’on sympathise, qu’il y a harmonie! Et

tout cela dans le calme, dans la sécurité, sans l’agitation et le

tremblement intérieur que donne l’amour.

Les âmes qui ont connu ces joies pures et profondes ne peuvent

comprendre qu’on n’y aspire pas, et elles voudraient faire entrer le

désir de les connaître dans l’éducation morale, non seulement des

hommes, mais des femmes.

J’ai été particulièrement heureuse en amitié, mais j’essaye d’être

objective en parlant et de ne pas aller du particulier au général. Je

reconnais que les amitiés entre femmes sont rares, très rares; mais

elles existent pourtant. Si j’ai eu le bonheur de rencontrer quelques

amies parfaites, pourquoi d’autres n’auraient-elles pas la même chance?

Je ne possède pas la spécialité d’appeler à moi les cœurs capables de la

ressentir. Il y en a partout. Si j’ai été favorisée, c’est peut-être

parce que j’ai toujours cru à l’amitié et lui ai rendu un culte dans ma

pensée.

J’ai connu par elle[22] ces moments d’entente parfaite dans

l’indépendance absolue qui donnent à l’être humain l’avant-goût, hélas!

fugitif, de ce que sera la fraternité dans les existences supérieures

auxquelles sont appelés ceux qui y croient.

[22] Je demande pardon aux lecteurs de parler de moi, mais j’ai voulu

saisir cette occasion de dire à mes amis ce que je dois à leur

amitié.

Lorsqu’il existe réellement, entre deux femmes, l’une de ces affections

profondes dont l’influence calmante s’exerce même de loin et enveloppe

d’une tendresse protectrice, il semble qu’on n’a plus besoin de prier

pour soi-même, qu’une autre s’en charge. Parfois l’amitié est une

entente de l’esprit, une façon semblable de comprendre les complexités

de la vie sentimentale et de saisir les ridicules et les tristesses de

la comédie humaine. Elle revêt souvent aussi la forme d’un dévouement

actif, intelligent, fidèle et réciproque sur lequel on peut compter dans

tous les moments difficiles; c’est un conseil toujours sûr, un ensemble

d’attentions qui éclairent les jours tristes. On pourrait multiplier les

exemples de ce que les femmes peuvent être l’une pour l’autre, quand

elles s’aiment réellement. L’amitié des hommes entre eux a plus de

force, celle des femmes plus de tendresse.

Pourquoi ce sentiment si parfait est-il si peu développé chez le sexe

féminin? D’abord, à cause de cette vanité qui pousse les filles d’Ève à

voir sans cesse des rivales dans leurs sœurs, et les incite à s’attaquer

mutuellement. Ensuite, parce que les femmes ont une trop mince opinion

de leurs capacités réciproques, ce qui empêche entre elles tout

sentiment de solidarité et de vraie confiance. Leurs progrès

intellectuels auront pour conséquence de les rapprocher, non dans une

commune accusation de frivolité et d’incompétence, mais dans un respect

mutuel pour le résultat de leurs efforts.

Les hommes ont l’habitude de ridiculiser les amitiés féminines, parce

qu’ils n’y croient pas, et que les expériences faites leur ont appris à

quel point une femme était toujours prête à sacrifier sa soi-disant

meilleure amie pour une question de vanité ou de _flirt_. Ils estiment

aussi que les femmes n’y recourent que pour se consoler des déboires de

l’amour, et qu’à la plus petite reprise de l’élément passionnel dans

leur existence, elles lâchent l’amitié, le cœur léger. Souvent, hélas!

ce jugement est fondé; mais les exceptions sont nombreuses, et il dépend

des femmes de modifier l’opinion des hommes à cet égard.

* * * * *

Je voudrais parler encore ici d’un autre genre d’amitié sur lequel les

deux sexes se montrent également sceptiques: celle qui existe entre les

hommes et les femmes. Beaucoup de gens la nient ou n’y voient que le

masque de l’amour. Elle est toujours soupçonnée. Les habitudes modernes

de camaraderie tendent cependant à la faciliter, et l’éducation

mixte[23] la fera entrer dans les habitudes sociales, ce qui sera un

heureux résultat, les hommes ne pouvant apprendre à connaître réellement

les femmes qu’en devenant leurs amis.

[23] Voir le chapitre: «Ce que pensent les hommes des femmes».

En certains cas, évidemment, l’amitié se changera en amour; mais du

moins celui-ci naîtra en connaissance de cause et avec quelques chances

de bonheur en plus.

Si l’amitié entre personnes du même sexe est l’une des grandes joies de

la vie, celle des personnes de sexes différents est meilleure encore.

C’est un échange mutuel de sentiments et d’idées que l’un des deux ne

possédait pas. Les confidences ne seront pas aussi intimes, car, si

l’homme a moins de pudeur physique, il a plus de pudeur morale que la

femme; mais une amitié d’homme donnera à la femme un sentiment de

protection plus complète, et une amitié de femme aura, pour l’homme, des

consolations douces que l’intimité d’un autre homme ne pourra jamais lui

donner.

Ces amitiés-là ressemblent à l’amour, mais sans sa plénitude et sans ses

tourments, et elles ne peuvent se développer que dans une sphère tout à

faire libre. C’est un état où l’âme conserve sa paix et la possession

d’elle-même. Aucune entrave positive ne s’oppose à la naissance de ce

sentiment; mais mille entraves secrètes en empêchent le développement.

Il faut mettre en première ligne les fausses interprétations du monde,

la jalousie des maris, celle des fiancés, l’opposition des parents en

certains pays, et mille préjugés, si bien enracinés dans les âmes, qu’en

Europe personne n’est arrivé à s’en débarrasser encore. Il faut une

grande indépendance de caractère ou de situation pour affirmer hardiment

des intimités masculines, si l’on tient à ne pas être l’objet de

commentaires malveillants. L’âge mûr n’en préserve pas, et des sourires

absurdes pleins de sous-entendus effleurent les lèvres, si un homme et

une femme à cheveux gris ont l’imprudence de se montrer trop souvent

ensemble.

Il faudrait se moquer des méchants propos; l’amitié en vaut la peine;

mais toutes les femmes n’ont pas ce courage ou ne peuvent l’avoir.

Cependant, l’avantage de ces contacts de l’esprit entre les deux sexes

est immense; on reconnaît les femmes qui cultivent les amitiés

masculines à quelque chose de plus large dans la pensée, et les hommes

qui ont pour amies des femmes distinguées à un je ne sais quoi de plus

fin, de plus courtois, de plus mesuré. Les Italiens passaient jadis pour

des hommes particulièrement aimables: c’est que, n’ayant pas de patrie,

pas de devoirs publics, ils consacraient une grande partie de leur temps

aux intimités féminines.

C’était un malheur évidemment, puisqu’un homme dans la force de l’âge,

qui passerait sa vie entière à échanger des idées avec une femme, nous

semblerait aujourd’hui assez inutile et presque ridicule. Mais il est

bon et utile pour l’homme d’avoir une amie, pourvu qu’il la choisisse

bien. S’il la choisit mal, toute son existence morale s’en ressent, car

elle peut être plus dangereuse qu’une épouse ou une maîtresse. Mesquine,

intrigante ou menteuse, elle est comme la pierre attachée au cou du

noyé: il enfonce et ne peut plus remonter à la surface.

On prétend généralement que l’homme n’éprouve jamais pour la femme

d’amitié sincère, qu’il ne peut l’aimer de façon désintéressées. J’ai

connu des exemples de dévouement masculin sans double fin qui démentent

absolument cette assertion. L’homme peut ressentir de l’amitié, même en

étant amoureux ailleurs. Évidemment, les brutaux et les médiocres en

sont incapables. Un homme passionnément épris d’une autre femme disait

un jour à son amie:

--Je me suis demandé qui je sauverais si je vous voyais toutes les deux

en péril de mort, et mon cœur m’a répondu que ce serait vous!

--Pour retourner ensuite mourir avec l’autre! répondit la femme en

souriant, mais sans douter de lui.

Il avait dit vrai, c’est elle qu’il aurait sauvée! Propos de jeunesse!

dira-t-on. Mais les années ne comptent pas en ce genre de sentiment; il

est de tous les âges et de toutes les latitudes. Ainsi j’ai entendu

raconter jadis que, dans certaine tribu de l’Asie, tous les jeunes gens

arrivés à l’âge d’hommes choisissaient une amie, destinée à leur servir

de guide, de conseil, d’appui moral. Vis-à-vis d’elle, la confiance

devait être complète; s’ils avaient des difficultés dans leur existence

privée ou politique, c’est à l’amie qu’ils s’adressaient. Mais il

fallait que cette femme leur fût sacrée et, si l’amour entre eux

remplaçait l’amitié, tous deux étaient immédiatement condamnés à mort

sans rémission possible.

Ceci prouve que notre civilisation se vante beaucoup trop; d’autres ont

eu une conception plus élevée de ce qui était bon pour l’âme des hommes,

même lorsqu’un peu de barbarie s’y mêlait encore. Du reste, en tant de

choses, malgré nos formes hypocrites et nos prétendus sentiments de

fraternité, ne sommes-nous pas encore des barbares? L’histoire

contemporaine en témoigne hautement.

La culture de l’amitié indique, en tout cas, un état moral très élevé,

car, comme le dit Cicéron par la bouche d’un sage grec: «Toutes les

choses qui existent et se meuvent dans le monde entier sont agrégées les

unes aux autres par l’amitié et se désagrègent par la discorde.» Elle

est donc la base essentielle de la vie, et, comme telle, on doit

l’honorer, la rechercher, l’enseigner.

CHAPITRE XI

LES CONSOLATRICES

Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait

s’agenouiller devant elle à chaque minute, car elle reflète le

divin.

_Ames dormantes._

Ce chapitre, comme son titre l’indique, est spécialement destiné aux

femmes. Je crois fermement que leur condition, dans la vie et vis-à-vis

de l’homme, pourra s’améliorer de beaucoup et que, si elles le veulent,

elles obtiendront de leurs compagnons de route la considération morale

et intellectuelle qui leur a été, sauf exception, un peu injustement

refusée jusqu’ici. Elles seront alors en mesure de mieux assurer leur

bonheur, si elles le possèdent, ou d’apprendre à s’en passer, si le sort

a été à leur égard avare de sourires.

En tous cas, ce qu’il y a souvent d’ambigu dans la position des femmes,

disparaîtra en grande partie, et elles auront, tout comme l’homme, droit

à une place au soleil.

Cependant, malgré les améliorations que l’avenir leur réserve, il

existera toujours dans la destinée des femmes, des côtés difficiles et

tristes, côtés irréductibles, car ils dépendent non seulement de la

nature elle-même, mais des facultés et des lacunes de l’être féminin

dans sa plus intime essence. Le défaut de force physique (bien que les

jeunes filles d’aujourd’hui soient en train d’en acquérir par les

exercices sportiques), les nerfs plus faibles, les crises de santé, les

vêtements qui entravent les mouvements du corps, mettront toujours la

femme, physiologiquement, dans une situation d’infériorité vis-à-vis de

l’homme.

Légalement et économiquement, sa position, qui est mauvaise, le restera

longtemps encore. Même dans la plus favorable des hypothèses, les

réformes en sa faveur ne se feront que lentement; l’homme restera le

chef de la communauté, les débouchés ouverts à son activité seront

toujours plus nombreux, et le travail féminin continuera à être moins

rétribué que le travail masculin. Et cela, parce que les femmes pourront

difficilement prétendre, comme l’homme, aux carrières honorifiques, ni

se lancer dans les aventures qui rapportent aux audacieux intelligents

ces fortunes fabuleuses, qui assurent la puissance et électrisent les

faibles âmes humaines.

La loi du plus fort étant la meilleure (et je crains qu’aucun degré de

civilisation ne parvienne jamais à changer cet inique point de vue), la

femme, dans la majorité des cas, dépendra de l’homme. Or, toute

situation de dépendance présuppose un certain degré d’humiliation qui se

reflète dans tous les autres rapports. Non seulement l’homme est le plus

fort, mais c’est lui qui choisit la femme. Les femmes, il est vrai,

essayent aujourd’hui d’intervertir les rôles, mais elles n’ont rien

gagné à cette transformation, sauf un peu de mépris. En s’offrant, elles

perdent leur prestige et leur ancien pouvoir est renversé. Il suffit,

pour s’en convaincre, d’entrer dans un salon et de pouvoir ensuite

retourner de vingt ans en arrière dans son souvenir. Les hommes ne

s’empressent plus, l’initiative a passé à l’autre sexe. Il y a bien

quelques exceptions, mais elles appartiennent pour la plupart à

certaines catégories de personnes et de sentiments dont il ne peut être

question ici.

La majorité des jeunes gens ont, de nos jours, une idée

extraordinairement avantageuse d’eux-mêmes, surtout vis-à-vis de la

femme. Ils sont tous persuadés à peu près qu’ils n’ont qu’à le vouloir

pour plaire, pour être agréés comme maris et remporter les plus

difficiles victoires. Ils sont convaincus, en outre, que la femme vit

dans l’attente unique du regard que l’un d’eux fera tomber sur elle. Et

ils ont naturellement, pour tant de bonne volonté, le dédain des

acheteurs pour les marchandises offertes en trop grande abondance.

L’attitude empressée de certaines femmes et leur insistance à solliciter

des hommages qui ne sont pas spontanés, contribuent à donner une

apparence de raison à cette conception de la vanité masculine. Quand les

jeunes gens auront appris à mieux connaître les jeunes filles, ils

sauront faire, entre elles, des différences, et se rendront compte que,

s’il y en a d’effrontées, dépourvues de dignité, les meilleures ne sont

pas de si facile défaite, et qu’il vaut la peine de les mériter.

Les hommes, assez intelligents et assez fins pour comprendre que les

femmes peuvent parfois se passer d’eux, sont encore fort rares. La

majorité nourrit à ce sujet les idées les plus arriérées et étroites.

Ils sont persuadés que toutes les femmes, pour leur compte ou celui de

leurs filles et de leurs sœurs, n’ont qu’une aspiration: le mariage

coûte que coûte et plutôt avec n’importe qui qu’avec personne!

Lorsqu’ils sont obligés de constater le contraire, ils concluent à une

pauvreté de nature, à l’égoïsme, à une ambition sans limites...

Une femme est-elle froide, ils le lui reprochent comme une tare.

Est-elle passionnée et tendre, ils la croient toujours prête à faillir.

Si elle est trompée, ils la ridiculisent. Si elle se venge par des

représailles, ils lui appliquent des mots brutaux. Ces vulgaires

appréciations sont, hélas, fort communes et forment autour de la femme

une atmosphère humiliante.

Donc physiquement, économiquement, légalement, elle est inférieure;

moralement, elle est considérée comme un être nécessaire à la

conservation de l’espèce et au bonheur de l’homme, mais toujours

dépendant de son bon plaisir et gardant socialement, vis-à-vis de lui,

une posture d’infériorité. L’audace chez la femme et la prétention à

l’égalité ne changeront pas sa situation; elle s’améliorera par d’autres

moyens. Même lorsque les hommes auront appris le respect de la femme et

le respect de l’amour, sa condition de fille d’Ève sera toujours pour

elle une source de tristesse et de désillusion, si elle ne donne pas à

sa vie une direction nouvelle.

La femme ne peut se relever efficacement que par l’élargissement du

sentiment de maternité étendu à toutes les créatures qui l’entourent.

Lorsqu’elle aura appris à considérer l’homme comme un être dont elle

doit avoir soin, tout sentiment d’abaissement et d’amertume disparaîtra

de son cœur. On ne peut être humilié par ceux que l’on protège et

console. Elle gagnera ainsi une supériorité qu’elle pourra opposer à

celles que l’homme aura toujours sur elle sur d’autres points.

Si, au contraire, la femme sort de son rôle maternel, proclame son droit

à l’égoïsme et au plaisir, elle marchera, je le crains, de tristesse en

tristesse, car sa dignité est dans l’exercice d’une sollicitude

s’étendant, au-delà des enfants de sa chair, sur tout ce qui peut avoir

besoin de son aide matérielle et morale.

* * * * *

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 11 / 13 段