Parmi les faiseurs de joies, il y en a d’instinctifs et de volontaires.

Lorsque les deux forces de l’instinct et de la volonté se combinent dans

une même personne, le résultat est glorieux et bienfaisant. Ceux qui

appartiennent à la première catégorie sont les gens les plus agréables

et les plus sympathiques du monde, ils exercent une attraction presque

universelle, on se groupe autour d’eux, on se sent moins malheureux en

leur présence, ils redonnent l’espoir, en tous cas ils provoquent une

sensation de bien-être et de plaisir qui réconforte le cœur et le

délivre momentanément de ses fardeaux les plus lourds.

Mais les joies que procurent les simples instinctifs ne sont pas

toujours bien choisies; ils satisfont parfois des désirs dangereux, des

aspirations dont le résultat final est souvent le trouble et l’angoisse.

Pour donner le bonheur, ils mettent de côté les scrupules gênants. Aimer

à rendre heureux représente parfois, pour ceux que ce désir étreint, une

tentation suprême et redoutable. Ce point particulier pourrait être

développé largement, mais ce serait entrer sur un terrain qui n’est pas

celui de ce livre. Je ne fais pas uniquement allusion, ici, aux

faiblesses passionnelles que le désir de voir nos semblables contents

nous pousse peut-être à considérer avec trop d’indulgence, mais à toute

la série des concessions et des compromis qu’on est tenté de faire, pour

assurer les joies de ceux qu’on aime.

Les purs instinctifs sont donc à craindre, même dans la catégorie bénie

des faiseurs de joies. Cependant, on ne peut s’empêcher de croire qu’il

leur sera beaucoup pardonné, même s’ils ont beaucoup erré, car, sous

leurs faiblesses et leurs fautes se cache un chaleureux élan de

fraternité, un ardent désir d’essuyer les larmes qui mouillent les

visages humains et de ramener le sourire sur les lèvres qui l’avaient

désappris.

Après les instinctifs, viennent les faiseurs de joies par bonne volonté.

Ce ne sont pas les plus charmants, mais ce sont les plus admirables.

Souvent, ils ont à lutter contre leur propre nature, qui est violente,

impatiente, irritable, et qu’il faut vaincre constamment pour l’amener à

la douceur, à l’enjouement, à l’indulgence. Parfois on sent l’effort

sous leurs bonnes paroles, sous leur sourire encourageant, sous les

services qu’ils rendent. Mais ils ont, plus que les instinctifs, le sens

de la mesure, l’art de distinguer les fausses joies des vraies, et ils

ne tombent pas dans les complaisances dangereuses.

La troisième catégorie, celle des êtres privilégiés qui, étant créés

pour donner le bonheur aux autres, ajoutent à l’instinct la bonne

volonté raisonnée, constitue ce que l’humanité offre de plus parfait et

de meilleur. Quand on les rencontre, une lumière et une chaleur

pénètrent les cœurs. Souvent, ces faiseurs de joies se bornent à frôler

nos âmes; ils ne peuvent ni changer, ni déterminer notre destinée, mais

ils nous aident à la supporter. Un regard, un sourire, une main pressée

au moment opportun suffisent parfois à relever les courages. La

sympathie de la pensée est aussi une arme puissante, elle enveloppe et

réchauffe; silencieuse, on la sent davantage, car les mots gâtent

presque tout.

Lorsque ces échanges subtils ont lieu entre personnes dont les vies sont

unies par les liens de la famille, de l’amitié, de l’amour, leur

influence est plus considérable encore sur le bonheur, car alors les

conditions même de l’existence peuvent être transformées. Avoir près de

soi quelqu’un qui se préoccupe de vous donner de la joie, qui vous

accueille toujours avec un sourire heureux, qui est prêt à sympathiser à

vos ennuis et à vos douleurs, à se réjouir de vos succès, à réveiller

vos espérances, dont les façons sont enjouées et les pensées vaillantes,

c’est déjà le bonheur. Que de fois, au contraire, on tremble en pensant

à la manière dont sera reçue, par les siens, la nouvelle d’un insuccès

personnel, car on sait qu’au lieu d’en alléger le poids, ils le feront

peser plus lourdement sur nos épaules.

Il est difficile de rencontrer chez un seul être, l’ensemble de force,

de douceur et d’optimisme dont je viens de parler, mais combien

pourraient, du moins, sur quelques points, répandre un peu de joie

autour d’eux, redonner du courage à ceux qui en manquent, rendre la foi

en eux-mêmes à ceux qui l’ont perdue, dire le mot qui relève les cœurs

abattus et fait passer sur eux une lueur, même passagère, de

contentement. Telle phrase élogieuse et douce produit l’effet d’une

rosée bienfaisante. Je n’entends point, par là, préconiser le système de

la flatterie habile; basé sur le mensonge, il déprave les âmes qui le

pratiquent et celles sur lesquelles il s’exerce. Mais, pour dire des

choses agréables, il n’est pas toujours nécessaire de mentir, car

presque chaque créature humaine a quelques qualités physiques, morales

ou intellectuelles qu’on peut relever sans fausseté; il s’agit de savoir

les découvrir, et de joindre à l’esprit d’observation un peu de

bienveillance et de pitié. C’est là un sujet sur lequel je

reviendrai[19].

[19] Voir le chapitre: «Les consolatrices».

Dans l’ordre matériel également, les faiseurs de joie ont un large champ

sur lequel ils peuvent s’exercer. Si l’on tendait plus fréquemment la

main au prochain, lui offrant l’aide fraternelle qui peut remettre un

homme à flot, sans qu’on ait à faire d’autre sacrifice que ceux d’un

effort persévérant et d’une bonne volonté inlassable, il y aurait moins

de larmes en ce monde et moins de cœurs aigris où l’image de Dieu s’est

effacée.

Les petites attentions sont également des sources de joies auxquelles on

ne pense pas assez. La trame de la vie est au fond faite de petites

choses, et le charme d’une pensée amicale ou gracieuse, se révélant dans

les menus faits de l’existence quotidienne, s’exerce puissant et doux.

Les femmes modernes, trop affairées, ont désappris cet art. J’en connais

cependant une dernière représentante. Est-ce durant les rêves ou les

insomnies de la nuit que le désir d’être agréable aux autres se

transforme dans son cerveau en idées ingénieuses? Mais chaque jour elle

invente pour l’un ou l’autre de ses amis quelque attention aimable. Elle

étudie leurs goûts et s’efforce de les satisfaire matériellement et

moralement. Elle connaît leurs déboires secrets et s’essaye à redonner

l’espérance à leurs cœurs. Ses pensées nobles et tendres, ses façons

fines et caressantes ont mis un coin d’idéal dans plus d’une vie qui en

manquait. Mince et frêle jusqu’à l’invraisemblance, avec des cheveux de

neige, nul ne songe à demander son âge, tellement on sent qu’une

éternelle jeunesse vit dans son cœur. D’autres ont accompli peut-être

des actes héroïques, elle a donné des joies.

L’influence d’une parole de bonté tombant de certaines lèvres ne peut

être mesurée. Je me souviens d’un homme modeste, timide, un peu

singulier d’aspect et de manières qui, chaque dimanche, avait l’habitude

de se rendre dans une maison où le chef de famille,--homme supérieur et

de haute situation--lui disait bonsoir avec bienveillance, en

s’informant de sa santé. Ces simples paroles, toujours les mêmes,

avaient un tel prix pour cet être solitaire que, lorsque celui qui les

prononçait fut mort, le malheureux ne put supporter de vivre dans la

ville où il l’avait connu, et, quittant l’emploi qui le faisait vivre,

alla, à son tour, mourir de chagrin dans un coin ignoré.

On pourrait multiplier ces exemples de l’influence involontaire que les

hommes possèdent les uns sur les autres. J’en parlerai dans un prochain

chapitre; en tous cas, il suffit de réfléchir pour se convaincre que,

soit dans l’ordre matériel, soit dans l’ordre moral, on néglige trop

souvent les occasions de rendre les gens heureux.

Lorsque l’Écriture dit qu’il est plus facile à un chameau de passer par

le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux,

ces paroles semblent injustes, exagérées et dures. La richesse

serait-elle donc une malédiction? Elle représente, au contraire, un

immense privilège, puisqu’elle offre l’occasion de donner tant de joies

aux autres. Ne pas les donner, voilà le crime. Elle permet, non

seulement de faire l’aumône, de vêtir le nu et de secourir l’affamé,

mais d’embellir et de faciliter la vie de ceux pour lesquels les

moindres douceurs de l’existence ne s’obtiennent qu’au prix d’un effort

souvent rude et pénible.

Il n’est pas du reste besoin d’être riche pour essayer de développer, en

soi et chez les autres, les éléments de la joie. L’une de ses sources

les plus profondes est un sentiment que notre époque néglige, dans sa

hâte de vivre, et qui renferme pourtant des puissances bien grandes de

plaisir et de consolation. Je veux parler de l’amitié.

CHAPITRE X

L’AMITIÉ

Sans vertu, l’amitié ne peut exister, et, sauf la vertu, rien

n’est supérieur à l’amitié.

CICÉRON.

Le plus beau présent qui ait été fait aux hommes après la

sagesse, c’est l’amitié.

LA ROCHEFOUCAULD.

Jamais on n’a autant abusé du mot et jamais, peut-être, on n’a été aussi

loin de la chose! Entendez parler les hommes et les femmes

d’aujourd’hui, ils se servent du mot amitié avec une facilité extrême.

Tous ceux qui ont, avec eux, des relations mondaines fréquentes ou des

rapports d’affaires, sont désignés sous ce nom.

L’habitude est si généralisée que, tout en reconnaissant son absurdité,

chacun participe à l’abus de cette appellation. Or, elle devrait être

réservée au nombre restreint des êtres auxquels nous lient ces affinités

secrètes qui, tout en n’étant pas l’amour, exercent sur la vie

intérieure une si décisive influence.

Le camarade, le compagnon, le confrère, le collègue sont devenus des

amis, justement peut-être parce que l’ami vrai commence à manquer un peu

partout. Le snobisme a eu une large part dans cette application exagérée

du mot amitié, car il est agréable à beaucoup de gens de désigner sous

le nom d’amis, de simples connaissances dont la situation flatte leur

vanité. Ils laissent tomber négligemment dans le cours d’une

conversation: M. X., mon ami! Mme Z., une bonne amie à moi. Et si les X.

et les Z. les entendaient, ils seraient fort surpris, sans doute,

d’appartenir à l’intimité de gens qu’ils connaissent souvent très peu.

Mais, la plupart du temps, ils n’en sont pas avertis, et l’effet est

produit.

Il en a du reste été de même à toutes les époques: la célébrité et la

puissance ont exercé, à travers les siècles, un attrait singulier sur

les âmes. On met dans la bouche du pape Pie II (Enea Piccolomini) le

quatrain suivant:

Quando mi chiamavo Enea

Nessun mi conoscea;

Ora che sono Pio,

Tutti mi voglion zio!

«Rien de nouveau sous le soleil», disait l’Ecclésiaste, fils de Salomon.

C’est vrai, mais il y a, suivant les périodes, des tendances qui

s’accentuent ou diminuent, des façons différentes de concevoir la vie et

de sentir les choses. La nôtre est celle de la vulgarisation générale;

tous les penseurs modernes l’ont constaté. Dans l’industrie, même

artistique, les productions belles et rares sont immédiatement imitées

de façon laide et ordinaire. Le dessin d’une étoffe à quarante francs le

mètre sert également pour les étoffes à vingt sous. Les tableaux

eux-mêmes ne sont pas respectés: l’oléographie a réussi à rendre odieux

ceux qu’elle reproduit. Les boîtes à musique et le phonographe rendent

le même service à la musique et au chant.

Heureusement la création échappe à cet abâtardissement général de toutes

choses; si elle était livrée aux mains de l’homme, qu’en ferait-il?

Partout où il peut la défigurer ou la souiller, il n’y manque pas, comme

si le disgracieux et le médiocre étaient son idéal. Au point de vue

utilitaire, il en tire ce qu’il peut, et nous devons à ses efforts en ce

sens les commodités de la vie moderne. Mais quant au beau, au noble, au

grand, il n’en a souci. Ce beau, ce noble, ce grand, s’il le rencontre

sur sa route, il s’empresse de le réduire en fractions, pour que son

emploi se généralise. A la base de cette vulgarisation et de ce

morcellement, on trouve l’utopie égalitaire[20].

[20] Voir le chapitre: «Égalité».

Ce qui se passe dans le monde matériel se reflète dans l’ordre des

sentiments. Le nombre des connaissances banales que chacun possède s’est

élargi de façon prodigieuse par l’extériorisation de l’existence et par

les voyages. Si l’on pouvait établir un travail de statistique sur le

nombre des relations qu’un homme possédait il y a cent et même cinquante

ans et celles qu’il a aujourd’hui, la différence serait énorme. Et

chacun tend encore à élargir son cercle: les ambitieux avec

discernement, les imbéciles à l’aveuglette, sans que la sympathie ou

l’intérêt les guide. J’entendais une femme dire avec orgueil: «J’ai deux

mille visites à faire dans l’hiver.» Et elle en tirait vanité devant ses

amies plus modestes qui n’avaient qu’un millier de noms inscrits sur

leur carnet.

Peut-on rien voir de plus sot au monde que cette soif d’augmenter sans

cesse les coups de chapeau qu’on donne? Que de lest inutile, dans ces

interminables listes qui ne laissent plus place à une heure d’intimité

intelligente ou affectueuse! A force de passer perpétuellement de salon

en salon, certaines personnes ont une conversation aussi plate qu’une

pierre qui aurait trop roulé. Pas de saillie, pas d’angle, pas de forme

même! Des gens pareils n’ont que faire de l’amitié; ils se contentent de

camarades indifférents et sans cesse renouvelables.

Aux mondains à outrance--ces forçats du plaisir--il faut des compagnons

de chaîne avec lesquels ils puissent danser partout la grande farandole

internationale. Tout ce qui demande un peu de réflexion, de patience et

de soins leur paraît ennuyeux, agaçant... Avoir à s’occuper d’un ami,

rentre dans la catégorie des corvées.

Dans la plupart des rapports sociaux, il suffit amplement d’échanger

quelques bavardages, ou de se livrer ensemble à des sports de genres

divers; toute liaison plus intime, en dehors des relations

passionnelles, semble à beaucoup de gens de l’exagération sentimentale,

à peine pardonnable chez des pensionnaires qui, en attendant le mariage,

déversent le trop plein de leur cœur sur quelques compagnes d’études, ou

chez des lycéens ignorants de la vie qui ont pris Cicéron au sérieux.

Plus tard, devenus des hommes et des femmes, ceux-ci apprendront à ne

donner du poids qu’à leurs plaisirs et à leurs intérêts, et riront de

leur naïveté d’antan.

Ce dédain de l’amitié se retrouve chez de très honnêtes personnes qui

ont l’esprit pratique. Elles admettent qu’il est utile d’avoir des

relations. Quant aux sentiments d’affection pour des personnes

auxquelles ne les lie aucun intérêt commun, c’est vraiment du superflu à

leurs yeux. Pour occuper leur cœur, leurs enfants et leurs maris, sans

compter les autres membres de la famille, suffisent amplement. Pour se

distraire, un cercle nombreux de connaissances est plus utile et plus

varié.

Tout le monde ne s’exprime pas avec la même sincérité un peu brutale,

mais cette façon de penser est commune à beaucoup de gens. C’est souvent

égoïsme et médiocrité; c’est aussi, chez certaines natures généreuses,

besoin de se répandre, d’être _tout à tous_, comme le recommande saint

Paul, et peur de se concentrer dans les sentiments exclusifs. Il me

semble que la conciliation est possible, qu’il y a place dans la vie

pour quelques amitiés intimes et profondes, sans que la sympathie envers

les déshérités qui ont besoin de nous en soit diminuée.

Ceux qui ne comprennent pas l’amitié, ne la ressentent pas, ne

l’inspirent pas, sont des pauvres dans l’ordre moral. Ils pourront

obtenir toutes les satisfactions de l’amour-propre, toutes les joies de

l’amour; quelque chose manquera à leur richesse, puisque le seul

sentiment désintéressé que l’homme puisse ressentir est étranger à leur

cœur et qu’ils ignorent les joies rares dont il est la source.

* * * * *

L’antiquité a compris et pratiqué l’amitié mieux que ne l’a fait le

christianisme; depuis l’avènement de celui-ci c’est l’amour qui a pris

sa place. La femme ayant été relevée moralement par l’Évangile, l’homme

a pu sentir pour elle une affection élevée et en faire la confidente de

ses pensées. En Grèce, où elle n’était considérée que comme un

instrument de volupté, toutes les forces du cœur des héros et des

philosophes étaient nécessairement tournées vers l’amitié. La légende

grecque, en effet, n’est qu’un hymne à ce sentiment, auquel on dressait

des autels à Athènes et à Rome.

Les Grecs représentaient l’amitié sous la figure d’une jeune fille, la

tête nue, une main posée sur son cœur, l’autre appuyée sur un ormeau

frappé par la foudre, autour duquel s’enlaçait une vigne chargée de

grappes. Sa robe était soigneusement agrafée et son attitude chaste. La

conception des Romains était plus compliquée et plus moderne. La gorge à

moitié nue, la tête couronnée de myrthe et de fleurs de grenadiers, la

jeune fille tenait dans sa main deux cœurs enchaînés, et la frange de sa

tunique portait ces mots: _la mort et la vie_. Sur son front on lisait:

_hiver et été_, et, de la main droite, elle montrait son côté gauche,

ouvert jusqu’au cœur, sur lequel était écrit: _De près et de loin_.

Tout le monde connaît les grands exemples d’amitié fournis par

l’antiquité; il est inutile de les énumérer ici, tellement ils sont

passés dans le langage courant. Le traité de Cicéron donne la mesure de

ce que les anciens entendaient par cette affection sacrée, qui demande

des âmes fortes, calmes et surtout indépendantes. Les snobs et les

neurasthéniques d’aujourd’hui sont évidemment incapables de la

ressentir. Ce sentiment, que Pythagore a appelé _l’égalité de

l’harmonie_, n’a plus d’autels, tellement nos contemporains ont peur, en

se donnant, d’être dupes l’un de l’autre. Au XVIe siècle, il était plus

en honneur, et Montaigne disait, en parlant de La Boëtie, ces paroles

touchantes: «Si l’on me presse d’expliquer pourquoi je l’aimais, je sens

que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: parce que c’était lui,

parce que c’était moi!» Voltaire lui-même appelait l’amitié un mariage

de l’âme entre deux hommes vertueux.

Un grand but poursuivi, des sacrifices accomplis en commun sont un

terrain favorable à l’éclosion de ce sentiment: ainsi les martyrs du

Risorgimento italien, poursuivis, persécutés, n’échappant à la prison et

à la mort que par l’exil, connurent les fortes amitiés. Il y eut celle

de Gœthe et d’Eckermann, et, de nos jours, la publication de la

correspondance de Renan avec Berthelot, de Gambetta avec Spuller, prouve

que la seconde moitié du XIXe siècle en a encore produit quelques-unes.

Ce sentiment équivaut à des lettres de noblesse intellectuelle et

morale, car un bon cœur ne suffit pas, il faut y joindre la supériorité

de l’esprit. Mais, sans l’aide de la sensibilité, les rapports restent

arides et durs et se brisent au premier choc, comme du bois trop sec.

Quand je rencontre deux personnes éprouvant réciproquement l’une de ces

amitiés qui ont su braver le temps et l’absence, et chez lesquelles le

besoin de la confiance et des communications intimes de l’esprit est

demeuré vivant et impérieux, je m’incline, comprenant que je me trouve

en présence d’êtres auxquels les dieux ont accordé des privilèges rares.

* * * * *

Sainte-Beuve a dit que les amitiés humaines étaient bien petites, si

Dieu ne s’y mêlait. En effet, sans la croyance au divin sous une forme

quelconque, il est difficile qu’elles naissent et subsistent.

L’amour ardent de la patrie, l’attachement à une idée généreuse, le

culte de la vertu tel que le comprenaient les anciens, peuvent remplacer

la foi en Dieu comme lien entre deux âmes; mais, ces formes de l’idéal,

que sont-elles, sinon une religion sans dogmes derrière laquelle Dieu se

cache? La première condition pour connaître les amitiés fortes est donc

la foi dans le divin et le respect de l’âme humaine.

Les cœurs bas et médiocres ne peuvent ressentir ces affections sérieuses

et désintéressées, car comment consentiraient-ils à aimer chez autrui

les vulgarités qui remplissent leur propre âme? Les natures supérieures

savent discerner les lacunes et les ombres des caractères, sans perdre

pour cela leur foi dans la nature humaine, et, sous les cendres, ils

cherchent l’étincelle qui brûle encore. Mais les gens médiocres ne

distinguent pas. Ce qu’il peut y avoir de noble et de généreux dans les

autres cœurs leur échappe, et si un éclair le leur montre, vite ils se

couvrent les yeux, car cette vue prolongée leur donnerait la perception

désagréable de leur infériorité.

Pour aspirer, non au simulacre de l’amitié, mais à sa réalité élevée et

profonde, une certaine distinction mentale et morale est donc

indispensable. Cependant, beaucoup de personnes intelligentes et

honorables sont incapables de la ressentir. Les unes par scepticisme ou

pauvreté de nature; d’autres par égoïsme; plusieurs par cette timidité

qui scelle les lèvres et rend impossible toute expansion. Hamilton a

écrit: «J’ai renoncé à l’amitié de deux hommes; l’un parce qu’il ne m’a

jamais parlé de lui; l’autre parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi.»

Deux mauvais symptômes, en effet! Lorsqu’un seul des amis s’épanche,

l’amitié est trop unilatérale et porte en elle-même un germe de

destruction. D’où vient ce silence d’une des deux parties? D’un manque

de confiance ou de ce qu’elle doute de l’intérêt de l’autre pour ce qui

la concerne? Une réserve absolue est l’indice d’une lacune dans l’amitié

qui, à l’inverse de l’amour, a besoin, pour subsister, d’un certain

équilibre.

L’avarice morale[21], qui préside si souvent aux rapports des hommes

entre eux, a contribué, elle aussi, à étouffer dans les cœurs les élans

de l’amitié. Le snobisme a fait le reste et, pour ne pas rayer le mot du

dictionnaire, on s’est décidé à donner le nom d’amis à tous ceux dont la

situation ou les relations pouvaient servir nos intérêts. Y a-t-il rien

de moins évangélique au monde que cette façon d’envisager les rapports

des hommes entre eux? Les païens nous donnent, à cet égard, des leçons

de noblesse qui devraient faire rougir la société chrétienne. S’employer

à relever le prestige de l’amitié et apprendre à la jeunesse à en

cultiver le désir jusqu’au jour où elle pourra les satisfaire par une

rencontre semblable à celle que Montaigne fit de La Boëtie, c’est être

un faiseur de joies.

[21] Voir dans _Ames dormantes_, le chapitre: «L’Avarice morale».

* * * * *

L’amitié se divise en plusieurs catégories. On peut distinguer les amis

qui nous aiment parce qu’ils ont aimé nos parents, et auxquels nous

vouons un respectueux attachement; les êtres jeunes pour qui nous

ressentons une affection protectrice, et enfin les amis personnels, avec

lesquels les rapports sont établis sur un pied d’égalité. Parmi ces

amis, il faut distinguer entre ceux que les circonstances nous ont

imposés et ceux que nous avons délibérément choisis. Les premiers sont

les compagnons d’études et de jeux; ils ont une place à part dans notre

cœur, nous accompagnent de l’enfance à la mort et jouent dans notre vie

un rôle important. Mais il est assez rare de pouvoir nouer avec eux ces

liens étroits, intellectuels et moraux, qui constituent les amitiés

célèbres. Ces rencontres-là ont lieu plus tard, lorsque déjà l’esprit

est en voie de formation et que, de l’enfance, on passe à la jeunesse.

A Rome, près de la porte Saint-Paul, non loin du monument de Caïus

Sestius, se trouve le cimetière protestant du Testaccio, le plus

poétique séjour des morts où l’on puisse rêver de dormir son dernier

sommeil. Les lauriers-roses s’enroulent autour des cyprès et mêlent

leurs fleurs éclatantes au feuillage sombre et à la silhouette rigide de

ces gardiens des sépulcres. Dans la partie la plus élevée de ce funèbre

jardin, une longue pierre tombale, autour de laquelle croissent des iris

bleus, recouvre les cendres de Shelley. Tout à côté, une seconde plaque

de marbre s’étend. Un autre mort est venu dormir auprès du grand lyrique

anglais. Son ami, Trelawney, après lui avoir survécu plus de soixante

ans, a voulu que son cadavre fût transporté à Rome pour reposer près de

celui du poète qu’il accompagnait et ne put sauver dans le tragique

naufrage où périt l’une des gloires de l’Angleterre. Rien, dans son âme

fidèle, n’avait réussi à effacer le souvenir de son ami de jeunesse: ni

la longue vie vécue, ni les nouvelles affections, ni l’éloignement du

pays où il avait brûlé, sur le rivage de la Méditerranée, en présence de

lord Byron, selon les rites funéraires antiques, le corps de l’auteur de

_Prométhée délivré_.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 10 / 13 段