Dieu a-t-il bien fait de créer l’homme et la femme et d’en continuer

l’espèce? C’est là une question qu’il sera toujours impossible aux plus

savants de résoudre. Mais le fait est là, impérieux: rêver de disjoindre

les deux parties de l’humanité, même au nom de l’idéal le plus élevé,

serait aussi absurde qu’irréalisable. Ce n’est donc pas en se séparant

de l’homme ou en réduisant ses rapports avec lui à des contacts

passagers, que la femme doit chercher à améliorer sa situation. Elle

devrait, au contraire, s’intéresser à lui objectivement beaucoup plus

qu’elle ne le fait aujourd’hui, s’occuper de sa vie intellectuelle et

sentimentale et désirer qu’il puisse donner toute sa mesure.

La femme aurait là un rôle admirable. Mais il demande évidemment un

large développement d’esprit. J’en connais quelques-unes de ces femmes

que j’appellerai les consolatrices et qui font penser au sonnet de Dante

sur Béatrice. Revêtues de majesté et de douceur, le calme est sur leur

front. Elles ne sont ni nerveuses, ni agitées; elles ne cherchent pas

l’admiration; elles ne forcent pas leur voix pour attirer les regards,

ni leur sourire pour les fixer. Elles peuvent aimer et souffrir, mais la

pitié domine tout dans leur cœur. Le mal qu’on leur fait n’excite pas en

elles de rancune, tellement la laideur morale que ce mal représente les

attriste. Elles sont toujours prêtes à panser les blessures qui saignent

et à essuyer les yeux qui pleurent.

La dignité de ces femmes ne peut jamais être sérieusement compromise,

même si un amour extrême devait les conduire aux plus téméraires

imprudences et à l’oubli des lois sociales. Leur patience, leur

compassion pour les douleurs, les faiblesses et les erreurs de ceux

qu’elles aiment donnent à leur attitude un cachet de maternité et

d’abnégation qui empêche de les confondre avec les autres femmes se

trouvant dans la même situation. Mais évidemment la mission consolatrice

que le plan divin a dévolu à leur sexe, s’accomplit plus efficacement et

plus sûrement quand les vies sont pures et les actes sages.

La femme qui a pris cette attitude morale ne peut plus être humiliée par

rien et par personne. Les points de vue injustes et brutaux des hommes

la chagrinent sans l’atteindre. Quand elle les voit grossiers, sensuels,

égoïstes, elle s’en écarte. Si ces tristes échantillons de l’espèce font

partie de son entourage direct, c’est pour elle une douleur profonde,

oui, certes, mais sa dignité de femme reste intacte. Elle les juge,

essaye de les plaindre au lieu de les mépriser, et guette en silence le

moment où Dieu abaissera le front des orgueilleux et des coupables.

Alors seulement elle tendra vers eux ses mains bienfaisantes dans un

élan de compassion maternelle.

Mais, dira-t-on, il faudrait être parfaite pour remplir un semblable

rôle. Comme si tous les rôles, en ce monde, ne demandaient pas la

perfection pour être joués comme ils le devraient! Au théâtre, par

exemple, n’est-on pas forcé souvent de se contenter de médiocres acteurs

qu’on écoute cependant avec plaisir? Le fait se renouvelle dans toutes

les branches de l’art, et il en est de même dans les rapports sociaux.

Certes, la douceur jointe à la force, la compassion à la perspicacité,

la patience à la dignité, forment un ensemble rare et précieux,

difficile à rencontrer. C’est comme la parfaite beauté, dont on ne voit

guère que de lointaines imitations, et à laquelle pourtant toutes les

femmes aspirent; quelques-unes font même des efforts désespérés pour

s’en approcher le plus possible. Pourquoi n’auraient-elles pas la même

énergie pour se mettre hors d’atteinte, en acceptant l’attitude

maternelle dont la nature leur a donné l’instinct?

L’on dira encore: la femme est lasse de l’effacement et de l’abnégation.

Mais qui lui demande de s’effacer? Au contraire, elle doit travailler de

toutes ses forces à son développement, pour donner tout ce qu’elle peut

valoir et arriver aux cimes dans tous les ordres d’idées. Plus elle sera

saine, forte, jolie ou agréable à voir, plus elle sera intelligente et

enjouée, plus son esprit sera cultivé et largement ouvert, et plus son

influence s’exercera, plus son prestige augmentera, plus elle pourra

consoler efficacement.

Quant à l’abnégation, je regrette de le dire, car mes paroles déplairont

à beaucoup de mes sœurs, la femme ne peut y échapper. C’est injuste, je

veux bien; mais le grand distributeur des joies et des peines ne doit de

comptes à personne, et il a créé les cœurs féminins pour le dévouement.

Il est certain qu’une femme ouvertement égoïste représente un être

déplaisant, dont la place n’est marquée nulle part. C’est tellement

vrai, que les plus féroces amantes de leur moi essayent de dissimuler

cette sécheresse de cœur, surtout en ce qui concerne leurs enfants, sous

des mots mensongers.

Les hommes, par contre, étalent leur égoïsme et même s’en vantent,

inconscients de ce qu’a de vulgaire la préoccupation absorbante de son

propre bien-être et de son propre avantage. Mais ces attitudes et ces

propos d’un individualisme outré sont moins répugnantes chez eux que

chez la femme.

La femme égoïste, comme je le disais, n’a pas de raison d’exister, sauf

comme agent reproducteur de la race, car tout ce qu’elle produit de

grand et de bon est inspiré par le sentiment. Dans l’art, la poésie, la

littérature, elle ne vaut que par ce qui passe dans son cœur et son âme

et qu’elle rend ensuite aux autres, suivant ses facultés, par de beaux

tableaux, de beaux vers, de beaux livres. La femme est avant tout

éducatrice; on le voit dans les écoles. Pourquoi l’est-elle? Justement

parce que dans son enseignement elle se donne elle-même et influence

ainsi davantage ses élèves. Enlevez-lui ce don par la culture de

l’égoïsme, et elle tombera très au-dessous de l’homme, même dans

l’enseignement primaire.

Quand une femme est décidée à jouir de la vie, à en savourer toutes les

satisfactions, à avoir sa part de tous les festins, son infériorité

s’accentue immédiatement et douloureusement. Elle ne peut lutter avec

l’homme sur ce terrain. Pour que l’équilibre s’établisse entre eux, il

faut qu’elle ait plus de vices que lui, et alors elle se dégrade. Dès

que sa jeunesse passe (bien qu’aujourd’hui la femme se défende mieux),

elle perd sa valeur, tandis que celle de l’homme augmente en importance

par l’autorité qu’il acquiert et les charges qu’il assume. Une femme

dans la maturité de l’âge ne vaut que par ses qualités de bonté,

d’indulgence, de sagesse, de modération, par l’affection qu’elle a

répandue et répand autour d’elle. Or ce ne sont point des qualités que

l’on peut prendre tout à coup en vieillissant; il faut les avoir eues

dès sa jeunesse. Les faiseuses de joies, celles qui ont eu toujours pour

but de créer autour d’elles des bonheurs ou des plaisirs, ne

vieillissent jamais, ou du moins, si leurs visages se rident, on sent

qu’une source inépuisable alimente leur cœur. Il y a en elles un

incessant renouvellement, comme si la jeunesse et même l’enfance des

existences futures auxquelles elles sont destinées jetait déjà son

rayonnement sur leurs vies finissantes.

* * * * *

Dans _le Phédon_ de Platon, Cèbes, le Thébain, suppose que nous portons

en nous un enfant, et qu’à cet enfant nous devons apprendre à ne pas

avoir peur de la mort; Giovanni Pascoli, le poète italien, reprenant

cette pensée du philosophe grec, voit dans cet enfant l’inspirateur de

tout ce qui se fait en ce monde de bon, de pathétique et de beau. C’est

lui qui riait et pleurait dans Homère, et il est le dernier vestige de

notre origine supérieure. Ne serait-il pas plutôt l’aurore des

existences purifiées qui nous restent encore à parcourir? Il n’existe

pas en tous, et sa présence ne se révèle jamais dans les cœurs stériles,

mais il est toujours présent chez les faiseurs de joies.

Je connais une femme dont la première pensée au réveil est de se

demander ce qu’elle pourrait faire pour être agréable aux autres, et

lorsqu’elle y a réussi, ses yeux bleus brûlent d’une flamme

merveilleuse. Très différente de la contemplative dont j’ai parlé dans

_Faiseurs de joies_, celle-ci est jeune encore, active, remuante, et

aucune fatigue ne la rebute pour atteindre son but. Elle se multiplie et

éprouve presque du plaisir à ce genre de lassitude. Inutile! disent les

gens moroses. Elle se sacrifie et ne fait que des ingrats! Encore si

elle accomplissait quelque chose de réellement utile, mais donner un

moment de plaisir, cela ne compte pas!» Comment, cela ne compte pas? Au

contraire, cela compte infiniment. Mettre un sourire dans la vie

équivaut au morceau de pain donné à l’affamé, au vêtement dont on couvre

les membres grelottants du pauvre et, dans la balance divine,

savons-nous ce qui pèsera davantage?

Cette amie, faiseuse de joies, à laquelle je reprochais de faire trop de

cas de gens qui ne le méritaient pas et de leur dire trop de choses

agréables, me répondit ces mots si tendrement humains: «Il faut bien

s’encourager un peu les uns les autres, la vie est si triste!»

Oui, tous nous avons besoin d’encouragement, même les privilégiés de ce

monde. Le secret est de savoir formuler la parole qui relève et qui

touche. Les intuitifs et ceux qui sont en relations constantes avec le

divin la trouvent spontanément. D’ordinaire, nous ne réfléchissons pas

assez à l’importance que peut avoir telle ou telle phrase, nous parlons

la plupart du temps automatiquement, comme nous agissons, et quand, des

années plus tard, nous entendons dire: «Tel jour, vous m’avez dit telle

ou telle chose, et ces mots ont eu une influence décisive sur ma vie»,

nous restons stupéfaits.

Tous les êtres ne possèdent pas à un degré égal le redoutable pouvoir

d’influencer leur semblable, mais presque tous peuvent quelque chose

pour son bonheur. Les natures extra-sensibles et timides ont, par

exemple, un intime besoin de mots tendres et élogieux. Ces paroles sont

pour elles un aliment indispensable, non parce qu’elles sont vaniteuses,

mais parce que, doutant sans cesse d’elles-mêmes, elles doivent être

constamment relevées à leurs propres yeux.

Une jeune femme maladive et sans enfants, mariée à un homme supérieur,

mais occupé et distrait, souffrait infiniment lorsqu’elle mettait une

robe nouvelle ou ajoutait quelque ornement à son salon, de constater que

son mari ne s’en apercevait même pas. Jamais un éloge ne sortait de ses

lèvres! Un jour, elle lui avoua son chagrin. «Mais, que veux-tu,

s’écria-t-il, désolé, je ne sais pas voir! Comment faire?» La femme

réfléchit un moment, puis un accord intervint entre eux; il fut entendu

que, quand il y aurait quelque chose à remarquer, elle lui ferait un

petit signe conventionnel. Averti, il comprendrait, regarderait,

admirerait. «Et je me contente! disait-elle, un peu honteuse de sa

puérilité. Les mots qu’il prononce ne sont pas spontanés, je le sais, et

pourtant j’ai du plaisir à les entendre. Ils éclairent ma vie.»

Ce petit fait absurde et touchant révèle un état d’esprit que certaines

natures ne peuvent comprendre, mais qui est plus général qu’on ne le

croit. Des gens, même fort énergiques, portent en eux des sensibilités

cachées qu’ils n’avouent pas, et qu’une parole tendre ou compréhensive

caresse doucement.

L’important est surtout de relever les courages. Tant que le courage

dure, la vie est supportable; elle peut même être belle dans les pires

circonstances, car le courage est toujours uni à l’espérance, et

l’espérance compte plus que le bonheur dans l’existence humaine. Il y a

des êtres dont la mission semble être de les abattre; ils accentuent

désagréablement chaque chose pénible et coupent avec volupté toutes les

ailes qui passent à leur portée. Il en est d’autres, au contraire, dont

la présence est remontante, ils éveillent les énergies et savent

découvrir le point bleu, même dans un ciel couvert. L’atmosphère qu’ils

créent est chaude ou doucement tiède, et après les avoir quittés on sent

moins les brouillards humides du dehors.

On rencontre des hommes, sonneurs de cloches, dont l’action s’étend sur

toutes les consciences, mais il est rare qu’ils sachent être des

consolateurs; ce rôle est réservé par la nature aux mains plus souples

des femmes. Certaines mains féminines possèdent un merveilleux pouvoir

réparateur; on le sent à leur toucher, elles communiquent la paix,

donnent la force et se posent si douces sur les blessures que celles-ci

se cicatrisent miraculeusement. Ces femmes-là redonnent le goût de la

vie à ceux qui l’avaient perdu, et le terrible _Weltschmerz_ est

quelquefois guéri par elles!

* * * * *

Pour remplir ce rôle de consolatrice, qui seul met la dignité féminine

complètement hors d’atteinte, certaines qualités sont indispensables, et

en premier lieu la douceur, car c’est en elle que réside pour les femmes

la plénitude de la force. Quand elle n’est pas un don naturel, celles

qui en ignorent le pouvoir ou négligent de l’acquérir, commettent une

erreur considérable. Car c’est, leur arme la plus redoutable. Je ne

parle pas, bien entendu, de cette douceur bête, fille de la faiblesse,

de la peur ou de la sottise, dépourvue de perspicacité et de force de

résistance, mais de la douceur intelligente et qu’accompagnent la

fermeté de l’âme et une certaine finesse de perception. Rien ne peut lui

résister longtemps; pour le bien comme pour le mal, son pouvoir

s’exerce, irrésistible. La femme douce et persévérante dans ce qu’elle

veut est certaine d’obtenir sur son entourage une influence

prépondérante.

On répliquera que, dans les ménages, les femmes douces sont des

victimes. Elles le sont, non à cause de leur douceur, mais à cause de

leur manque d’intelligence, de raison, de force ou de charme. Si elles

avaient possédé ces dons, la douceur en aurait quintuplé la puissance,

car elle est indispensable au prestige des femmes. Sans douceur, elles

deviennent facilement impatientantes, irritantes et ridicules. Une femme

qui crie fort, gesticule violemment, ne peut jamais être attrayante et

perd toute dignité. La plus jolie est gâtée par la colère, dès que

celle-ci s’extériorise. Certes, il y a des moments dans la vie où il

faut savoir s’indigner et même manifester une indignation, dont les

accès, toutefois, pour être efficaces, doivent être rares!

Un autre élément qui, joint à la douceur, centuple le pouvoir des

femmes, est l’enjouement. On le néglige trop; être gaie, savoir

plaisanter, trouver le côté plaisant des choses, rend la vie facile à

chacun. Tous les hommes, même les personnalités supérieures, éprouvent

un immense besoin d’être distraits et amusés. Une mère de famille qui

possède ou a acquis ces dons est une consolatrice, et, à moins d’avoir,

comme entourage, des monstres ou des misanthropes invétérés, elle sera

aimée et obéie.

Les silencieuses peuvent être aussi, dans un autre genre, des

consolatrices efficaces, car elles pensent davantage, et les pensées ont

plus de vertu que les paroles. Les femmes qui parlent beaucoup,

formulent parfois des choses irritantes, s’arrêtent sur des arguments

inutiles ou médiocres, et leur autorité en est diminuée.

Les consolatrices ne sauraient être des vaniteuses, la vanité empêchant

le développement des qualités altruistes. Elles doivent faire effort,

cependant, pour se rendre le plus agréables possible, car certaines

qualités extérieures exercent un immense ascendant. Quelques femmes

remplies de vertus l’oublient trop et perdent ainsi le pouvoir de

consoler.

Les natures soucieuses, si excellentes soient-elles, ne pourront jamais

appartenir à la catégorie des consolatrices, car les nuages noirs dont

elles s’enveloppent repoussent, au lieu d’attirer, et on les fuit plus

qu’on ne les recherche. Demandant sans cesse à être soutenues et

consolées, elles ne peuvent consoler elles-mêmes. Les êtres, comme les

plantes, cherchent d’instinct la lumière, la chaleur, la force, et se

tournent irrésistiblement vers les êtres qui les possèdent ou les ont

acquis.

J’insiste sur ce dernier mot, car je suis persuadée qu’avec de la bonne

volonté on peut se modifier et acquérir ce qui manque. Dans la jeunesse

surtout c’est possible, car il y a dans l’être jeune une élasticité et

une malléabilité qui lui permettent de se transformer.

Mais il faut le vouloir. Plus tard, quand les habitudes mentales sont

prises, le travail subjectif devient difficile et demande plus

d’efforts.

On rencontre, dans le monde, des jeunes filles maussades, prétentieuses

et égoïstes, mais il en est de délicieuses qui semblent posséder tous

les dons. Quelles consolatrices elles pourraient faire dans l’avenir, si

le contact du monde ne les gâtait pas! La mère elle-même est souvent la

première à les dévoyer par son exemple ou ses leçons. On les jette dans

des recherches de vanité, puis on les confie à un égoïste qui les

convertit à ses principes, et elles vont augmenter la nombreuse cohorte

des femmes médiocres et nuisibles.

Pour devenir une consolatrice, une autre qualité est essentielle: le

calme! Sans lui, comme l’a dit si justement Ernest Legouvé, rien ne se

fait de grand, et aucune action efficace ne peut s’exercer. Cet écrivain

ne parle pas ici du calme qui indique une somnolence de nature, mais du

calme, effet de la sagesse, de l’expérience et d’un parfait contrôle sur

soi-même. La femme qui l’a reçu en don ou qui l’a acquis par un patient

travail sur son âme obtiendra toujours des résultats supérieurs à ceux

des créatures impulsives et agitées.

La douceur, l’enjouement, le calme forment donc le triangle sur lequel

doit se baser l’influence féminine dans le monde. Sans ces trois

coefficients, la femme pourra peu de chose pour elle-même et moins

encore pour les autres.

* * * * *

Les femmes suivent la mode avec une docilité extrême; elles se prêtent à

toutes ses excentricités et acceptent les vêtements incommodes avec une

obéissance servile (en cela, les hommes se montrent plus intelligents,

car les tailleurs ne leur feraient jamais adopter des vêtements sans

poches ou qui entraveraient la liberté des mouvements du corps). Cette

soumission à des ordres reconnus supérieurs pourrait être exploitée pour

le bien. Si certaines délicatesses de l’âme devenaient à la mode, si un

groupe de femmes en vue arborait ce drapeau, les autres suivraient. A la

parole de Rousseau, toutes ses contemporaines se sont bien mises à aimer

la nature, qu’elles n’avaient jamais regardée auparavant. La voix

éloquente de Jean-Jacques pourrait être remplacée par celle d’une

collectivité de femmes d’élite qui déclareraient la guerre à toutes les

vulgarités; c’est donc l’élite qu’il faut découvrir et caractériser.

Il y a, dans un roman contemporain publié par un écrivain d’infiniment

de talent, une fort jolie phrase, bien qu’elle se rapporte à une femme

que je ne citerais pas en exemple à mes lectrices: «Quand elle se

sentait bonne, elle s’aimait elle-même, elle aurait voulu s’embrasser.

Lorsqu’elle lisait un livre éloquent sur une femme pudique, elle sentait

une pudeur extrême avec des délicatesses et des raffinements infinis.»

Le malheur est que les livres éloquents sur les femmes pudiques ne

s’écrivent plus aujourd’hui. D’après une statistique récente, la chaste

Angleterre elle-même s’est adonnée à une littérature où tout ce que la

loi condamne est présenté comme un devoir social et décrit dans des

termes fort libres. Les romancières tiennent, en ce genre, le record de

la hardiesse[24]; c’est à qui s’aventurera le plus loin sur ce terrain

glissant, tout comme, sous le Directoire, il y avait lutte entre Mme

Tallien et Mme Hamelin sur la façon de se présenter en public, le moins

vêtue possible.

[24] _Monthly Review_, du 15 septembre 1905.

Le besoin de remettre en honneur les raffinements et les délicatesses de

l’esprit et du cœur est donc urgent; le goût des choses propres et pures

devrait redevenir de mode. Ils font partie du beau. Évidemment il y

aurait, en ce genre, des vocations factices qui ne tiendraient pas. Peu

importe, elles sont inévitables en toutes choses. Pourvu qu’on permette

aux véritables de se développer, le but est atteint. Combien de natures,

faites pour les hauteurs, et qui se traînent misérablement sur les

terres basses! Elles ont négligé leur volonté, n’ont pas appris qu’on

pouvait «s’enivrer de son âme[25]» et, ayant besoin d’ivresses, les ont

cherchées ailleurs.

[25] Victor Hugo.

Il existe, dans la vie, de subtiles et secrètes influences[26], qui ne

répondent à aucune des catégories auxquelles on peut mettre une

étiquette. Est-ce magnétisme? Est-ce l’action du subconscient? Est-ce

l’hôte mystérieux plus grand que nous, qui habite en nous, parle à

certaines heures et détermine nos actions et nos paroles? Le mystère qui

enveloppe ces subtilités ne sera jamais percé, peut-être, mais un fait

est certain: ceux qui exercent ce pouvoir sont toujours des êtres à

l’âme vibrante et qui se contrôlent eux-mêmes parfaitement. «La vraie

liberté, a dit Montaigne, est de pouvoir toutes choses sur soi.» Pouvoir

toutes choses sur soi, c’est pouvoir infiniment sur les autres. Aimer le

beau, le poursuivre avec sa volonté, l’atteindre en soi-même, c’est en

communiquer le goût à ses semblables, de la façon la plus certaine.

[26] Voir le chapitre: «Égalité».

Toutes les femmes qui s’appliqueront à combattre avec de pareilles armes

seront sûres de vaincre en persévérant. Elles feront d’admirables

consolatrices, non seulement pour l’homme, père, fils, mari, frère, ami,

mais pour les autres femmes, dans la famille et hors de la famille. Nous

pourrions tant, les unes pour les autres, si nous le voulions bien! Je

ne parle pas des dons matériels,--pour être efficaces, ils doivent se

faire largement, et c’est le rare privilège de quelques-unes,--mais il y

a le don moral et intellectuel.

Lorsque le besoin de s’aider, de se soutenir et de se consoler entre

elles aura pénétré leurs cœurs, les femmes ne sentiront plus au même

degré l’envie, la jalousie, la rancune. Les sympathies, dont elles

sentent l’impulsion, cesseront d’être entravées par les barrières

redoutables de la rivalité. Elles verront, les unes dans les autres, des

sœurs soumises aux mêmes épreuves, supportant les mêmes tyrannies,

exposées aux mêmes douleurs; les mains qui, si souvent, s’avançaient

pour blesser, se tendront pour étreindre.

Pourquoi se combattre, se haïr, se faire des torts réciproques? La vie

est si courte. Pour ceux qui espèrent, c’est un moment entre deux

éternités. Pour ceux qui nient, c’est une mauvaise comédie où tous les

acteurs, tôt ou tard, sont des victimes.

TABLE DES CHAPITRES

CHAPITRES. Pages.

Préface VII

I.--Faiseurs de peines 1

II.--Criminels inconscients 20

III.--Égalité 45

IV.--Petites tares de l’âme 71

V.--Les griefs 90

VI.--Peines sentimentales 110

VII.--Ce que les hommes pensent des femmes 136

VIII.--Ce que les femmes pensent des hommes 165

IX.--Faiseurs de joies 185

X.--L’amitié 211

XI.--Les consolatrices 240

TOURS

IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie

6 ET 12, RUE DE LA PRÉFECTURE

1590

LIBRAIRIE FISCHBACHER, 93, rue de Seine, Paris

OUVRAGES DE DORA MELEGARI

Ames dormantes (_Ouvrage couronné par l’Académie française_),

7e édition, in-12. 5 »

Faiseurs de peines et faiseurs de joies, 11e édit., in-12. 6 »

Chercheurs de sources, 6e édition, in-12. 5 »

La jeune Italie et la jeune Europe. _Lettres inédites de

Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari_, in-12. 5 »

Amis et ennemis, in-12. (épuisé)

OUVRAGES DE CHARLES WAGNER

L’Ami. _Dialogues intérieurs_, 5e édition, in-12. 6 »

Justice. _Huit discours_, 8e édition, in-12. 5 »

Jeunesse (_Ouvrage couronné par l’Académie française_).

30e édition, in-12. 5 »

Vaillance, 20e édition, in-12. 6 »

La Vie simple, 12e édition, in-12. 4 50

Auprès du Foyer, 6e édition, in-12. 4 50

L’Évangile et la Vie. _Sermons_, 6e édition, in-12. 5 »

Sois un homme! _Simples causeries sur la conduite de la vie_,

3e édition, in-12. Broché 1 fr. 75. Relié. 2 50

L’Ame des choses, 3e édition, in-12. 5 »

Le long du chemin, 5e édition, in-12. 5 »

Vers le cœur de l’Amérique, 3e édition, in-12. 5 »

Pour les Petits et les Grands. Causeries sur la vie et la

manière de s’en servir, 2e édition, in-12. 4 50

Par la Loi vers la Liberté, in-12. 2 50

A travers les choses et les hommes. _Pour apprendre à vivre_,

in-12. 4 50

Par le Sourire, in-12. 4 50

Ce qu’il faudra toujours, in-12. 4 50

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 12 / 13 段