La femme du XVIIIe siècle connaissait bien mieux les hommes que celles

du XIXe. C’était sa science propre, disent les frères de Goncourt,

l’aptitude la plus haute de sa fine et délicate nature, l’instinct

général de son temps, presque universel dans son sexe, et qui en

révélait la profondeur et la valeur cachées. Peut-être alors les hommes,

subissant davantage l’attrait de ces natures admirablement intuitives,

les étudiaient-ils davantage. Le XIXe siècle, plus sérieux, plus

utilitaire, ignorant des loisirs, a émoussé la délicatesse des

perceptions chez les deux sexes. Un voyage de découvertes mutuelles

serait donc indispensable, de part et d’autre, et je voudrais y convier

tous les esprits justes et les cœurs sincères.

Pour quelques-uns, le voyage est inutile. Ils ont l’âme vivante et, sous

sa direction, ils classent chaque chose et chaque sentiment à sa place

réelle; mais ces précurseurs du monde futur sont rares; la plupart des

hommes et des femmes persévèrent dans leurs anciennes erreurs que

certaines idées nouvelles sont venues aggraver encore. L’homme continue

à voir dans la femme un être frivole que, dans la lutte féroce pour

l’existence, il n’a pas le temps d’étudier. La femme, de son côté,

s’irrite de ne plus trouver dans l’homme l’adorateur esclave dont

parlaient les romans d’autrefois. Elle voudrait entrer en lutte avec lui

sur d’autres points et le ramener en amour aux apparences

chevaleresquement soumises des époques disparues.

Ce dernier désir est irréalisable; il n’y a plus d’oisifs aujourd’hui,

et il y en aura de moins en moins; or, pour consacrer de longues heures

aux femmes, il faut des loisirs que la vie moderne ne permet pas. Les

femmes doivent donc viser à conquérir l’homme d’une autre façon.

C’est le fond de la pensée qu’il faudrait modifier chez les uns et les

autres. Il est nécessaire que l’homme élargisse l’idée qu’il a de la

femme, et lui accorde son estime, comme il l’accorde à un autre homme,

si celui-ci y a droit. La femme, de son côté, redonnera son estime à

l’homme, quand elle verra qu’il apprécie en elle autre chose que le

plaisir ou l’utilité.

Pour quelques-uns il est trop tard, tellement ils sont enlisés dans le

marais du faux point de vue et du préjugé sexuel. Mais il y a les

jeunes, les enfants d’aujourd’hui, destinés à être les hommes et les

femmes de demain. C’est eux que l’avenir attend, c’est à eux qu’il faut

montrer la voie qui conduira les générations futures à une vie

relativement heureuse, où, en bons compagnons de route, les hommes et

les femmes, délivrés de leurs séculaires malentendus, prendront les

chemins qui mènent aux vallées fertiles et aux cimes élevées d’où l’on

domine le monde.

CHAPITRE IX

FAISEURS DE JOIES

He who, doing what he ought... gives pleasure to others, shall

find joy in the other world.

IMITATION OF BOUDHA.

Le surhomme, ou plutôt l’homme supérieur, en donnant au mot sa vraie et

grande acception et non le sens absurde que certaine école récente et

plagiaire lui a mérité, devrait avoir pour trait distinctif d’être un

faiseur de joies. Accomplir avec orgueil, intensité et cruauté des actes

égoïstes, mauvais ou bas, dont les êtres les plus vulgaires sont

capables, ne constitue pas une supériorité. La préoccupation de

l’esthétique extérieure et des beaux gestes ne suffit pas non plus à

l’établir. Tous les véritables surhommes ont été des altruistes, même

les conquérants, la conquête étant une sorte d’altruisme _sui generis_,

un effort, pour joindre, aux terres qu’on possède déjà, d’autres terres,

destinées à enrichir le patrimoine national.

Non que l’esprit de conquête territoriale soit louable en soi, mais

parce que l’homme qui conquiert s’occupe directement de son prochain,

quoique ce soit peut-être inconsciemment. Il sacrifie des vies, c’est

vrai, mais s’il remporte la victoire, il augmente le bien-être matériel

et moral de ses sujets ou de ses concitoyens. Il peut même se faire

l’illusion, si les vaincus sont des peuples barbares ou arriérés, qu’il

leur apporte la civilisation.

L’homme de talent, préoccupé exclusivement de sa gloire et de son

plaisir personnels, ne doit pas être considéré comme un surhomme, car la

subjectivité abaisse toujours et limite la pensée. Le génie véritable a

une force d’expansion extraordinaire; il va au-delà de la personnalité.

S’il s’y renferme, il pourra être brillant, incisif, élégant, il

manquera de puissance et aura un fond de puérilité que toute la magie

d’une imagination créatrice ou d’une plume éloquente ne masquera pas

longtemps.

Sans parler des anciens, Dante, Shakespeare et Gœthe ont toujours eu

l’humanité pour objectif. Dante voyait Dieu reflété dans l’humanité,

mais c’est elle qu’il plaignait et châtiait sous ses formes coupables,

admirait et révérait sous ses formes élevées et pures. Les plus grands

esprits se sont rarement chantés eux-mêmes. Leur personnalité n’est

intervenue qu’indirectement et secondairement dans leur philosophie,

leurs drames ou leurs vers. Que penserait-on d’un peintre ou d’un

sculpteur qui, avec son pinceau ou son ciseau, représenterait

perpétuellement sa propre image ou des scènes de son existence

personnelle? On le jugerait vite, quelle que fût sa valeur apparente,

vaniteux et mesquin. Les grands peintres de la Renaissance, s’ils ont

parfois reproduit dans leurs tableaux les traits de leur visage, se sont

toujours, avec intention, confondus dans la foule des personnages

secondaires. Le même procédé s’impose dans chaque manifestation

intellectuelle. Travailler pour soi et non en vue ou en faveur des

autres, c’est se frapper de stérilité. Nul n’échappe à cette loi

inéluctable, quel que puisse être le scintillement des fausses gloires.

La théorie de l’art pour l’art, telle qu’on la pratique aujourd’hui, est

donc condamnable. L’auteur de la frise du Parthénon ne faisait certes

pas de la sculpture éthique, mais toute œuvre sereine de beauté devient

moralisatrice par le fait même de sa perfection. Phidias a sa place

marquée parmi les surhommes, bienfaiteurs de l’humanité, car il a été

pour les yeux de la Grèce un grand faiseur de joies; et, après tant de

siècles écoulés, les débris de son temple sont encore, pour les regards,

une occasion de plaisir élevé et rare.

Mais, si l’on ne peut mériter le nom de surhomme que par cette expansion

géniale qui se répand sur les autres en bien-être, en espérance, en

bonheur ou en gloire, il n’est pas nécessaire d’être un surhomme pour

devenir un faiseur de joies. Les plus humbles et les plus modestes

peuvent y aspirer. Souvent les moyens matériels manquent pour des

bienfaits considérables, mais il y a telles petites attentions du cœur

qui donnent plus de plaisir aux âmes que des dons somptueux.

Un de mes amis de Rome accompagnait un jour un médecin de sa

connaissance dans l’un des faubourgs les plus misérables de la ville. Il

vit tout à coup, dans l’allée qui précède le quartier populaire, une

femme en haillons sortir de derrière un arbre où elle s’était

dissimulée, s’approcher du docteur, et lui tendre un petit bouquet de

violettes fraîches. Le médecin prit le bouquet, sourit en silence et

passa les fleurs dans sa boutonnière avec le geste machinal dont on

accomplit les actes quotidiens, mais sans mettre la main à sa poche.

Déjà la malheureuse s’était éloignée. Mon ami, étonné de ce manque de

générosité, voulut courir après elle pour lui donner quelques sous, mais

son compagnon l’arrêta:

--Vous l’offenseriez, dit-il.

Et comme l’autre insistait pour avoir une explication de la petite

scène, le docteur raconta que, durant une épidémie de diphtérie, il

avait eu le bonheur de sauver un des enfants de la pauvre femme. Grande

joie dans le misérable ménage! Mais on n’avait pas d’argent pour payer

le médecin. Alors, voulant absolument lui prouver sa gratitude, la mère

reconnaissante se levait à l’aube, chaque jour, pour courir la campagne

à la recherche des premières violettes. Puis elle guettait son passage

et glissait le bouquet dans les mains qui avaient sauvé son fils. La

première fois, le médecin avait voulu donner quelque argent en échange

des fleurs, mais le regard que lui lança la femme était si rempli de

reproche, qu’il laissa tomber les pièces de monnaie et ne recommença

plus.

--Je n’oserais pas, murmura-t-il avec émotion, en tirant d’un geste

caressant les tiges des violettes, afin de mieux les assujettir à sa

boutonnière.

Mon ami demanda:

--Ces fleurs vous font donc réellement plaisir?

--Très réellement, répondit le docteur, c’est un petit rayon de soleil

qui me réchauffe!

Si l’on pensait davantage au petit rayon de soleil dont on pourrait

éclairer tant de vies ternes, la somme des joies croîtrait en ce monde,

ce qui rétablirait l’équilibre, car jusqu’ici elle a été terriblement

inférieure à celle des douleurs.

* * * * *

Mais, pour donner du plaisir aux autres, il faut que nous nous fassions

un peu de joie dans nos âmes. Or, l’éducation de la joie est à faire.

Entourés de sources de jouissances, nous ne savons ni les découvrir, ni

nous y abreuver. Apprendre à discerner et à goûter la beauté et la

poésie des choses est une science qui exige des études. Chacun de nous

en a plus ou moins fait l’expérience: tel aspect qui nous laissait

indifférent nous devient cher tout à coup, parce que, l’ayant mieux

regardé, nous en avons perçu le charme. L’amour de la nature, par

exemple, n’est pas toujours spontané. Il naît souvent de la lecture des

poètes qui l’ont chantée, de l’observation voulue de ses merveilles, de

la culture de certaines tendances de notre être et de certaines facultés

de notre intelligence.

Pour beaucoup de gens la nature est belle, mais muette et froide. Ils ne

sont pas entrés avec elle en communion intime, ils n’entendent pas ses

voix: l’esprit des eaux, celui des forêts et des montagnes ne leur parle

jamais. Ils voient la réalité de ses formes, mais le grand secret des

nuits étoilées leur échappe. Les joies que donne la contemplation de

l’univers leur sont inconnues, et, ne les connaissant pas, ils ne

peuvent ni les enseigner aux autres, ni les inviter à y participer.

Tout éducateur ou éducatrice qui ne sent pas la nature devrait être

écarté, car son enseignement est fatalement incomplet, puisqu’il néglige

d’enseigner à goûter une partie des joies sereines et pures que l’homme

peut savourer. J’ai vu des personnes baiser passionnément l’herbe verte

des prairies qu’elles revoyaient après une longue absence et éprouver

sur la haute montagne des sensations d’ivresse et de puissante émotion

qui étaient peut-être les plus fortes que la vie leur eût fait

connaître.

Combien d’hommes ne connaissent pas ce livre profond, ou se sont bornés

à le feuilleter distraitement, absorbés qu’ils étaient par les menus

incidents de la vie journalière! On les voit traverser presque

automatiquement les plus beaux sites, calculant les kilomètres

parcourus, l’heure du départ et celle de l’arrivée; mais leur âme ne

sent pas la fraîcheur délicieuse des sources cachées dans les forêts, et

ils ne prêtent pas l’oreille au vent de la montagne qui leur apporte le

salut des neiges éternelles.

Développer en soi et chez les autres le goût profond de la nature et la

faculté de saisir la beauté des choses, c’est être un faiseur de joies.

Il en est de même pour la poésie et l’art. Lire les poètes n’est rien,

il faut faire pénétrer en soi leur pensée, s’en imprégner et l’avoir

toujours présente à l’esprit, pour appliquer leur façon de voir et de

sentir aux images qui passent sous nos yeux. Mais d’ordinaire nous ne

saisissons pas ces analogies; parmi les lecteurs de Virgile, combien se

souviennent des _Bucoliques_, devant les champs d’or du blé mûr!

Tous les Italiens connaissent le Dante, tous l’appellent le _divino

poeta_, tous en sont orgueilleux. Mais il n’est une source de joies que

pour quelques-uns, pour les rares intelligences qui ont tâché

d’identifier leur pensée à la sienne, et qui cherchant sous ses paroles,

parfois obscures, le sens caché qu’elles renferment et, oubliant leur

scepticisme, essayent de se créer une âme forte et pieuse, capable de

comprendre les violences magnifiques du poète, et de le suivre dans les

abstractions subtiles de la métaphysique moyen-âgeuse.

Les mêmes considérations s’appliquent à la musique et à l’art, ces

autres formes de la beauté, mais, pour le développement de ces deux

passions, des dons particuliers sont nécessaires, surtout pour la

musique qui demande, pour être goûtée et comprise, un sens spécial. Ceux

qui en sont dépourvus, mais auxquels le sentiment de l’harmonie générale

des choses donne l’intuition de ce qu’ils perdent, comprennent qu’il

ouvre à ses privilégiés possesseurs un monde nouveau, le monde varié et

délicieux du rythme, source de jouissances subtiles et raffinées. Mais

c’est là aussi une mine qu’il faut creuser, pour en extraire la

paillette d’or.

Le goût du beau en architecture, en sculpture et en peinture, quoique

demandant aussi certaines dispositions particulières, est plus à la

portée de tous. Bien mieux que celui de la musique, on peut le

développer artificiellement. Il procure aussi d’intenses plaisirs. S’il

est accompagné d’une large culture artistique, permettant d’établir des

rapports et des comparaisons entre les époques, les écoles et les

artistes, les satisfactions qu’il donne dépassent le simple plaisir des

yeux et de la sensibilité pour devenir aussi une jouissance de l’esprit.

La connaissance profonde des étapes successives parcourues par l’art

permet, en outre, de saisir dans un monument, une statue, un tableau,

des beautés que le regard ignorant ne perçoit pas et qui paraissent

d’autant plus précieuses que leur découverte est absolument personnelle.

Les éducateurs intelligents devraient donc se préoccuper beaucoup plus

qu’ils ne le font d’ordinaire--malgré Ruskin et tous les apôtres de

l’esthétique--du développement du goût du beau, en tant que source de

joie. Il faudrait que les élèves, à leur tour, dès qu’ils ont atteint

l’âge de raison, les aident dans leur tâche pour s’assurer des plaisirs

toujours renouvelables. Malheureusement, l’esprit moderne est tellement

tourné vers la matérialité des choses qu’il néglige les satisfactions

durables pour s’assurer celles qui sont fugitives, médiocres et

vulgaires.

C’est donc à la recherche des joies vraies et à la lutte contre les

joies fausses qu’il faudrait convier les vaillants et les sincères. On

devrait leur persuader que de créer du bonheur en soi et autour de soi

est le premier des devoirs pour l’homme qui comprend le sens profond de

la mission que Dieu lui a confiée. Plus cet homme appartient à l’élite

et est dépositaire de forces précieuses, plus il doit les répandre

autour de lui en dons généreux. Nietzsche trace une distinction entre la

morale des maîtres et celle des esclaves, et il a raison en un certain

sens. Le maître est forcé d’avoir une morale bien plus haute que

l’esclave, toute supériorité imposant l’obligation d’être, plus que les

autres, bon, compatissant, équitable.

Si le devoir de chaque homme est d’être un faiseur de joies dans la

mesure de ses capacités, pour les privilégiés de la vie ce devoir est

imprescriptible. Quand on se reconnaît fils d’un père commun, la

fraternité s’impose; quand ce père vous a comblé de dons, y faire

participer autrui devrait être un impérieux besoin du cœur et de la

conscience.

* * * * *

Pour devenir un faiseur de joies, il faudrait d’abord s’interdire

absolument d’être un faiseur de peines, en évitant avec soin toutes les

occasions de faire souffrir les autres inutilement. Mais, dira-t-on,

l’homme n’agirait plus, s’il avait la mentalité des Hindous et craignait

d’écraser un insecte en s’asseyant. Je l’ai dit déjà[17], éviter des

souffrances à son semblable ne signifie point tomber dans la mièvrerie

et la puérilité. Il y a des chagrins indispensables, nécessaires, il y a

des coups de fouet sauveurs, il y a des sévérités faites de justice,

d’intelligence et de bonté, qui assurent les vies heureuses, comme il y

a des indulgences pernicieuses qui détruisent l’avenir de ceux qui en

sont l’objet.

[17] Voir le chapitre: «Faiseurs de peines».

Mais les sévérités, pour qu’elles soient salutaires, devraient être

toujours contrôlées par le cœur, approuvées par la raison et n’avoir

jamais pour cause la mauvaise humeur, l’irritation, l’impatience... Une

femme qui a joué un rôle important dans l’histoire du Risorgimento

italien, disait toujours: «Quand on veut châtier un enfant, il faut

aller chercher une verge. Pendant ce temps, la colère se calme; on peut

raisonner, et si l’on punit quand même, on est sûr que le châtiment est

mérité.»

Je ne parle pas des occasions où les rigueurs procèdent de la pure

méchanceté, bien que cela arrive, l’homme étant, comme le dit

Schopenhauer, le seul animal qui fasse souffrir autrui pour le seul

plaisir de faire souffrir; je me borne à indiquer par quelles impulsions

certains caractères éprouvent le besoin de tourmenter leur prochain,

sans lui vouloir précisément du mal, par simple envie d’épancher leur

bile ou d’affirmer leur prépondérance.

Procurer des joies, disent certaines personnes, nous le voudrions bien,

mais comment faire? Nous ne savons pas! Réfléchir un instant pour

découvrir les plaisirs qu’elles pourraient procurer effraye leur

paresse. «Penser, voilà ce que personne ne veut faire», a dit je ne sais

plus qui. Ces mots renferment l’explication de l’insuffisance et de la

médiocrité de la vie humaine. En effet, personne ne veut penser; que de

gens, même intelligents, vivent sans jamais accomplir cette fonction,

car réfléchir représente une opération bien plus profonde et complexe

que celle de grouper dans notre cerveau les faits matériels et

intellectuels nécessaires à notre conservation et à notre rôle social.

Si l’on voulait réellement essayer d’améliorer et d’adoucir la vie des

autres, la première résolution à prendre serait de ne pas la leur

empoisonner par l’usage de la lamentation perpétuelle. Que de bonnes et

réellement honnêtes personnes attristent l’existence de leur entourage

par cette déplorable habitude. Elles se plaignent de tout et de tous,

leurs griefs sont innombrables[18]; on les entend geindre

continuellement. Souvent elles possèdent le bonheur, mais n’en sont pas

plus satisfaites; le moindre nuage suffit à leur voiler le soleil, et

chaque petit incident, dont d’autres ne s’apercevraient même pas,

assombrit leur humeur. En famille et dans l’intimité, elles n’ouvrent la

bouche que pour formuler des plaintes; à les entendre, on dirait

qu’elles sont seules dans l’univers à sentir le froid et le chaud, les

malaises, les contrariétés... Un énorme égoïsme est évidemment à la base

de cette façon d’accepter et de comprendre la vie. Je connais des

familles entières dont les jours se traînent monotones et sans joies

parce que le mari ou la femme, le père ou la mère, le frère ou la sœur

ont contracté l’habitude du gémissement quotidien.

[18] Voir le chapitre: «Les griefs».

Quelquefois cette disposition peu égayante a pour résultat la révolte

et, par conséquent, la désagrégation de la famille. Les caractères

patients et affectueux ne se rebellent pas, ils se courbent sous le

fardeau pénible qu’on leur impose sans équité, mais ils s’attristent,

perdent leur énergie et le goût de vivre les abandonne. Or, je le

demande: est-il juste qu’un seul être pèse ainsi de tout son poids sur

l’existence des autres? S’il a une conscience, pourquoi reste-t-elle

muette? Simplement parce qu’il n’a pas l’habitude de l’interroger.

Pour être un faiseur de joies, il faut donc, en premier lieu, renoncer à

la plainte puérile, devenir un vaillant, mépriser les petites

contrariétés et porter les vraies croix avec courage et le front serein.

Les grands maîtres de l’antique philosophie nous ont enseigné cette

leçon que le christianisme a formulée également. Ceux qui ne l’ont ni

apprise ni acceptée ne pourront jamais gravir les échelons qui

conduisent aux hauteurs sereines, ni être pour autrui des distributeurs

d’énergie et de félicité.

Si, pour tirer du bonheur de l’amour, il faut apprendre à respecter

l’amour, il est tout aussi nécessaire de respecter les bonheurs des

autres et les nôtres propres. Une fausse morale et une fausse

religiosité ont fait longtemps consister la vertu en une sorte de

morosité austère. Rien ne lui a fait plus de tort; elle a ainsi éloigné

d’elle les cœurs. Cette fausse opposition entre la sagesse et la joie a

eu une funeste influence sur plusieurs âmes. Oui, certes, nous devons

souffrir, et tout essai de révolte contre cette loi inévitable et

probablement salutaire serait aussi puéril qu’inutile; mais

primitivement, avant la mystérieuse tragédie qui a fait peser sur tous

les fils d’Adam une si redoutable condamnation, nous avions été créés

pour être heureux, et notre cœur, rempli d’un si inextinguible besoin de

bonheur, s’en porte garant.

Or, ce besoin que la nature a mis dans nos âmes, il faut le respecter

comme l’indice de notre origine divine; c’est la seule chose qui nous

rattache à une existence meilleure et plus élevée. Les joies, même

insignifiantes, doivent être sacrées, et il faudrait éviter avec soin de

les assombrir ou de les diminuer, à moins qu’elles ne soient absurdes,

sottes ou dangereuses. Mais la préoccupation de ne pas ternir le

contentement d’autrui est inconnu à la généralité des êtres, et, dans

les familles, il y a toujours quelqu’un pour se charger du rôle de

trouble fête, soit en n’accordant qu’à la dernière heure une permission

demandée, soit en menaçant de la retirer, soit en l’accompagnant de tant

de reproches et de recommandations que le plaisir attendu est gâté

d’avance.

Les gens capricieux pratiquent fréquemment une autre façon d’empoisonner

les jouissances de leurs semblables. On combine une partie de théâtre,

une promenade, une course, un voyage; à la dernière minute, un des

membres de la famille ou du groupe déclare qu’il n’ira pas, sans

qu’aucune raison valable justifie ce changement d’intention. Il a

simplement changé d’idée, et gâte, sans scrupule, le plaisir des autres,

oubliant que lui-même avait imposé ses goûts dans l’organisation du

projet et que tout avait été combiné pour le satisfaire. Choses sans

importance, dira-t-on. Mais non, une joie enlevée aux pauvres créatures

humaines, destinées à tant souffrir, est une sorte de vol, en tous cas

une cruauté inutile, sans compter que ces procédés désobligeants

provoquent dans les cœurs un inévitable sentiment d’irritation.

Mais ne pas causer de peines inutiles, respecter scrupuleusement les

quelques joies que la Providence accorde aux hommes, ne suffit pas. Pour

accomplir le devoir de fraternité que la foi en un père commun impose

aux uns, et que certaines doctrines humanitaires imposent aux autres,

une action plus directe est nécessaire: il faut que nous intervenions

efficacement dans la vie du prochain et apprenions à devenir pour lui un

faiseur de joies.

* * * * *

Avez-vous connu des faiseurs de joies? Pour mon compte j’en ai rencontré

quelques-uns, et je crois fermement que la continuation du genre humain

leur est due. Sans les sourires qu’ils provoquent, les chants qu’ils

font éclore sur les lèvres, les rayonnements qu’ils amènent sur les

visages, le soleil, depuis longtemps, aurait cessé de luire sur un monde

continuellement maussade et triste, la terre se serait refroidie et le

dernier homme aurait expiré en grelottant. Eux seuls nous ont sauvés et

nous sauvent encore. Heureusement ils sont plus nombreux que les justes

dont l’Éternel exigeait l’existence dans Sodome et Gomorrhe, pour

épargner à ces deux villes iniques la pluie de feu qu’il leur réservait.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 9 / 13 段