qui, voyant dans tout être humain une âme immortelle, attribuent autant
d’importance à celle de la femme qu’à la leur propre,--ils ne se donnent
la peine d’étudier leur compagne d’aucun côté. Ils la prennent telle
qu’elle se montre, se défiant toujours d’elle, et accordant pourtant une
confiance aveugle aux bouches menteuses qui veulent bien les tromper.
Quelle différence avec la perspicacité de l’autre sexe! Une femme, pour
peu qu’elle soit intelligente et équitable, sait parfaitement juger la
valeur réelle des autres femmes; elle distingue nettement les clartés et
les ombres, tandis que l’homme les perçoit de façon confuse, en myope
qui ne peut discerner les zones de lumière des zones obscures. Les
choses feintes ont plus d’influence sur lui que les choses vraies. Le
fait peut s’observer surtout en ce qui concerne la franchise; une nature
réellement droite ne le frappera pas, mais ils sera persuadé de la
loyauté de la femme menteuse qui a toujours le mot de sincérité à la
bouche!
Un homme d’une grande valeur disait récemment, à propos d’une femme de
sa connaissance: «Jamais elle ne veut parler d’elle-même, c’est un oubli
complet de sa personnalité!» Ses interlocuteurs l’écoutaient confondus,
car cette femme, non seulement se mettait constamment en avant, mais
dévoilait à des étrangers, sans nécessité, les secrets les plus intimes
de sa vie. Comment expliquer pareille illusion chez un esprit supérieur?
Simplement par dédain de la Psyché féminine: la femme avait affirmé
devant lui son impersonnalité, et, sans se donner la peine d’observer,
l’homme s’était formé une conviction.
Que l’orgueil masculin ne se cabre pas! Il y a des hommes perspicaces
qui, analysant tout, savent percer aussi les secrets de l’âme féminine;
mais, en général, la majorité se laisse tromper avec une facilité
singulière sur les tendances et les qualités morales des filles d’Ève,
justement parce qu’elle leur accorde peu d’importance. Le jour où on
leur en donnera davantage, on les étudiera mieux.
Cette ignorance est la cause du peu de bonheur que les deux parties de
l’humanité se donnent l’une à l’autre, sauf en de fugitifs moments
d’émotion. En se connaissant mieux, les heureux seraient plus heureux
encore, et ceux qui ne le sont pas, apprendraient peut-être à le
devenir; en tous cas il y aurait moins de désagréables surprises.
Comme l’a dit Spinoza, il ne peut y avoir de bonheur en dehors de la
recherche du perfectionnement. Ceux qui en éveillent le désir et y
poussent par leur influence sont les véritables faiseurs de joies.
Certes la femme doit tendre à son amélioration propre, pour elle-même et
pour Dieu; mais lorsqu’elle verra que d’être loyale, généreuse, juste,
augmente son prestige aux yeux de son compagnon de destinée, elle
marchera plus joyeuse sur la route qui conduit aux cimes.
L’homme a vis-à-vis de la femme une sérieuse mission à remplir, mission
dont il n’est pas conscient. Le jour où il sentira réellement son
bonheur en péril, il se rendra compte qu’en démoralisant la femme, en se
servant de son influence pour développer uniquement la vanité et les
vices de sa compagne, il travaille à son propre malheur et, faiseur de
peines pour les autres, risque de le devenir pour lui-même.
CHAPITRE VIII
CE QUE PENSENT LES FEMMES DES HOMMES
Il existe, dans l’esprit de la femme, un manque visible de la
plus abstraite des émotions, qui est ce sentiment de justice qui
règle la conduite, indépendamment des affections, des sympathies
et des antipathies qu’inspirent les individus.
H. SPENCER.
S’il est absolument certain que les hommes se trompent en général dans
leurs opinions sur les femmes,--eux-mêmes d’ailleurs les déclarent
incompréhensibles, à l’exception de certains savants qui ramènent toutes
les manifestations psychiques de la femme à des phénomènes
physiologiques,--on peut également affirmer que les femmes, elles aussi,
dans leur façon de juger les hommes, commettent de graves erreurs
d’appréciation.
Elles les considèrent subjectivement, c’est-à-dire par leur pire côté,
car c’est dans ses rapports avec la femme que l’homme se montre le plus
à son désavantage. Il s’est fait, à l’usage de sa compagne, un code de
morale spécial: souvent droit et loyal avec son prochain du même sexe,
il croit, vis-à-vis d’elle, pouvoir user impunément du mensonge et de la
tromperie. Manquer de parole à un autre homme équivaut au déshonneur,
manquer de parole à une femme représente un aimable jeu auquel le public
masculin applaudit et contre lequel--chose plus singulière--les victimes
elles-mêmes ne se révoltent pas. Chacune s’indigne pour son compte
particulier, mais, s’il s’agit des autres, elle trouve le procédé
naturel, sa pensée étant héréditairement habituée à voir les hommes
trahir les femmes, sans scrupules. Celles-ci en usent parfois de même à
leur égard, mais la plus rusée en a toujours quelque remords ou quelque
scrupule.
Grâce à cette façon subjective de juger, il y a dans l’esprit de la
femme, malgré le prestige énorme que l’homme exerce encore sur elle, un
fond de mépris à son endroit. Il est moins fort chez les très honnêtes
femmes, dont l’ignorance conserve les illusions, mais celles qui ont une
plus large expérience de la vie, de l’amour et des hommes sont souvent
implacables dans leurs jugements. Plus une femme est dégradée, plus
l’homme lui apparaît méprisable, et s’il l’écrase de son dédain féroce,
elle le lui rend au centuple, en secret. Et cela, parce qu’elle aussi le
voit uniquement au point de vue de sa conduite vis-à-vis d’elle.
Les femmes qui jugent les hommes dans leur ensemble, sans sottes
illusions et sans parti pris étroits et unilatéraux, sont fort rares.
Celles qui savent discerner leurs faiblesses et en même temps comprendre
les côtés nobles de leur vie, représentent une si faible minorité
qu’elle est presque introuvable. Or, par respect pour la vérité et la
justice, cette minorité devrait devenir majorité. Le bonheur y
gagnerait, car cette vue plus synthétique et plus équitable de la
personnalité masculine servirait à établir entre les deux sexes des
rapports moins tendus et moins hostiles, lorsqu’ils ont commencé souvent
par être trop exaltés et trop tendres.
* * * * *
Pour les fausses interprétations des femmes, comme pour celles des
hommes à leur égard, un seul remède est efficace: celui de se mieux
connaître, et cette connaissance plus complète ne deviendra possible, je
l’ai déjà dit, qu’avec l’éducation mixte. Lorsque l’homme aura cessé de
dédaigner la femme, intellectuellement, qu’il saura que, si elle le
veut, elle est capable de partager ses études, et par conséquent
d’apprendre à raisonner avec autant de logique que lui, sa façon de
comprendre l’honneur vis-à-vis d’elle se modifiera forcément. De même,
quand la femme, cessant de voir uniquement dans l’homme, le séducteur,
l’adorateur, le fiancé ou le mari possible, apprendra à connaître ses
défauts et ses qualités dans les différentes branches de l’activité
humaine ou dans la manifestation de ses sentiments, elle deviendra plus
équitable dans le jugement qu’elle portera sur son compagnon de route.
Si les hommes et les femmes voulaient bien apprendre à se considérer
comme des êtres condamnés par un impénétrable mystère à la même destinée
tragique, qui est d’ignorer, sauf par les yeux de la foi, d’où ils
viennent et où ils vont, ils cesseraient, par pitié les uns pour les
autres, de se mesurer comme des adversaires. Si l’image de l’amour
possible ne hantait pas sans cesse leur imagination, si celui-ci
arrivait de façon imprévue et n’était pas créé artificiellement par
l’obsession des pensées sentimentales ou sensuelles, il serait plus
sincère, plus vif, plus frais... Rien de ce qu’il y a de bon ou
d’agréable dans les rapports des deux sexes ne serait perdu ou diminué;
seuls les désagréments inutiles disparaîtraient.
L’idée de l’instruction intégrale mise à la portée de la femme a pénétré
presque tous les esprits. Nous sommes loin du temps où Pie IX
réprimandait sévèrement Mgr Darboy, archevêque de Paris, pour ses idées
trop avancées sur l’éducation des jeunes filles. Aujourd’hui, celles qui
veulent participer aux études masculines ont la route ouverte devant
elles. Leur nombre est encore restreint, et il le restera peut-être.
Beaucoup de cerveaux féminins sont rebelles aux abstractions et aux
labeurs acharnés de l’intelligence, mais il suffira qu’une élite
s’achemine sur cette voie pour établir un équilibre qui sera aussi utile
à un sexe qu’à l’autre.
Quelques personnes sont encore contraires au développement intellectuel
de la femme. Elles s’imaginent qu’il pourrait avoir pour résultat la
diminution du charme féminin, l’abandon du foyer, la désagrégation de la
famille. Si une femme est belle, séduisante, tendre, passionnée, savoir
lire _l’Énéide_ dans l’original ne lui enlèvera aucun de ses attraits;
Aspasie prétendait que la géométrie lui avait appris à mieux dominer le
cœur des hommes. Si la femme est laide, froide, revêche, l’ignorance ne
l’embellira point et ne la rendra pas plus désirable.
Quant à l’abandon du foyer, les quelques femmes appartenant aux classes
dirigeantes qui le chérissent encore, sont justement les studieuses, les
méditatives, celles que l’art ou l’étude retiennent chez elles. Les
autres, celles qui ne lisent pas, qui n’apprennent pas, qui ne
travaillent pas, sont hors de la maison toute la journée. Elles courent
de visite en visite, de magasin en magasin, on les voit partout, sauf au
logis!
Pour ce qui concerne la désagrégation de la famille, quelqu’un croit-il
encore sérieusement que l’ignorance de l’épouse et de la mère suffise à
l’empêcher? On peut plaider victorieusement le contraire. Si quelque
chose est capable de redonner aux rapports familiaux leur force perdue,
c’est le complet développement de la femme et l’influence qu’elle
parviendra ainsi à acquérir directement sur ses enfants et, de façon
réflexe, sur son mari et sur les hommes de son entourage.
Quand, dans les rues des grandes villes et dans tous les endroits de
rendez-vous mondain, on voit des cohortes de femmes oisives errer de
lieu en lieu, la tête vide certainement de toute préoccupation
intellectuelle, on se demande de quel mal leur ignorance et leur
frivolité peuvent les garder et quels avantages ces lacunes de leur
intelligence assurent à la vie domestique?
Jadis, les conditions de la vie étaient différentes: les soins matériels
de la maison absorbaient tellement la mère de famille, surtout si sa
position de fortune était modeste, que le temps lui manquait pour les
préoccupations d’un autre ordre. Mais tout cela a changé maintenant: on
ne file plus à la maison la toile des chemises et des draps; la vie
matérielle s’est facilitée au point que, si le goût du luxe ne créait
pas des besoins difficiles à satisfaire dans les milieux médiocres, on
n’en sentirait presque plus le poids. En tous cas, elle laisse des
heures de loisir... Bref, si le foyer est délaissé, je ne crois pas
qu’il faille en accuser le développement cérébral des femmes, mais bien
plutôt ce besoin de toilette, de mouvement et de plaisir qui semble les
affoler toutes; c’est lui qui les détourne des études sérieuses, empêche
la méditation et les pousse à déserter leur chez soi, où les maris, les
fils et les frères ne sont sûrs de les trouver qu’aux heures des repas,
où d’ailleurs elles arrivent bien souvent en retard!
* * * * *
Presque toujours, quand un esprit impartial entend, dans l’intimité, les
femmes parler des hommes, il éprouve une sensation de surprise[14],
tellement leur jugement semble peu formé et établi sur des bases
incertaines. Il est subjectif au point d’être révélateur, et il donne
aisément la clef de la vie sentimentale de celle qui le prononce. Si
elle-même n’entre pas en jeu, c’est le sort d’une sœur ou d’une amie
intime qui lui fournit ses arguments, bien rarement une vue d’ensemble
de la question.
[14] Les jugements des hommes sont tout aussi singuliers parfois. Voir
le chapitre: «Ce que pensent les hommes des femmes».
Cependant, dans ce cercle restreint où sa pensée se meut, la femme, tout
en manquant de justice, fait preuve d’une perspicacité étonnante sur
certains points et d’une finesse d’intuition singulière. Son instinct la
trompe rarement. Pour découvrir certaines culpabilités, aucun juge
d’instruction ne la vaut! Mais elle «sentencie» en bloc, attribuant
volontiers à tous les hommes les fautes d’un seul et refusant d’admettre
chez le coupable aucune qualité qui le réhabilite. S’il l’a blessée dans
ses sentiments ou ses préjugés, tout s’efface de ce qu’il a pu accomplir
de généreux ou de noble dans d’autres ordres d’idées.
Rapporter tout à elles-mêmes est une habitude mentale propre aux femmes.
Elles ne fondent pas d’ordinaire leurs amitiés sur les mérites ou le
caractère, mais sur l’amabilité qu’on déploie à leur égard. Cette
tendance de l’esprit féminin se manifeste dans tous les rapports
sociaux, mais surtout dans les relations avec les hommes. Le plus grand
pécheur, s’il leur montre de l’admiration ou de la déférence, réussit
facilement à se faire pardonner, bien entendu s’il n’a péché que
vis-à-vis des autres femmes. Aussi entend-on de fort vertueuses
personnes rompre des lances en faveur d’individus que leurs principes
les forceraient à exécrer. Mais elles ferment obstinément les yeux à
tout mérite et à toute gloire, lorsque leurs sentiments ou leur vanité
ont reçu la plus petite blessure. Parce qu’on commet une faute, faut-il
les commettre toutes? Tel homme léger, tel mari infidèle est parfois un
excellent père et un citoyen dévoué. L’envelopper dans un mépris général
n’est pas équitable, pas plus qu’il ne serait équitable d’appliquer ce
jugement unilatéral aux erreurs des femmes.
On rencontre cependant quelques exceptions à cette règle: en ce cas, il
n’y a pas de jugement auquel on doive donner plus de poids qu’à celui
d’une femme intelligente, perspicace, expérimentée et équitable. Elle
sait saisir les moindres détails d’un caractère, l’analyser jusque dans
ses replis intimes, en discerner toutes les lumières et toutes les
ombres. L’homme ne sait juger qu’avec son intelligence et sa raison; la
femme y ajoute l’intuition, puis elle fait passer son jugement par le
crible de son cœur, ce qui en atténue l’âpreté. Mais, pour juger ainsi,
il faut être impersonnelle, or l’impersonnalité est rarement féminine,
ce qui ne veut pas dire que l’homme la pratique souvent, quoique
l’habitude de s’occuper des intérêts généraux lui en donne plus
facilement l’apparence.
Même dans l’âge mûr, alors que les passions de l’amour-propre se sont
amorties, la femme reste subjective dans ses vues. Il lui faut un grand
cœur, ou une forte intelligence, unie à une profonde compréhension de la
vie humaine, pour qu’elle soit juste et objective dans ses
appréciations.
En général, elle ne parvient pas à voir dans l’homme un être destiné
avant toutes choses à accomplir son évolution et à vivre sa destinée
propre, mais une créature mise au monde pour l’adorer, la protéger et la
servir. Le plus grand benêt de la terre, qui est l’esclave dévoué d’une
femme, leur paraît l’homme modèle par excellence, et elles le citent
volontiers comme exemple à leurs maris et à leur fils, quittes cependant
à se moquer de lui à l’occasion. Il est question, bien entendu, ici, des
femmes appartenant aux classes supérieures. Pour la femme du peuple,
l’homme est un maître brutal, dont souvent elle est l’esclave, de gré ou
de force. Le meilleur d’entre eux ne se prête pas à satisfaire les
caprices des femmes.
L’influence des Américaines a beaucoup contribué à développer, dans
certains cerveaux féminins d’Europe, l’idée que le but de la vie des
maris et des pères devrait être de mettre en relief la personnalité
féminine, en lui fournissant toutes les armes de victoire possibles.
N’est-il pas juste que l’homme travaille pour parer la femme et la
mettre en valeur, en lui permettant de développer ses instincts de
coquetterie et d’élégance? En se sacrifiant pour elle, il joue son rôle;
elle le sien, en acceptant. Par conséquent, elle ne lui doit de ce chef
ni gratitude ni déférence.
Il y a là une déformation, à ce qu’il me semble, dans l’idée primitive
du couple. En Europe, et dans les pays latins surtout, la mentalité
féminine ne l’a pas subie à ce degré, bien que la femme se figure être
le rayon de soleil de la vie de l’homme. Elle le croit trop, pour son
malheur. Un spirituel critique italien écrivait récemment: «C’est un
rayon de soleil dont nous nous passerions volontiers à certains
moments.» La boutade, quoique un peu brutale, renferme un léger fond de
vérité. Moralement et intellectuellement, l’homme moderne ne recherche
pas la femme autant que celle-ci se l’imagine, justement parce que, en
général, il ne tient en estime ni son caractère ni son esprit[15] et
qu’il se passe très bien d’elle dans les rapports sociaux.
[15] Voir: «Ce que pensent les hommes des femmes».
La femme doit reconquérir son ancien prestige ou en acquérir un nouveau,
mais elle n’y parviendra point en se berçant de fausses illusions sur
l’importance de la place qu’elle occupe dans la psychologie de l’homme
du XXe siècle. Il vaut mieux pour elle ouvrir les yeux et comprendre
qu’il ne lui suffit plus d’être mère pour influencer ses enfants, ni
d’être épouse pour inspirer l’amour. La nécessité de mériter la place
qu’elle veut occuper, doit peu à peu pénétrer son esprit. Elle se
croyait souveraine par droit divin, or ces couronnes-là sont si
ébranlées que les plus solides se voient forcées, aujourd’hui, de
renoncer aux anciens systèmes et de chercher, contre le flot destructeur
envahissant, de nouveaux points d’appui.
* * * * *
Si les femmes ne trouvent guère d’encouragement chez les hommes,
lorsqu’il s’agit du développement de leurs qualités nobles, l’homme, lui
aussi, rencontre rarement chez sa compagne une inspiratrice qui le
pousse à faire grand. La femme appartient d’instinct à l’école
empirique: en toutes choses, elle voit les résultats apparents et
pratiques: l’argent, la situation, les honneurs... Tout cela, elle
l’apprécie, et elle honore, par conséquent, celui qui sait se les
procurer et en faire jouir sa famille. Il est rare qu’elle voie au delà.
L’intégralité des caractères l’intéresse peu, en général. Il y a des
femmes évidemment qui seraient prêtes à tous les sacrifices, plutôt que
de voir leurs maris, leurs fils, leurs frères s’abaisser à un compromis
quelconque, mais nous savons tous combien ces consciences délicates sont
rares. D’ordinaire les femmes, même honnêtes, préfèrent ne pas regarder
de trop près et jouir des bienfaits que le sort leur concède, sans se
demander quelle en est la provenance. Cet aveuglement volontaire et
intéressé est souvent à la base des catastrophes où sombrent tant de
familles.
Tout cela revient à dire que les femmes et les hommes ne donnent que peu
de valeur aux âmes les uns des autres. Ils commettront des crimes
passionnels,--les homicides et les suicides par amour vont croissant de
façon effrayante,--mais ils ne s’intéressent que fort peu à leur
existence morale et se méprisent au fond réciproquement.
Quelques femmes, il est vrai, conservent encore d’énormes illusions sur
les hommes, et elles vont trop loin dans leur crédulité. Non seulement
elles subissent leur influence en tout[16]; elles estiment leur façon de
voir supérieure, elles donnent à leur opinion un poids extraordinaire,
mais elles refusent de reconnaître leurs faiblesses et leurs vices. Le
nombre de ces femmes, crédules jusqu’à la sottise, va décroissant.
Cependant, il en existe encore, et leur système les rendrait heureuses,
si le bonheur pouvait se trouver hors du réel et être le fruit d’un
mirage.
[16] Voir le chapitre: «Ce que pensent les hommes des femmes».
Je ne le crois pas; il me semble qu’en toutes choses la vérité est
l’unique remède. La plupart des malentendus qui attristent ou aigrissent
les rapports des deux sexes ont leur source, comme je l’ai dit à
plusieurs reprises, dans l’incomplète connaissance qu’ils ont l’un de
l’autre. S’ils apprenaient à se considérer avant tout comme des êtres
sociaux, devant vivre leur propre vie et accomplir leur évolution en
dehors des relations sentimentales qui peuvent les unir d’une façon
durable ou passagère, ils deviendraient l’un pour l’autre des faiseurs
de joies et seraient beaucoup moins souvent qu’aujourd’hui des faiseurs
de peines.
Il y a des gens qui vivent comme des brutes, se contentant uniquement
des satisfactions matérielles et n’attribuant leur malheur qu’à la
privation de ces satisfactions,--_non ragioniam di loro, ma guarda e
passa_,--mais ceux qui pensent et sentent, ceux qui ont rêvé au bonheur,
savent presque tous, s’ils descendent dans leur cœur et leur conscience,
qu’une désillusion d’amour est à la base de ce qu’il y a eu d’incomplet
et d’amer dans leur vie. Lorsque cette déception a lieu dans le mariage,
les effets en sont plus graves et plus durables, mais toujours, dans
n’importe quelle condition, ils sont des artisans de souffrance. Pour la
joie ou le malheur, l’influence d’un sexe sur l’autre est immense. Pour
le bien et le mal également.
Si l’on enseignait à l’homme, dès l’enfance, à honorer dans la femme
certaines qualités intellectuelles et morales, il contribuerait
efficacement à leur développement, comme je l’ai dit dans le chapitre
précédent, et resterait tout de même libre de porter son amour à celles
qui ne les possèdent point. Du reste, pourquoi ces qualités
enlaidiraient-elles les jolis visages? Et peut-être, réflexion faite,
les hommes seraient-ils satisfaits de les rencontrer dans la mère de
leurs enfants. Puisqu’elles contribuent au bien-être domestique, à la
dignité de la maison et à cette honorabilité extérieure qui est encore
la meilleure politique pour réussir dans le monde.
Nous avons vu, dans le précédent chapitre, que les hommes en général
donnent peu de poids à l’opinion des femmes. C’est humiliant pour elles,
quoique parfois mérité, les femmes se préoccupant rarement de ne pas
dire de sottises. Elles croient que l’illogisme est une grâce de plus,
que leur déraison et leur façon enfantine de parler, constituent un
attrait. En quoi elles se trompent. On rencontre des femmes
intelligentes et relativement cultivées qui se complaisent à formuler
des pensées absurdes: faux sentimentalisme, faux raisonnements,
incohérence en tout et sur tout. Si elles ont vingt ans, cela amuse, on
rit... Plus tard cela ne divertit personne et devient ridicule. Elles
perdent ainsi toute autorité, et devraient se convaincre que le sens
commun, la modération, la bonté et la sagesse sont les seuls charmes de
la maturité.
Si les hommes ont du dédain pour les jugements féminins, les femmes s’en
vengent en les méprisant eux-mêmes: ils sont adorés parfois, recherchés
toujours, craints souvent, admirés intellectuellement, mais la plupart
des femmes expérimentées les tiennent en mince estime. Entre elles,
quand elles sont sûres de ne pas être entendues, elles formulent sur eux
des appréciations qui frisent le mépris.
En s’obstinant à ne les observer que sous certains côtés et à ne les
considérer que relativement à elles, les femmes sont injustes. Il faut
avouer toutefois que ces représailles sont méritées. Le malheur est que
l’homme ne s’en rend pas compte. Conscient de son prestige, il ne
s’aperçoit nullement que ce prestige est doublé de mésestime. Le sens de
l’autocritique lui manque. La femme, plus fine, plus intuitive, perçoit,
sous les adorations de l’homme, le dédain qu’il a d’elle, en tant que
personnalité indépendante. A peine s’incline-t-il devant la mère, mais
là encore il manque de perspicacité, car il ne discerne pas l’esprit de
la lettre, et on le voit s’attendrir sur des louves, pourvu qu’elles
portent ce nom sacré. Il ne s’aperçoit pas qu’elles le déshonorent et
ont perdu le droit de le porter.