Pour les choses de l’esprit, le même phénomène se manifeste, et il est

également justifiable. Chaque époque a donné quelques personnalités

féminines supérieures, mais, à part ces cas isolés, la femme n’a pénétré

que récemment dans la vie intellectuelle; elle voit donc dans l’homme un

frère aîné qui l’a précédée sur la route; elle reconnaît en lui des

connaissances plus amples que les siennes, des facultés de raisonnement

qui lui manquent. Elle constate aussi dans ce cerveau, préparé par une

suite de générations aux recherches abstraites, des puissances de

déduction dont elle est incapable. Elle comprend également que l’homme

dispose, pour les luttes de la vie publique, de forces qu’elle ne

possède point. Dans leur admiration, avouée ou dissimulée, consciente ou

inconsciente, pour cet être qui les domine par tradition, par orgueil

sexuel et parce qu’il se sent physiquement le plus fort, beaucoup de

femmes sont disposées à oublier leurs propres dons de perception rapide,

de finesse souple, d’intuition souvent merveilleuse.

Ce servage intellectuel (qui se mélange souvent au mépris moral) sera

secoué par les femmes intelligentes à mesure qu’elles apprendront à

mesurer l’échelle des valeurs. Elles n’accorderont plus aveuglément à

l’homme le droit de dominer leur esprit, et sauront discerner quand il

mérite d’être reconnu et choisi pour juge. Déjà les plus conservatrices

ont cessé d’être le troupeau rusé ou docile d’hier; quelques-unes ont

appris à se former des opinions personnelles, à formuler des jugements

d’êtres libres, à traiter elles-mêmes leurs intérêts. Cependant, le

nombre des femmes qui ont réellement conquis leur indépendance

intellectuelle est très restreint encore.

En pays latin on les compte; le type est plus fréquent chez les

Anglo-Saxonnes et les Scandinaves, qui prétendent s’être mentalement

libérées du joug. En effet, les femmes du Nord ne connaissent plus

l’amour sous la forme du don complet d’elles-mêmes; elles se prêtent

sans se donner. Mais recherchent-elles moins avidement pour cela les

suffrages masculins? Si elles considèrent désormais l’homme comme un

adversaire, c’est un adversaire qui les occupe singulièrement.

On peut, par conséquent, établir, en dépit des protestations de

certaines féministes outrancières, que la femme du XXe siècle est encore

fascinée par l’homme, non pas seulement en amour, ce qui est fatal, mais

presque sur tous les autres points. Il faut donc compter avec cette

influence, quand il s’agit des destinées futures de la femme, étudier

comment elle s’est exercée jadis, se rendre compte sous quelle forme

elle se manifeste aujourd’hui, et prévoir de quelle façon elle pourrait

se modifier dans l’avenir.

* * * * *

Je n’ai ni l’intention ni la prétention de refaire ici l’histoire des

conditions sociales et morales de la femme à travers les siècles. Tout

le monde connaît les phases diverses de son évolution, les lois sous

lesquelles elle a dû se courber, les variations de l’opinion publique à

son sujet, et les conquêtes qu’elle a faites peu à peu en certains pays

au point de vue de l’indépendance économique et de la liberté

individuelle.

De cette vue d’ensemble, un fait semble ressortir évident. Dans toutes

les sociétés fortement organisées, on voit la femme soumise à l’homme,

gardienne du foyer et acceptant le joug paternel et conjugal. Dans les

sociétés en décadence, au contraire, elle s’émancipe, acquiert des

privilèges et s’impose à l’attention; la corruption des mœurs semble

briser ses chaînes. Le christianisme, à ses débuts, la relève, il est

vrai, mais bientôt, par réaction contre les excès vicieux du paganisme

mourant, l’Église fait de la femme la tentatrice suprême. Elle devient

l’arme la plus efficace de Satan, et l’on va jusqu’à discuter dans un

concile si elle a une âme!

La chevalerie la tire de cette condition honteuse et lui donne une

importance nouvelle. Elle n’est pas libre, mais elle monte sur un

piédestal. La réaction a lieu, cette fois, contre les mœurs brutales et

tyranniques de l’époque: on divinise la femme, on en fait un symbole.

Cette espèce de divinisation l’enveloppe d’une cuirasse, dont les époux

partant pour les croisades et les guerres lointaines, appréciaient

l’avantage. Ils croyaient mieux assurée ainsi la fidélité de leurs

femmes. La vertu de la chasteté était alors portée aux nues; mais

lorsque les épouses y manquaient, leurs seigneurs se réservaient le

droit de les punir brutalement et férocement, comme de viles esclaves et

non en gentes et nobles dames dont ils avaient porté avec ostentation

les couleurs, en Terre Sainte ou dans les tournois.

Durant la Renaissance, par la corruption croissante des mœurs, les

femmes acquièrent une grande importance sociale, importance qui, en

France, dure jusqu’à la révolution. Le XVIIe siècle se montre plus

sévère dans ses jugements sur les passions de l’amour. L’influence de

Port-Royal et des grands évêques français s’exerce même sur les héroïnes

de la Fronde, romanesques et dissolues, et sur les belles dames galantes

de la cour du Roi Soleil. Malgré leurs fautes, elles sentent passer Dieu

sur leurs âmes, et l’on voit les Longueville et les La Vallière courber

leur orgueil et mortifier leur chair dans la pratique de l’expiation

volontaire.

Le XVIIIe siècle devait effacer les notions de morale dans l’esprit des

femmes appartenant à la cour et au monde, et cela à peu près dans tous

les pays d’Europe. Que leur demandait-on, en effet, dans ce temps-là?

D’être charmantes, fines et tendres, d’avoir du courage, s’il fallait

mourir, et de l’esprit dans toutes les occasions. Leurs mœurs ne

préoccupaient que médiocrement l’opinion, et l’on taxait d’aimables

faiblesses ce que l’Église, les réformateurs et les moralistes de toutes

les époques ont appelé d’assez vilains noms.

Il fallut l’influence de Rousseau pour réveiller la conscience de la

femme, lui révéler la nature et la maternité, ouvrir à son esprit des

horizons nouveaux de vie, développer sa sensibilité et la ramener à la

vertu, une vertu sensualisée, assez éloignée de la pureté chrétienne,

mais cependant une vertu, la vertu de Julie qui a aimé Saint-Preux et

qui, devenue Mme de Volmar, cultive les voluptés innocentes. M. Faguet a

tracé, il y a quelques années, un piquant parallèle entre les idées de

Rousseau et celles de Fénelon, sur l’éducation des femmes, où il

démontre que l’archevêque de Cambrai est infiniment plus moderne dans

ses vues que Jean-Jacques. Celui-ci demande qu’on élève les femmes pour

plaire à leurs maris; l’adversaire de Bossuet voit dans la femme une

créature humaine dont l’âme est immortelle et qui doit avant tout

apprendre à vivre, en vue de son perfectionnement personnel. Le reste

vient en seconde ligne.

Fénelon pressentait la femme, telle que la première moitié du XIXe

siècle l’a conçue et parfois réalisée. Une conception de la destinée

plus sérieuse que celle du siècle précédent avait pénétré son esprit:

les vertus bourgeoises d’ordre, de droiture, d’austérité, apportées par

le règne du tiers état, étaient fort estimées, non au point de vue de

l’agrément mondain, mais comme bases essentielles de la famille.

L’opinion publique soutenait alors ces vertus, et les hommes croyaient

de leur devoir ou de leur intérêt de ne pas les froisser directement. Il

suffit de relire la littérature de l’époque, pour s’en convaincre. Les

écrivains ou les auteurs dramatiques assez hardis pour les attaquer ou

les ridiculiser par des audaces de langage,--qui passeraient aujourd’hui

pour des timidités,--soulevaient de graves indignations. Ainsi la

censure essaya d’imposer à Émile Augier de vertueuses modifications,

lorsque les _Lionnes pauvres_ furent soumises à son examen. Il fallait

que l’héroïne reçût sur la scène «le juste salaire de son crime». Si le

mari ne voulait pas la tuer, il était facile de faire contracter à la

coupable une bonne maladie, la petite vérole par exemple, qui, la

frappant dans sa beauté, répondît au besoin de moralité des spectateurs.

L’accusation d’hypocrisie est volontiers lancée contre cette époque dont

les mœurs, dit-on, ne valaient pas mieux que les nôtres. Discuter cette

question m’entraînerait loin de mon sujet, mais il est certain cependant

que la corruption des idées était moins générale qu’aujourd’hui et se

limitait au cercle borné des gens de plaisir. L’évolution du roman sert

du reste à le prouver. Dans ma jeunesse, certains livres étaient

interdits, dont les mères les plus sévères du XXe siècle permettent

couramment la lecture à leurs filles. Est-ce un mal, est-ce un bien?

Il faut tenir compte des forces de réaction. Souvent des péchés dont on

devine seulement l’existence ont plus de prestige qu’ils n’en auraient

s’ils étaient brutalement dévoilés. Tout mystère exerce un attrait.

Cependant l’habitude d’appeler toujours un chat un chat peut offrir des

dangers, et, ne fût-ce que pour l’esthétique, l’on regrette quelque peu

l’époque où des voiles habilement jetés maintenaient l’illusion.

Mais on ne peut jamais revenir en arrière. La femme d’aujourd’hui, même

celle qui n’aspire pas à sortir de la route où ses aïeules ont cheminé

avant elle, se trouve, à peine sortie des langes intellectuels et dès

qu’elle met les pieds dans le monde,--surtout dans les grands

centres,--en contact avec les réalités les plus brutales. Comment

pourrait-elle encore ignorer quelque chose? Les journaux, les propos qui

circulent librement, les œuvres sociales et philanthropiques dont les

titres suggestifs s’étalent partout, les romans qu’elle lit ouvertement

ou en cachette, les conversations auxquelles elle participe, la mettent

au courant des dessous de l’existence, avant que le mariage, la

maternité ou l’expérience vécue, l’aient instruite directement.

La femme de toutes les classes est donc appelée, beaucoup plus tôt

qu’autrefois, à envisager certaines questions délicates à un point de

vue général. Or, du général elle arrive inévitablement au particulier.

Jadis la femme était la proie de l’accident, de l’imprévu, parce qu’elle

n’avait pas réfléchi aux éventualités de l’avenir; sa ligne de conduite

dépendait du hasard, de sa foi religieuse, de ses sentiments personnels

et de la crainte de l’opinion. Aujourd’hui, elle sait que l’opinion peut

être circonvenue facilement; quant aux sentiments, elle a appris à

douter de leur durée, ce qui l’arme contre eux et la désarme en même

temps, suivant les occasions. La religion, dans les âmes où elle règne

encore, s’est évangélisée: elle est devenue plus humaine et a adouci ses

arrêts. Le hasard seul n’a pas changé, puisqu’il est inconnaissable de

par son essence même.

Il y a, par conséquent, quelque chose de plus raisonné et de plus voulu

dans l’impulsion que la femme moderne donne à sa vie sentimentale. Mais

ce progrès ne se réalise que chez les intelligentes et les fortes. Les

faibles, les impressionnables, les variables, les nerveuses se trouvent

désemparées et, manquant de tout appui moral, ne savent plus guère

pourquoi elles devraient lutter contre les instincts ou les désirs dont

elles-mêmes sont complices. Chez quelques-unes, l’instinct est meilleur

que la volonté, et, décidées à faillir, trouvant qu’il n’y a aucun

avantage dans la résistance, elles ne faillissent pas.

Mais cette façon involontaire d’échapper aux fautes ne peut se décorer

du nom de courage et ne saurait donner aucune joie. C’est sans doute

pour cela que certaines femmes, dont la réputation est intacte et

qu’aucun malheur n’accable, ont des visages si mécontents et si mornes.

Elles sont restées sur la rive droite, sans savoir pourquoi, par

hésitation, timidité, manque de hardiesse, et, pour se consoler du

bonheur qu’elles s’imaginent avoir perdu, elles n’ont pas le souvenir de

l’ivresse que doit donner la victoire aux âmes vaillantes.

Même si leur participation au mouvement social ne s’élargit pas autant

qu’elles le demandent, les femmes sont appelées désormais à mieux

prendre conscience d’elles-mêmes, à mieux savoir ce qu’elles veulent, à

mieux discerner la direction qu’elles comptent donner à leur avenir et,

en particulier, à leur vie sentimentale.

Pour quelques-unes, la démoralisation sera peut-être plus prompte, plus

voulue, moins excusable; les chutes seront moins pathétiques, les

repentirs plus difficiles, mais il y aura, comme contrepoids, des vertus

plus conscientes, plus douces, plus humaines.

Ayant réfléchi, dès leur jeunesse, aux conséquences de leurs actes,

sondé leur cœur, mesuré leurs forces, évalué les avantages de leur

situation morale et sociale, les femmes qui auront sciemment préféré le

droit chemin, auront plus de compréhension et de pitié, non seulement

pour leurs sœurs faibles et passionnées, mais pour celles qui, par

hérédité, sont incapables de résistance et d’effort, vaniteuses, sottes,

folles même ou vicieuses.

Dans cette évolution de la consciente féminine sur ce sujet spécial,

quel rôle peut et doit jouer l’opinion des hommes, cette opinion encore

si prépondérante sur l’esprit féminin?

* * * * *

A côté des enseignements religieux et des conseils de morale et de

sagesse sociale, bases de l’éducation donnée aux jeunes filles, il était

d’usage,--et cela l’est encore dans certaines familles,--d’insister sur

le mépris que les hommes nourrissent dans leur for intérieur pour la

coquetterie et la liberté de mœurs chez les femmes. Leurs apparents

hommages ne sont que le déguisement d’un dédain réel; ils n’épousent pas

les jeunes filles provocantes; ils n’ont aucune estime pour les femmes

qui font parler d’elles... Le thème était développé à l’infini, et je

suppose que les mères qui formulaient ces axiomes et les formulent

aujourd’hui encore, étaient et sont convaincues de leur exactitude.

Cependant, de nos jours, il est un peu difficile, pour des observateurs

même médiocres, de soutenir cette thèse qui, dans les deux premiers

tiers du XIXe siècle, contenait une grande part de vérité. L’opinion

publique agissait alors comme la censure: elle exigeait que la morale

fût respectée apparemment, et le mal puni. Une jeune fille trop libre

d’allures trouvait, en effet, difficilement à se placer, et les femmes

qui vivaient dans une situation équivoque voyaient certaines portes se

fermer devant elles. Les hommes eux-mêmes n’osaient pas trop les

soutenir, par crainte de se déconsidérer aux yeux du monde.

Depuis lors, la société a marché, comme la littérature qui en est la

reproduction plus ou moins fidèle. En tout cas, l’interprétation donnée

aux mots s’est modifiée. Sous le nom de flirt, la coquetterie est

acceptée partout, sous toutes les formes; on ne se défend plus de la

pratiquer. On l’affirme comme un droit, et l’on se vante même d’en user.

Une jeune fille qui ne sait pas flirter est considérée dans un salon

comme une quantité négligeable; elle est moins invitée que d’autres. Les

hommes du monde déclarent ouvertement que c’est son premier devoir

social, et la coquetterie, même outrée, n’est plus considérée par les

jeunes gens ou leurs familles comme un empêchement à la conclusion d’un

mariage.

Il faut reconnaître, du reste, que, comme toutes les choses pratiquées

avec franchise, la coquetterie a perdu de son danger; elle n’a plus

l’attrait du fruit défendu, elle est moins sentimentale, et a pris les

allures d’un sport. Dans les grands centres et les cercles à la mode,

jeunes femmes et jeunes filles parlent sans réticence de leurs flirts.

Ceux-ci sont des sortes de camarades, avec une nuance en plus; on peut

en avoir plusieurs: un flirt pour la littérature et les arts; un autre

pour la danse; un autre pour le sport et les élégances, et ainsi de

suite, à l’infini. Leurs privilèges varient: ils se contentent de

presque rien et peuvent aspirer à tout!

La chose est innocente en soi: le péril est dans l’habitude; ce besoin

d’excitation cérébrale peut, en se prolongeant dans la vie, jouer de

mauvais tours. Il est semblable à l’ivresse: pour la procurer, les doses

de la veille ne suffisent plus le lendemain. On voit des jeunes filles

très flirt renoncer à ce jeu quand elles se marient. D’autres le

continuent, en l’intensifiant de toute l’expérience acquise; elles

savent qu’en y mettant un peu d’habileté, nul ne leur reprochera de

provoquer l’attention des hommes. Eux-mêmes moins que personne! Ils

disent: «Mais nous sommes reconnaissants aux femmes d’être coquettes,

même si nous n’en n’espérons rien; c’est un hommage qu’elles nous

rendent. Celles qui ne se soucient pas de notre admiration nous font

l’effet d’être sans sexe!»

Ce sentiment se retrouve dans toutes les classes, et même chez le

peuple. Les jeunes ouvrières s’en servent comme excuse, si on leur

reproche des allures provocantes ou des frais de toilette exagérés:

c’est le seul moyen, disent-elles, de conquérir un mari. Évidemment,

toute une catégorie de gens sérieux pense différemment, mais c’est une

minorité. Il y a aussi des amants de l’idéal auxquels répugnent les

comédies et les feintes, et qui gardent de la femme, dans leur cœur, une

image pure et fière; mais ils représentent, eux aussi, un tout petit

groupe, et, dans une vue d’ensemble, c’est la majorité qu’il faut

considérer.

Il est donc faux, en général, de donner comme soutien aux principes

éducatifs, l’affirmation que la coquetterie nuit aux jeunes filles dans

l’esprit de l’autre sexe, puisque c’est le contraire qui arrive, surtout

si cette coquetterie est accompagnée d’une tenue élégante et si un peu

de hauteur s’y mêle comme piment. Il est également faux, et ceci est

plus grave, de vouloir leur persuader que les hommes d’aujourd’hui

jugent sévèrement les légèretés de conduite des femmes. Évidemment s’il

s’agit de leur fille, de leur sœur, de leur fiancée ou de leur femme,

les pères, les frères, les fiancés ou les maris ne sont pas indulgents à

leurs faiblesses, parfois même, en Italie par exemple, ils sont prêts à

exterminer les coupables; mais c’est bien plutôt une question de

jalousie, d’amour-propre, d’honneur personnel que de morale ou de

répugnance pour la faute. Et encore, ce besoin de châtiment tend à

disparaître chez les classes dirigeantes. Cet adoucissement de la pensée

masculine, ce renoncement aux représailles provient de deux éléments:

cynisme et justice. Cynisme, parce que les hommes sentent moins le point

d’honneur pour la femme; justice, parce qu’ils considèrent davantage les

cas particuliers et n’englobent plus uniformément, dans un mépris

général, toutes celles qui ont aimé. Et puis, pour athée que soit la

société actuelle, la parole du Christ: «Que celui qui est sans péché lui

jette la première pierre», commence à pénétrer la conscience moderne.

Au point de vue éducatif, il serait plus utile, plus sérieux et plus

digne de regarder les choses bien en face et de sortir, une fois pour

toutes, des lieux communs qui se répètent de génération en génération,

sans que personne se donne la peine de vérifier leur exactitude ou leur

vraisemblance. Rien de plus dangereux que de proclamer des axiomes dont

le néant est manifeste à la première expérience, l’édifice qui s’écroule

risquant alors d’entraîner dans son effondrement les pierres angulaires

elles-mêmes.

Ici, il convient de distinguer nettement entre les hommes religieux et

ceux qui ne le sont pas; les premiers sont sévères pour les fautes des

femmes comme pour les leurs propres,--parce qu’ils estiment que les unes

et les autres éloignent de Dieu et voilent son image dans les âmes; mais

les athées, les matérialistes, les indifférents, ne peuvent être

sincèrement sévères à l’égard de faiblesses dont ils profitent, à moins

qu’elles ne leur portent un dommage personnel. En résumé, l’homme

moderne n’a pas en grande estime la chasteté de la femme, sauf dans les

cas où sa jalousie et son amour-propre entrent en jeu. Et, au fond, cet

état d’esprit est naturel, car comment tenir beaucoup pour les autres à

une chose à laquelle on ne tient pas pour soi-même?

Pour peu donc que la femme soit intelligente, observatrice et réfléchie,

elle doit arriver à se convaincre que ce n’est pas dans l’opinion des

hommes qu’elle trouvera une sanction pour la pureté de sa vie. Si elle

est honnête, elle souffrira de cette constatation, et il lui sera dur de

renoncer à une idée qui, de génération en génération, a été transmise

aux cerveaux féminins. Mais si elle la conserve contre l’évidence, ses

pieds continueront à se poser sur le sol mouvant où s’élèvent les

fragiles édifices qu’un coup de vent renverse.

Fénelon et ceux qui ont pensé comme lui sont dans le vrai: la femme doit

être ce qu’elle veut être pour elle-même et pour Dieu. Ce n’est pas sur

l’opinion de l’homme qu’elle peut appuyer aujourd’hui sa conscience,

puisque cette opinion n’est pas formée encore, qu’elle est instinctive,

flottante, indécise et par conséquent _impermanente_, parfois

profondément injuste et souvent d’une clémence démoralisante, justement

parce qu’elle s’appuie sur une connaissance imparfaite de la femme, sur

de vieilles traditions hors d’usage et sur un dédain inconscient et

général de la personnalité féminine.

Il ne faut pas se faire d’illusion: l’indulgence actuelle des hommes

pour les faiblesses de la femme a plus souvent pour base le cynisme que

la justice. Ils éprouvent, en outre, une sorte de plaisir à trouver si

dociles, sur ce terrain, les créatures assez hardies pour prétendre leur

tenir tête sur un autre. Jusqu’ici la poussée du féminisme n’a pas servi

à relever la femme aux yeux de l’homme en tant que personnalité morale.

Au contraire, elle a effacé la révérence, assez platonique du reste, que

lui inspirait la femme dévouée et la mère.

Nous sommes au seuil d’un siècle nouveau et assistons au début,

peut-être heureux, d’une modification dans les rapports de l’homme et de

la femme. Pour la préparer, il faut déblayer la route des vieilles

erreurs qui l’obstruent et établir quelques points essentiels: l’un est

que la femme met encore un très grand prix à l’opinion de l’homme;

l’autre, que l’homme ne s’occupe en rien de travailler à l’élévation

morale de sa compagne.

Il y a là une force perdue qui pourrait s’exercer efficacement et servir

au bonheur des deux parties de l’humanité.

* * * * *

Les écoles mixtes qui fonctionnent de façon satisfaisante, non seulement

dans certains pays du Nord, mais même en Italie où, malgré la chaleur du

soleil, elles n’ont donné lieu à aucun inconvénient, apprendront aux

hommes à mieux connaître les femmes. Ces contacts familiers et sérieux,

durant l’enfance et la période des études, leur enseigneront à discerner

les nuances du caractère féminin, sans attendre les rencontres de salon,

où l’artificiel prend toujours le dessus sur le naturel, ni les

premières atteintes de l’amour, où la nervosité inhérente à ce genre

d’émotions oblitère fatalement le jugement.

Les écoles mixtes sont encore l’objet de préjugés sérieux, dont M.

Marcel Prévost, dans ses _Lettres à Françoise_, relève fort bien

l’absurdité et l’illogisme. Comment, l’on estime parfaitement convenable

que les premières rencontres aient lieu au bal, alors qu’à moitié

déshabillées les jeunes filles sont jetées dans les bras des jeunes

hommes qui les font tourner, serrées contre leurs poitrines, au son

d’une musique suggestive, et l’on trouve d’une inconvenance suprême que

ces mêmes jeunes gens, lorsqu’ils sont enfants, écrivent leurs thèmes

dans une salle d’école commune, sans autre agent provocateur que la voix

du maître de latin, d’histoire ou de géométrie.

L’application large de l’éducation mixte, qui doit finir par s’imposer,

aura d’immenses avantages; elle donnera à la personnalité féminine,

intellectuelle et morale, une importance qu’elle n’a jamais eue aux yeux

des hommes. L’habitude, prise dès l’enfance, de considérer la femme

comme un être pensant, avec lequel on a fait l’apprentissage de la vie,

pourra exercer une influence considérable sur l’orientation future des

rapports entre les deux sexes.

L’homme a réellement besoin d’apprendre à connaître sa compagne--en

dehors des idées de bonheur et de plaisir qu’elle éveille en lui. Et son

ignorance est grande à ce point de vue. Tandis qu’il disserte sur ce

sujet, les lèvres féminines sourient, tellement sa psychologie est

rudimentaire. Quelques hommes--ce type devient de plus en plus rare--se

sont fait une spécialité de l’étude de la femme, mais leur perspicacité

ne s’exerce que sur les choses de l’amour et les tendances qui s’y

rapportent, et, sur ce sujet spécial, ils possèdent une certaine

compétence, bien que presque toujours les causes leur échappent. Ils ne

savent discerner que les effets. En tout cas, la psychologie masculine

ne dépasse pas les limites personnelles. Elle n’analyse que la créature

d’amour; toute la vie intime et personnelle de la femme lui reste

inconnue.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 7 / 13 段