Quand le triste phénomène se manifeste dans les unions sanctionnées, il

n’y a pas de brisure apparente, mais la joie disparaît des vies. Entre

ces deux êtres qui avaient jusqu’ici vécu cœur à cœur, il ne reste plus

qu’un seul et froid trait d’union: l’habitude et les intérêts communs!

Lorsqu’au contraire, le lien n’a pas aliéné l’indépendance, la rupture

est rapide; les amis de la veille, fiancés ou amants, semblent ne

pouvoir jamais mettre entre eux assez de distance, pressés qu’ils sont

d’oublier leur passé d’amour, par honte peut-être de ce reniement de

leurs âmes.

Lorsque le détachement se manifeste en même temps dans les cœurs, il n’y

a pas de souffrance, rien que la tristesse d’une lumière qui s’éteint.

Mais en général, l’amour déjà mort chez l’un, vit encore chez l’autre et

s’exaspère par l’abandon. On accuse les hommes de sonner les premiers le

glas. C’est vrai et faux en même temps. Vrai, dans le sens qu’ils sont

plus facilement infidèles. Faux, en ce qu’ils savent parfois rester

constants en devenant infidèles, tandis que la femme, à la première

tentation qui l’assaille d’un autre amour, n’a plus qu’un désir:

liquider l’ancien! Est-ce sincérité plus grande de sa part? Ou moindre

richesse de nature? Ou parce que son âme plus légère n’a pas reçu

d’empreinte assez forte? Ou que chez elle tout nouvel amour entre

d’emblée dans le cœur en maître absolu?

En tout cas, il est certain que les femmes possèdent, en général,

beaucoup plus que les hommes la faculté d’oublier _ce qui a été_, et de

passer l’éponge sur leurs souvenirs. Elles revoient parfois avec une

parfaite désinvolture ceux qu’elles ont aimés, sans qu’une vibration

fasse tressaillir leur cœur et leur être! La vue de celui pour lequel,

souvent, elles ont tout risqué, ne les émeut pas; il est redevenu à

leurs yeux une quantité négligeable quelconque. Les hommes, eux, se

vantent de ne jamais oublier, même après avoir remplacé un nombre

respectable de fois la femme jadis aimée.

Dans cet ordre de sentiments et de sensations, les nuances sont

infinies, et il est impossible d’établir des points de repaire, même

relatifs. Une seule chose est sûre et indéniable: les hommes et les

femmes sont des faiseurs de peines à l’égard les uns des autres, après

avoir été des faiseurs de joies. Ce résultat est-il absolument

nécessaire? Cette réaction est-elle fatale? Ne dépend-il de nous

d’aucune façon d’en empêcher les effets, d’en diminuer la violence, d’en

atténuer la tristesse? Un plus large développement de conscience, une

vue plus nette des responsabilités réciproques, la compassion s’étendant

aux peines de l’âme et un grand respect de l’amour pourraient peut-être

empêcher quelques-unes des catastrophes morales qui dévoient et

détruisent tant d’existences.

* * * * *

Il n’est pas question ici, bien entendu, des tragédies violentes dont

les passions de l’amour sont causes: meurtres, suicides, innocents

sacrifiés, vies jetées au vice, familles déshonorées... Tout cela rentre

dans le _tu ne tueras pas_. Ceux qui sont responsables de tels malheurs,

même si leur conscience est en léthargie, savent intellectuellement

qu’ils ont commis des crimes, manqué aux lois sociales, été des

perturbateurs de l’ordre et détruit quelque chose dans l’harmonie de

l’univers[10]. La loi, en certains cas, intervient pour les châtier, et,

si ces délits échappent au code pénal, la société les punit d’une autre

façon. Dites plutôt qu’elle les récompense, s’écrieront les esprits

pessimistes. C’est vrai aussi, mais d’une vérité apparente qui rentre

dans les monstruosités que la nature produit parfois, pour montrer

qu’elle est supérieure à ses propres lois.

[10] Cet état de demi-conscience tend à disparaître. On en arrive, de

nos jours, à admirer les beaux crimes pervers et à traiter

d’inintelligents et d’inhumains les esprits droits qui croient

encore à la nécessité d’un châtiment pour les homicides.

Évidemment, si une transformation morale s’accomplissait chez les êtres

capables de délits aussi graves, si l’idée d’une sanction divine

pénétrait leur cerveau, ils se puniraient eux-mêmes par leurs remords et

leurs regrets du mal dont ils sont responsables; mais la grâce seule,

cette opération mystérieuse--qui restera l’éternel secret des

dieux--peut produire dans les âmes une révolution semblable.

Aucune influence humaine, pour intense et énergique qu’elle soit, ne

saurait y parvenir. Il faut qu’une conscience soit déjà à peu près

éveillée, pour qu’on puisse l’interroger, la toucher, la faire

tressaillir. Tout tressaillement moral présuppose une certaine honnêteté

de pensée, un certain désir du bien, une certaine honte du mal...

Ce degré d’évolution ne nous empêche pas, du reste, de causer à autrui

d’indicibles et inutiles souffrances. Inutiles, car ce qu’il y a

d’inévitablement douloureux dans le flux et reflux des passions, n’est

pas toujours le côté le plus amer des chagrins de l’amour. Ce qui

torture l’âme plus que la brièveté des heures heureuses, c’est la

trahison, le mensonge, la lâcheté. Il y a pis encore: s’apercevoir tout

à coup qu’on a aimé un fantôme, que l’être auquel on a donné sa vie

pendant des années était un inconnu dont on n’avait jamais aperçu le

vrai visage, voilà la douleur insupportable! Si les êtres qui s’aiment

avaient quelque respect l’un pour l’autre, ils se montreraient sincères

avant, pendant, après. _Avant_, cette sincérité empêcherait bien des

liens de se nouer et des mariages de se faire; _pendant_, elle donnerait

un sentiment de sécurité qui ferait mieux goûter le bonheur; _après_,

c’est-à-dire à l’heure de la séparation ou de la désunion, elle

permettrait la douceur du souvenir; le passé ne serait pas empoisonné,

et, dans le cœur resté fidèle, l’image encore aimée ne serait pas

ternie.

Mais le préjugé contre la sincérité, en amour surtout, est l’un des plus

généralement répandus. Le prétexte des égards que l’on se doit les uns

aux autres le fortifie, comme si la plus haute forme du respect n’était

pas, toujours et partout, la franchise. On a le tort de la déclarer

impossible en amour. Et pourquoi? Les tours bâties sur l’argile

s’effondreront, mais sera-ce dommage? L’amour vrai résistera comme les

forteresses bâties en pierre de taille. Le reste s’appellera de son nom

réel: génie de l’espèce, vanité ou vice, besoins, ceux-là, que l’on

trouvera toujours moyen de satisfaire, sans les assaisonner des

fourberies qui les rendent criminels et en font des causes de

souffrances et de déceptions[11].

[11] Voir dans _Ames dormantes_, le chapitre: «Le culte de la vérité».

Remettre toutes choses à leur vraie place, donner à toutes choses leur

vraie valeur, c’est la seule véritable science de la vie, et elle peut

être appliquée à l’amour comme au reste. Mais, dira-t-on, enlever à

celui-ci ses guirlandes, ne sera-ce pas diminuer son attrait? Les fleurs

en sont l’essence et l’accompagnement indispensable:

Qual fior cadea sul lembo,

Qual sulle trecce bionde,

Qual si posava in terra e qual su l’onde;

Qual con un vago error

Girando, parea dir: Qui regna amor[12]!

[12] Une fleur tombait sur ses genoux,--Une autre sur ses tresses

blondes,--Une autre se posait sur la terre,--Une autre sur

l’onde,--Une autre, par une erreur gracieuse,--Tournoyant, semblait

dire: Ici règne l’amour.

Pétrarque a raison de faire pleuvoir des fleurs autour de Laure, car il

ne faut pas en priver l’amour, mais seulement substituer les fleurs

fraîches aux fleurs artificielles et ne couronner avec elles que le

front du dieu, en laissant ses contrefaçons sans parure.

Les empiriques des foires, qui préconisent leur drogue comme étant apte

à guérir tous les maux, sont un objet de risée, et pourtant la drogue

merveilleuse existe au point de vue moral: c’est cette sincérité dont on

ne veut point! Où qu’on l’applique, elle est salutaire: sincérité

vis-à-vis des autres, et sincérité vis-à-vis de soi-même. Si l’être

humain apprenait à discerner la nature des émotions qui l’étreignent,

les tragédies seraient moins fréquentes dans la vie sentimentale, et les

liens d’amour, lorsque l’heure de la séparation aurait sonné, se

dénoueraient plus dignement. Souffrir n’est rien, mais que d’âmes sont

perdues parce qu’elles ont été mal aimées. Dans les existences jetées au

vice, on trouve presque toujours, comme fait initial, un désespoir

d’amour ou une complication sentimentale.

En général, on ne s’occupe que des conséquences directes et immédiates

de l’amour, et les consciences scrupuleuses elles-mêmes ne voient pas au

delà. Personne presque ne réfléchit aux effets ultérieurs qu’il peut

avoir sur le caractère et la future existence morale des deux êtres qui

s’unissent. Les intéressés n’y pensent pas plus que les autres, non

seulement dans la jeunesse, ce qui est excusable, mais dans la maturité,

ce qui l’est moins!

L’adoption d’habitudes sincères aurait pour résultat d’éveiller dans les

consciences un sentiment de responsabilité. Se faire aimer, accepter un

grand amour, le rendre et en jouir, c’est assumer réciproquement charge

d’âme. Les hommes et les femmes auxquels on aurait enseigné, dès

l’enfance, que les _faiseurs de peines_ par légèreté, égoïsme, lâcheté

ou tout autre sentiment mauvais ou médiocre peuvent être assimilés à des

criminels véritables, acquerraient forcément, en amour aussi, un sens

plus profond et plus délicat de leurs obligations.

* * * * *

Il est difficile d’établir quelles sont, en réalité, les plus fréquentes

victimes de l’amour. Au point de vue social, ce sont les femmes,

l’opinion publique se montrant plus sévère à leur égard. Plusieurs se

sauvent par l’habileté et la ruse, beaucoup succombent, et, n’ayant plus

la possibilité de guider leur destinée, elles deviennent la proie du

hasard.

Au point de vue moral également, la femme est la grande vaincue; elle ne

sait pas garder son équilibre comme l’homme, elle s’abandonne tête

baissée à ses impulsions passionnelles, et le désordre la marque bien

plus rapidement de ses stigmates extérieurs. Dès que ses mœurs

deviennent trop faciles, elle prend un aspect dégradé, tandis que son

compagnon de l’autre sexe, dans les mêmes conditions de vie, garde

souvent un air plus noble. C’est que d’autres passions le dominent,

tiennent ses facultés en éveil et servent de correctif aux effets du

vice.

Enfin, au point de vue du sentiment, on a l’habitude de penser que la

femme souffre plus que l’homme. C’était absolument vrai autrefois;

l’est-ce aujourd’hui au même degré? Le sera-ce encore demain?

La fin du XIXe et le commencement du XXe siècle ont facilité l’éclosion

d’une catégorie de jeunes filles, dont la façon de considérer

l’existence déconcerte ceux qui ont vécu avant elles. Le flirt lui-même,

si son but reste identique, a changé d’intonation, il n’est plus

sentimental. Quelques-uns visent au mariage ou au mauvais motif.

D’autres sont de simples jeux, résultats du calcul féminin qu’il faut

avoir de nombreux flirts bien placés dans le monde, car ils sont utiles,

posent une femme, et renforcent sa situation. L’amour, comme on le voit,

n’a pas grand’chose à faire dans ces manœuvres, et la plupart des

mondaines échappent aux douleurs qu’il apporte. Si elles sont sujettes à

des faiblesses, il serait naïf d’en chercher la cause dans la

sensibilité de leur cœur ou l’ardeur de leur imagination: elles

succombent pour des raisons qu’il est inutile d’énumérer ici.

Mais ces flirteuses mondaines ne se recrutent que dans certaines classes

et ne représentent qu’une petite partie de l’humanité féminine. D’autres

femmes sentent encore à peu près comme sentaient leurs mères et, faisant

dépendre le bonheur de l’amour, se désespèrent quand on cesse de les

aimer. J’incline donc à croire qu’aujourd’hui encore les femmes

souffrent sentimentalement davantage que les hommes. «Quelle erreur! me

disait dernièrement un vieillard de haute intelligence, très versé en

ces controverses, quand un homme aime réellement: il aime bien plus

qu’une femme, il en meurt même parfois. Dans ma longue vie, j’ai connu

plusieurs hommes qui n’ont pu survivre à la mort ou à la trahison d’une

femme aimée, tandis que la femme survit toujours. Quand elle meurt ou se

tue, c’est que le chagrin d’amour se complique d’autres raisons.»

Les opinions étant diverses sur l’entité et l’intensité de la souffrance

sentimentale chez les deux sexes, on ne peut établir de théorie à ce

sujet. Du reste, en amour, il n’y a que des cas particuliers, comme je

le disais en commençant; chacun souffre, non pas suivant son sexe, mais

selon sa capacité de souffrance; il y a des êtres organisés

merveilleusement pour la douleur; d’autres sont tournés vers la joie,

comme certaines plantes vers le soleil. Une seule chose est certaine: la

peine, et c’est cette peine qu’on voudrait empêcher, alléger, consoler,

transformer.

Au mal, trois remèdes s’appliquent: la sincérité en amour, le respect de

l’amour, l’altruisme en amour.

J’ai déjà parlé de la sincérité qui, en empêchant de prostituer le nom,

facilitera le respect pour la chose. L’homme est étrangement

inconséquent à ce propos. Il subira pour l’amour les pires dangers et

les plus grandes catastrophes, il risquera sa fortune, sa santé, sa vie,

et en souffrira dans ses fibres morales les plus intimes, et il en parle

avec dédain, comme d’une chose basse; plus on descend dans l’échelle

sociale, plus le phénomène s’accentue. Or, il est tout naturel qu’on

n’ait aucun scrupule de traiter légèrement ce qu’on méprise dans le

fond. En effet, les souffrances que les êtres humains s’infligent les

uns aux autres, dans cet ordre d’idées, ont presque toujours pour base

l’absence de respect pour le sentiment qu’il s’agit de blesser. Si on en

mesurait mieux le caractère, l’intensité et la profondeur, certains

égards s’imposeraient et, avant tout, la franchise dans les relations et

les procédés.

Il est donc possible d’affirmer que la sincérité et le respect en amour

dépendent réciproquement l’un de l’autre.

Quand on ne se trompera pas mutuellement sur la nature de l’attrait

qu’on ressent, le faux amour cessera d’être confondu avec le vrai. Et

quand ce sera l’amour véritable, il aura chance de durer plus longtemps,

chacun le respectant dans l’autre. Et s’il doit se transformer ou

mourir, le souvenir des jours heureux ne sera pas terni dans les cœurs;

l’intolérable et humiliante souffrance d’avoir aimé un inconnu dont on

n’avait jamais rencontré le vrai regard, sera épargnée à l’âme.

L’altruisme en amour! Je me sers de ce mot, faute d’un autre capable

d’exprimer mieux ma pensée. Il est certain que l’égoïsme, le désir

d’obtenir autant ou plus qu’on ne donne, la préoccupation de ne pas être

dupe, la jalousie contre tout ce qui peut solliciter l’attention ou

l’intérêt de celui ou de celle qu’on voudrait entièrement absorber en

soi, sont autant de causes de souffrance. Au point de vue religieux,

d’acerbes et justes critiques sont adressées aux dévots qui prient Dieu

pour la récompense qu’ils en attendent et l’aiment pour les joies qu’il

peut distribuer. Les incrédules se servent comme d’une arme de cette

mesquine façon d’envisager les rapports de la créature avec son

créateur, et ils ont raison. Mais eux-mêmes, comme la plupart des gens,

appliquent ce procédé à l’amour.

Si l’on aimait parce qu’on aime, tout simplement, si l’on aimait la

personne pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle peut donner, si l’on

pensait à elle plus souvent et moins à soi, si l’on était généreux dans

la liberté qu’on lui accorde, que d’amertumes épargnées! Mais alors,

dira-t-on, ce ne serait plus l’amour! Et pourquoi? Pour aimer, est-il

donc nécessaire d’être égoïste et exclusif? Je ne puis qu’effleurer le

sujet, mais j’ai connu des personnes, rares il est vrai, qui aimaient de

cette façon généreuse, et ce sont elles qui ont été aimées le plus

longtemps. Elles le seront peut-être toujours.

N’y a-t-il pas quelque chose de bassement mercantile, dans notre volonté

d’exiger l’équivalent de ce que nous donnons? Cela n’enlève-t-il pas aux

affections toute générosité et toute grandeur? Si l’on apprenait, même

en amour, à aimer les autres pour eux et non pour soi, tout s’élargirait

et s’ennoblirait dans le cœur et dans la pensée. Quand cela arrive,

quand l’affection est désintéressée entre parents ou amis, comme l’on se

sent à l’abri d’un certain genre de douleur! Toute une catégorie de

souffrances sentimentales disparaît, et c’est la plus âcre.

Pourquoi ne pas essayer d’appliquer cette même méthode à l’amour? L’on

demandait un jour au Romain Atticus, comment il avait fait pour

conserver ses amis jusqu’à la fin de sa vie; il répondit simplement: «Je

n’en ai jamais rien attendu.» Il est difficile peut-être de conserver,

dans l’emportement de la passion, cette sérénité indulgente que l’amitié

permet. Mais, sans arriver au «rien attendre» d’Atticus, si la

préoccupation de beaucoup donner dominait les âmes, l’aiguillon de

l’amour-propre blessé cesserait de s’enfoncer dans la chair, parce que

l’amour-propre changerait d’objet: il mettrait son orgueil à donner et

non à recevoir[13].

[13] Voir dans _Ames dormantes_, le chapitre: «L’avarice morale».

Je n’ai pas voulu, comme je l’ai dit en commençant, écrire un chapitre

sur l’amour; je n’ai fait qu’effleurer le sujet, étudiant uniquement

cette passion au point de vue des chagrins dont elle est cause et que la

sincérité, le respect, l’altruisme pourraient éliminer en partie, si

l’on voulait cesser une fois de croire que le mensonge est sa base

essentielle, le mépris mutuel sa fin certaine et l’égoïsme son

inévitable compagnon.

Mais, pour atteindre ce but, il faudrait que les hommes et les femmes

apprissent à se mieux connaître.

CHAPITRE VII

CE QUE PENSENT LES HOMMES DES FEMMES

Maîtresse d’apprendre et de devenir tout ce qu’elle peut être et

devenir sans sortir de sa nature de femme.

TENNYSON.

Les adages et les axiomes, s’ils contiennent à peu près tous une petite

part de vérité, ont souvent une large part d’erreur. Ainsi on a

l’habitude de dire que les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent,

et que, si les hommes sont ce qu’ils sont, ils le doivent aux femmes qui

les ont élevés et qu’ils ont aimées. L’affirmation est exacte en ce qui

concerne l’éducation maternelle, elle l’est moins, lorsqu’il s’agit des

rapports d’un sexe à l’autre, car tout mâle porte en lui un esprit de

rébellion qui le rend impatient des influences féminines, tellement il

est jaloux de sa liberté et craint d’en aliéner la moindre parcelle. La

femme, par contre, est toute disposée à suivre les conseils de l’homme

et à subir sa direction.

Quand Alexandre Dumas fils déclarait que le chef de famille devait

représenter, pour la femme, non seulement l’époux, mais l’ami, le

conseiller, voire même le prêtre, on trouva qu’il donnait une portée

démesurée à l’influence de l’homme sur l’esprit de sa compagne. Les

revendications féministes ont, depuis lors, ébranlé fortement la théorie

du moraliste dramaturge, mais le démenti qu’elles lui opposent est

peut-être plus apparent que réel. L’avenir nous apprendra s’il se borne

à une question de paroles, ces paroles qui enivrent l’humanité et qui,

même vides de sens, acquièrent une portée formidable par les poussées

qu’elles provoquent.

En parlant des femmes, on ne peut toujours généraliser, les différences

d’éducation créant entre elles des mentalités différentes. Cependant

certains instincts leur sont communs, et en s’adressant aux femmes des

classes dirigeantes, on les comprend toutes, à peu près, dans la

définition de leurs tendances ou le pressentiment de leurs destinées.

Il est impossible, du reste, de les diviser par catégories et de

spécifier à chaque page que tel argument concerne la mondaine brillante,

tel autre la bourgeoise sérieuse, tel autre encore la femme écrivain,

artiste, éducatrice, ou bien la femme du peuple et l’ouvrière. Ces

dernières ont évidemment une psychologie moins complexe que celle de

leurs sœurs plus développées, et offrent moins de prise à l’analyse. Les

labeurs matériels qui oppriment leur vie, ne permettent guère d’étudier

sur elles les influences intellectuelles et morales des milieux, des

événements et des hommes. Les femmes cultivées, possédant un certain

raffinement d’éducation et d’habitudes, fournissent un meilleur champ

d’observation, car elles commencent à prendre conscience d’elles-mêmes,

à connaître les forces dont elles disposent, et savent parfois scruter

leurs âmes.

* * * * *

Les femmes du monde sont évidemment portées, par leur genre de vie, à se

préoccuper plus que les autres femmes de l’opinion des hommes à leur

égard; d’abord parce qu’elles les fréquentent davantage, et ensuite

parce qu’elles ont plus besoin de leurs suffrages. C’est affaire

d’instinct, de coutumes et de raisonnement: elles estiment que

l’admiration masculine confère à leur personne et à leur esprit une

sanction que celle des femmes est impuissante à donner. Sur deux points

seulement elles recherchent l’appui et l’approbation de leurs sœurs; la

situation mondaine et ce qu’il est convenu d’appeler les élégances

féminines: la toilette et ses accessoires, l’ameublement et les mille

petits détails d’une maison bien tenue. Pour les équipages, le sport et

même la table, l’appréciation de l’autre sexe leur paraît infiniment

plus flatteuse; elle leur donne un sentiment de sécurité qui les met

bien en équilibre vis-à-vis d’elles-mêmes et d’autrui.

Ces côtés spéciaux de la question se rapportent exclusivement à la vie

mondaine et luxueuse, privilège ou corvée du petit nombre, mais l’état

d’âme qu’ils révèlent se retrouve à tous les degrés de l’échelle

sociale. La poussée du féminisme n’y a apporté que de très légères

modifications. Les femmes ont, en général, la même façon de sentir: leur

contentement dépend de l’approbation de l’homme, et chez les plus

farouches revendicatrices des droits féminins, en y regardant de près,

la même faiblesse se révèle,--pour dissimulée qu’elle soit sous une

apparence d’hostilité,--si toutefois l’on peut appeler faiblesse cet

irréductible instinct.

Quelques femmes d’esprit religieux ou simplement d’âme haute et fière,

dépourvues de vanité dès leur jeunesse, recherchent pour leur vie morale

une sanction plus haute que celle des hommes de leur entourage; mais ces

femmes mettront cependant, lorsqu’il s’agit de leur personne, plus de

prix à un compliment masculin qu’à un éloge féminin. L’atavisme leur a

donné l’habitude de penser que l’homme seul pouvait décréter si une

femme était capable de plaire ou non. Or, comme le mot plaire a et aura

toujours un énorme prestige sur le moi féminin, toute fille d’Ève

continuera à rechercher l’admiration de ses compagnons de route, du

moins tant que durera sa jeunesse ou tant qu’elle essayera de la

retenir.

Sur ce point particulier, aucun changement total n’est possible, et l’on

verra toujours la femme s’épanouir sous le regard approbateur des

hommes. Il y a des nuances évidemment; telle ne tient qu’à l’opinion

d’un seul; telle autre limite ses ambitions à un cercle restreint de

parents et d’amis; d’autres, plus banales, plus vulgaires, d’une vanité

plus insatiable, ont soif de l’hommage de tous les regards, d’où qu’ils

viennent.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 6 / 13 段