La doctrine de l’égalité a nui énormément à l’auto-critique; le

sentiment de la mesure se perd, les gens s’arrogent le droit de trancher

les questions qu’ils ignorent. Avec le sentiment de la mesure et la

perception juste de l’échelle des valeurs, le tact, cette chose subtile

qui adoucit les angles et rend aisés les rapports sociaux, diminue

nécessairement. Les épithètes les moins flatteuses sortent des lèvres

les plus incompétentes, non seulement en littérature (la littérature

prétendant être l’image de la vie, chacun peut se croire en mesure de la

juger), mais en peinture, en musique, en science même...

Cette dernière, surtout sous sa forme médicale, intéresse vivement les

femmes, ce qui est juste, du reste, car, ayant charge d’enfants, elles

doivent connaître les règles de l’hygiène et savoir, en cas d’absence du

médecin, appliquer certains remèdes urgents; mais il est un peu ridicule

de les entendre légiférer sur les méthodes de cure, et lancer sans

ménagement, à l’adresse de praticiens parfois célèbres, l’épithète

d’imbécile ou de charlatan. Quelle est la source cachée de cette

singulière audace? Le besoin d’égalité. Parce qu’elles ont appris le nom

de quelques-uns des remèdes à la mode et des nouvelles applications de

la thérapeutique, elles s’imaginent en savoir à peu près autant que ceux

dont la vie a été consacrée à ces études.

Il en est de même dans toutes les branches du savoir humain: les hommes,

tout comme les femmes, se plaisent à trancher sur les choses qu’ils ne

connaissent pas. La plupart du temps, ils ne savent pas eux-mêmes quel

mobile les pousse à mettre ainsi à découvert leur ignorance. Ils

obéissent non pas aux pièges de leurs instincts, comme lorsqu’ils sont

guidés par le génie de l’espèce, mais à ceux de la fausse doctrine

égalitaire, qui a été répandue dans leurs âmes. Se taire ou interroger

n’équivaudrait-il pas à confesser qu’ils reconnaissent à celui qui parle

une compétence qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes? Les gens d’esprit ne

tombent pas dans cette erreur, mais si les gens intelligents sont

innombrables, combien sont rares les gens d’esprit, capables

d’auto-critique!

Il est impossible de connaître et d’approfondir chaque sujet, mais il

est indispensable d’avoir des «clartés de tout», pour s’intéresser aux

arguments en discussion et même pour y toucher. Mais entre toucher et

trancher, entre glisser une appréciation ou dogmatiser péremptoirement,

il y a la distance qui sépare une brise légère d’un gros vent de pluie.

En présence d’hommes dont l’autorité est reconnue en certaines branches,

on voit des gens fort médiocres se carrer dans leur fauteuil, avec l’air

de dire: «Vous passez pour un grand savant, un grand artiste, un grand

ministre, mais sachez bien que, malgré cela, je me considère comme votre

égal!» Les mots ne sortent pas des lèvres, mais l’attitude et le regard

parlent clairement. Des sots outrecuidants! dira-t-on. Oui, des sots

outrecuidants, mais la doctrine égalitaire tend à les multiplier de

façon effrayante.

Ce genre de sentiments alourdit et aigrit la vie sociale. Il pénètre

dans les familles et les désagrège. Tous les membres ne sont pas doués

des mêmes facultés et des mêmes dons; celui qui s’élève au-dessus des

autres par sa beauté ou son esprit, ne flatte plus que rarement

l’amour-propre de ses proches; au contraire, cet amour-propre s’insurge

contre sa supériorité, réelle ou apparente. Volontiers on conspire à son

détriment, et, dans l’existence familiale, il est le plus malheureux de

tous, car il a contre lui toutes les vanités en révolte. Ses actes, ses

paroles, ses façons d’être sont l’objet de critiques sourdes et

continuelles. Sans la doctrine égalitaire, la famille aurait été

heureuse et fière de constater le charme ou la célébrité d’un de ses

membres, ce qui aurait assuré des satisfactions à tous. Loin de là, il y

a rébellion dans les âmes: la vie de celui qui a émergé est empoisonnée

par les hostilités qui l’entourent, le cœur des autres se consume dans

des rancunes mesquines. Ces peines en engendrent d’autres, à l’infini,

et elles forment, réunies les unes aux autres, un fardeau qui courbe les

épaules de l’humanité sous un poids déprimant.

* * * * *

Un autre fâcheux effet de la doctrine égalitaire est de détruire toute

originalité. Dans le désir d’être semblable aux autres, l’homme abolit

en lui tout ce qui le différencie de son prochain. Il a toujours suivi

les mêmes modes, les mêmes habitudes de vivre, il s’est toujours cru

obligé aux mêmes plaisirs, mais la tendance, qui déjà existait du temps

de Rabelais,--et Rabelais avait des ancêtres,--tend à s’accentuer

davantage. Les originaux diminuent de plus en plus; personne ne ressort

en saillie. On n’a qu’une pensée: copier les usages des autres, et,

naturellement, de plus haut que soi. Les parents s’agitent, dès qu’ils

voient des goûts spéciaux se manifester chez leurs enfants. Une jeune

fille, qui n’aime ni le monde, ni la toilette, est considérée comme un

échantillon de mauvais goût. Les mères s’alarment: il faut aimer ces

choses-là, par force, pour être au niveau des autres! Et celles qui

savent par expérience ce que le développement de ces goûts entraîne pour

l’avenir, n’en sont pas moins désireuses de les voir naître et fleurir

chez leurs enfants. Ce sentiment illogique, d’où procède-t-il, sinon de

l’esprit d’égalité qui trouble les cerveaux?

On voit des mères intelligentes, droites, honnêtes, se résigner d’avance

à toutes les sottises que commettront leurs fils, comme à un droit de

péage auquel il est impossible d’échapper, à cause de la parité absolue

des êtres entre eux. Voilà la capitale erreur: les hommes ne sont pas

tous semblables; l’instinct, en plusieurs cas, les différencie les uns

des autres, et, plus encore, les moyens de le gouverner ou de le

réprimer.

Il n’y a rien de plus antipathique et de plus ridicule au monde que la

fausse originalité, que la recherche de se distinguer d’autrui; mais

quand on a réellement des goûts et des façons de penser particulières,

pourquoi ne pas s’y abandonner simplement? Ce besoin d’appartenir à un

troupeau est l’un des plus absurdes qui existe. Si une initiative part

d’assez haut pour qu’il soit élégant de la suivre, on voit la masse des

gens s’empresser de la seconder, même si elle ne correspond à aucune de

leurs tendances. C’est pourquoi l’on s’ennuie si vite de toutes choses!

Le nombre de ceux qui y participent sans conviction produit ce

désastreux effet.

Les meilleurs et les plus éclairés ne résistent pas toujours à cette

tendance à l’imitation, qui a pour complice la lâcheté et la paresse

inhérentes à l’homme. Leur devoir serait, au contraire, de la combattre

avec toutes leurs énergies, puisqu’elle rapetisse l’individu et rend la

vie monotone.

Si la notion égalitaire n’avait pas étouffé tout germe d’originalité

dans les âmes, l’élargissement des points de vue, la plus grande

indépendance dont chacun jouit et l’entrée dans un nouveau siècle

auraient dû faire éclore des variétés infinies dans les personnalités.

Mais cette notion a pénétré la majorité des cœurs et arrive même à

étouffer chez quelques-uns les dons qui les auraient mis en valeur,

tellement le besoin de se conformer à la sottise générale est puissant.

La mode est l’image frappante de cet état d’esprit. La femme très riche,

et la plus petite bourgeoise sont vêtues de même: identique forme de

robe, de manteau, de chapeau! Seulement, ce qui est élégant chez l’une

est laid chez l’autre, à cause de la coupe et de la qualité des étoffes

et de la façon dont la toilette est portée. Si la petite bourgeoise, aux

ressources modestes, avait assez d’imagination et d’originalité pour

adopter un costume inventé par elle, conforme à ses moyens, elle serait

bien plus charmante, dépenserait moins et ne ressemblerait pas à une

mauvaise copie. Mais elle n’a pas cet esprit, et sert à son tour de

modèle à l’ouvrière, qui imite ses chapeaux et ses robes.

On raconte qu’un célèbre peintre français du XIXe siècle confectionnait

lui-même les robes de bal de sa femme. Il drapait sur elle des morceaux

d’étoffe, de la gaze, des rubans, des fleurs; tout cela attaché par des

épingles et inventé au dernier moment. L’effet était merveilleux, et les

toilettes de Mme *** justement célèbres. Quelle femme se prêterait

aujourd’hui à pareille fantaisie? L’idée de ne pas ressembler aux

autres, de ne pas être suffisamment banale la glacerait de terreur.

Il en est de certains défauts comme de certaines robes, il faut les

avoir. Si quelqu’un s’en passe, il est pris pour un détraqué. Le monde

est beaucoup plus exigeant sur les défauts que sur les qualités. Il ne

permet pas qu’on lui escroque ceux qu’il est habitué à constater. Avec

les années, lorsqu’ils ont cessé d’occuper l’attention du monde, les

individus sont autorisés à affirmer leur manière d’être particulière,

mais en général, à cet âge, on a perdu toute saillie, comme les pièces

de monnaie qui ont trop circulé. Jusqu’à quarante-cinq ou cinquante

ans,--sauf s’il appartient à la catégorie des solitaires et des

indépendants,--l’homme est obligé à certaines attitudes; il doit

manifester certaines passions et pratiquer certains vices, même

innocents. S’il s’en abstient, on croit à de l’hypocrisie, à une

pauvreté de nature; en tout cas, cette non identité complète avec les

gens du même âge ou de la même condition paraît un fait anormal qui

n’éveille aucune sympathie et provoque les défiances.

L’uniformité en toutes choses est le trait caractéristique de ce

commencement de siècle: tout le monde, homme ou femme, se coiffe de la

même façon, s’habille de la même façon, se meuble de la même façon,

cultive les mêmes sports, adopte les mêmes formes de langage. Démarche,

allures du corps, gestes des mains, une mode implacable règle tous les

mouvements. Regardez des jeunes filles passer dans la rue, ne dirait-on

pas des poupées mécaniques sorties d’un même atelier? La maternité et

l’expérience mettent quelques nuances dans cette monotonie d’attitude,

mais jusqu’au mariage ou à l’amour, elle est absolue. Celles qui savent

rester elles-mêmes, marcher et se tenir comme la nature ou leur vision

personnelle du beau le leur suggère, sont les intelligentes et les

rares. La généralité montre une pauvreté d’imagination déplorable et

pose avec constance, non en vue de l’esthétique, mais de l’uniformité

correcte.

La variété est déjà une beauté en elle-même, et partout où la volonté de

l’homme peut atteindre, il s’acharne à la supprimer. La nature, qui a

plus d’esprit que nous, ne répète jamais le même visage, joli ou laid.

Pourquoi ne pas l’imiter, au lieu de gâter les choses belles par des

copies serviles et fades? Il y a des gens qui, s’ils le pouvaient,

identifieraient les sexes pour tout égaliser.

On ne peut méconnaître que le féminisme pose une grave question

d’économie sociale et de dignité humaine, mais, dans ses excès, d’où

procède-t-il, lui aussi, sinon de l’idée égalitaire? Il a fait de justes

conquêtes et en fera encore, s’il se garde de vouloir uniformiser les

êtres. L’homme doit lutter contre la nature pour l’asservir à ses

besoins, non pour en détruire les lois fondamentales. Il y a une sorte

de plan divin ou d’ordre naturel des choses qu’on ne peut essayer de

renverser. Tout effort prolongé en ce sens aurait des conséquences

contraires au but poursuivi.

Pourvu que les femmes ne s’enivrent pas d’illusions égalitaires, elles

arriveront à conquérir, auprès de l’homme, une place toujours plus

considérable: l’instruction intégrale se généralisera, et les moyens

honorables de vivre se multiplieront. Mais si elles s’attachent à la

chimère des fonctions identiques, elles auront de pénibles surprises. Il

y a des femmes supérieures et des hommes fort médiocres, c’est

indéniable; mais l’excès d’intelligence d’un côté et sa pauvreté de

l’autre ne suffisent pas à établir l’égalité.

Oh! le malheureux mot qui ne peut jamais s’appliquer en aucun sens et

fausse les cerveaux et les cœurs! Prenons comme exemple la banale

comparaison d’une souveraine et d’une paysanne. Naturellement cette

dernière ne peut songer à être l’égale de la première, et pourtant, si

la fermière est belle et la reine laide, c’est la reine qui, sur ce

point spécial, n’est pas l’égale de la fermière. Le moindre petit

professeur, s’il a du génie, peut refuser de reconnaître comme son égal

le plus riche personnage du royaume; de même l’homme bien élevé

vis-à-vis du voyou; cependant le voyou, par la force de ses muscles,

regagne l’avantage dans un pugilat, et l’inégalité s’établit à son

profit. Et ainsi de suite, indéfiniment.

Ce mot, fatal à la paix du monde, devrait être rayé de toutes les

langues et se réfugier uniquement dans le code. Mais, dira-t-on, sans ce

besoin d’égalité qui tourmente les âmes, aucun progrès ne se serait

accompli dans le monde: c’est lui qui a poussé les hommes aux

conquêtes... En est-on bien sûr? Ne les doit-on pas plutôt, comme le dit

Pasteur, aux travaux désintéressés de l’esprit? Même au point de vue

social, il ne faut pas confondre le désir normal, sain et juste, de

l’amélioration pour _tous_ avec le chimérique désir d’un état identique

pour _tous_.

Quant à la question de réforme légale, le simple sentiment de la justice

aurait suffi à faire modifier la législation de façon plus équitable; et

pour les réformes encore indispensables sur ce point, c’est sur lui

qu’il faut compter, car le besoin d’égalité ne répond pas, si on

l’analyse de près, à l’esprit de justice; il voit presque toujours les

choses sous un seul angle. L’homme demande à être l’égal de son

supérieur, presque jamais de son inférieur, ce qui réduit l’aspiration

égalitaire à un besoin de monter, d’atteindre des conditions matérielles

et morales supérieures à celles qu’on possède, aspirations légitimes,

mais qu’il est pernicieux de déguiser sous un faux nom.

Justice et fraternité, ces deux termes devraient être le catéchisme

social de l’homme moderne. Eux seuls sont capables de pacifier l’âme et

d’établir entre les créatures humaines des rapports qui ne soient pas

réciproquement une source de souffrance. Ils renferment les éléments

capables d’améliorer la vie de chaque individu et celle des sociétés

humaines; la recherche de l’égalité, au contraire, ne sera jamais qu’une

puérile erreur, grosse d’inévitables déceptions; elle empire la destinée

de l’homme et rend son cœur amer.

Sans diviser absolument, comme le faisait le comte de Gobineau,--ce

prédécesseur français de Nietzsche,--les valeurs humaines en quatre

catégories: fils de rois, imbéciles, drôles, brutes, il est certain que

la terre donne parfois naissance à des êtres d’élite possédant, selon le

mot de Carlyle: «La divine idée du monde», et qu’il est impossible de

les confondre avec la grande masse des médiocres et des instinctifs. La

seule égalité possible consiste en ce que, tous, nous avons besoin les

uns des autres: chaque être humain a sa fonction définie dans le grand

mouvement de l’univers. On ne le comprend pas toujours; si l’on s’en

rendait mieux compte, les rapports des hommes entre eux s’adouciraient

singulièrement. Les rares êtres qui, persuadés de cette vérité, essayent

d’y conformer leurs actes, vivent dans une atmosphère de justice et de

fraternité dont le chaud et clair rayonnement se répand sur tous ceux

qui les approchent.

L’important est d’acquérir la conscience des choses; l’inconscience est

la grande ennemie; elle nous fait marcher en aveugles et nous mène

parfois jusqu’au crime.

CHAPITRE IV

PETITES TARES DE L’AME

Garde ton cœur plus qu’aucune chose que l’on garde, car c’est de

lui que procèdent les sources de la vie.

PROVERBES.

Les petites tares de l’âme sont la source d’une bonne partie des misères

que les hommes se font les uns aux autres. La plupart d’entre eux n’en

soupçonnent même pas l’existence, et s’ils apprenaient à remonter de

leurs actes aux causes qui les ont produits, ils seraient stupéfaits de

découvrir dans leurs cœurs ces excroissances malfaisantes.

Cette ignorance de leur vie intérieure où presque tous les hommes

vivent, rend difficile la guérison des maladies morales. Ce qui, au

début, n’était qu’une tendance facile à réduire, devient promptement une

infection incurable. Apprendre à connaître les véritables mobiles de ses

sentiments et de ses actions[5] devrait être le premier devoir de tous

les êtres pensants. Or, cette étude subjective est, au contraire,

absolument négligée.

[5] Voir le chapitre: «Égalité».

Sauf aux époques de grande crise, l’homme vit automatiquement, sentant,

agissant sans se rendre compte de ce qui le pousse dans un courant

plutôt que dans un autre. Lorsque ses intérêts sont en jeu, il devient

plus accort, mais c’est chez lui un travail intellectuel et non moral.

S’il prenait l’habitude de s’examiner davantage, son cœur serait un

jardin mieux cultivé, dont les mauvaises herbes seraient parfois

arrachées.

Nous sentons cet organe par ses contractions de joie ou de peine, mais

nous le traitons comme l’une de ces chambres abandonnées où la

poussière, les insectes, les toiles d’araignée s’étalent à l’aise, sans

qu’un plumeau diligent vienne les disperser jamais. Les examens de

conscience ont toujours été rares, la paresse des âmes et des volontés

s’y étant sans cesse opposée; on les pratiquait tout au plus à certaines

époques de l’année, pour cesser d’y penser ensuite.

Dans la vie moderne, si agitée, le temps manque pour les retraites; il

faudrait revenir au système de Pythagore, et repasser sa journée chaque

soir, comme on prend son bain, le matin. Mais le soir, on est

d’ordinaire si exténué, que les descentes dans l’âme sont brèves et

superficielles. Le seul moyen pratique de savoir ce qui se passe en

nous, serait de nous le demander à chacun de nos actes et de nos

paroles. Nous avons bien l’habitude de regarder où nous mettons les

pieds pour diriger notre marche, et cela ne nous coûte aucune fatigue.

Pourquoi n’appliquerions-nous pas à l’ordre moral ce que la prudence,

dans l’ordre physique, nous fait accomplir si aisément?

Mais pour comprendre la nécessité d’interroger sa conscience, il faut

avoir appris à lui donner de l’importance. Ceux pour qui elle représente

une formation artificielle, héritage des générations antécédentes et que

les générations futures ne connaîtront plus, hausseront les épaules à

l’idée d’en faire un objet d’usage journalier. Ceux qui la nient parce

qu’ils ne la sentent plus tressaillir, n’ont qu’à fermer ce livre: il ne

peut offrir d’intérêt qu’aux âmes pour lesquelles l’existence d’une voix

qui les approuve ou les blâme représente une réalité vécue.

Cette voix est-elle un souffle de l’esprit ou une substance plus fine

que la matière animale, puisqu’elle en condamne les instincts aveugles?

Le saurons-nous jamais? En tout cas, cet organe ou ce souffle produit

des phénomènes divers et changeants; à quelques-uns, il ne s’est jamais

révélé; d’autres l’ont endormi de force, et, toutes les fois qu’il a

donné signe de vie, il a été étouffé comme Desdemona par Othello. Chez

d’autres encore, il est sujet à des sommeils et à des réveils subits que

rien n’explique.

Les personnes qui vivent en communion continuelle avec leur conscience

sont fort rares; ce sont les êtres supérieurs, ceux qui savent diriger

leur vie et exercer une influence bienfaisante sur celle d’autrui. Les

faiseurs de peines ne se recrutent pas dans leurs rangs. Mais cette

élite est peu nombreuse. Des êtres bons, généreux, aimant le bien,

détestant le mal, n’en font point partie, car on n’arrive pas sans peine

à cet état qui demande un effort constant et une attention patiente.

Sans tomber dans les scrupules excessifs qui obscurcissent l’esprit et

angoissent inutilement le cœur, nous devons réfléchir aux effets de nos

actes et de nos paroles. Tout dans ce monde, ne l’oublions pas, a une

plus longue portée que l’esprit borné de l’homme ne le suppose. S’il

s’en rendait mieux compte, sa vie intérieure et sociale s’orienterait

sans doute différemment.

* * * * *

La vanité, l’envie, la jalousie et l’impatience de toute supériorité

sont, avec leurs dérivés, les petites tares des âmes relativement

honnêtes. Il y en a de sciemment injustes, criminelles, vicieuses,

méchantes, de mauvaise foi; sur celles-ci, aucun raisonnement humain ne

peut avoir de prise. Pour les ébranler, il faudrait une intervention

divine: le miracle de la route de Damas, qui foudroya l’apôtre Paul!

Les quatre petites tares que je viens d’énumérer sont généralement unies

comme des sœurs qui s’aiment; mais, suivant les caractères, l’une

prévaut sur l’autre, et il est rare qu’elles soient de même taille et de

même envergure. La vanité règne seule quelquefois, si elle est

accompagnée de sottise suffisante et d’absence d’esprit critique. On

voit, en effet, des hommes et des femmes, s’avancer dans la vie le

visage satisfait et la bouche souriante, s’admirant eux-mêmes, et

parfaitement certains d’exciter l’approbation d’autrui. Ils ne

connaissent ni l’envie, ni la jalousie, tellement ils sont certains

d’avoir toujours la première place dans le cercle où ils se meuvent.

L’impatience de la supériorité d’autrui ne les tourmente jamais,

puisqu’ils ne la discernent pas; la fureur de l’égalité leur est

inconnue, car ils se trouvent toujours préférables aux autres.

Lorsqu’une femme possède ce don de la satisfaction permanente, beaucoup

de souffrances lui sont épargnées. Elle n’est jamais jalouse en amour:

son mari peut la tromper, même avertie, elle n’y croit pas! Des

phénomènes identiques se manifestent chez les hommes. Les moindres

honneurs, dès qu’on les leur rend, se gonflent à leurs yeux de façon

démesurée; satisfaits au suprême degré, ils n’envient pas les autres.

Mais cette catégorie d’êtres est si peu intéressante en soi, qu’après en

avoir noté l’existence, elle ne vaut pas la peine de s’y arrêter.

Beaucoup de fierté vraie sauve de la vanité; le fatalisme également; une

grande finesse d’intelligence produit le même effet; les âmes stoïques

ne la sentent presque pas; les âmes chrétiennes victorieuses l’ont

bannie, mais, chez la grande masse des individus, elle est à la base des

impulsions, des paroles, des actes. Les êtres intuitifs, les esprits à

perception nette, la devinent et la sentent immédiatement chez les

autres. Cette vulgaire production du cœur ternit les plus nobles

qualités. Trouver une nature dépourvue de vanité procure une joie rare

qui redonne confiance dans la nature humaine.

Malgré leur parenté apparente, il faut tracer une ligne de démarcation

nette, entre la vanité et l’ambition. Cette dernière peut être noble; la

première ne l’est jamais. L’être vaniteux qui ne lutte plus contre son

instinct de paon, devient, par cela même, capable des plus basses

pensées, et des plus méchantes actions; il est fatalement un faiseur de

peines, car la vanité est implacable. Pourtant elle représente une

faiblesse et non une force, mais le mal que peut produire la force

brutale est moins cruel et moins dangereux.

Il y a des femmes,--les ravages de la vanité masculine revêtent

généralement d’autres formes,--irréprochables en apparence, sans

faiblesse passionnelle à se reprocher, capables même d’actes de bonté,

persuadées par conséquent de leur droit au respect, et qui ont fait plus

de mal, par leur vanité et leur jalousie, que n’en ont jamais causé,

malgré le retentissement de leurs fautes, d’autres femmes, ouvertement

immorales, mais qui n’étaient, du moins, ni vaniteuses, ni jalouses.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 3 / 13 段