La jalousie dont je parle ici n’est pas celle du cœur. Elle naît de

l’avidité des louanges, ce sentiment qui rend insupportable les succès

d’autrui et produit un irrésistible besoin de dénigrement. Tout

rayonnement, autour du front du prochain, irrite ces amours-propres

ultra-sensibles; un désir aveugle de ternir cette auréole les saisit,

les emporte, les domine... Ils ne se demandent pas quel sera le résultat

de leurs paroles perfides et de leurs manœuvres insidieuses; ils ne

pensent qu’à la satisfaction immédiate de faire descendre du piédestal

ou du moins de quelques échelons, les êtres dont la supériorité en un

genre quelconque les offusque. Ces échelons descendus peuvent avoir,

pour ces derniers, des conséquences désastreuses, qu’importe! ou, pour

mieux dire, nul ne s’en occupe.

L’habitude de consulter sa conscience est forcément abandonnée par les

vaniteux; ils ne pourraient se supporter eux-mêmes, s’ils

l’interrogeaient. Lorsqu’ils la sondent, c’est sur d’autres points; ils

n’en ouvrent que quelques portes et cadenassent les autres. C’est là une

pitoyable ruse dont presque tous les hommes se rendent inconsciemment

coupables. Écouter toutes les voix du juge intérieur est gênant à

certaines heures de la vie. Il y a des moments où l’on se bouche

l’oreille de droite pour ne laisser arriver les sons qu’à l’oreille de

gauche. Mais ce sont là souvent des lâchetés momentanées; chez les

vaniteux, au contraire, l’habitude est devenue invétérée. Leur mal est

comparable à la gangrène qui empoisonne le sang, amène la mort, et

pourtant ne produit pas ces lancements violents qui indiquent au malade

le siège et les progrès du mal.

Malgré cet engourdissement chronique de leur conscience, ces faiseurs de

peines sont les premières victimes de leurs malfaisantes pensées. A

moins d’être des sots, ils ne sont jamais satisfaits de leurs avantages

sociaux. Voir des gens posséder ce qu’ils n’ont pas, est une écharde

dans leur chair. Si Dante vivait aujourd’hui, il ajouterait un nouveau

cercle à l’enfer, celui de la vanité insatiable et jamais rassasiée.

Les vaniteux et les jaloux répandent du poison autour d’eux; ils

détruisent ou ternissent ce qui fleurit de meilleur dans le cœur humain:

sympathie, amitié, estime! Qui n’a fait l’expérience des

refroidissements inexplicables que rien ne justifie. Les poignées de

mains deviennent moins cordiales, le ton moins affectueux, les paroles

moins confiantes. C’est comme une défiance soudaine, une ombre qui

s’interpose, un je ne sais quoi de changé qui n’y était pas la veille.

Inutile de chercher bien loin la cause du malentendu, il n’y en a pas,

la plupart du temps. Il a suffi de l’influence d’un être vaniteux et

jaloux, pour répandre dans les esprits, par le dénigrement ou la

calomnie, le germe destructeur des sentiments d’affection et de respect.

En pareil cas, impossible de parer le coup; on ne se défend pas contre

des ombres! L’expérience de la vie, une bonne dose de philosophie, un

certain stoïcisme d’âme aident à supporter ces pénibles surprises, sans

que l’on perde son équilibre. Mais les caractères moins bien dressés,

plus enthousiastes, plus impulsifs, en souffrent cruellement. Ils en

souffrent à cause des amitiés qui se voilent et qu’ils craignent de

perdre; ils en souffrent, parce qu’ils avaient confiance dans l’ami qui

les a desservis, et que la preuve de sa trahison les anéantit.

Parfois le dommage n’est que passager, car la vérité est plus puissante

que le mensonge; elle triomphe des médisances et des soupçons: elle a

des rayonnements soudains qui dissipent les nuages. Mais il n’en est pas

toujours ainsi. Certains caractères, une fois que le doute les a

pénétrés, ne parviennent jamais à s’en délivrer, même devant l’évidence;

le travail de la médisance et de l’insinuation calomnieuse a chez eux un

retentissement éternel.

Le charme des rapports qui unissaient les êtres est rompu; c’est une

douceur enlevée à la vie, un lien brisé que rien ne renoue. Souvent les

conséquences de cette rupture sont infinies et imprévues dans l’ordre

moral. Dans l’ordre matériel, les effets peuvent être également

pernicieux: il y a des carrières perdues ou enrayées par la petite

vanité d’un cœur jaloux; il y a des gens qui perdent leur pain

quotidien, parce qu’ils ont eu le malheur d’obtenir une notoriété qui a

agacé les amours-propres de leur entourage. Ces exemples pourraient se

multiplier à l’infini.

C’est surtout dans l’art de refroidir les amitiés et de glacer

l’admiration que les femmes jalouses et vaniteuses excellent. La

jalousie et l’envie des hommes s’attaquent à des biens plus concrets.

C’est en vue d’une place, d’une situation, d’un gain quelconque qu’ils

s’attaquent et se trahissent les uns les autres. Lorsque le poison a

pénétré leur cœur, ils n’ont pas plus de scrupules que les femmes. Et,

bien entendu, je ne parle que des gens qui prétendent à l’honnêteté.

Pour les autres, ces façons de nuire auxquelles l’intérêt les pousse,

sont naturelles et logiques. Se sentir des faiseurs de peines excite

même leur orgueil, ils se figurent ainsi acquérir des forces ou affirmer

leurs puissances.

La plupart des vaniteux jaloux, hommes ou femmes, ne se doutent pas du

mal qu’ils font. Si on formulait contre eux des accusations, ils

répondraient, fort étonnés: «Mais comment donc! Un tel ou une telle?

Mais je suis son ami, je voudrais même lui être utile. J’ai dit du mal

sur son compte? Quelle idée! Évidemment chacun a sa façon de penser.

Faut-il abjurer toute indépendance de jugement? Ainsi par exemple...» Et

de nouveau la charge commence, le dénigrement s’exerce...

Je suis persuadée que, si la plupart des pauvres êtres, que ces

vulgaires passions agitent, analysaient la bassesse de leurs motifs, ils

en seraient honteux et surpris. Au lieu de les haïr pour les chagrins

qu’ils causent, il faut surtout les plaindre. Ils renoncent aux joies

les plus parfaites, et vivent dans un malaise continuel. Ces visages

ridés prématurément, ces bouches tordues en un pli amer, ces teints

grisâtres que le mécontentement, et non la maladie, ternit, tout cela

indique un état de trouble pénible. Il y a des jaloux au teint clair,

c’est évident, mais cependant, pour l’observateur perspicace, aucune

sérénité harmonieuse ne rayonne sur ces visages, reflets d’une âme

médiocre, qui ne sait pas se réjouir des joies des autres.

Tous les cœurs, dira-t-on, renferment en germe ces deux passions sœurs;

tous nous sommes vaniteux et tous nous sommes jaloux. C’est à la fois

vrai et faux. D’abord, il serait injuste de confondre la vanité avec

l’amour-propre; ils sont d’essence diverse et ne se ressemblent

qu’apparemment. Ensuite, il y a réellement des natures qui ne sentent

presque pas les atteintes de ces deux ennemies. En tout cas, elles en

étouffent avec énergie les moindres manifestations et les traitent en

rivales vaincues. Il faut appartenir à cette catégorie de vaillants,

pour songer à devenir des faiseurs de joies. Tant qu’on reste une âme

vaniteuse, on ne peut répandre le bonheur autour de soi.

* * * * *

L’envie est tellement liée à la jalousie et à la vanité qu’on ne sait

comment les séparer, et pourtant de nombreuses nuances les distinguent.

Quand on est envieux, on est généralement vaniteux et jaloux, et

pourtant on peut être l’un sans l’autre! L’envie est quelquefois

uniquement dirigée vers les biens matériels, sans désir de prestige. On

veut l’argent pour l’argent, le bien-être pour le bien-être, le plaisir

pour le plaisir; aucune préoccupation d’amour-propre ne se mélange à

cette volonté d’accaparement. Les natures que les jouissances

matérielles absorbent et qui les envient désespérément lorsqu’elles leur

manquent, sont souvent dépourvues de vanité. Elles se moquent des

apparences et des approbations; ce sont choses vaines. Le tangible seul

a du prix à leurs yeux.

C’est plutôt le cas des hommes; chez les femmes, un peu de vanité se

mêle presque toujours à l’envie qui se porte sur les avantages dans

lesquels le désir de plaire, de surpasser, de briller, trouve son

compte. Les caractères droits, simples et dignes ne connaissent pas ces

tares. Ils sont ce qu’ils sont, tout uniment, et la somme de peines

qu’ils causent est par conséquent bien moindre.

Les envieux, dans un but d’accaparement souvent illusoire, essayent de

détruire et de diminuer les avantages d’autrui, ils laissent tomber les

mots perfides qui ternissent les réputations, endommagent les célébrités

et répandent autour d’eux une atmosphère lourde, déprimante, empoisonnée

de malveillance et de dénigrement. Jamais la nouvelle d’un bonheur ne

les réjouit, et, s’ils sont assez bien élevés pour témoigner une

satisfaction factice, on sent, sous leur sourire, une âcreté envieuse,

et un froid se répand qui glace les cœurs. La plupart des gens

n’analysent pas, ils sentent le malaise sans en percevoir la cause.

Ces trois sœurs perfides, unies ou séparées, sont les vraies

destructrices du bonheur, de la paix, de la bonne direction des vies.

Certaines personnes, apparemment respectables, auront à ce sujet de

terribles comptes à rendre. Elles ont empêché et gâté tant de joies,

tari tant de bonnes volontés, jeté le doute desséchant sur tant

d’affections, dénigré tant de talents, qu’elles auraient fait moins de

mal en tordant simplement le cou à une ou deux personnes. Cela aurait

limité les ravages à quelques morts violentes.

Malheureusement, réformer le code n’est pas chose facile; il se bornera

toujours à punir les homicides et les vols visibles et positifs.

L’opinion publique, elle aussi, quoique plus libre, ne pourra jamais

suffisamment atteindre les coupables. Il n’en reste pas moins vrai que

les pires ennemis des hommes ne sont pas toujours ceux qui vident les

caisses et jouent du couteau.

* * * * *

Ce qui est gai et brillant, ce qui représente la fortune et le succès

exerce un irrésistible prestige, et tous se précipitent d’instinct vers

ce qui répand chaleur et lumière. De la part des envieux, le mouvement

est automatique et non volontaire, car ils trouvent plus facile de

pleurer avec ceux qui pleurent que de se réjouir avec les cœurs

contents. Il y a cependant des nuances. Certaines personnes jalousent le

monde entier, d’autres se limitent à envier leurs proches, ceux qui

occupent une position à peu près analogue à la leur, qui poursuivent les

mêmes buts et ont les mêmes spécialités.

L’élévation des objectifs n’empêche pas toujours ces venimeuses

efflorescences: les œuvres philanthropiques, sociales et éducatrices

servent souvent de champ clos à ces luttes perfides. Le besoin de se

mettre en avant, de paraître, de faire prévaloir son opinion, gâte les

meilleures initiatives. Que de personnes, ne pouvant y jouer le premier

rôle, se désintéressent des plus utiles recherches. Et quelle rancune

contre celles qui, faisant le bien pour le bien, acquièrent une juste

prépondérance. On s’étonne parfois de voir une œuvre s’anémier et périr.

Sans qu’on s’en doute, elle meurt des sentiments médiocres qui s’y sont

glissés.

Toute pensée d’envie, de rancune ou de perfidie crée des forces

perverses et destructrices qui s’exercent ensuite, indépendamment de la

volonté qui les a mises en mouvement. Les pensées sont autrement

efficaces dans leurs résultats que les actes et les paroles. Une

mauvaise pensée non formulée cause plus de ravages que des mots acerbes.

Dans l’intimité surtout, elle suffit à tarir les sources de la joie et

de la paix.

Il y a des familles où la défense des intérêts communs est si fortement

sentie que les membres se tiennent serrés les uns aux autres, comme les

soldats d’une compagnie prête à s’élancer sur l’ennemi. D’autres

ressemblent à des sociétés d’admiration mutuelle. Dans d’autres encore,

l’amour est si profond qu’il enseigne toutes les choses bonnes et

douces, et salutaires. Mais il en est que l’envie et la jalousie

dévorent; c’est une conspiration qui s’ourdit contre l’un des membres de

la communauté. Tous se mettent d’accord pour le critiquer, blâmer ses

actes et sa façon de vivre. On le jalouse en toutes choses; on ne voit

que ses avantages, on nie ses malheurs, aucune pitié ne va jamais à lui!

S’il a quelque élévation de caractère ou d’intelligence, quelque

indépendance d’esprit, c’est pire encore, les mauvaises volontés

s’accentuent...

Il y a, au fond de tout être vaniteux et jaloux, un tyran impatient de

ce qui le dépasse. Que de personnes réservent leur indulgence aux êtres

bas, déséquilibrés, en qui ils sentent des inférieurs. Ils éprouvent en

leur présence une délicieuse impression de supériorité. Ce sentiment

assure le succès des gens médiocres et rend la vie difficile à tous ceux

qui s’élèvent un peu au-dessus de la masse par leurs talents ou leurs

aspirations.

Ne les plaignons pas trop cependant: puisque le parfait bonheur est dans

la communion avec le divin, s’en approcher, même de loin, doit être une

joie.

Les souffrances volontaires causées à autrui sont le plus sûr moyen

d’interrompre nos communications avec l’hôte mystérieux qui vient nous

visiter parfois, et je me demande si un grand péché, qui ne cause peine

ou dommage à personne, n’est pas moins repoussant que le petit péché

dont le but est la peine du prochain? Évidemment, il n’y a pas de péché

sans conséquence, mais je crois fermement que, dans la balance divine,

l’importance du péché en lui-même pèsera moins que le mal dont il aura

été la cause.

CHAPITRE V

LES GRIEFS

Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a

fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.

BEN SIRACH.

Parmi les peines inutiles, dont l’existence est «embroussaillée» et

obscurcie, il faut compter les griefs. Le mot semble insignifiant, mais

il représente une telle série de sentiments mesquins et de pensées

nuisibles, qu’il devient formidable dans ses conséquences.

Semblables à ces petits rongeurs qui finissent par détruire des maisons

entières, les griefs portent le trouble dans tous les cœurs où ils

naissent, passent et vivent. Dès qu’ils y apparaissent et s’y

accumulent, la paix et la joie en sont bannies. Dans tous les rapports

sociaux, ils distillent du poison. Leur présence, au début, se fait à

peine sentir, et l’on ne s’en aperçoit que lorsque, maîtres de la place,

ils en ont chassé tous les sentiments doux: confiance, gratitude,

tendresse! Leur dent malfaisante tranche les fleurs des prairies, et le

sol où ils ont passé reste aride et sec.

Il n’y a pas d’affection qu’ils n’assombrissent; on dirait ces essaims

d’insectes qui, en certaines saisons et en certains climats,

obscurcissent tout à coup l’atmosphère. La pluie de sauterelles que

l’Éternel envoya aux Égyptiens représente au figuré une pluie de griefs.

En effet, ceux-ci s’abattent sur l’âme comme les sauterelles sur la

terre. Il faut une rare élévation d’esprit pour leur fermer toujours

l’entrée de soi-même; lorsqu’on s’y attend le moins, ils fondent sur les

cœurs. Aucune plante au monde n’a une croissance aussi rapide: nains le

matin, ils sont géants le soir! Ils détruisent les meilleures intentions

et les meilleurs sentiments. On se sentait prêt à une action généreuse,

les griefs surviennent, et les bonnes volontés tarissent!

Le plus souvent, le grief ne repose sur rien; c’est ce qui fait sa force

et son danger. Le cri angoissant de Macbeth, qui se plaint de n’avoir à

combattre que des fantômes, se rapporte très bien à la calomnie, mais

s’applique tout aussi bien aux griefs. Ils sont d’étoffe si mince que,

par amour-propre, nul ne les avoue jamais. Capables de produire, en

s’accumulant, des haines meurtrières, ils échappent obstinément à

l’explication sincère qui pourrait les dissiper, et demeurent incrustés

et dissimulés dans le fond intime de l’être. Le mot de Marie Tudor,

disant qu’à sa mort, si on lui ouvrait le cœur, on y trouverait gravé le

nom de _Calais_, peut se répéter pour certains griefs. Il y a des âmes

qui les portent en elles-mêmes jusqu’au tombeau. La plupart du temps, si

l’on remontait à leur origine, la honte serait grande d’avoir nourri

tant d’amertume pour de si maigres torts.

Les personnes qui ne sont pas sujettes à se faire de griefs sont celles

qui en donnent le plus aux autres, car elles ne se figurent jamais qu’on

puisse leur en vouloir de tel ou tel oubli, de tel ou tel acte

insignifiant, de tel ou tel mot dit sans intention. La prévoyance, la

prudence, la bonté ne les sauvent pas. Elles devraient rapetisser leur

âme pour se figurer certaines mesquines rancunes.

Il y a, par contre, des catégories d’individus qui semblent prendre

plaisir à défier les hostilités; ils n’ouvrent la bouche que pour

prononcer des paroles dénigrantes, lancer des calomnies, des médisances,

et n’ont jamais pour personne un mot bienveillant ou une attention. Leur

but semble être de provoquer les antipathies et les vengeances...

Irritables, nerveux, colériques, ils aiment à froisser, à blesser, à

humilier, se figurant sans doute affirmer ainsi une supériorité qu’ils

sont seuls à reconnaître. Ces faiseurs de peines ne méritent pas qu’on

s’occupe d’eux ni qu’on essaye de les prémunir contre les griefs qu’ils

excitent volontairement et justement.

Mais on voudrait en préserver les doux, les paisibles et les justes.

Comment les mettre à l’abri des rancunes que leurs qualités elles-mêmes

suscitent? L’unique moyen est qu’ils gardent leur âme libre de toute

pensée amère. Et alors, peut-être par ces communications mystérieuses

d’esprit à esprit, dont on sent parfois les effets, sans en connaître la

cause, ils arriveront à déblayer le cœur de leur prochain des griefs qui

le rongent.

Le traitement à entreprendre est donc uniquement subjectif, car seul un

travail intérieur parvient à délivrer l’âme des parasites qui en

absorbent le suc vital. Il ne faudrait accorder aux autres hommes le

droit de nous faire souffrir que par la pitié ou l’amour qu’ils nous

inspirent. N’y a-t-il pas du ridicule à être la victime du regard froid

des indifférents, d’une parole acerbe, d’une négligence, d’une

impolitesse de la part de gens dont notre vie sentimentale ne dépend

point?

Et même, quand ces blessures nous sont portées par des amis, des

proches, des êtres qui nous donnent le bonheur ou le malheur, n’est-il

pas maladroit de leur accorder de l’importance? Si ces froissements sont

légers, ne vaut-il pas mieux les étouffer? S’ils sont de nature à

affliger sérieusement, le plus sage n’est-il pas de les pardonner en

silence? S’ils sont trop graves pour être pardonnés en silence, on

gagnerait à les exprimer par des mots.

Impossible! dira-t-on. Tous ceux qui, sentant des ombres s’interposer

entre eux et leurs amis, ont recherché naïvement une explication, se

sont trouvés en face d’un mur de glace.--Quelque chose contre vous? Mais

comment donc?--Il n’y a rien, absolument rien!--Vous avez une

imagination étonnante!--Et un sourire de raillerie souligne les paroles

fausses. Il semble dire, ce sourire: «Vous vous figurez m’avoir blessé!

Quel sot amour-propre est donc le vôtre!»

L’amour-propre, voilà le grand obstacle à ces expositions sincères de

nos blessures morales. Il est, en général, compris de façon singulière.

Les hommes ne se soucient guère de la réalité des choses[6], mais bien

plutôt du rôle qu’ils jouent, en tant que marionnettes sociales (oh! pas

tous, bien entendu, mais le plus grand nombre). Le cabotinage a

tellement envahi les mœurs et les esprits que tout se fait pour et sur

la scène, y compris la bienfaisance. Jadis, les auteurs dramatiques et

les acteurs se préoccupaient à peu près seuls des applaudissements des

foules; aujourd’hui les conférences, les congrès et les expositions

multiples sont autant de théâtres où presque toutes les catégories de

citoyens ont leur rôle à jouer.

[6] Voir _Ames dormantes_, le chapitre: «Le faux amour de soi».

A certains points de vue, le cabotinage est utile; il sert d’émulation,

il apprend à se mieux tenir, délivre de la timidité. L’habitude de se

présenter au public donne, dès l’enfance, un aplomb étonnant; on voit

des petites filles jouer la comédie avec une désinvolture amusante;

elles récitent des compliments aux souverains ou présentent une adresse

au Saint Père avec un aplomb et une absence d’émotion que leur envierait

une actrice vieillie sur les planches. Pas un battement de cils! Elles

ne rougissent même pas. La rougeur n’est plus que l’indice de

l’amour-propre blessé: les causes qui la provoquaient autrefois, pudeur

et honte, sont à peu près éliminées de la vie moderne.

Ce développement du cabotinage a donné une impulsion insensée aux

vanités et a, par conséquent, augmenté de beaucoup le nombre des griefs

secrets. Tous aspirant à un succès personnel sur une scène quelconque,

il serait maladroit d’admettre le succès d’autrui. En ce monde, bientôt,

il n’y aura plus que des compétiteurs!

Le plaisir de la médisance a peut-être diminué, parce qu’on a moins de

temps à y consacrer, mais l’éloge spontané et sincère a disparu des

habitudes morales du XXe siècle, et elles sont rares, les gloires qu’on

n’essaye pas de démolir! Pour échapper au dénigrement, il faut avoir de

singuliers mérites, ou travailler dans des branches à concurrence

limitée. En tout cas, il est indispensable que le grand homme vive

solitaire, loin des foules, de façon à ne pas irriter le prochain par le

bruit des applaudissements qu’il recueille. Les contacts trop fréquents

sont de sûrs provocateurs de griefs.

La grande loi des causes et des effets est mise en doute, à cause des

démentis que l’expérience lui donne. Mais sont-ce des démentis? Si l’on

tient compte des causes ignorées, on ne saurait prétendre qu’il y ait

jamais un effet sans cause. On ne peut dire non plus qu’il y ait des

causes sans effets, les résultats directs d’une cause étant parfois

détruits ou paralysés par d’autres causes plus fortes que nous ne

percevons pas, et qui provoquent des effets différents de ceux que la

cause visible semblait indiquer comme certains. Toutes les _inconnues_

qui entourent la vie de l’homme, et dont on constate l’existence à

chaque pas, permettent à cette loi, qui satisfait le besoin de logique

et l’instinct de justice que nous portons en nous-mêmes, de conserver sa

valeur. Valeur d’hypothèse si l’on veut, mais tout n’est-il pas à peu

près hypothèse, dans ce monde de l’incertitude où nous naissons, vivons

et mourons?

On peut donc affirmer que l’exacerbation de l’amour-propre, résultat du

cabotinage moderne et de la doctrine égalitaire, a pour conséquence

immédiate le grief, car celui-ci trouve dans la vanité une source

intarissable où s’abreuver et se renouveler. L’homme vain a

désespérément besoin des autres, parce qu’il en attend les approbations

et les flatteries dont il est assoiffé. Mais s’il exige des joies, il

n’en donne pas et est presque toujours lui-même un faiseur de peines,

non par méchanceté ou férocité instinctives, mais simplement parce que

l’éloge n’atteint jamais à la hauteur de ses désirs, et que, si on le

lui refuse, il regimbe et devient la proie de rancunes qui le

transforment en être nuisible. Le petit grief prend facilement chez lui

des allures de haine.

* * * * *

Les effets nuisibles des griefs se retrouvent dans tous les rapports

sociaux. Entre deux personnes, des relations cordiales s’établissent;

elles ressemblent à un commencement d’amitié. Tout à coup les poignées

de mains deviennent plus fraîches, les regards plus distraits, les

paroles moins aimables: un pouvoir dissolvant a désagrégé les éléments

bons. Ce changement est parfois l’œuvre de la médisance ou de la

calomnie, mais souvent il a pour cause un simple grief vaniteux ou

sentimental, causé par un léger oubli de l’amour-propre du prochain, ou

par un succès qui le heurte, ou une apparence de froideur qui le blesse.

A la privation d’une joie possible, qui aurait été l’amitié entrevue, se

joignent bientôt les procédés désagréables, car tout grief qui ne

s’avoue pas ouvertement recourt, pour se manifester, à des manœuvres

secrètes et pernicieuses.

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 4 / 13 段