Si encore on parvenait à démontrer leurs torts aux êtres injustes, une

sorte de soulagement s’ensuivrait. Mais on n’y parvient jamais, souvent

parce qu’ils sont inconscients, et presque toujours parce qu’ils sont de

mauvaise foi vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Il est rare que la

mauvaise foi ne soit pas alliée à l’injustice; elles marchent presque

toujours de conserve, l’une appuyée sur l’autre. De la famille où elles

s’exercent journellement, ces deux sœurs perverses s’étendent à tous les

rapports sociaux, qu’elles gâtent et attristent.

La mauvaise foi est subtile, s’insinue partout, même dans l’amour et

aussi souvent dans l’amitié. Les relations mondaines en sont saturées,

et elle atteint des proportions gigantesques dans la vie publique. Le

jeu des partis dans le système parlementaire est basé en grande partie

sur la mauvaise foi. Cette nécessité de désapprouver toute noble

initiative du parti contraire, et d’approuver aveuglément les sottises

de son propre parti donne aux âmes l’habitude de se mentir à

elles-mêmes. Les esprits droits tendent à réagir contre ce servage

politique, mais au point de vue du système représentatif, ces velléités

d’émancipation morale sont réprouvées. Sur certaines questions l’on voit

aujourd’hui les groupes se désagréger, les caractères indépendants se

refuser à voter contre une motion qui leur paraît bonne, simplement

parce qu’elle est présentée par des adversaires. Ces symptômes semblent

indiquer un avenir meilleur, où les hommes, au lieu de se ranger sous un

drapeau, représentant des intérêts, se disciplineront sous le joug de

principes librement acceptés, dont le but unique sera le bien général.

Que nous sommes loin encore de cette sincérité d’âme! Dans quels

rapports humains la mauvaise foi ne règne-t-elle pas en maîtresse? Les

gens, en ce monde, paraissent surtout préoccupés de se tromper l’un

l’autre. De l’homme d’État, qui éblouit le pays de promesses qu’il sait

ne pouvoir tenir, jusqu’au négociant, qui vend des produits falsifiés,

et à l’ouvrier, qui fait par calcul un ouvrage sans durée, pour

s’assurer une clientèle, la mauvaise foi s’étale à tous les degrés de

l’échelle sociale. On le sait: quelques-uns s’indignent, d’autres

sourient; mais tant qu’elle ne lèse que des intérêts matériels, qu’elle

ne se manifeste que dans la vie publique et les rapports extérieurs, on

la supporte et on n’en meurt pas.

Mais si elle pénètre dans l’intimité de notre existence sentimentale,

elle devient, elle aussi, tout comme l’injustice, une cause de mort, car

elle soulève des révoltes dans la partie la plus délicate de notre être.

Découvrir de la mauvaise foi chez ceux que l’on aime,--même en dehors de

l’amour,--est autrement douloureux qu’une injure ou un acte brutal. Il

est triste de ne pouvoir tabler sur le dévouement d’un frère, d’une

sœur, d’un ami, mais ne pouvoir compter sur leur bonne foi est plus

triste encore. Le cœur se gonfle d’indignation jusqu’à éclater et n’a

pas la ressource de se soulager par des reproches comme pour un tort

tangible, le caractère de la mauvaise foi étant justement de nuire et

d’exaspérer, sans en assumer la responsabilité.

Des personnes, qui seraient fort étonnées si on doutait de leur

honorabilité, se permettent de dire les choses les plus blessantes et

les plus injustes à leur entourage, de ces choses qui font saigner

l’âme. Puis, si leur victime essaye de réagir, elles jouent la surprise,

déclarent qu’elles ne comprennent pas pourquoi on se fâche, que pas une

parole, dont elles aient à se repentir, n’est sortie de leur bouche. Et

cependant leurs lèvres sont chaudes encore des mots incisifs et cruels

qu’elles ont prononcés! Est-ce lacune mentale ou mauvaise foi?

D’autres individualités ont pour système, dans une discussion, de ne

jamais tenir compte des arguments de leur interlocuteur, et reviennent

toujours à leur point de départ pour défendre leur égoïsme, imposer des

sacrifices à autrui ou reprocher des torts qu’on ne leur a pas faits.

Aucune démonstration, aucune explication ne les persuade, les bonnes

raisons n’arrivent pas à leur cerveau. Du moins elles n’en tiennent

aucun compte et, après des heures de discussion, remettent sur le tapis

leurs premiers arguments, dont la fausseté cependant leur a été

victorieusement démontrée. Ces mêmes personnes ont pour système de ne

jamais reconnaître ce qu’on a fait pour elles et ne se souviennent que

de ce que l’on a oublié de faire. Si l’on s’abaisse à rappeler des actes

positifs de dévouement accomplis à leur égard, elles regimbent, vous

accusent de leur reprocher les bienfaits reçus et déclarent qu’elles

n’en avaient nul besoin!

Tout esprit manquant de droiture est, par cela même, ingrat. Or

l’ingratitude, jointe à la mauvaise foi et à l’injustice, font tant de

mal aux êtres sensibles, que la plupart des maladies de foie et de cœur

qui, tout à coup, emportent nombre de gens, ont été lentement préparées

par la tristesse, l’amertume, la révolte qu’éprouvent les âmes loyales

et tendres à ces contacts douloureux.

Les femmes en général,--exception faite naturellement des femmes de cœur

et d’intelligence supérieure,--ont l’habitude de dire du mal des maris,

en tant que catégorie. Ils le méritent sur beaucoup de points sans

doute. Mais il en est cependant de dévoués, de bons, s’exténuant de

travail pour donner du bien-être à leur famille, qui sont tués lentement

par l’ingratitude, l’injustice et la mauvaise foi de leur femme.

Celle-ci est peut-être une très vertueuse personne, qui n’a jamais

manqué à ses devoirs d’épouse, mais elle se plaint toujours; elle ne

reconnaît jamais ce que l’on a fait pour elle; elle a des caprices

constants et une irritabilité chronique. Le pauvre homme rentre dans son

intérieur où jamais une bonne parole ne l’attend, où jamais ses oreilles

n’entendent un raisonnement juste. S’il est faible et sans principe, il

cherchera des compensations ailleurs, mais s’il est honnête et

affectionné, il se contentera d’être malheureux, de se ronger

intérieurement, et de ces rongements naissent les maladies qui

emportent.

Dans les vies mondaines et les maisons riches, où les obligations d’une

grande fortune finissent toujours par extérioriser forcément les

existences, ces misères morales se sentent moins, parce que l’on dépend

moins les uns des autres. Mais dans les milieux modestes et laborieux,

l’homme aurait besoin de trouver dans sa famille, qu’il soit mari, père,

fils, ou frère, un abri pour se reposer des luttes de la journée et se

préparer à celles du lendemain, un abri où il soit sûr de ne pas

rencontrer l’injustice, la mauvaise foi, l’ingratitude, ces ennemis qui

le guettent à chaque instant dans la vie publique.

Il y a aussi, bien entendu, des maris, des pères, des fils brutaux,

injustes, de mauvaise foi et ingrats,--surtout ingrats,--mais, en

général, les torts des hommes prennent d’autres formes, ils tuent d’une

autre façon, et leurs torts sont plus apparents, plus grossiers, plus

tangibles... Impossible pour ceux-ci de plaider l’inconscience. Ainsi on

voit des hommes ruiner leur famille par leurs vices, leur imprudence ou

leur faiblesse, mais, du moins, ils ont la responsabilité de ces

catastrophes, puisque l’administration de la fortune est entre leurs

mains. Pourtant que de fois c’est la femme qui pousse au luxe, se refuse

à l’économie, ne veut pas sacrifier ses robes et ses colifichets et rend

impossible les réformes que le chef de famille voudrait imposer.

Des statistiques de la criminalité, il résulte que les hommes recourent

aux moyens violents pour se débarrasser des femmes, dans une proportion

très supérieure à celle de l’autre sexe; mais dans la catégorie des

empoisonnements, celui-ci reprend le dessus. Il en est de même pour les

torts qui, sans avoir recours au crime, amènent la mort des membres

d’une famille: ceux des femmes sont plus subtils, ils ne frappent ni le

regard, ni le toucher, ni l’opinion, et si la loi se mêlait de les

rechercher, ils échapperaient à son contrôle.

Les hommes prennent leur revanche sur d’autres questions, car ils sont

faiseurs de peines tout autant et même davantage que les femmes. Ainsi

dans les malheurs qu’amène l’amour, leur responsabilité est plus

considérable, et il en est de même sur beaucoup d’autres points. Mais

leurs torts, leurs fautes, leurs crimes représentent, la plupart du

temps, des réalités positives, tangibles, visibles, dont ils doivent

rendre compte. Leur injustice, leur mauvaise foi revêtent des formes

agressives et brutales et se montrent plus souvent encore dans la vie

publique que dans la vie privée, tandis que la femme, n’ayant pas cette

ressource, exerce son action seulement dans la famille et dans

l’intimité.

Si la façon perfide de faire souffrir, où excellent certaines créatures

humaines, excite l’indignation à cause des découragements douloureux

qu’elle provoque et des malheurs qui en résultent, une tristesse

profonde se joint à l’indignation, car ces créatures ont souvent le cœur

affectueux; elles aiment ceux qu’elles torturent, elles voudraient être

bonnes, remplir leur devoir, elles croient le remplir et sont

parfois--pas toujours--absolument ignorantes du mal qu’elles causent.

Lorsque, dans cette existence ou dans des existences successives, elles

auront développé leur conscience et que l’éducation de leur raisonnement

sera faite, leur réveil sera terrible, car le mot trop tard est le plus

douloureux que les lèvres humaines puissent prononcer. Trop tard pour

être heureuses elles-mêmes, trop tard pour rendre heureux ceux qu’elles

aimaient, trop tard pour réparer les ravages qu’elles ont produits, trop

tard pour redonner la vie...

CHAPITRE III

ÉGALITÉ

L’œil ne peut pas dire à la main: je n’ai pas besoin de toi, ni

la tête dire aux pieds: je n’ai pas besoin de vous.

SAINT PAUL.

Parmi les faiseurs de peines, il faut placer au premier rang les

utopistes généreux et fous qui ont jeté dans le monde le mot d’égalité.

Ce mot, qui répond au besoin de justice qui tourmente les consciences

modernes, a séduit les âmes; pourtant jamais mot n’a contribué davantage

à détruire la paix des cœurs en éveillant en eux d’irréalisables

aspirations. Une partie du malaise qui trouble la société actuelle en

procède directement, car donner pour but aux hommes l’égalité, c’est les

placer en face d’une chimère éternellement fuyante.

Sur quoi se basent, en effet, les espérances égalitaires qui aujourd’hui

soulèvent les foules? Où que nous regardions, l’inégalité règne partout:

dans les œuvres de la nature, les formations humaines, les infinies

variétés psychologiques des individus. Depuis le commencement des

siècles jusqu’à maintenant, sous aucune forme, l’égalité n’apparaît dans

le monde; preuve que d’immuables lois s’y opposent. Les religions s’en

sont si nettement rendu compte qu’elles ne l’ont jamais proclamée, même

au point de vue spécial de la situation de la créature vis-à-vis du

créateur.

Le christianisme lui-même, tout en proclamant que tous les hommes sont

enfants de Dieu, contredit absolument, par la doctrine des appelés et

des élus, le principe égalitaire. Pour nous en tenir à la religion de

l’Occident, il résulte de l’ancien et du nouveau Testament que l’Éternel

n’a pas vis-à-vis de chacun des intentions identiques, qu’il emploie des

mesures diverses, qu’il crée des vases d’élection et des vases de

perdition. N’est-il pas le potier qui se sert d’éléments différents pour

des fonctions différentes et avec lequel nul n’a le droit de contester?

Les paroles de l’apôtre Paul sont à ce sujet nettes et explicites: Dieu

appelle qui Il veut, rejette qui Il veut, et pourtant, tous sont ses

enfants, tous sont égaux devant son amour et sa justice.

C’est là le mystère que le sentiment de la solidarité bien comprise tend

à éclaircir; la tête a besoin des bras et les bras, de la tête. Et ce

besoin mutuel crée une sorte d’égalité entre les membres d’un même

corps; mais l’inégalité des conditions et des dons durera aussi

longtemps que le monde, et même peut-être au-delà du monde.

* * * * *

Les fondateurs d’État et les différentes civilisations, s’inspirant des

inégalités de la nature, établirent des régimes, basés sur tant de

tyrannie, d’abus et de criantes injustices, qu’enfin le cœur de l’homme

se révolta. La déclaration, relativement récente, de l’égalité de tous

devant la loi, procède de cet éclat d’indignation, si fort chez

quelques-uns, qu’il a créé d’irrésistibles courants et imposé dans la

législation quelques principes à base d’équité.

On n’est encore qu’au commencement de la route à parcourir. De grandes

réformes restent à accomplir, et le devoir de tous est de travailler,

même au prix de graves sacrifices personnels, à accélérer les conquêtes

de la justice. Celles-ci promettent à l’humanité un avenir meilleur, où

les revendications seront moins âpres, étant moins justifiées, où les

poussées de l’envie s’atténueront, où, lorsque surgiront des conflits,

chacun sentira qu’il existe des «juges à Berlin», et une opinion

publique intelligente et droite dont les arrêts auront moralement force

de loi. Ce jour est éloigné encore, bien que l’aurore en semble proche à

quelques-uns; mais que ce résultat soit atteint à longue ou à brève

échéance, il représente la seule victoire contre l’inégalité à laquelle

l’homme puisse prétendre.

Le mirage de l’égalité des conditions, qu’on fait miroiter devant les

foules, est aussi décevant que les plus fausses chimères dont on ait

jamais amusé l’humanité. Autant promettre à l’homme de l’empêcher de

mourir! Un médecin qui leurrerait ses clients de pareille espérance,

passerait pour un charlatan, un ignorant ou un fou! Les prophètes,

annonciateurs d’une société future dont tous les membres posséderont les

mêmes avantages, préparent, à ceux qui leur prêtent foi, de terribles

déconvenues. En tous cas, ils développent dans les âmes un inguérissable

mécontentement, une croissante irritation, qui, au lieu d’augmenter le

sentiment de la fraternité, en étouffe les germes.

On répondra que mes arguments enfoncent des portes ouvertes, que les

plus ignorants se rendent compte des inégalités de la nature, et savent

que pas une feuille d’un même arbre n’est semblable à l’autre. Nous ne

songeons pas, s’écrient les nouveaux apôtres, à modifier les lois de la

création, dont la cause première est encore inconnue, mais à transformer

la société que les hommes ont constituée, à abattre les barrières qu’ils

ont dressées, à donner à chacun la part qui lui revient dans les fêtes

de la vie, à établir, en somme, un état idéal, où tous occuperont une

place au festin. Certes, chacun n’aura pas le même visage, la même

taille, la même vigueur physique, les mêmes dons intellectuels, mais la

future organisation sociale pourvoira à donner à tous la même situation

et le même tremplin.

Comme si cette situation et ce tremplin ne dépendaient pas justement du

visage, de la taille, de la vigueur physique et des dons intellectuels

dont le distributeur, de quelque nom qu’on l’appelle, n’en fit jamais

qu’à sa guise! Mais aucun raisonnement ne prévaut. Le mot d’égalité

semble avoir égaré les meilleurs esprits; ils se sont laissés enivrer

par cette fausse divinité. Joseph Mazzini, malgré la hauteur de son

intelligence, tenait absolument à inscrire la décevante parole sur le

drapeau de la _Jeune Italie_; il y tenait plus qu’à toute autre, non

seulement pour galvaniser les foules, mais parce que, de bonne foi, il

n’en voyait pas le vide et l’absurdité. L’univers, dans toutes ses

manifestations, dit: «Inégalité», et l’homme, le faible roseau pensant

de Pascal, ose répondre: «Égalité!»

Il y a dans cette irréalisable aspiration une part de puérilité et une

plus grande part de tristesse. Quand on entend des personnes, dont

l’ignorance garantit la sincérité, exprimer certaines certitudes, une

compassion saisit l’âme. On voudrait prémunir ces cœurs gonflés d’espoir

contre les inévitables déceptions et faire luire à leurs yeux de

réalisables perspectives, car toute espérance continuellement déçue est

pour l’âme un poison corrosif.

Même en admettant la possibilité de constituer par décret législatif un

état de choses où les enfants, à leur naissance, seraient tous

propriétaires d’un morceau de terrain identique, et auraient tous droit

à la même éducation et instruction, l’égalité ne serait pas établie pour

cela, non seulement parce que la Providence restera toujours maîtresse

de son choix et qu’aucune puissance humaine ne pourra la contraindre à

une distribution égalitaire de ses bienfaits, mais parce qu’aucune loi

au monde, même soutenue par la violence, ne pourra empêcher qu’il n’y

ait des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir, dans toutes

les classes sociales.

La même hygiène, les mêmes exercices, la même nourriture, pourront

peut-être diminuer la dissemblance des formes extérieures (et encore

sera-ce possible?). Mais l’intelligence, le caractère, les sentiments,

rien ne les ramènera jamais à un niveau égal. Il ne s’agit pas seulement

des différences d’éducation et d’hérédité; deux frères élevés de façon

identique donneront les résultats les plus opposés: l’un comprendra tout

dans la vie, l’autre ne comprendra rien! Leur situation dans la société

sera donc fatalement différente, leur travail aura une rétribution

différente, l’un aura du prestige sur les volontés et les esprits,

l’autre ne pourra que subir le courant général. Voilà donc l’égalité

détruite dans les circonstances où elle paraissait le plus facile à

établir.

Que sera-ce dans les cas où les débuts de l’existence, l’influence des

milieux et l’empreinte atavique sont diamétralement opposés? D’ailleurs,

outre la naissance, la fortune, les dons extérieurs, l’intelligence, le

caractère, tant de forces secrètes différencient les hommes les uns des

autres, que, même si on parvenait à niveler tout le reste entre eux, ils

resteraient toujours dissemblables. Il y a dans chaque être des

puissances spéciales dont on n’a pas pénétré l’essence et dont il est

tout aussi impossible de déterminer que de régler les effets. Pourquoi

tel capitaine, tel chef d’usine, tel maître d’école ont-ils du prestige

sur leurs soldats, leurs ouvriers, leurs élèves? Pourquoi tel autre,

doué peut-être de qualités supérieures, ne parvient-il jamais à se faire

écouter ni obéir? La psychologie moderne n’est pas encore arrivée à

découvrir par quelles mystérieuses forces certaines organisations

dominent les autres, donnent une impulsion aux autres, attirent les âmes

comme la flamme les phalènes. Contre ce magnétisme qui donne le pouvoir,

provoque l’amour, influence l’opinion, aucun féroce niveleur ne pourra

prévaloir jamais. Ce sont là vraiment des portes closes, au seuil

infranchissable.

* * * * *

Dans les classes pauvres et dans la longue parabole des déclassés, si

nombreux aujourd’hui, il est naturel que le mot égalité ait fait

fortune; il semble le remède à tant de justes besoins et d’injustes

souffrances. Mais après avoir jeté son poison dans le cœur des ignorants

et des malheureux, pour lesquels il est synonyme de revanche, il a

pénétré l’âme générale du monde, et les privilégiés de la fortune et du

bonheur y ont puisé le droit de se rebeller contre toute supériorité.

Ceux dont l’existence est facile et bonne, y trouvent le prétexte d’un

mécontentement continuel et d’une mauvaise humeur chagrine. Le cri qu’on

entend n’est plus seulement celui des êtres persécutés et souffrants;

c’est la plainte des vanités exacerbées, qui toutes veulent grimper aux

premières places et supportent malaisément de ne pas y être poussées de

force par l’opinion publique.

Les quatre syllabes qui, lorsqu’elles partent de la bouche des meneurs

d’hommes, poussent le peuple aux émeutes, aux grèves, aux révolutions,

ont produit dans la vie intime des classes[4] bourgeoises des

bouleversements également dangereux.

[4] Voir _Ames dormantes_.

La diminution du respect des enfants vis-à-vis des parents en procède de

façon directe. On l’attribue au développement de l’individualisme,

résultat de l’éducation moderne; mais ne provient-il pas plutôt de ce

que l’esprit a perdu le sens des mesures et a désappris à les évaluer?

Seuls les êtres d’élite savent s’incliner encore devant les

supériorités. Les médiocres s’y refusent, depuis le collégien qui

s’imagine être sur le même pied intellectuel que son père ou son

professeur, jusqu’au néopoliticien qui traite d’imbéciles les principaux

hommes d’État de son pays, et au sous-lieutenant qui appelle son

général: vieille ganache!

Cette prétendue indépendance n’empêche point ceux qui croiraient se

diminuer en subissant le prestige d’hommes supérieurs, de rechercher

avidement les puissants du monde, pour solliciter les avantages dont ils

disposent. Aucune admiration, aucun respect sincères ne se mêlent à

leurs efforts pour obtenir qu’un rayon du soleil tombe jusqu’à eux. Ils

se sentent égaux à tous,--mais ce sentiment, au lieu de développer dans

leurs âmes une dignité fière, les pousse à l’abaissement moral de

feindre, en vue de leurs intérêts, une humilité dont ils enragent de

devoir porter le masque. Pourquoi lui et pas moi? se demandent-ils. Ces

mots sont écrits aujourd’hui dans la plupart des cœurs. Les plus naïfs

les formulent à haute voix, et il y a quelque chose d’inexprimablement

triste dans cette exclamation puérile de gens incapables, qui se croient

en mesure de gouverner le monde, de produire un chef-d’œuvre, de

découvrir une des forces ignorées de la nature.

Si les jugements que les hommes portent les uns sur les autres étaient

connus, la plupart des liens se rompraient, sauf dans les cas rares des

âmes qui sentent le respect de leurs affections. Ces appréciations

malveillantes sont-elles toujours l’effet de l’envie, de la méchanceté,

de la calomnie? Oui, certes, parfois, mais en général, elles proviennent

des cœurs que le venin de l’égalité a infestés.

Ne pouvoir arriver, sur certains points, à la compétence des autres,

leur est insupportable; ils veulent passer le niveau sur les têtes. Or,

il n’y a qu’un moyen: abaisser les fronts qui se dressent trop haut, et

la meilleure manière d’y parvenir est le dénigrement. Une actrice

célèbre disait d’une autre: «C’est une comédienne parfaite, rien ne lui

manque, que l’art.» Ces mots blessaient savamment le point sensible,

c’est-à-dire celui qui fait la raison d’être d’une existence. Eh bien,

c’est ce point-là que les égalitaires visent toujours.

Ils ne diront pas d’un savant: il manque de littérature et de

philosophie, mais: sa science est incomplète, superficielle... S’il

s’agit d’un homme politique, d’un psychologue, d’un historien, ils

l’attaqueront sur sa culture générale. La femme ne s’acharnera pas sur

les pires défauts d’une autre femme, mais elle essayera de démolir ses

qualités ou ses avantages, ceux surtout qui font son prestige et

auxquels elle a le plus sacrifié. C’est le besoin d’égalité qui excite à

ce genre de démolissement, dont parfois la méchanceté positive est

absente.

Le mécontentement qui attriste tant de vies a également sa source dans

la notion erronée qu’il faut posséder ce que les autres possèdent. Les

malades,--car c’est là une maladie de l’esprit,--ne se disent pas la

chose si nettement à eux-mêmes, mais ils la sentent toujours; il suffit

de les observer d’un peu près pour s’en convaincre. Le nombre des gens

qui ne sont pas satisfaits de leur sort est immense, et je ne parle que

des classes dirigeantes. Tous possèdent des appétits supérieurs à leur

condition, et quand la condition s’améliore, l’appétit croît et le

mécontentement reste le même.

Les gens excessivement riches, ou ceux qui occupent une haute situation

personnelle ou sociale, sont en général indemnes de la maladie

égalitaire; les indépendants, les solitaires, les philosophes et les

sages ne la connaissent pas, et ils en sourient quand ils la constatent

chez autrui. Les natures droites, bonnes et simples l’ignorent

complètement, mais tous les médiocres d’âme en sont atteints; leur bas

niveau offre un terrain admirable à la culture du bacille. Et cette rage

d’égalité en fait immédiatement des faiseurs de peines. Dans leur

famille, dans leur entourage direct, la mauvaise humeur, résultant de ce

besoin non satisfait, les rend insupportables, irascibles, injustes...

Faiseurs de peines et faiseurs de joies · 第 2 / 13 段