DORA MELEGARI
FAISEURS DE PEINES
ET
FAISEURS DE JOIES
Deo favente
TREIZIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
SOCIÉTÉ ANONYME
33, RUE DE SEINE, 33
Tous droits réservés
OUVRAGES DE DORA MELEGARI
AMES DORMANTES
7e édition, 1 volume in-12 5 fr. »
Ouvrage couronné par l’Académie française.
FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES
11e édition, 1 volume in-12 6 fr. »
CHERCHEURS DE SOURCES
6e édition, 1 volume in-12 5 fr. »
AMIS ET ENNEMIS
1 volume in-12 5 fr. »
ROMANS
Expiation (sans nom d’auteur).
Marthe de Thiennes (sous le pseudonyme de Forsan).
Les Incertitudes de Livia Id.
Dans la vieille rue Id.
La Duchesse Ghislaine Id.
Kyrie Eleison Id.
La petite Mlle Christine (sous le nom de l’auteur).
Les Mères: Caterina Spadaro Id.
Les Mères: Mes Filles Id.
AUTRES OUVRAGES
Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses
amis, avec une Introduction par Dora Melegari.
Lettres intimes de Joseph Mazzini, avec une Introduction par Dora
Melegari.
La Jeune Italie et la Jeune Europe. _Lettres inédites de Joseph Mazzini
à Louis-Amédée Melegari_, publiées par Dora Melegari, 1 volume in-12 5
fr. »
EN ITALIEN
Le tre capitali.--1er volume: _La città forte_.
Il sonno delle anime, 2e édition.
La Giovine Italia e la Giovine Europa, dal carteggio inedito di Giuseppe
Mazzini a Luigi Amedeo Melegari.
Artefici di pene ed Artefici di gioie, 2e édition.
Aux
LECTEURS D’AMES DORMANTES
PRÉFACE
Ce livre, que je dédie aux lecteurs d’_Ames dormantes_, s’adresse, comme
le précédent, à tous ceux qui cherchent la justice et voudraient trouver
le bonheur dans l’harmonie de leur être avec les réalités de la vie et
les vérités supérieures. Les réflexions qu’il contient n’ont point le
but orgueilleux d’expliquer le mystère de notre individualité, ses
origines et son avenir, mais d’établir une communication mentale entre
ceux qui partagent les mêmes espérances.
Nous assistons, en ce moment, à une décomposition, ou plutôt à une
désagrégation de l’ancien monde, de ses mœurs et de ses principes. Elle
s’est d’abord préparée lentement, puis a progressé avec une vertigineuse
rapidité. Cependant, les molécules qui composaient l’édifice social sont
restées les mêmes, et si tout tend à se transformer, rien ne sera
détruit. Dans cette recomposition inévitable, certains angles faux, sous
lesquels tant de choses étaient considérées, disparaîtront, et les
préjugés tomberont comme les feuilles mortes des arbres, pour se
reconstituer peut-être sous une autre forme.
Mais, pendant quelque temps du moins, on sera forcé de voir plus vrai et
plus juste, parce que l’horizon de tous se sera élargi. Un ardent
admirateur de l’Asie a écrit que les Européens, ne connaissant qu’un
demi-hémisphère, n’avaient eu jusqu’ici que des demi-pensées! Avons-nous
même toujours des demi-pensées? L’évidence de ce qu’il y a d’incomplet
dans nos perceptions cérébrales nous saisit parfois si fortement, que
nous sentons notre ignorance avec une douloureuse intensité.
Même sur les questions les plus simples, formulées en axiomes par les
générations antécédentes, le doute a pénétré les esprits sincères et les
consciences droites. L’ancien langage ne nous contente plus; nous
voudrions des formes nouvelles pour exprimer les pensées nouvelles en
gestation dans notre cerveau. Et, n’ayant à notre disposition que les
vieux mots, nous les torturons pour leur attribuer un sens qu’ils
n’avaient pas autrefois.
Le besoin d’être débarrassé d’une foule de raisonnements surannés, de
conceptions étroites, d’idées toutes faites que les générations
successives se sont transmises, sans les analyser jamais, tourmente
l’homme. Mais il continue encore à redire machinalement, d’une voix
découragée, où la conviction ne vibre plus, les phrases que répétaient
ses pères, et il n’ose pas porter une main suffisamment hardie sur les
formules de l’ancienne psychologie pour les éclaircir, les enrichir et
les simplifier.
Celle-ci avait une façon dogmatique de diviser les hommes en bons et
mauvais, sages et fous, forts et faibles, purs et impurs, athées et
croyants; elle avait trop de nuances ou trop peu! Ne serait-il pas plus
pratique et plus vrai de les partager désormais en deux nouvelles
catégories, correspondant aux tendances vers lesquelles s’oriente
l’avenir: _Faiseurs de joies et Faiseurs de peines_, puisque, chaque
jour davantage, tout sera calculé à cette mesure?
Le christianisme semble disposé, tout le premier, à revenir aux formules
simples et à se concentrer en deux notions principales: celle d’un père
divin d’où nous procédons et vers lequel nous devons retourner, et celle
de la fraternité entre les hommes. La pratique de cette fraternité tend
à devenir--mille symptômes l’indiquent,--la véritable pierre de touche
des vies religieuses. Du reste, la logique l’impose: refuser de
reconnaître ses frères visibles, équivaut à renier le père invisible et
commun. Sortir de l’impasse est impossible.
L’époque approche où l’homme (en dehors de tout parti politique ou
confessionnel) apprendra à dire _nous_ et aura honte d’abuser du
monosyllabe _moi_. Déjà aujourd’hui, lorsque, dans l’existence réelle ou
dans les créations littéraires, une personnalité vivante ou fictive
étale pompeusement ses émotions, ses déboires, ses difficultés, comme si
son état particulier avait pour l’univers une importance capitale, elle
provoque chez les autres une certaine impatience. Donner tant de poids à
ses sensations personnelles, paraît aux esprits modernes une faiblesse
puérile et ils ne s’émeuvent plus, comme jadis, aux tristesses et aux
lamentations des poètes.
Chaque âme, chaque intelligence, chaque conscience a en soi, pour les
spiritualistes du moins, une valeur réelle; diminuer cette valeur
enrayerait, à leurs yeux, tout progrès moral. Mais les âmes, les
intelligences, les consciences d’autrui devraient avoir pour chacun le
même prix que la sienne propre. Si l’homme sentait réellement battre
dans son cœur le cœur de l’humanité, la route d’un bonheur relatif
s’ouvrirait probablement devant lui.
Jusqu’ici, il a tâtonné dans ses efforts vers le bien, et il suit encore
des sentiers obscurs où des clartés fugitives paraissent et
disparaissent. Sa destinée est probablement de ne jamais connaître, sur
cette terre, la lumière éclatante du vrai complet, mais il est certain
qu’il sent en lui la possibilité d’intensifier et d’élargir sa vie d’une
façon illimitée, et d’arriver, plus tard, au seuil des portes
lumineuses, derrière lesquelles la vérité rayonne.
Cette recherche ardente de la signification de notre destinée ennoblit
l’homme, et si la théorie de l’immortalité conditionnelle était juste,
ce serait sans doute là un des moyens de la conquérir. Mais il en est un
autre, plus simple, plus à la portée de tous: celui de ne pas faire
souffrir et de répandre la joie autour de soi. Si cette préoccupation
dominait les âmes et les vies, que de larmes seraient essuyées, et que
de floraisons nouvelles égayeraient nos jardins!
DORA MELEGARI.
Rome, mars 1905.
* * * * *
Je demande d’avance pardon aux lecteurs des quelques répétitions qu’ils
trouveront dans ce livre. Elles sont inévitables dans un ouvrage de ce
genre, les mêmes remèdes s’appliquant dans l’ordre moral à des maux
différents, et les mêmes causes produisant souvent des effets
dissemblables.
FAISEURS DE PEINES
ET
FAISEURS DE JOIES
CHAPITRE PREMIER
FAISEURS DE PEINES
Temer si dee di sole quelle cose,
C’hanno potenza di far altrui male.
DANTE.
La souffrance est la grande éducatrice. Sans elle, l’âme humaine
resterait un champ brûlé, sec et stérile. Le malheur est semblable à la
pluie qui, pénétrant dans les profondeurs de la terre, fait germer les
semences. Le bonheur est comme le soleil, il éclaire, réchauffe, et,
sous son influence, les arbres et les plantes fleurissent. L’homme a
donc besoin de l’un et de l’autre. Si la félicité constante retarde son
évolution, la continuité de la douleur a pour effet certain de le
déprimer jusqu’à le rendre incomplet, incapable de produire des fleurs
odorantes et des fruits savoureux: à lui aussi, il faut des saisons de
joie pour s’épanouir et rayonner.
Mais comment arriver à ce juste équilibre, comment dispenser en parts
égales les sourires et les larmes, distribuer à chacun la dose qui lui
convient des deux éléments? Cette répartition, quels que puissent être
dans l’avenir les progrès de la science et les perfectionnements
sociaux, est et restera impossible. Le grand distributeur des biens et
des maux en fera toujours à sa guise. L’homme, cependant, pourrait
éviter partiellement la souffrance, d’abord en apprenant à se bien
aimer[1], ce qui écarterait de sa vie les chagrins inutiles, et,
ensuite, en s’imposant le devoir d’être aussi peu que possible, pour
autrui, un faiseur de peines.
[1] Voir le chapitre: «Le faux amour de soi», dans _Ames dormantes_.
Aujourd’hui, lorsque nous souffrons de l’injustice, de la mauvaise foi,
de l’intolérance, de la jalousie, de la méchanceté de notre prochain,
nous ne pouvons plus accepter ses coups d’estoc et de taille comme des
épreuves venant directement de Dieu, pour nous punir de nos manquements
et de nos erreurs. Cette conception moyenageuse a cessé de correspondre
à la mentalité moderne; nous savons que les blessures par lesquelles
notre sang coule sont simplement le résultat des intentions venimeuses
du cœur d’autrui. Or, est-il nécessaire que ce cœur soit rempli de
sentiments hostiles, d’envies de nuire et de désirs injustes? Si l’homme
se rendait compte du mal qu’il cause, peut-être apprendrait-il à se
contrôler davantage et à réfléchir aux responsabilités qu’il assume en
cédant à ses impulsions malfaisantes.
Mais devenir conscient du résultat de ses actes indique déjà la
possession d’une conscience relativement active. Or, il y a une foule de
personnes qui ont étouffé la leur--si elle a jamais fonctionné--et pour
lesquelles savoir qu’elles donnent du chagrin équivaut à les pousser à
en donner davantage. Elles sont, en tous cas, absolument indifférentes
aux peines qu’elles causent. Faire souffrir leur semble une preuve de
puissance. Dans leurs yeux--ce sont même souvent de beaux yeux--passent
des lueurs malignes, et l’on voit la pointe de leurs doigts s’enfoncer
dans la paume de leur main comme dans le cou d’une victime qu’on
étrangle.
Le raisonnement ni la pitié ne peuvent rien sur ces cœurs. Pour les
attendrir, il faudrait de bien autres bouleversements, et la réflexion
ne les amènera jamais à une vue nette de leurs responsabilités. Ce n’est
pas pour eux que j’écris ces pages, mais pour ceux qui, tout en faisant
souffrir, parfois jusqu’à la cruauté, ont cependant dans leurs âmes de
vagues aspirations de bonté, de justice, de droiture...
* * * * *
«Tous nos chagrins nous viennent des autres.» Cette affirmation
pessimiste d’un homme auquel la vie n’avait plus rien à apprendre,
renferme une part de vérité, mais, pour la rendre complète, il faudrait
ajouter: «et toutes nos joies en dérivent». En effet, les esprits
capables de sentir la beauté et le charme de la solitude sont rares. Les
mots: _Beata solitudo, sola beatitudo_ sont compris de peu d’âmes, et
même celles qui ont le plus besoin de silence, qui ne sauraient vivre
sans des heures de méditation, ne peuvent supporter un trop long
isolement. «Rien de grand ne se fait sans la solitude», disait
Lacordaire; mais les heures où l’on essaye de faire grand sont rares et
courtes, et il y a des cœurs qui n’y aspirent jamais.
Du reste, quelles que soient les tendances intérieures de l’esprit, la
plus grande partie de l’existence des individus normaux s’écoule en
contact avec les autres hommes. Nous avons besoin les uns des autres, et
sommes, par conséquent, les uns pour les autres, des sources constantes
de peines ou de joies.
Les êtres absolument indépendants, qui n’appartiennent à aucune
communauté, qui ont secoué le joug de la famille, se trouvent, eux
aussi, sauf quelques cas de misanthropie accentuée, dans les mêmes
conditions. Il faut être arrivé à un haut degré d’évolution et se
trouver en communion intime et permanente avec Dieu et les amis
invisibles, pour ne plus souffrir des variations d’humeur des autres
hommes, pour supporter avec sérénité et indulgence leurs torts et leurs
défauts. Mais ce sont là des situations mentales fort rares et la
plupart des êtres se replient douloureusement aux contacts désagréables
et s’épanouissent aux contacts affectueux, encourageants et doux...
Aussi, en réfléchissant à ce que l’on peut pour ou contre le bonheur
d’autrui, on se sent écrasé et l’âme se met à trembler.
Si nous pouvions procéder à un minutieux examen rétrospectif de toutes
les phases de notre existence passée, de nos douleurs et de nos joies,
des pas en avant et des pas en arrière qui ont avancé ou retardé notre
marche, et des tendances imprévues qui, pendant une courte durée, ont
semblé s’éveiller en nous; si nous nous rappelions les arrêts et les
progrès subits de notre développement intellectuel et moral, les jours
de courage et les jours de découragement qui se sont succédé sans cause
apparente et ont, tour à tour, élevé ou abaissé la température de notre
vie intérieure, nous nous rendrions compte de l’influence que les
pensées et les paroles de notre prochain ont eue sur les oscillations de
notre être.
Les hommes subissent l’impulsion de forces diverses d’action et de
réaction: celles des puissances invisibles, celles de leur propre _ego_,
celles des existences antécédentes qu’ils ont peut-être vécues, celles
de l’atavisme et celles enfin de leur prochain. Ces dernières sont les
plus facilement réalisables et analysables.
Parents, instituteurs, amis, indifférents, tous ont une part dans nos
plaisirs et nos tristesses. Les premiers dirigent nos vies; les seconds,
nos pensées, par les livres qu’ils nous font lire; les troisièmes notre
sentimentalité; les derniers représentent l’opinion publique qui exerce
également une action considérable sur notre orientation morale. Du jour
de sa naissance au jour de sa mort, l’homme est donc la proie des
autres. Si le cercle des influences qu’il subit est restreint, elles
n’en sont que plus profondes et actives. S’il est plus étendu, elles
sont indirectes, complexes et moins reconnaissables, mais tout aussi
réelles.
Dans la formation de notre esprit et les vicissitudes de notre vie, la
part des autres est immense, sans que nous nous en rendions nettement
compte. Ceux qui échappent à la domination de leur entourage subissent
l’influence du prochain par les courants de la pensée générale, auxquels
nul ne peut se soustraire complètement. Les plus farouches défenseurs de
leur indépendance dépendent, eux aussi, d’autrui, pour certains de leurs
plaisirs et de leurs chagrins, à moins qu’ils n’aient réussi à supprimer
dans leur être toute sentimentalité et toute sensualité.
L’affirmation de ce que les autres peuvent pour ou contre nous est
indéniable, et pourtant la proposition contraire est vraie également: le
bonheur et le malheur de l’homme résident surtout en lui-même. Et cela,
non seulement en raison des satisfactions que lui donnent la richesse ou
la pauvreté de sa vie intérieure et ses communications avec le divin,
mais parce qu’il peut apprendre, par la culture d’une certaine
philosophie, à jouir des rayons de chaleur qu’irradie la sympathie
humaine et à opposer aux vents glacés de l’hostilité une cuirasse
d’indulgence, de patience et de froideur. Au contraire, s’il se laisse
aller au pessimisme et à la violence de ses impressions, il contribue à
augmenter, jusqu’à l’invraisemblable, la somme de souffrances que lui
cause autrui.
En résumé, l’homme est en grande partie l’artisan de sa propre destinée,
mais cependant l’influence du prochain sur son bonheur, son malheur et
l’orientation morale de sa vie est immense et décisive. Il croit y
échapper en s’enfermant avec ses livres et ses souvenirs. Mais que sont
les livres? Les pensées des autres. Que sont les souvenirs? Le rappel
des jours passés avec les autres, des peines et des satisfactions qu’ils
nous ont données. L’homme ne pourra donc assurer ses joies possibles et
échapper aux douleurs inutiles qu’en modifiant ses rapports avec ses
semblables.
* * * * *
Quelles que soient les améliorations qu’il est possible d’espérer dans
les relations des hommes entre eux, il y a évidemment des séries de
douleurs auxquelles l’être humain ne pourra jamais échapper: la
pauvreté, la maladie, la mort! Souvent les uns et les autres sont
provoqués ou précipités par les efforts d’autrui. Il est certain,
cependant, qu’indépendamment des mauvaises volontés humaines, l’homme
est destiné à souffrir et à voir souffrir, à mourir et à voir mourir, ce
qui suffit à rendre sa destinée tragique. Le stoïcisme ou la résignation
peuvent lui apprendre à souffrir avec fermeté, sans se plaindre; mais
voir souffrir ceux qu’il aime, rien ne pourra lui enseigner à le
supporter sans un intolérable déchirement d’âme. Il est presque plus
facile de voir mourir.
Sans arriver à accueillir la mort des siens avec des manifestations de
joie, comme le faisaient, paraît-il, les anciens Égyptiens, les cœurs
très pieux trouvent dans la conviction profonde du revoir certain et de
l’entrée des disparus dans la vie bienheureuse, une consolation à la
séparation momentanée. Pour eux les morts ne sont pas des absents, ils
sont des invisibles.
Aucune espérance ne vient par contre adoucir l’angoisse causée par la
souffrance des vivants que nous aimons; elle broie le cœur, et le plus
ferme esprit ne parvient pas à l’étouffer. Tant qu’il s’agit de lutter,
de disputer à la pauvreté, à l’insuccès, à la maladie, des êtres chers,
avec l’espoir de réussir, une force soutient; mais devant
l’irrémédiable, la liqueur amère se boit jusqu’à la lie et une
intolérable sensation d’impuissance torture l’âme.
Les cœurs vaillants parviennent à opposer le stoïcisme à leurs
souffrances personnelles, mais ils ne les sentent que davantage
peut-être, car la douleur qui ne s’extériorise pas, creuse en
profondeur. Tous d’ailleurs ne sont pas des cœurs vaillants; ceux-ci
même sont très rares. La seule idée de la maladie terrorise certaines
âmes, et elles ne voient dans la mort que «la reine des épouvantements».
Ces âmes tremblantes n’hésitent pourtant pas à causer à des êtres
destinés, eux aussi, à la souffrance, à la maladie, à la disparition, un
surcroît de chagrins déprimants, rongeants, inutiles... Il y a quelque
chose à la fois de tragique et de puéril dans les peines que nous nous
infligeons les uns aux autres, sachant que nous sommes tous des
condamnés à mort qui ne peuvent être sûrs du lendemain.
Vivre pour soi, ne pas compter sur les autres, se renfermer dans les
satisfactions égoïstes, représente pour beaucoup d’esprits la suprême
sagesse. Ils se croient indépendants, et ils sont d’autant plus
esclaves; car, même pour les plus personnels et matériels plaisirs, le
concours d’autrui est indispensable, sous quelque forme que ce soit. Les
joies de l’ambition satisfaite dépendent de l’admiration des autres;
celles de l’amour, de la tendresse ou de la complaisance des autres;
celles du confort, de l’intelligente organisation du travail des autres,
et ainsi de suite, indéfiniment. Nous ne pouvons échapper à ces contacts
et à cette dépendance.
Ceci établi et constaté, les éducateurs intelligents devraient se
préoccuper de diminuer les souffrances humaines, en éveillant les
consciences sur ce point spécial, en forçant l’homme à reconnaître
l’énorme responsabilité qui lui incombe dans les peines qui attristent
le monde. Le jour doit arriver où tout être sincère et non méchant
apportera le même soin à ne pas être un faiseur de peines qu’à ne pas
commettre une action reconnue malhonnête ou violemment cruelle.
La préoccupation de ne pas aggraver les malheurs d’autrui se borne
forcément à l’entourage direct; l’homme ne peut envisager beaucoup au
delà la répercussion de ses actions. Cependant, le moindre mouvement
accompli ayant une influence indirecte et indéterminée sur le mouvement
général, le bien qu’on fait à quelqu’un peut avoir pour résultat le
malheur d’un inconnu. C’est pourquoi Renan raconte, dans ses
_Souvenirs_, qu’il était arrivé à la détermination de ne jamais
recommander personne, de crainte de commettre une injustice. Mais en
poussant cette théorie à l’extrême, on arrive au plus effroyable
égoïsme, sans rétablir le règne de l’équité.
L’homme est, aujourd’hui encore, un être extrêmement limité, et
peut-être le restera-t-il toujours; la sphère où il agit directement est
fort restreinte. Sa pensée seule peut dépasser les bornes de l’horizon
que ses yeux perçoivent, et se répandre au loin. Mais, pratiquement, il
n’a guère pour prochains que ceux dont la vie se mélange à la sienne par
la famille, par l’amitié, par les intérêts communs. S’il se donnait
comme devoir,--sans se désintéresser des grandes préoccupations
humaines,--de ne pas rendre malheureuses, par sa faute, les existences
qui dépendent de lui, un pas immense serait fait, et une bonne partie
des peines sous lesquelles succombent les habitants de la terre,
s’allégerait merveilleusement.
Mais comment amener les hommes à cette résolution, ceux surtout dont
l’éducation n’est plus à refaire et qui ont vécu jusqu’ici parfaitement
insouciants des conséquences de leur caractère et de leurs façons
d’agir? La plupart même n’ont jamais pensé aux dommages qu’ils ont
causés. Quelques rares âmes délicates et sensibles sentent seules le
scrupule d’avoir affligé, découragé, froissé... Les autres foulent d’un
pied paisible les petites fleurs qui croissent sur le sentier où elles
marchent; leurs mains brutales écornent et brisent ce qui passe à leur
portée, et elles écartent avec une dédaigneuse indifférence les
obstacles qui les gênent. Les violents, les maussades, les injustes, les
jaloux torturent la vie des autres, sans presque en avoir conscience,
tellement il est admis que l’on peut avoir un détestable caractère sans
risquer la mésestime.
Or, c’est là le point sur lequel la mentalité humaine doit se
transformer. Les défauts de caractère méritent d’être considérés comme
des tares morales, et jugés comme tels. L’opinion publique est seule
capable de produire ce mouvement de pensée; l’essentiel est d’établir un
courant, pour faible qu’il soit; il s’élargira ensuite et dominera les
esprits. Lorsqu’il sera admis que tourmenter son prochain équivaut à le
dépouiller de sa bourse, les gens ne lâcheront plus aussi facilement la
bride à leurs tendances irritables, impérieuses, intolérantes et
injustes. Certains êtres s’arrogent le monopole de cette licence et en
tirent même une sorte d’orgueil étrange qu’ils décorent du nom de
courage ou de franchise, et peut-être sont-ils de bonne foi! Mais cette
bonne foi est basée sur une telle erreur de jugement, qu’on ne peut en
tenir compte.
La formation d’une opinion publique sur cette matière est donc le seul
remède aux maux variés que les hommes se causent entre eux. Il est
nécessaire d’établir des courants de pensée en ce sens, et tous doivent
s’y essayer. L’analyse des sentiments et des mobiles qui poussent les
gens à se tourmenter les uns les autres est le premier pas à faire dans
cette voie; le second est de leur ouvrir les yeux sur les conséquences,
souvent désastreuses, de leurs actes et de leurs paroles. Il faut, en
somme, que l’être humain devienne conscient, l’inconscience étant le
grand obstacle à son évolution.
* * * * *
Mais, dira-t-on, il est parfois utile de faire souffrir pour former les
caractères. En évitant toujours de causer de la peine à autrui, on
risque de perdre toute influence moralisatrice, de provoquer un
amollissement général des facultés, et surtout des facultés de réaction
si nécessaires à la santé physique, intellectuelle et morale des
individus. La souffrance est bonne...
Pour ce qui est du dernier argument on peut se tranquilliser, la
souffrance ne manquera jamais, la Providence ou la destinée se chargeant
toujours de nous la faire connaître. Mais la première partie de
l’objection est juste: il faut savoir, dans l’éducation, toucher et
blesser certains sentiments, les faire saigner même, et viriliser les
caractères en leur imposant l’effort, le renoncement, le travail, toutes
choses qui, au moment même, ressemblent étrangement à des peines. Les
enfants ont à ce sujet des perceptions étonnamment justes. Ils préfèrent
presque toujours les parents sévères à ceux qui ne le sont pas, pourvu
qu’ils découvrent, sous leur rigueur apparente, un esprit de justice et
de bonté. Évidemment un père, une mère qui, pour éviter une contrariété
à leurs enfants, leur permettent de se lever tard, de négliger leurs
études et de consacrer leurs forces au plaisir, sont leurs pires
ennemis. Par une indulgence puérile et une faiblesse inintelligente, ils
risquent d’endommager l’avenir de leurs fils et de leurs filles de façon
irrémédiable; ils méritent donc d’être placés parmi les pires faiseurs
de peines.
Mais tout raisonnement suppose une intelligence capable de le
comprendre. La vérité la plus évidente, sottement appliquée, peut avoir
des résultats pires que le mensonge. Ainsi la nourriture est
indispensable à la vie, l’air, au fonctionnement des poumons; mais gaver
un enfant d’aliments, ou l’exposer à un vent du nord glacé, pendant des
heures entières, est atteindre un but contraire à celui que l’on se
propose. Il en est ainsi de la trop grande complaisance. Vouloir écarter
de ceux qu’on aime les difficultés à vaincre et les occasions d’effort,
est le plus mauvais service à leur rendre, surtout s’il s’agit d’enfants
et de jeunes gens. Il faut, au contraire, inventer les obstacles, si les
conditions de la vie n’en fournissent pas. Telle parole incisive, tel
blâme sévère sont comme le sel qu’on mêle aux aliments; ils servent de
stimulant. Ne pas savoir, à l’occasion, causer volontairement un moment
de peine, serait mal aimer ou montrer une déplorable absence de
compréhension.
Mais entre une critique méritée, destinée à produire un effet salutaire,
et des paroles malignes, reflet de sentiments injustes, jaloux, ou pis
encore, aucune comparaison ne peut s’établir. La première est semblable
au remède qui guérit, même si le goût en est âcre; les secondes sont des
liqueurs qui empoisonnent.
On objectera encore que telles personnes, capables de formuler les plus
dures vérités, ont été des sonneurs de cloches efficaces. Que d’âmes
réveillées par ces langues acerbes! Jamais un doux berger n’aurait eu
cette influence. C’est qu’il y avait en ces hommes, aux paroles brusques
et sévères, l’étoffe d’un apôtre, et qu’ils s’exprimaient en mots
cinglants, emportés par leurs convictions et non par un esprit de
méchanceté, d’intolérance ou d’injustice. Il est certain, du reste, que
leur influence dépendait de la valeur et de la force de leur caractère
et non des formes brusques et dures dont ils enveloppaient leurs
enseignements et leurs blâmes. Avec plus de douceur et d’indulgence, le
même effet aurait été produit, peut-être même un effet meilleur.
En quelques cas, en certaines circonstances, avec les natures molles et
léthargiques, il est possible que la violence soit nécessaire pour
éveiller les consciences. Elles ont besoin de l’effet physique produit
par la voix irritée, les paroles rudes et les manières brutales. Le fait
se vérifie surtout avec les enfants. Plus tard, l’esprit critique
s’étant développé chez l’individu, la boursouflure dans les reproches en
détruit l’efficacité.
De toutes façons, une démarcation nette doit être établie, dès le début,
entre les faiseurs de peine par altruisme et conscience et les faiseurs
de peine par égoïsme et inconscience. Les premiers savent ce qu’ils
font, même s’ils se trompent dans la forme qu’ils emploient; les seconds
sont semblables à des aveugles, qui mettent le feu partout où ils
passent, sans discerner les désastres dont ils sont cause. Ces criminels
sans le savoir sont les plus à plaindre des hommes, car ils risquent de
se trouver devant l’irréparable, le jour où ils ouvriront les yeux à la
vue nette des responsabilités qu’ils ont encourues.
CHAPITRE II
CRIMINELS INCONSCIENTS
Sûrement si les créatures vivantes pouvaient voir les
conséquences de toutes leurs mauvaises actions... elles s’en
détourneraient avec horreur.
IMITATION DE BOUDHA.
Ernest Renan s’exprimait à peu près en ces termes, en parlant de
l’éducation religieuse: «Nos enfants ont été élevés sous l’influence de
l’ombre du christianisme, mais qu’en sera-t-il de nos petits-enfants?
Ils n’auront plus que l’ombre d’une ombre: or, c’est bien mince!» Nous
en sommes maintenant à cette ombre d’une ombre, et c’est bien mince, en
effet! Cependant, dans certaines classes sociales, l’instruction
religieuse se donne encore par conviction ou par convenance, et l’on
enseigne le décalogue aux jeunes gens et aux enfants. Mais la plupart
sont disposés à penser, comme d’ailleurs le faisaient leurs pères,
qu’une partie des dix commandements ne les regarde point, ceux surtout
qui défendent le vol et le meurtre. Les personnes qui les instruisent
les forcent à s’y arrêter, leur démontrant qu’on peut voler son prochain
sans lui dérober apparemment aucun objet matériel, en diminuant
injustement sa réputation, en dénigrant ses capacités, en lui faisant
perdre du temps lorsqu’il vit de son travail, en retardant les payements
qui lui sont dus, en essayant d’obtenir des rabais exagérés sur le prix
des objets qu’on lui achète. Les exemples peuvent se multiplier à
l’infini, et tous représentent des vols, inconscients peut-être, mais
non moins réels et pernicieux dans leurs effets.
Quand il s’agit du: «Tu ne tueras point», les instructeurs sont plus
embarrassés et moins clairs. Toute pensée de haine, disent-ils,
impliquant le désir de la disparition de l’ennemi ou du gêneur qui
encombre notre route, peut être assimilée à l’homicide. Mais si l’on tue
plus souvent par la pensée que par le poignard ou l’arme à feu, ces
élans meurtriers sont toutefois assez rares, et s’ils révèlent des cœurs
violents, rancuniers, intéressés, ils sont du moins nuls dans leurs
effets, car ceux que l’on occit en espérance sont d’ordinaire les plus
rebelles à quitter le monde d’où l’on voudrait les exclure.
Des façons de tuer bien autrement réelles et sûres peuvent être citées:
un fils qui triche au jeu, une fille qui se déshonore, amènent ou
précipitent la mort de leurs parents. Certaines cruelles trahisons
d’amour ont parfois aussi le même résultat. L’associé infidèle qui ruine
l’ami confiant est souvent la cause directe de la maladie qui emporte
celui-ci. Énumérer les occasions tragiques où l’homme est responsable
d’avoir abrégé les jours de son semblable serait trop long. Les cas
extrêmes que je viens de citer sont rares cependant. La plupart des gens
honnêtes ou appelés tels n’ont ni déshonneur, ni trahison, ni ruines à
se reprocher. Ils vont de l’avant dans la vie, la conscience sereine,
certains de n’avoir pas manqué au sixième commandement et, si on le
prononce devant eux, ils relèvent vertueusement le front. Cet ordre,
qu’ils n’ont jamais enfreint, ne les regarde pas; il s’adresse à ceux
que la police traque ou que les prisons abritent.
Cette parfaite tranquillité d’esprit est-elle justifiée? Sommes-nous
réellement certains que ces paroles ne nous regardent pas et que,
s’adressant à un peuple entier, Moïse, sous l’inspiration divine, ait
prononcé des paroles inapplicables à la plupart des hommes? Il est
probable, au contraire, que les ordres donnés l’étaient pour tous,
s’adossaient à tous, correspondaient à des tentations et à des
possibilités communes à tous.
Il y a dans la vie humaine, comme je l’ai dit déjà[2], un côté grave
dont on a rarement conscience. Si l’on s’en rendait nettement compte,
l’orientation de l’existence serait différente. J’entends parler de la
portée qu’ont les actes, les paroles et, qui sait? même les pensées
personnelles. N’est-il pas effrayant que tout ce que nous disons ou
faisons ait une répercussion immédiate qui influe sur notre propre
destinée et sur celle d’autrui? C’est dans le fait de cette répercussion
qu’il faut chercher en quoi le sixième commandement regarde tous les
hommes, et pourquoi ils sont dans l’erreur en voulant l’appliquer à une
seule catégorie d’individus.
[2] Voir le chapitre: «Faiseurs de peines».
* * * * *
Quelle que soit la forme des doctrines religieuses, philosophiques ou
positivistes qui gouvernent les vies, certaines notions sont communes à
tous les hommes. La nature, l’hérédité et l’influence des milieux sont
la cause de ces analogies. En tout cas l’on peut affirmer que tous les
êtres créés souffrent des mêmes peines. Quelquefois leurs joies sont
diverses, mais la douleur les assimile les uns aux autres. Comme la
mort, elle est le grand niveleur, et «la garde qui veille aux barrières
du Louvre n’en défend pas nos rois». La même qualité de larmes rougit
les yeux des misérables et des puissants, et leurs cœurs se serrent de
la même façon, sous l’étreinte de la souffrance. Nous pouvons donc tous
mesurer ce qu’elle représente pour autrui, et nous rendre compte des
ravages qu’elle produit dans l’organisme physique.
Si réellement l’on doit trouver dans l’au-delà un règne de justice où
toutes les actions secrètes des hommes et tous les effets de ces actions
seront pesés à une juste balance, il y aura de singulières surprises.
Parmi les meurtriers que Dante a placés dans le septième cercle de
l’enfer, au milieu d’une rivière de sang bouillant: _Lungo la proda del
bollo vermiglio ove i bolliti faceano alte strida_, nous verrons
peut-être surgir des figures que nous n’aurions jamais supposé devoir
faire partie de la sinistre cohorte. Et si le grand poète demandait à
entendre le récit de leurs fautes, ces damnés ne pourraient plaider ni
la passion folle, ni la jalousie aveuglante, ni l’ambition effrénée, car
c’est inconsciemment qu’ils ont été assassins.
Mais jusqu’à quel point l’homme de notre époque a-t-il le droit de se
déclarer inconscient, de plaider l’ignorance et de décliner les
responsabilités qui lui incombent? Son premier devoir d’être civilisé
n’est-il pas justement de savoir ce qu’il fait, d’être conscient de ses
actes et de leurs conséquences?
Il y a évidemment des peines involontaires dont nul n’est responsable et
des peines salutaires[3] qui sont un devoir. Cependant qui de nous est
certain de n’avoir jamais fait souffrir sciemment et inutilement les
êtres dont l’existence se trouve mélangée à la nôtre, et d’avoir ainsi
abrégé des vies? En certains cas, ces peines furent passagères, et le
repentir de ceux qui les provoquèrent en a effacé la trace et le
souvenir. Mais il y a des individualités qui s’arrogent le droit, avec
suite et persévérance, de causer les pires souffrances à ceux qui ne
leur ont point fait de mal. Sans parler du déshonneur, de la ruine et
des catastrophes innombrables que certaines créatures malfaisantes
provoquent autour d’elles, il y a des formes infinies de chagrins usants
que les hommes se donnent les uns aux autres, sans même avoir pour
excuse la loi de la conservation, cette loi inférieure et cruelle,
derrière laquelle s’abritent les égoïsmes effrénés. On peut ramener, il
me semble, la plus grande partie de ces peines inutiles à la formation
incomplète des caractères et à l’habitude de ne pas tenir compte des
impressions que nos actes et nos paroles produisent sur les sentiments
d’autrui.
[3] Voir le chapitre: «Faiseurs de peines».
* * * * *
L’augmentation croissante des suicides est un fait indéniable et
général. Les causes qui les provoquent,--sauf dans les cas
passionnels,--ne sont plus tout à fait les mêmes qu’autrefois. Ainsi les
suicides pour échapper au déshonneur ont diminué, et ceux pour échapper
à la maladie et à la misère ont quintuplé au moins. Le phénomène
s’explique aisément. Le mot honneur est composé des mêmes lettres, mais
sa signification a varié, et ses limites se sont étonnamment élargies;
ce n’est plus _l’île escarpée et sans bord_ où nul ne pouvait rentrer
quand il l’avait quittée, c’est une plaine qui s’étend à l’infini et
dont on ne discerne plus nettement les bornes. Par conséquent, la
crainte d’en être expulsé a cessé à peu près d’inquiéter les
consciences.
D’autre part, la résignation étant désormais considérée par les écoles
modernes comme la vertu des faibles et des incapables, la plupart des
gens ont honte de la pratiquer. Et lorsque les nuages s’amoncellent, ils
s’enfuient de la pauvreté et de la souffrance, en se jetant dans la
mort. Ceux qui ont désappris aux âmes la beauté et la grandeur de la
patience auraient dû prévoir ce que cette doctrine provoquerait de
désespérance chez les malheureux, désespérance que les meilleures lois
sociales ne guériront pas, car les souffrances physiques et morales
échapperont toujours à leur contrôle.
Peut-être ces contempteurs de la résignation ont-ils, au contraire,
prévu le résultat de leurs leçons et estiment-ils que les êtres inutiles
à la société font bien de se supprimer? En ce cas ils ne mériteront pas
une accusation de légèreté. Il faut même reconnaître qu’ils n’ont pas
travaillé en vain et que leur influence sur les âmes a été réelle.
La responsabilité d’une autre catégorie de suicides, assez fréquente de
nos jours, et qui a pour cause les chagrins domestiques, peut en partie
leur être attribuée également. Les trahisons conjugales ne se cachent
pas sous cette dénomination (ayant leur rubrique spéciale); il s’agit
simplement des tortures que les membres d’une même famille s’imposent
les uns aux autres et qui, parfois, produisent des exaspérations telles,
que les victimes de ces misères préfèrent en finir avec la vie plutôt
que de continuer à les supporter.
Le dédain ouvertement exprimé pour la patience et la résignation
contribue, certes, à ces accidents, mais d’autres facteurs entrent
également en jeu, et ce sont le manque de contrôle sur soi-même et
l’irascibilité qu’on ose aujourd’hui étaler impudemment en les décorant
du nom de nervosité: «Dans ma jeunesse, la neurasthénie s’appelait
mauvais caractère», disait une femme au franc parler. Évidemment elle
avait le tort de trop généraliser, mais un fond de vérité ornait ses
paroles. Que de choses appelées honteuses autrefois et que, sous le nom
de nerfs, on se pardonne aujourd’hui avec une aisance étonnante. Accuser
quelqu’un d’impatience, d’irritabilité, d’injustice et même de mauvaise
foi n’est plus une injure: «Ce sont les nerfs», répond-on, et ce mot
magique explique et excuse tout. Chacun se sent devenir irresponsable,
car ces nerfs-là, chacun les a, chacun serait tenté par moment de leur
lâcher la bride.
Une certaine réaction contre l’importance excessive donnée aux désordres
nerveux commence à se manifester dans le monde médical, et d’autres
moyens de cure que la complaisance, dont les spécialistes ont usé
jusqu’ici, sont préconisés. On essaye, par l’éducation de la raison, de
démontrer aux malades que l’état de leurs nerfs dépend en grande partie
de l’état de leur esprit, et que c’est celui-ci qu’il faut guérir. Mais
après avoir persuadé aux gens qu’ils ont un système nerveux détraqué, il
est excessivement difficile de les convaincre que la guérison dépend
d’eux-mêmes. Leur amour-propre se met de la partie, car ils sont devenus
intéressants à leurs propres yeux, regrettent leur situation de sujets
pathologiques et n’éprouvent aucun désir de redevenir responsables de
leurs propres actes.
Le phénomène est singulier, mais très réel. Évidemment on se sent
humilié des maladies enlaidissantes, répugnantes et qui mettent des
entraves aux jouissances; mais si la vanité et le plaisir n’en souffrent
pas, certaines gens trouvent une sorte de satisfaction orgueilleuse à
parler de leurs maux. Le personnage de Dickens, qui était si
démesurément fier de la frêle santé de sa femme, n’est, comme toutes les
caricatures, qu’une exagération de la vérité.
Le nervosisme n’a pas créé les défauts par lesquels les hommes de tout
temps se sont fait souffrir les uns les autres, mais il les a aggravés,
leur a fourni le prétexte de s’étaler avec impudeur; en même temps, il
diminuait les qualités d’endurance. De là un malaise général; les nerfs
des uns ne veulent plus supporter les nerfs des autres; X se laisse
aller à son irascibilité, et Z se révolte contre les façons désagréables
qu’il avait jusqu’ici supportées avec patience.
Un examen de conscience s’imposerait à tous, car tous, plus ou
moins--sauf quelques lumineuses exceptions--font souffrir et souffrent.
Or, ces souffrances sont inutiles et pourraient être, en partie du
moins, éliminées, si la préoccupation de ne pas être des faiseurs de
peines pénétrait les esprits, et si chacun apprenait à mesurer ses
responsabilités. Le mauvais caractère d’un membre d’une famille n’amène
pas nécessairement le suicide des autres, mais il décolore leur
existence et peut accélérer le développement des maladies dont ils
portent le germe. Dans beaucoup de cas, il précipite les morts.
Les organisations sensibles, fières et délicates, les cœurs profonds
sous une apparence brusque, les êtres de bonne foi et de justice sont
ceux qui souffrent davantage des contrariétés de la vie domestique. Ils
ont le besoin intense d’un centre d’harmonie et de paix où se reposer
des luttes extérieures, et ne savent se résigner à ne pas le trouver
sous leur toit. Le regret les ronge et les rend moroses, ternes,
découragés. Ils contribuent ainsi à alourdir l’atmosphère morale de la
famille. D’abord victimes, ils finissent par devenir bourreaux,
tellement l’humeur chagrine est une maladie contagieuse. Le prince de
Bismarck a dit, je ne sais où, que les gens de bonne humeur avaient
toujours raison. En tout cas, les grognons ont toujours tort. Comme il
suffit d’une brebis malade pour empoisonner un troupeau, il suffit d’un
caractère chagrin pour gâter tous les autres, c’est la traînée de
poudre. La minute d’avant, on riait; le fâcheux entre, et au bout d’un
instant chacun boude!
Ces effets désastreux se manifestent surtout dans les familles, parce
que la gêne en est bannie et que, s’aimant davantage, on est plus
sensible aux procédés désagréables. Et puis c’est l’histoire de la
goutte d’eau qui, tombant chaque jour, finit par creuser le sol. Telle
attitude, prise fortuitement dans le monde par un indifférent, froisse
sans affliger, mais de la part d’une mère, d’une femme, d’un frère, d’un
mari, elle blesse aux points sensibles du cœur. Est-ce à dire que la vie
de famille nous expose à des expériences douloureuses auxquelles nous
échappons ailleurs? Il est impossible de le nier, et cependant la
famille est encore ce que l’on a inventé de mieux en ce monde, et ceux
qui voudraient la détruire n’y parviendront pas.
On pourra la dissoudre, elle se reformera fatalement. La supprimer
serait priver l’homme de tout appui et de toute consolation. Mais la
rendre douloureuse, comme le fait notre manque d’altruisme, c’est la
forcer à dévier de sa mission véritable, qui est d’être un abri, une
école et un but. Comment concevoir une humanité sans famille? Les hommes
ne seraient plus que des voyageurs solitaires, passant d’un hôtel à
l’autre, n’appartenant à personne, sans devoir, sans responsabilités, ne
connaissant que la joie de contacts passagers, d’où naîtra peut-être une
autre créature solitaire, dont l’État s’emparera et qu’il lancera
ensuite dans l’existence, sans le souvenir d’un passé, sans l’espérance
d’un avenir.
* * * * *
Les êtres brutaux et violents, méchants même, ne sont pas toujours ceux
qui enveniment davantage la vie de famille. Les caractères injustes et
de mauvaise foi--l’un ne va généralement pas sans l’autre--causent des
misères plus profondes, et le mal qu’ils font est autrement subtil et
dangereux. L’affirmation paraîtra paradoxale et ne l’est pas. D’abord
les premiers sont rarement aimés ou cessent promptement de l’être, et
leurs actes ne produisent souvent que des effets extérieurs; ils donnent
des coups de poing qu’on peut rendre ou dont on peut guérir. Les seconds
versent un poison lent qui tue.
Certaines natures ne souffrent que faiblement de l’injustice ou de la
mauvaise foi de leur entourage; tout glisse sur elles, pourvu que leurs
intérêts ou leurs plaisirs ne soient pas compromis. Pour les êtres
droits et sensibles, au contraire, tout contact avec ces deux forces
dissolvantes représente une torture qui les exaspère et les humilie.
On m’a accusé de juger sévèrement les femmes, et certains passages
d’_Ames dormantes_ m’ont valu des reproches de la part de celles qui,
reconnaissant leurs propres mérites, trouvaient mes réflexions
déplacées. D’autres, au contraire, âmes admirables et droites, se sont
montrées d’une humilité touchante, me reprochant de n’en avoir pas dit
assez sur les lacunes de l’esprit féminin. Je crains, cette fois-ci
encore, d’éveiller des susceptibilités en osant prétendre qu’au point de
vue de l’injustice, les femmes rendent des points à l’autre sexe.
C’est surtout dans la famille que ce manque d’équité se manifeste.
L’homme ayant au dehors de nombreux champs d’action et d’évolution, se
complaît parfois, chez lui, au rôle de bon juge. La mère, l’épouse, la
sœur y prétendent rarement. Dites à un homme qu’il est injuste, il
s’offense. Retournez l’accusation contre la femme, elle ne se révolte
pas, elle sourit parfois même avec complaisance. Les scrupules ne
l’arrêtent guère dans ses aveugles préférences ni dans ses appréciations
fausses. Elle estime que de ne pas avoir à se soucier de ce qui est
juste, représente un des privilèges de son sexe...
Les femmes sincèrement chrétiennes et les femmes intellectuellement
supérieures ne tombent pas dans cette basse erreur. Elles se croient
dignes d’aspirer à la justice, et l’accusation d’y manquer les blesse
autant que l’homme. Mais tout ce qui est haut est rare. Pour qu’il y ait
un changement dans les conditions psychologiques de l’humanité, il
faudrait que certaines habitudes morales s’établissent sur le terrain
commun. Il ne sera possible d’y arriver que par l’éducation et
l’influence de l’opinion publique, lorsque celle-ci se reformera sur des
bases nouvelles.
Quand l’injustice nous touche directement et lèse nos intérêts, nous
nous révoltons, nous nous indignons, mais notre plus fine substance
n’est pas seule touchée. D’autres éléments s’y mélangent, et les
sentiments qui nous agitent sont tellement imprégnés de colère et de
rancune personnelle, que le sens de l’équité blessée se fait moins
sentir. C’est lorsque les actes, les paroles et les pensées injustes ne
sont pas dirigés contre nous, mais contre autrui, que nous connaissons,
dans toute son intensité, cette souffrance spéciale, intolérable aux
âmes droites.
L’injustice vis-à-vis des enfants est la plus inique; ils ne peuvent se
défendre et ne se rendent même pas compte de ce qui les fait souffrir;
on voit passer dans leurs yeux une surprise, une détresse qui angoissent
le cœur. Dans la jeunesse, l’effet des injustices subies est moins
émouvant, mais plus dangereux; il aigrit, endurcit et souvent déprave
les âmes. Il éloigne de la famille, prématurément, ceux qui auraient
encore besoin d’être guidés par elle; il dépose dans les jeunes esprits
des germes de défiance et de rancune qui ne s’éliminent jamais.
Un fils, une fille, qui voient l’un de leurs parents victime de
l’injustice de l’autre, en sont plus frappés que s’il s’agissait de
torts plus graves qui se dissimulent mieux et heurtent moins au fond.