les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre
l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques: je
ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des
combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui
intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.
Défendez-les: je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez
moi-même.
Cordialement à vous,
R.
II. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._
Des bords de la mer, juillet 1903.
Mon cher Paul,
Ta proposition est venue me surprendre dans la demeure hospitalière, où,
par la grâce de M. Combes, j’attends paisiblement la fin de la
tourmente. Elle est située sur une falaise rocheuse, au pied de
laquelle, en ce moment, les vagues déferlent avec fracas; mais le roc
est solide, et tout ce bruit ne sert qu’à me rappeler la parole de foi
du grand-prêtre Joad:
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Quand Dieu dira-t-il à nos jacobins son _halte-là_? Quand il le voudra.
Notre devoir à nous, provisoirement, est celui du soldat toujours
attentif, même sous la tente, au coup de clairon qui le rappellera au
combat.
Mon poste est marqué d’avance dans les collèges, dès qu’ils se
rouvriront à la liberté. J’aime la jeunesse malgré ses défauts, et, au
risque de trouver dans le beau métier d’éducateur quelques déceptions,
je lui donnerai de grand cœur le reste de ma vie. La déception,
d’ailleurs, nous guette plus ou moins, au bout de n’importe quelle
entreprise humaine; mais une mauvaise récolte n’empêche pas le laboureur
de reprendre son dur travail dans l’espoir d’une année plus heureuse...
Et nous travaillons pour Dieu!
Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés
pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est
un «devoir de vacances» que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront
de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser _causer_. Les
médecins me défendent la tension d’esprit.
L’éducation est une œuvre complexe; elle veut être faite à trois. Il y
faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un
garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous,
fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en
prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une
certaine amertume: «J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque
chose de mon fils.» Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement: «Père,
si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au
lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser.» Le père baissa
la tête et partit.
Ce premier cas est heureusement rare: les élèves qui ont passé par les
lycées n’entrent généralement chez nous--tu le sais mieux que
personne--qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la
marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.
Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second
cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste
impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans,
l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal
comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture; on
a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant
pour toute correction: «Attends, gamin; _au collège, il faudra que tu
changes_.»
Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix
ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser
les difformités; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main
qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se
rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances
arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix
longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque
fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement,
l’arbre reste ce qu’était l’arbuste? Je sais des enfants dont
l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition: c’était de faire
préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus
rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir
et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère
d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au
plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue
d’avenir, c’est court.
Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un
peu de partout, «parce qu’_ils accaparent l’éducation des enfants nobles
et riches_. Le fait ainsi formulé n’est pas exact; on l’a démontré plus
d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles
affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans
contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de
ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils
en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne
part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est
aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants
gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et
conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort,
les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur,
_accaparent_ ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti
par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent; car
ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.
Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation
première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval
de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un
cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force; le jeune homme,
lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il
tient de la chute originelle.
On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement
_herbe de patience_. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif,
la _haine de prêtre_ (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou
Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de
racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout
droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un
filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre
de profondeur et arrachez ce qui reste: six semaines ou six mois après,
le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille
de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.
Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos
élèves--pas à eux seuls! Chaque âme d’enfant a son _herbe de patience_,
souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre.
Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange! On y
travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut
du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par
la vaillance et les victoires des autres.
Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un
jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses
passions naissantes, ce n’est pas tout; il faut qu’elle se continue
après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les
trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la
jeunesse, oublient cette condition essentielle.
Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles
espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais
connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de
l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait
recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas! _la
fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien_, dit
l’Écriture, _et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur
jusque-là sans malice_. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou
trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance,
fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà
pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir; il a rougi de sa
simplicité; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont
l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus
agréables qui seront sa perte; il a voulu marcher sans guide dans la
nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord
importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont
il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus
de respect ni de soi ni d’autrui; par suite, la porte ouverte à tous les
égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise
herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de
cette âme, qu’elle étouffe.
Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et
les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang
qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans
le chemin du devoir, aux fils.
D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir
et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à
tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la
liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on
abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans
défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes
villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec
d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui
sont, pour les _jeunes_ de bonne volonté, autant de ports de refuge
contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de
manœuvres pour la guerre sainte.
Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y
tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et
des autres, et nous n’y manquons pas; n’étant pas des gendarmes, nous ne
pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous
échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute? Et si, plus tard, ils
tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans
conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes
les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce
la faute de notre éducation? Non; car pour devenir ce qu’ils sont
devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de
nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne
va pas toujours sans peine et sans angoisse: l’ancien élève de
Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile.
Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres?
Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes,
parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé
pour rendre toutes les intentions suspectes, un _ancien_ de Dijon a
essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste,
l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un
fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous
connaissent, connaissent aussi la nature de l’_empreinte_ que nous
voulions mettre sur les âmes: c’est l’empreinte du salut, _signum
salutis_, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au
monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de
nos enfants d’autrefois.
Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a
voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité
facile--ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui
ne mérite même pas le titre de roman; ce n’est qu’un long rêve de
polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux? Autant
vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin
Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de
rester fidèle aux leçons du Sauveur: il ne l’a pas voulu; il a abusé du
redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le
Maître lui offrait, un _fils de perdition_. Lui seul est responsable de
sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le
père.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave
officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos
anciens élèves; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les
hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que
beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’_on en revient_.
Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la
chute est lourde et le relèvement difficile. _Corruptio optimi pessima._
Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont
parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui
leur rend intolérables les situations équivoques: l’ennemi une fois
reconnu, ils vont droit dessus.
Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue
d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et
d’eux-mêmes,--rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de
chose,--tyrans insupportables, quand ils ont _décroché la timbale_.
Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent
seuls les ramener quelquefois.
Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes,
indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs
intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison
du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur
porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de
tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien
faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’_il n’y a rien à faire_?
Voilà les grands coupables du temps présent; car ils ont en main le
salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine
de la sauver.
Dans la catégorie des ambitieux dévoyés, nos anciens élèves figurent-ils
en notable quantité? Je ne le pense pas. On peut citer deux ou trois
ministres, quelques députés, quelques magistrats. En général, le
fonctionnarisme tente peu de nos jeunes gens; ils préfèrent les
situations qui permettent de marcher le front haut. Tant que la
magistrature et l’armée ont gardé leur prestige traditionnel au-dessus
des misérables agitations de la politique de parti, elles étaient les
deux buts les plus fréquents des âmes noblement ambitieuses. La
suppression de l’inamovibilité, puis les besognes policières et
antireligieuses infligées aux magistrats sont venues découronner bientôt
cette carrière.
Restait l’armée, la «grande muette», qui était aussi la «grande dévouée»
et la «grande respectée», l’image la plus complète de la patrie,
l’expression humaine la plus haute du sacrifice. On nous a reproché d’y
avoir trop _poussé_ nos élèves et d’avoir par là rendu stériles pour
l’action sociale bon nombre de talents. En y regardant de près, on
trouverait, je crois, les parents plus coupables du méfait que les
maîtres; mais, cette réserve admise, je rends les armes. Le méfait en
question est, chez nous aussi, un défaut de famille, un faible. Beaucoup
de jésuites, ayant de se ranger sous le drapeau du Christ, ont servi
sous le drapeau de la patrie; ils en ont gardé l’amour, qui va très bien
avec celui de la croix. J’ai peur qu’on ne nous accuse longtemps encore
de _pousser_ à l’un et à l’autre. Nous ne sommes pas dreyfusards, non,
et nous restons les _grenadiers_ qu’on sait.
Faut-il, à ce propos, nous laver du reproche d’embaucher, d’aucuns
disent de débaucher les meilleurs de nos élèves _ad majorem Dei
gloriam_, c’est-à-dire pour la gloire de notre toute-puissante et
tout-envahissante Compagnie? Le cliché, si vieux qu’il soit, est
résistant, aussi résistant que la sottise humaine; il servira encore.
Aux gens de bonne foi il suffira de répondre que la Compagnie de Jésus,
avec tous les théologiens, exige pour la vocation religieuse l’appel
certain de Dieu et la libre acceptation de l’homme. La première question
qu’on pose chez nous au candidat novice, est celle-ci: «Quelqu’un,
jésuite ou autre, vous a-t-il poussé à venir ici, ou y venez-vous
librement?» S’il y a seulement un doute, on n’entre pas. Quel intérêt,
d’ailleurs, la Compagnie pourrait-elle avoir à accueillir dans ses rangs
un soldat forcé? Il lui faut des volontaires, envoyés de Dieu pour faire
l’œuvre de Dieu, qui est notre œuvre unique.
Pourquoi ne dirais-je pas une chose qui est de nature à étonner nos
persécuteurs autant qu’elle nous console? Nous sommes chassés de nos
anciens collèges, et pourtant la race des volontaires de Dieu n’est pas
éteinte et la source de dévouement religieux n’est pas tarie; sur tous
les chemins de l’exil on rencontre en ce moment de jeunes cœurs, épris
d’enthousiasme pour la sainte cause outragée, qui vont demander aux
proscrits la faveur de partager leurs épreuves et leurs espérances. Le
divin Chef qui envoie ces recrues à sa _petite Compagnie_--c’est le mot
de saint Ignace, notre père--ne l’a donc pas rejetée encore, et le jour
viendra où, comme jadis les Hébreux, nous chanterons, avec nos frères de
tous les ordres, avec l’Église tout entière, le cantique de la
délivrance, sur les bords de l’abîme qui aura mis à néant l’orgueil des
ennemis de Dieu.
Il y a des catholiques, des prêtres même, qui regrettent parfois ces
renoncements et qui osent les appeler des _désertions_. Il faut les
renvoyer à l’Évangile et aux paroles du Maître: _Si tu veux être
parfait, va-t’en vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et
viens, suis-moi._ Le sang des martyrs n’est pas la seule semence des
chrétiens; la vie de l’Église et le rachat du monde sont faits de tous
les sacrifices, y compris, en première ligne, celui des attaches
terrestres. Notre temps égoïste et jouisseur voudrait supprimer le
renoncement religieux comme contraire aux droits de la nature; en
réalité, c’est parce qu’il trouve dans le spectacle des vertus
monastiques un reproche perpétuel et sa plus sévère leçon. La leçon n’en
demeure que plus nécessaire.
Les chrétiens qui blâment les vocations religieuses comme des
désertions, outre l’injure qu’ils font à Dieu, maître absolu de chaque
destinée humaine, oublient ce qu’un religieux, longuement formé par une
discipline sûre et intelligente, acquiert de puissance pour le bien dans
toutes les sphères de l’apostolat. Livré à ses propres forces dans le
monde, il eût peut-être été un homme d’action, mais n’eût fait que la
besogne d’un seul; jésuite ou bien membre d’un autre Ordre actif, il
formera beaucoup d’hommes, et son talent, fécondé par la grâce d’en
haut, portera des fruits dix fois, cent fois, peut-être mille fois plus
abondants.
Certains partisans à outrance de l’action sociale ne se bornent pas à
nous reprocher ces prétendus accaparements de novices; ils nous accusent
aussi de ne pas donner à nos élèves cet esprit d’initiative qui devrait,
dans le champ clos des luttes actuelles, faire de chacun d’eux un héros.
Que ne fournissent-ils en même temps, pour atteindre ce but, la recette
infaillible!
L’esprit d’initiative est une chose admirable et infiniment souhaitable.
Malheureusement, il en est de lui comme l’esprit en général: il ne se
donne pas. C’est une sorte de _bosse_, comme celle des mathématiques ou
de la poésie. Qui dit initiative, dit pénétration de l’intelligence,
vivacité du tempérament, énergie de la volonté: où se fabriquent ces
trois belles qualités? Je compte, plus tard, dire un mot des moyens d’en
développer le germe, quand ce germe existe.
Je n’ajoute qu’une observation. Le nombre des sots est infini, dit
l’Écriture: celui des égoïstes n’est pas moindre; car, pris dans leur
réalité dernière, les _égoïstes_ qui préfèrent la jouissance du moment
au seul véritable bonheur de la vie future, sont tout bonnement des sots
qui se croient malins. Dans cette foule, nos amis ou nos jaloux du _bon
parti_ (oui, des jaloux: il paraît que nous en avons encore
quelques-uns) prétendent que nous comptons beaucoup de nos anciens
élèves. C’est une question de chiffres que je ne me charge pas de
trancher: les statistiques sont chose si délicate! Mais comment se
fait-il que nos adversaires du _mauvais parti_ ne se lassent pas de
crier à l’_invasion noire_, celle des _jésuites de toute robe, longue et
courte_, et que, pour l’arrêter, ils n’aient rien vu de plus sûr, rien
de plus urgent, que de fermer nos collèges? On peut tirer la conclusion.
Cette haine semble prouver, mieux que toute statistique, auquel des deux
camps, celui du bien ou celui du mal, appartient l’ensemble de nos
élèves. Ils ne sont donc pas si universellement égoïstes et dénués
d’initiative.
Je me garderai, d’ailleurs, de revendiquer à leur profit le monopole de
la fidélité aux bons principes. Nous ne sommes pas les seuls éducateurs
chrétiens; d’autres semeurs, réguliers et séculiers, ont jeté sur toute
l’étendue de la France les graines vivantes de la moisson future. Ils
sont ou seront pourchassés, comme nous, par les ennemis de la foi et de
la liberté; nous n’avons eu que l’honneur d’ouvrir la marche des
persécutés et de voir notre nom, qui est celui du Sauveur lui-même,
servir de cri de guerre.
Mon cher Paul, depuis que j’ai commencé cette lettre trop longue, les
vagues frémissantes ont achevé de se calmer et, par ma fenêtre ouverte,
je les vois maintenant se dérouler paisiblement sur la plage unie, comme
des nappes de dentelle, bordées de peluche neigeuse. Un grain de sable
suffit à Dieu pour fixer son terme à la mer montante et à la tyrannie
des Cromwell de tous pays. Attendons et prions.
Tout à toi en Notre-Seigneur,
JEAN.
III. _Au même._
Août 1003.
Mon cher Paul,
Le «jeune professeur savant et honnête» nous fait l’honneur de nous
croire les derniers et malheureux tenants du _classicisme_. Je ne
voudrais pas, à ce propos, intervenir, moi millième, dans la brûlante
querelle de l’enseignement moderne. Cependant, je dois l’avouer, sa
théorie un peu nouvelle sur la nécessité de _démocratiser_ notre
enseignement secondaire m’a fait réfléchir, et je me suis demandé si,
réellement, il ne faudrait pas chercher là l’inspiration de la campagne
qui a été menée, depuis bien des années, contre le _classique_.
Le classique était, de fait, un enseignement privilégié, aristocratique,
non pas qu’il fût réservé exclusivement aux classes dirigeantes, mais
parce qu’il menait seul à une culture distinguée et aux carrières
libérales. Cela répugnait à l’égalité républicaine. On essaya donc
d’abord d’une concurrence par la culture dite _moderne_, plus à la
portée des intelligences _démocratiques_. Elle fut par décret proclamée
équivalente à une culture classique, pour l’entrée aux grandes écoles du
gouvernement, mais l’opinion n’admit pas l’équivalence réelle et le
préjugé demeurait favorable à l’ancien régime.
Ne pouvant faire monter le moderne à la hauteur de son rival, on se
décida à faire descendre le rival. On le chargea de matières étrangères
ou accessoires, dont on doubla la valeur aux examens, de façon à écraser
le malheureux sous le poids. La grande réforme de l’an passé est venue
sanctionner et aggraver cet état de choses. Des quatre sections qui se
partagent désormais notre enseignement secondaire, une seule, triste
îlot perdu dans la mer immense, sert de refuge au latin-grec; les trois
autres sont des combinaisons variées entre les sciences, les langues
vivantes et le latin. Les quatre machines fonctionnent dans chaque
établissement, j’allais dire dans chaque fabrique, sur le pied de
l’égalité, pour produire un baccalauréat qui ne sera plus ni classique
ni moderne, mais le _baccalauréat_ tout court, ouvrant au même titre la
porte de toutes les carrières.