Je tiens à vous déclarer, mon cher camarade, que ces idées ne sont pas

les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre

l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques: je

ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des

combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui

intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.

Défendez-les: je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez

moi-même.

Cordialement à vous,

R.

II. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._

Des bords de la mer, juillet 1903.

Mon cher Paul,

Ta proposition est venue me surprendre dans la demeure hospitalière, où,

par la grâce de M. Combes, j’attends paisiblement la fin de la

tourmente. Elle est située sur une falaise rocheuse, au pied de

laquelle, en ce moment, les vagues déferlent avec fracas; mais le roc

est solide, et tout ce bruit ne sert qu’à me rappeler la parole de foi

du grand-prêtre Joad:

Celui qui met un frein à la fureur des flots,

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Quand Dieu dira-t-il à nos jacobins son _halte-là_? Quand il le voudra.

Notre devoir à nous, provisoirement, est celui du soldat toujours

attentif, même sous la tente, au coup de clairon qui le rappellera au

combat.

Mon poste est marqué d’avance dans les collèges, dès qu’ils se

rouvriront à la liberté. J’aime la jeunesse malgré ses défauts, et, au

risque de trouver dans le beau métier d’éducateur quelques déceptions,

je lui donnerai de grand cœur le reste de ma vie. La déception,

d’ailleurs, nous guette plus ou moins, au bout de n’importe quelle

entreprise humaine; mais une mauvaise récolte n’empêche pas le laboureur

de reprendre son dur travail dans l’espoir d’une année plus heureuse...

Et nous travaillons pour Dieu!

Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés

pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est

un «devoir de vacances» que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront

de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser _causer_. Les

médecins me défendent la tension d’esprit.

L’éducation est une œuvre complexe; elle veut être faite à trois. Il y

faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un

garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous,

fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en

prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une

certaine amertume: «J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque

chose de mon fils.» Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement: «Père,

si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au

lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser.» Le père baissa

la tête et partit.

Ce premier cas est heureusement rare: les élèves qui ont passé par les

lycées n’entrent généralement chez nous--tu le sais mieux que

personne--qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la

marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.

Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second

cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste

impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans,

l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal

comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture; on

a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant

pour toute correction: «Attends, gamin; _au collège, il faudra que tu

changes_.»

Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix

ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser

les difformités; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main

qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se

rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances

arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix

longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque

fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement,

l’arbre reste ce qu’était l’arbuste? Je sais des enfants dont

l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition: c’était de faire

préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus

rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir

et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère

d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au

plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue

d’avenir, c’est court.

Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un

peu de partout, «parce qu’_ils accaparent l’éducation des enfants nobles

et riches_. Le fait ainsi formulé n’est pas exact; on l’a démontré plus

d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles

affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans

contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de

ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils

en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne

part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est

aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants

gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et

conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort,

les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur,

_accaparent_ ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti

par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent; car

ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.

Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation

première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval

de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un

cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force; le jeune homme,

lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il

tient de la chute originelle.

On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement

_herbe de patience_. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif,

la _haine de prêtre_ (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou

Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de

racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout

droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un

filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre

de profondeur et arrachez ce qui reste: six semaines ou six mois après,

le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille

de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.

Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos

élèves--pas à eux seuls! Chaque âme d’enfant a son _herbe de patience_,

souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre.

Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange! On y

travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut

du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par

la vaillance et les victoires des autres.

Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un

jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses

passions naissantes, ce n’est pas tout; il faut qu’elle se continue

après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les

trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la

jeunesse, oublient cette condition essentielle.

Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles

espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais

connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de

l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait

recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas! _la

fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien_, dit

l’Écriture, _et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur

jusque-là sans malice_. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou

trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance,

fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà

pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir; il a rougi de sa

simplicité; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont

l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus

agréables qui seront sa perte; il a voulu marcher sans guide dans la

nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord

importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont

il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus

de respect ni de soi ni d’autrui; par suite, la porte ouverte à tous les

égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise

herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de

cette âme, qu’elle étouffe.

Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et

les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang

qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans

le chemin du devoir, aux fils.

D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir

et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à

tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la

liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on

abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans

défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes

villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec

d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui

sont, pour les _jeunes_ de bonne volonté, autant de ports de refuge

contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de

manœuvres pour la guerre sainte.

Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y

tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et

des autres, et nous n’y manquons pas; n’étant pas des gendarmes, nous ne

pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous

échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute? Et si, plus tard, ils

tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans

conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes

les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce

la faute de notre éducation? Non; car pour devenir ce qu’ils sont

devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de

nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne

va pas toujours sans peine et sans angoisse: l’ancien élève de

Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile.

Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres?

Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes,

parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé

pour rendre toutes les intentions suspectes, un _ancien_ de Dijon a

essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste,

l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un

fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous

connaissent, connaissent aussi la nature de l’_empreinte_ que nous

voulions mettre sur les âmes: c’est l’empreinte du salut, _signum

salutis_, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au

monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de

nos enfants d’autrefois.

Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a

voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité

facile--ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui

ne mérite même pas le titre de roman; ce n’est qu’un long rêve de

polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux? Autant

vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin

Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de

rester fidèle aux leçons du Sauveur: il ne l’a pas voulu; il a abusé du

redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le

Maître lui offrait, un _fils de perdition_. Lui seul est responsable de

sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le

père.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave

officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos

anciens élèves; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les

hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que

beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’_on en revient_.

Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la

chute est lourde et le relèvement difficile. _Corruptio optimi pessima._

Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont

parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui

leur rend intolérables les situations équivoques: l’ennemi une fois

reconnu, ils vont droit dessus.

Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue

d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et

d’eux-mêmes,--rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de

chose,--tyrans insupportables, quand ils ont _décroché la timbale_.

Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent

seuls les ramener quelquefois.

Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes,

indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs

intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison

du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur

porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de

tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien

faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’_il n’y a rien à faire_?

Voilà les grands coupables du temps présent; car ils ont en main le

salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine

de la sauver.

Dans la catégorie des ambitieux dévoyés, nos anciens élèves figurent-ils

en notable quantité? Je ne le pense pas. On peut citer deux ou trois

ministres, quelques députés, quelques magistrats. En général, le

fonctionnarisme tente peu de nos jeunes gens; ils préfèrent les

situations qui permettent de marcher le front haut. Tant que la

magistrature et l’armée ont gardé leur prestige traditionnel au-dessus

des misérables agitations de la politique de parti, elles étaient les

deux buts les plus fréquents des âmes noblement ambitieuses. La

suppression de l’inamovibilité, puis les besognes policières et

antireligieuses infligées aux magistrats sont venues découronner bientôt

cette carrière.

Restait l’armée, la «grande muette», qui était aussi la «grande dévouée»

et la «grande respectée», l’image la plus complète de la patrie,

l’expression humaine la plus haute du sacrifice. On nous a reproché d’y

avoir trop _poussé_ nos élèves et d’avoir par là rendu stériles pour

l’action sociale bon nombre de talents. En y regardant de près, on

trouverait, je crois, les parents plus coupables du méfait que les

maîtres; mais, cette réserve admise, je rends les armes. Le méfait en

question est, chez nous aussi, un défaut de famille, un faible. Beaucoup

de jésuites, ayant de se ranger sous le drapeau du Christ, ont servi

sous le drapeau de la patrie; ils en ont gardé l’amour, qui va très bien

avec celui de la croix. J’ai peur qu’on ne nous accuse longtemps encore

de _pousser_ à l’un et à l’autre. Nous ne sommes pas dreyfusards, non,

et nous restons les _grenadiers_ qu’on sait.

Faut-il, à ce propos, nous laver du reproche d’embaucher, d’aucuns

disent de débaucher les meilleurs de nos élèves _ad majorem Dei

gloriam_, c’est-à-dire pour la gloire de notre toute-puissante et

tout-envahissante Compagnie? Le cliché, si vieux qu’il soit, est

résistant, aussi résistant que la sottise humaine; il servira encore.

Aux gens de bonne foi il suffira de répondre que la Compagnie de Jésus,

avec tous les théologiens, exige pour la vocation religieuse l’appel

certain de Dieu et la libre acceptation de l’homme. La première question

qu’on pose chez nous au candidat novice, est celle-ci: «Quelqu’un,

jésuite ou autre, vous a-t-il poussé à venir ici, ou y venez-vous

librement?» S’il y a seulement un doute, on n’entre pas. Quel intérêt,

d’ailleurs, la Compagnie pourrait-elle avoir à accueillir dans ses rangs

un soldat forcé? Il lui faut des volontaires, envoyés de Dieu pour faire

l’œuvre de Dieu, qui est notre œuvre unique.

Pourquoi ne dirais-je pas une chose qui est de nature à étonner nos

persécuteurs autant qu’elle nous console? Nous sommes chassés de nos

anciens collèges, et pourtant la race des volontaires de Dieu n’est pas

éteinte et la source de dévouement religieux n’est pas tarie; sur tous

les chemins de l’exil on rencontre en ce moment de jeunes cœurs, épris

d’enthousiasme pour la sainte cause outragée, qui vont demander aux

proscrits la faveur de partager leurs épreuves et leurs espérances. Le

divin Chef qui envoie ces recrues à sa _petite Compagnie_--c’est le mot

de saint Ignace, notre père--ne l’a donc pas rejetée encore, et le jour

viendra où, comme jadis les Hébreux, nous chanterons, avec nos frères de

tous les ordres, avec l’Église tout entière, le cantique de la

délivrance, sur les bords de l’abîme qui aura mis à néant l’orgueil des

ennemis de Dieu.

Il y a des catholiques, des prêtres même, qui regrettent parfois ces

renoncements et qui osent les appeler des _désertions_. Il faut les

renvoyer à l’Évangile et aux paroles du Maître: _Si tu veux être

parfait, va-t’en vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et

viens, suis-moi._ Le sang des martyrs n’est pas la seule semence des

chrétiens; la vie de l’Église et le rachat du monde sont faits de tous

les sacrifices, y compris, en première ligne, celui des attaches

terrestres. Notre temps égoïste et jouisseur voudrait supprimer le

renoncement religieux comme contraire aux droits de la nature; en

réalité, c’est parce qu’il trouve dans le spectacle des vertus

monastiques un reproche perpétuel et sa plus sévère leçon. La leçon n’en

demeure que plus nécessaire.

Les chrétiens qui blâment les vocations religieuses comme des

désertions, outre l’injure qu’ils font à Dieu, maître absolu de chaque

destinée humaine, oublient ce qu’un religieux, longuement formé par une

discipline sûre et intelligente, acquiert de puissance pour le bien dans

toutes les sphères de l’apostolat. Livré à ses propres forces dans le

monde, il eût peut-être été un homme d’action, mais n’eût fait que la

besogne d’un seul; jésuite ou bien membre d’un autre Ordre actif, il

formera beaucoup d’hommes, et son talent, fécondé par la grâce d’en

haut, portera des fruits dix fois, cent fois, peut-être mille fois plus

abondants.

Certains partisans à outrance de l’action sociale ne se bornent pas à

nous reprocher ces prétendus accaparements de novices; ils nous accusent

aussi de ne pas donner à nos élèves cet esprit d’initiative qui devrait,

dans le champ clos des luttes actuelles, faire de chacun d’eux un héros.

Que ne fournissent-ils en même temps, pour atteindre ce but, la recette

infaillible!

L’esprit d’initiative est une chose admirable et infiniment souhaitable.

Malheureusement, il en est de lui comme l’esprit en général: il ne se

donne pas. C’est une sorte de _bosse_, comme celle des mathématiques ou

de la poésie. Qui dit initiative, dit pénétration de l’intelligence,

vivacité du tempérament, énergie de la volonté: où se fabriquent ces

trois belles qualités? Je compte, plus tard, dire un mot des moyens d’en

développer le germe, quand ce germe existe.

Je n’ajoute qu’une observation. Le nombre des sots est infini, dit

l’Écriture: celui des égoïstes n’est pas moindre; car, pris dans leur

réalité dernière, les _égoïstes_ qui préfèrent la jouissance du moment

au seul véritable bonheur de la vie future, sont tout bonnement des sots

qui se croient malins. Dans cette foule, nos amis ou nos jaloux du _bon

parti_ (oui, des jaloux: il paraît que nous en avons encore

quelques-uns) prétendent que nous comptons beaucoup de nos anciens

élèves. C’est une question de chiffres que je ne me charge pas de

trancher: les statistiques sont chose si délicate! Mais comment se

fait-il que nos adversaires du _mauvais parti_ ne se lassent pas de

crier à l’_invasion noire_, celle des _jésuites de toute robe, longue et

courte_, et que, pour l’arrêter, ils n’aient rien vu de plus sûr, rien

de plus urgent, que de fermer nos collèges? On peut tirer la conclusion.

Cette haine semble prouver, mieux que toute statistique, auquel des deux

camps, celui du bien ou celui du mal, appartient l’ensemble de nos

élèves. Ils ne sont donc pas si universellement égoïstes et dénués

d’initiative.

Je me garderai, d’ailleurs, de revendiquer à leur profit le monopole de

la fidélité aux bons principes. Nous ne sommes pas les seuls éducateurs

chrétiens; d’autres semeurs, réguliers et séculiers, ont jeté sur toute

l’étendue de la France les graines vivantes de la moisson future. Ils

sont ou seront pourchassés, comme nous, par les ennemis de la foi et de

la liberté; nous n’avons eu que l’honneur d’ouvrir la marche des

persécutés et de voir notre nom, qui est celui du Sauveur lui-même,

servir de cri de guerre.

Mon cher Paul, depuis que j’ai commencé cette lettre trop longue, les

vagues frémissantes ont achevé de se calmer et, par ma fenêtre ouverte,

je les vois maintenant se dérouler paisiblement sur la plage unie, comme

des nappes de dentelle, bordées de peluche neigeuse. Un grain de sable

suffit à Dieu pour fixer son terme à la mer montante et à la tyrannie

des Cromwell de tous pays. Attendons et prions.

Tout à toi en Notre-Seigneur,

JEAN.

III. _Au même._

Août 1003.

Mon cher Paul,

Le «jeune professeur savant et honnête» nous fait l’honneur de nous

croire les derniers et malheureux tenants du _classicisme_. Je ne

voudrais pas, à ce propos, intervenir, moi millième, dans la brûlante

querelle de l’enseignement moderne. Cependant, je dois l’avouer, sa

théorie un peu nouvelle sur la nécessité de _démocratiser_ notre

enseignement secondaire m’a fait réfléchir, et je me suis demandé si,

réellement, il ne faudrait pas chercher là l’inspiration de la campagne

qui a été menée, depuis bien des années, contre le _classique_.

Le classique était, de fait, un enseignement privilégié, aristocratique,

non pas qu’il fût réservé exclusivement aux classes dirigeantes, mais

parce qu’il menait seul à une culture distinguée et aux carrières

libérales. Cela répugnait à l’égalité républicaine. On essaya donc

d’abord d’une concurrence par la culture dite _moderne_, plus à la

portée des intelligences _démocratiques_. Elle fut par décret proclamée

équivalente à une culture classique, pour l’entrée aux grandes écoles du

gouvernement, mais l’opinion n’admit pas l’équivalence réelle et le

préjugé demeurait favorable à l’ancien régime.

Ne pouvant faire monter le moderne à la hauteur de son rival, on se

décida à faire descendre le rival. On le chargea de matières étrangères

ou accessoires, dont on doubla la valeur aux examens, de façon à écraser

le malheureux sous le poids. La grande réforme de l’an passé est venue

sanctionner et aggraver cet état de choses. Des quatre sections qui se

partagent désormais notre enseignement secondaire, une seule, triste

îlot perdu dans la mer immense, sert de refuge au latin-grec; les trois

autres sont des combinaisons variées entre les sciences, les langues

vivantes et le latin. Les quatre machines fonctionnent dans chaque

établissement, j’allais dire dans chaque fabrique, sur le pied de

l’égalité, pour produire un baccalauréat qui ne sera plus ni classique

ni moderne, mais le _baccalauréat_ tout court, ouvrant au même titre la

porte de toutes les carrières.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 21 / 24 段