M. Chaumié vient de compléter cet admirable outillage par une invention

du plus pur esprit démocratique: l’aurait-il empruntée au jeune

professeur? Une circulaire du Grand Maître de l’Université de France

autorise les lycées à ouvrir des _ateliers_, où les élèves qui n’aiment

pas le jeu au grand air pourront se délasser à quelque travail manuel,

sous la direction de véritables ouvriers. Il proteste d’ailleurs contre

toute assimilation avec ce qui se fait dans les écoles professionnelles.

Ce sera pour leur seul plaisir que les futurs ingénieurs, officiers,

médecins ou avocats, apprendront à manier la scie et le rabot, à

fabriquer des chaussures et des chaussettes, des vestes et des culottes,

que sait-on encore? Espérons qu’ils ne feront pas une trop rude

concurrence aux gens de métier, qui se plaignaient déjà des orphelins de

dom Bosco!

Mais où la pensée démocratique de M. Chaumié touche à l’idylle, c’est

lorsque, sans rire, il exprime l’espoir que _le contact habituel avec

l’ouvrier directeur aidera les élèves à mieux comprendre l’âme

populaire_. Il aime à croire que pour assurer ce dernier résultat,

l’élève pourra aussi allumer sa pipe à la pipe de l’ouvrier, et terminer

chaque leçon avec lui sur le zinc par une absinthe fraternelle. Enfin,

ne conviendrait-il pas d’inscrire ces ouvriers maîtres sur la liste du

personnel enseignant, à côté ou peut-être à la place des inutiles

professeurs de littérature ancienne? Ce serait l’égalité parfaite.

De bons esprits pensent que le nouveau plan d’enseignement nous mène

droit à l’égalité dans la nullité. D’autres, au contraire, avec ton

«jeune professeur,» s’attendent à voir sortir de ce pot-pourri, le

triomphe définitif de la _science populaire et positive_. Je parie pour

ces derniers, si la République dure quelque temps encore. Comme en

Amérique, nous aurons des milliardaires qui auront commencé par marcher

sans semelles, des fortunes scandaleuses et des faillites colossales,

des inventeurs excentriques jusqu’à la démence, des maisons à vingt

étages, le droit de lyncher les nègres ou autres personnages

déplaisants, et une foule d’autres droits qu’on nous donnera ou que nous

prendrons. En revanche, nous emprunterons aux nations restées classiques

leurs poètes, leurs écrivains, leurs artistes, leur esprit et leur bon

goût, en les payant bien. Elles pourront aussi, à la longue, nous

rapprendre le français.

Il fut un temps où certain démocrate assez connu, qui exerça sur les

destinées de notre pays une influence considérable, prétendit

ressusciter en France la _république athénienne_. Si Léon Gambetta

vivait encore, il ne passerait plus que pour un rêveur. Son rêve avait

du bon, pourtant, même au point de vue démocratique. L’histoire nous

apprend que les Athéniens, très jaloux de leur liberté civile et

politique, n’en étaient pas moins un peuple très cultivé. Ils le

devaient précisément à une aristocratie intellectuelle, comme n’en a vu

aucune monarchie, pas même celle de Louis XIV. Durant une longue suite

d’années, les hommes de génie se succédèrent à Athènes et y entretinrent

ce culte de l’idéal religieux, patriotique et artistique, qui valut à la

cité le respect de toutes les nations et de tous les siècles. Et pour

que la république, avec son passé glorieux, finît par tomber sous la

servitude de l’étranger, il fallut que ce triple idéal sombrât d’abord

dans la corruption des idées et des mœurs, sous l’action dissolvante de

sophistes impies et de rhéteurs vendus. Le Macédonien attend aussi à nos

portes.

La France avait hérité d’Athènes, plus encore que de Rome, le sceptre

universel de l’esprit; c’était, après son titre de fille aînée de

l’Église, la plus belle partie de notre patrimoine national, plus belle

que la gloire de nos armes, tant de fois victorieuses. Mais la

démocratie n’a cure de cet inutile privilège; elle se suffit à

elle-même. Le _bloc_ ne s’arrêtera qu’après avoir tout écrasé, pareil à

ces rouleaux successifs, aveugles et sourds, qui foulent le gravier de

nos routes.

Faut-il nous résigner à cet écrasement? Ce serait trahir notre cher

pays, en même temps que toutes nos traditions; nous n’y consentirons

pas. Dans ces brillantes revues militaires, où chaque nation, si

_dreyfusarde_ qu’elle se dise, aime à faire parade de sa force, on

regarde quelquefois défiler deux régiments de la même arme. L’un, de

formation nouvelle, est précédé d’un drapeau aux couleurs éclatantes,

tout neuf; on le salue avec respect: c’est l’emblème de la patrie. Mais

voici le second. La poussière et la poudre ont fané ses couleurs; les

balles ont troué ses plis et l’ont déchiqueté; on a de la peine à lire

encore les noms des victoires qu’il a aidé à gagner: ce n’est plus qu’un

lambeau. Oui; mais quand ce lambeau passe, c’est la gloire qui passe, et

les bravos éclatent, unanimes, enthousiastes. Et lorsqu’un de ces

glorieux restes semble trop vieux, un drapeau neuf en prend la place à

la tête du régiment, mais l’ancien, l’invalide, garde la sienne dans le

salon du colonel, à côté du nouveau venu; et si, en un jour de malheur,

le drapeau neuf ne suffit plus à sauver l’honneur de la patrie, la

_loque sublime_ reparaîtra sur le champ de bataille pour relever les

courages et ramener la victoire.

Expulsés de nos collèges, nous avons emporté avec nous dans l’exil le

vieux drapeau déchiré où était inscrit l’amour de la France et des

bonnes lettres; nous le garderons avec un soin jaloux, et quand la

liberté de faire le bien nous aura été rendue, nous le rapporterons

intact et nous le replanterons au frontispice de nos écoles rouvertes.

«Chimères!» dites-vous.--«Double chimère! dira quelqu’un; car, depuis

cinquante ans que vous aviez la liberté de l’enseignement, qu’en

avez-vous fait? Où sont les hommes de valeur que votre méthode a

produits?» Ce reproche, qu’on entend formuler encore quelquefois, nous

va au cœur; car il n’y en a pas de plus injuste et de plus immérité. Je

n’y répondrai pas en détail; d’autres l’ont fait victorieusement. Pour

ne pas le laisser passer impuni, je veux indiquer seulement

quelques-unes des raisons pour lesquelles l’accusation ne porte pas.

D’abord, cette loi de 1850, qu’on disait si libérale, ne nous donnait

qu’un semblant de liberté, puisque l’État gardait pour lui seul le droit

de fixer les programmes et de conférer les grades. Ainsi ligotée par les

réglements universitaires, quel essor et quel jeu pouvait prendre notre

méthode traditionnelle?

En second lieu, malgré toutes les démonstrations de la bienveillance

officielle, nous restions pour l’Université toujours suspects. Sans

doute, ceux de nos élèves qu’une ambition plus noble poussait à

conquérir dans les sphères supérieures quelque situation brillante,

n’avaient rien à craindre de leur provenance cléricale et jésuitique;

mais... il leur fallait beaucoup de talent pour arriver premiers sur les

enfants de la maison universitaire.

Je pourrais dire encore que nos collèges, ne participant ni peu ni prou

aux millions du budget, eurent à se débattre durant les vingt-cinq

premières années contre de multiples embarras matériels. Quand ils

allaient être à flot, on inventa l’_article 7_ et les _décrets_, qui

nous dispersèrent une première fois.

Les vingt années qui suivirent 1880 ont fourni à nos annales des preuves

consolantes de la solidarité apostolique et fraternelle qui, dans les

grands périls, unit le clergé séculier et régulier. Nombre de prêtres

dévoués, mêlés à de vaillants laïques, sont venus remplacer les

proscrits et enlever à nos ennemis la satisfaction de voir nos collèges

s’effondrer. La plupart, faisant abnégation de leurs idées personnelles,

ont compris que l’honneur des nouveaux maîtres et leur succès même

auprès des familles réclamaient d’eux la fidélité à nos traditions; nous

en avons connu qui les ont gardées avec une intelligence et une rigueur

dignes de toute notre reconnaissance. Quelques-uns, dans de bonnes

intentions, ont voulu faire différemment; ce qui s’en est suivi, les

regarde.

Toujours est-il que, reprocher à des éducateurs, placés dans des

conditions si précaires, de n’avoir pas opéré une série de prodiges,

cela touche à la dérision. Nous sommes sûrs d’en avoir au moins opéré

un, qui compte pour plusieurs: nous avons failli faire peur à

l’Université! Si elle trouve que c’est peu de chose, nous ne demandons

pas mieux que d’en faire davantage. Qu’elle mette en commun ses

libertés, ses privilèges et ses ressources, de façon à rendre la lutte

égale: dans vingt ans, le pays jugera.

Si elle croyait devoir refuser le combat, par crainte de trouver en nous

des ennemis jurés de la science et du progrès moderne, nous pourrions la

rassurer. Peut-être suffirait-il, pour cela, de lui montrer telles de

nos anciennes maisons, parfaitement en rapport avec le mouvement

scientifique, qui, à son gré, ont plutôt trop de succès, et font aux

écoles de l’État sans Dieu une concurrence gênante.

Nous savons que «le monde marche»; nous sommes prêts à marcher avec lui,

non pourtant à l’aveugle. Nous ferons au _réel_ les concessions

nécessaires; mais nous n’admettons point qu’il _détrône l’idéal_. Notre

ambition est de les réconcilier; la jeune France ne pourra qu’y gagner.

A bientôt, mon cher Paul.

Toujours à toi en Notre-Seigneur.

JEAN.

IV. _Au même_

Août 1903.

Mon cher Paul,

J’ai dit qu’entre le vieil enseignement classique et la science moderne,

la conciliation est possible; mais elle serait incceptable et

impardonnable, aujourd’hui plus que jamais, si elle devait toucher à la

devise même de notre enseignement: _Chrétien avant tout!_ Ce serait

toucher à l’arche sainte.

Le «jeune professeur» part en guerre contre les _sacristains_. Je me

croirais obligé à protester énergiquement, si l’on pouvait supposer que

ce mot couvre une intention offensante à l’égard des modestes

fonctionnaires à qui incombe le service matériel du culte. Mais, puisque

ce monsieur est «même chrétien», son mot représente une simple

catachrèse, un abus de langage, et l’on devine son vrai sentiment. Il

n’aime pas ces dévots exagérés, chrétiens de surface et de forme, qui

font consister toute leur piété et toute la religion en cérémonies

extérieures, en airs penchés, en sentences mystiques, en dévotions

puériles.

Eh bien, il a raison, au fond. Sans aller jusqu’à voir des Tartufes, là

où, souvent, il n’y a que des simples d’esprit, nous n’aimons pas plus

que lui ce genre de dévots. Ils n’ont jamais été notre idéal, tant s’en

faut! Les Chrétiens que nous voulons former joignent à l’amour de leur

foi l’amour de leurs devoirs, à la piété l’action:

La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère?

Dans une démocratie, où chaque citoyen est appelé à concourir pour sa

part à la direction des affaires et au bien commun, il est naturel,

voire indispensable, que les jeunes gens apprennent à remplir leur

devoir civique. Mais qu’on se rassure là-dessus. Un bon chrétien est,

par le fait, un bon citoyen. Électeur, il vote selon sa conscience bien

formée; élu, il défend le droit et la liberté; fonctionnaire, il ne

connaît pas les pots-de-vin; juge, il ne s’abaisse pas à rendre des

services au lieu d’arrêts; soldat, il voue son épée à la patrie, non aux

politiciens; industriel ou commerçant, il tient à garder sans tache

devant Dieu et devant les hommes l’honneur de sa probité; patron, il

traite ses ouvriers en père de famille; ouvrier, il rend à son patron le

respect et le travail qui lui sont dus; riche, il soulage toutes les

misères qu’il peut; pauvre, il accepte sans révolte le lot que Dieu lui

assigne, en attendant la compensation éternelle. Imagine-t-on, en toute

sincérité, un état social plus parfait que celui que régirait une

pareille morale?

Or, cette morale a dix-neuf siècles d’existence. Les démocrates modernes

se flattent singulièrement, s’ils croient l’avoir inventée, ou avoir

inventé mieux. Des hommes considérables se sont battu les flancs, ont

sué, soufflé... pour aboutir à quoi? A gonfler de phrases creuses leurs

_Manuels de morale civique et laïque_. Qu’on apporte tous ces volumes en

un tas: ils ne vaudront pas les dix petites pages d’un catéchisme sur

les dix commandements de Dieu. Et le catéchisme, comparé au manuel, a

l’immense avantage de fonder ses enseignements sur un principe divin et

sur une sanction surnaturelle, qui font absolument défaut à la _morale

civique_ et que rien ne remplace.

Le problème social, objet si troublant de la préoccupation universelle,

serait bien près de sa solution, si tous ceux qu’il intéresse

acceptaient pour base la morale chrétienne. Pour en être convaincu, il

suffit de regarder ce qui se passe en Belgique, où, malgré les

grondements intermittents des passions mauvaises, odieusement excitées

par quelques meneurs, un ministère franchement et énergiquement chrétien

réussit, depuis vingt ans, à maintenir la paix et la prospérité dans la

liberté. Sur un autre point de l’Europe, en plein pays protestant, un

grand parti catholique, solidement campé au cœur même de la

représentation nationale, avec ses vingt-deux députés ecclésiastiques,

tient en échec le sectarisme, garantit le pouvoir lui-même contre les

tentations dangereuses et poursuit, avec une merveilleuse unité de vues

et d’efforts, le véritable progrès moral et matériel.

Quel contraste chez nous!... D’où vient la différence?

Nombre de braves gens, braves en paroles, attribuent toutes nos misères

au découragement, à l’indifférence et à l’apathie des catholiques, leurs

semblables. C’est s’arrêter à mi-chemin de la vérité. La vérité

complète, c’est que nos catholiques ne sont pas des catholiques.

Lorsque nos hommes politiques, électeurs et élus, sauront leur

catéchisme et pratiqueront carrément leur foi, comme les catholiques

belges et allemands, la France redeviendra un pays heureux, libre et

respecté. Jusque-là, l’opposition peut continuer une lutte qui sera de

pure parade: le moulin du _bloc_, qui a le vent pour lui et des ailes

puissantes, continuera de tourner et de faire rouler dans la poussière

les chevaliers errants qui se battent contre lui si piteusement.

M. le professeur de l’Université doit comprendre maintenant pourquoi le

sentiment religieux ne peut cesser d’être chez nous, je ne dis pas le

seul, mais le premier principe directeur de l’éducation. Nul éducateur

digne de ce titre ne négligera de faire appel aux autres sentiments

nobles qui dorment dans le cœur des enfants et dont l’éveil amène

parfois de si heureux élans vers le bien: l’honneur, la reconnaissance,

le patriotisme... Mais ces mobiles sont purement humains et sujets aux

variations: la foi est divine et stable, comme les devoirs qu’elle

impose. Et puisque, dans les temps tourmentés où nous vivons, le monde

est devenu plus que jamais un champ de bataille et que les mauvais se

font assaillants, il faut que les bons se fassent défenseurs. Soldats

contre soldats. Or, la Compagnie de Jésus, on le sait, a été fondée par

un homme de guerre: elle manquerait à toutes ses traditions, si elle ne

cherchait à entraîner au combat, sous la bannière du Christ Rédempteur,

les jeunes forces qui viennent s’offrir à sa discipline. On peut compter

qu’elle s’y emploiera de son mieux, partout où elle en aura la liberté.

Comment? En développant chez eux, à l’extérieur et à l’intérieur, ce

qu’on appelle volontiers d’un nom nouveau, mais expressif, la

_combativité_. A l’intérieur, la lutte pour la soumission à Dieu; à

l’extérieur, la lutte pour le dévouement à ses frères: toute l’éducation

morale et sociale tient dans ces deux simples choses. Je ne les

expliquerai pas davantage.

Quant à cette _science sociale_ pour laquelle ton correspondant réclame

une place dans l’enseignement chrétien, l’entente ne sera pas difficile.

Elle était déjà réalisée dans plus d’un de nos collèges; elle doit

l’être, elle le sera dans tous. Le catéchisme, je l’ai dit, reste la

base générale. Dans les classes de philosophie, on discute les divers

systèmes d’économie politique et sociale; l’histoire des institutions

apporte aussi le contingent de ses lumières. La théorie se complétera

par des lectures spéciales, revues ou livres, et par des conférences où

les hommes compétents exposeront les applications pratiques des systèmes

et les résultats de l’expérience.

On y ajoutera, dans la mesure du possible, la participation active à

certaines œuvres sociales, associations ouvrières, syndicats,

patronages. On mettra surtout les jeunes gens en _contact avec l’âme

populaire_, non pas dans les ateliers utopiques de M. Chaumié, mais dans

les mansardes où grouillent des enfants affamés que l’assistance

publique et laïque oublie. A l’occasion, pour qu’ils n’ignorent pas le

revers de la médaille, il sera peut-être bon aussi de mettre les plus

robustes d’entre eux en contact avec les pâles _apaches_, pour la

défense de la liberté du culte et pour la protection des premières

communiantes de leur paroisse.

La part pourrait être faite plus large à l’_éducation sociale_ si le

Grand Maître de l’Université, prenant sa bonne hache de bûcheron, se

décidait à élaguer quelque peu l’inextricable forêt des programmes

secondaires. Mais il ne faut pas y compter de sitôt: M. Chaumié est trop

occupé à boucher les trous que fait, dans l’instruction des enfants du

peuple, le féroce élagueur en chef des congréganistes.

Si donc on ne veut pas augmenter, par des préoccupations étrangères, le

surmenage qui compromet déjà tant de carrières ambitionnées, il faut

borner à ce que je viens de dire la _préparation_ du bon citoyen au

collège.

Sa _formation pratique_ doit être réservée en majeure partie pour le

temps des études de carrière, alors que le jeune homme, plus conscient

de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, trouvant d’ailleurs autour de lui

les enseignements et les soutiens nécessaires, est en état de faire ses

premières armes pour la grande lutte. Soldat quelque peu tremblant

d’abord, non pas de peur, mais d’émotion (Cicéron lui-même avouait cette

faiblesse, en montant aux rostres, et l’on dit que de vieux généraux n’y

résistent pas, au moment du coup de canon qui annonce la bataille); il

s’aguerrira bien vite, au contact de ses braves compagnons de la

_Jeunesse catholique_; l’odeur de la poudre finira par le griser, lui

aussi, et, devenu homme, fort désormais de son expérience et de sa foi,

il mettra son cœur et son talent à servir les plus graves intérêts, sur

le terrain où se défont les mauvais ministères et où se font les bonnes

lois.

Cela, mon cher Paul, c’est ton histoire. Je souhaite de tout cœur

qu’elle s’achève par les plus magnifiques triomphes et que notre chère

France trouve, parmi tes condisciples anciens et nouveaux, parmi les

élèves de notre enseignement libre tout entier, beaucoup de braves gens

pareils à toi. Elle en a besoin.

Ton dévoué en Notre-Seigneur.

JEAN.

V. _Paul Ker au R. P. Jean._

De Z... le 15 avril 1901.

Mon cher Père Jean,

Vous rappelez-vous le temps déjà lointain où notre commun directeur,

pour me consoler du gros chagrin de ne pas vous accompagner au noviciat

des Jésuites, me promettait que, dans le tourbillon du monde, je vous

trouverais toujours prêt à m’aider de vos prières, de votre amitié et de

vos conseils? Il a été bon prophète. Vos prières, j’en éprouve l’effet

tous les jours, sur moi et sur les miens; votre amitié et vos conseils,

j’en vis depuis bientôt trente ans. Comment ferais-je pour m’en passer?

Lorsqu’il m’arrive un embarras sérieux, un de ces embarras auxquels

toute la sagesse et le savoir-faire de Marguerite ne peuvent rien, elle

me dit, en désespoir de cause: «Écrivez à mon frère.» Et je lui réponds

invariablement: «J’y pensais.»

Je viens de relire le rapport Buisson sur la suppression de

l’enseignement congréganiste de tout ordre. Le ton est celui du chef de

brigands qui, soutenu de sa bande, vous explique tranquillement, au coin

du bois, les honnêtes motifs qui l’obligent à vous décharger du soin de

votre bourse ou de votre vie, ou même des deux à la fois. C’est

canaille, visiblement; mais au moins c’est, je ne dirai pas franc, car

cela suinte l’hypocrisie sectaire, mais clair et net, par conséquent

instructif.

Les pères de famille sont avertis qu’il «n’appartient à personne, pas

même aux parents, d’exercer sur un enfant une _pression_ qui soit de

nature à compromettre son développement normal de _corps_ ou d’esprit.»

Ainsi nous n’avons même plus la liberté du maillot ou de la bretelle, et

il faut nous attendre pour nos fils à l’établissement prochain de la

gymnastique obligatoire, qui sera certainement laïque et probablement

non gratuite!

«Que si quelqu’un, volontairement ou non, _risque de causer_ ce tort

peut-être irréparable à des _mineurs_, c’est à l’État, défenseur de ceux

qui ne peuvent se défendre, de prendre, en leur faveur et _à temps_, des

mesures de protection efficaces.» Cela veut dire que, s’il plaît à

l’État de mettre la main sur nos fils, depuis le biberon jusqu’au

bulletin de vote, il en a le droit. Je ne sais si l’omnipotence

officielle s’est jamais affirmée en termes aussi cauteleusement

insolents. On peut, d’ailleurs, se demander pourquoi cette omnipotence

s’arrête à vingt et un ans: les adorateurs païens du Dieu-État, au temps

de Lycurgue et de Dracon, où nos aimables maîtres voudraient nous

ramener, la poussaient bien au delà. Cela viendra sans doute.

Un peu effrayé peut-être de sa hardiesse, le rapporteur sent le besoin

de se mettre à couvert sous l’autorité de M. Thiers, disant que, «si le

père a le droit d’élever l’enfant d’une manière convenable à la

sollicitude paternelle, l’État a le droit de le faire élever d’une

manière conforme à la constitution du pays.» On voit pourtant la

différence des principes posés de part et d’autre: car Thiers fait entre

le rôle de l’État et celui du père de famille un partage qui, après

entente loyale, pourrait être acceptable. Mais le madré rapporteur se

garde bien de nous dire jusqu’où s’étendent les droits de cette

«sollicitude paternelle» qu’il cite: il trouve plus simple de les

confisquer, sans autre forme de procès, à l’avantage de l’État. Du haut

de son infaillibilité laïque et protestante, il déclare «qu’une société

démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la

loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, la loi du

travail, la loi de la famille. Or la société monastique donne à ses

membres (par les trois vœux de religion) un idéal très différent, et

nécessairement elle mettra tout en œuvre pour pétrir les enfants à son

image et au gré de l’Église. Ils entreront ainsi dans la société du

vingtième siècle avec les idées du treizième, incapables comme leurs

maîtres de comprendre combien l’idéal laïque de la démocratie est plus

humain et plus haut que l’idéal théocratique du moyen âge.»

Donc, mes Révérends Pères de la Compagnie de Jésus et de toutes les

Congrégations, faites-en votre deuil: vous êtes radicalement

incompatibles avec la démocratie.

Quant au père de famille clérical, M. Buisson ne voit pas de quoi il se

plaindrait: «La loi ne lui enlève ni le droit ni le moyen de s’adresser

à des maîtres ou à des maîtresses d’une piété insigne et adonnés à

toutes les pratiques de la dévotion. Ce qu’elle lui refuse, c’est de

patenter en quelque sorte, pour le mettre à sa disposition, un

instrument collectif de compression à haute puissance, instrument qu’il

jugerait très _commode_ et qu’elle juge très _dangereux_!» En effet, on

a peine à comprendre l’impertinente prétention de ce papa, qui exige que

le gouvernement lui procure des écoles _commodes_? Est-ce que les

gouvernements et les impôts qu’on leur paye sont faits pour servir au

bonheur des contribuables? C’était bon jadis, au temps de la _poule au

pot_, qui n’est pas près de revenir.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 22 / 24 段