passer dans cette délicieuse solitude. Solitude relative, puisque nous
étions une trentaine, écoutant les mêmes instructions, priant ensemble,
mangeant ensemble, prenant ensemble nos récréations. Mais après s’être
délassés en des parties de _vise_ homériques, on retrouvait avec bonheur
son humble cellule de moine, où l’on était vraiment seul avec sa pensée
et le bon Dieu. Se sentait-on la tête un peu lourde, on s’en allait sous
les ombrages du jardin respirer l’air pur des champs et le parfum des
fleurs. Il n’était pas défendu de s’asseoir dans l’herbe avec un livre
édifiant, voire même d’écouter les oiseaux qui louaient Dieu. Point de
surveillance officielle: on était en famille. Aussi, au déjeuner de
clôture, en remerciant au nom de tous le P. Prédicateur et les autres
Pères, ai-je pu dire en toute sincérité que nous leur devions quatre
jours de paradis.
«Vous allez les payer,» a répondu le Père, et il a expliqué ce mot en
nous rappelant que les consolations d’en haut sont un simple prêt, dont
Dieu exige le remboursement en actes de vertus et en bons efforts. Nous
paierons.
21 JUIN: _fête de saint Louis de Gonzague_, jésuite, patron de la
jeunesse studieuse.--Monseigneur est venu donner la confirmation aux
premiers communiants du collège et présider une séance littéraire, que
lui a offerte la classe d’Humanités. Il s’est montré, comme toujours,
fort aimable pour les jeunes Académiciens, dont il a loué le beau style
et le débit naturel. Il n’a rien dit du fond. C’était presque uniquement
de la critique littéraire, très savante assurément; mais peut-être
l’avait-il trouvée trop savante pour des élèves. Peut-être aussi ne
fais-je que lui prêter impertinemment mes propres impressions.
29 JUIN: _fête de saint Paul_ et la mienne.--Le bon Dieu a-t-il voulu me
récompenser déjà de mon sacrifice et m’encourager? En tout cas, qu’il
soit mille fois béni!
A la récréation de midi, le portier, d’un air mystérieux, vient
m’appeler au parloir, refusant obstinément de me dire le nom du
visiteur: «C’est un monsieur.»
Le monsieur était mon père, que je croyais à soixante lieues d’ici.
Quand j’entrai, son visage rayonnait; il jouissait de ma stupéfaction:
«Eh! bien, tu ne m’attendais pas, hein?
--Non, papa.
--J’ai voulu te faire une surprise...»
Et il m’embrassa très fort sur une joue.
«Puis te souhaiter une bonne fête...»
Et il m’embrassa plus fort encore sur l’autre joue.
«Puis... Asseyons-nous là... Tu te rappelles ce que tu m’as demandé l’an
dernier pour ta fête.
--Parfaitement, papa. Vous m’avez promis qu’aux prochaines vacances...
--Oui, mais...
--Vous reculez?
--Mais non. J’ai, au contraire, trouvé que c’était trop long de te faire
attendre jusque-là.
--Et vous allez vous confesser tout de suite?
--C’est fait depuis hier et je viens exprès t’en apporter la nouvelle
pour ta fête.»
Je me jetai à son cou et, ma foi, nous pleurâmes comme deux fontaines.
Quand nous nous fûmes essuyé les yeux, il me dit:
«Qu’est-ce que tu désires encore, Paul?
--Moi? Rien, papa. Je n’ai plus rien à désirer.
--Tu ne voudrais pas retourner à Lourdes?
--Oh! cela, si. A nous deux?
--Avec moi, ta mère et ta sœur. Serons-nous trop pour dire merci à la
Vierge?
--A peine assez. Que vous êtes bon!
--C’est Dieu qui est bon, mon fils... Je n’aurais pas cru qu’on pût être
si heureux de rentrer en grâce avec lui... Mais j’ai à te remercier, toi
aussi, Paul: car, en définitive, c’est toi qui m’as converti.
--Après avoir été moi-même converti par les Pères.
--Aussi je veux leur dire ma reconnaissance. Quand nous aurons causé, tu
me feras voir ton directeur.»
L’entrevue fut très cordiale. Papa remercia le Père avec effusion de
tout ce qu’il avait bien voulu faire pour nous deux; puis il parla
encore du bonheur intime dont il jouissait, depuis qu’il avait «écoulé
son stock de vingt-cinq ans dans les larges manches d’un bon P.
Capucin.» Il finit par recommander à ses meilleures prières la
persévérance du père et du fils.
Quelle joie pour ma mère et ma sœur! Merci, mon Dieu, merci!... Cette
nouvelle grâce, que je n’osais pas attendre si prompte et si complète,
vaut bien de ma part un redoublement de confiance et de dévouement à
votre divin Cœur, auquel je me suis donné pour la vie.
4 JUILLET.--Les fêtes du P. Recteur se sont passées joyeuses, en
famille, comme l’an dernier. Pas plus de nuages dans les cœurs que dans
le ciel. La pièce où j’avais un rôle assez absorbant, le
discours-compliment qui me revenait encore à titre de préfet, les grands
jeux Olympiques dont j’étais un des chorèges, ne m’ont guère laissé de
loisir pour les raconter.
Et maintenant, ma pauvre Jeanne, il faudra que tu fasses ton deuil de
mon journal: les examens sont devant la porte et, plus que jamais, le
devoir doit passer avant le plaisir.
Et puis, las! si tu veux tout savoir: à mesure que les jours me
rapprochent de la fin, je me sens envahir par une invincible tristesse.
Songe donc qu’avant un mois, je serai ancien et loin de ce collège, dans
lequel j’ai passé deux ans d’une vie si calme et si douce, qui ne
reviendront plus jamais! Je t’assure que, par moments, j’ai besoin de
toute ma raison et de toute ma volonté pour ne point fléchir sous ce
pénible sentiment. Pénible, il faut qu’il le soit beaucoup, puisqu’il
résiste même à une pensée, bien agréable pourtant, celle de notre second
pèlerinage à Lourdes et des vacances qui suivront...
Allons, soyons homme, et «_vive labeur!_»
16 JUILLET.--Ce matin, à la _fête des adieux_, au nom de tous les
Congréganistes partants, Jean, le plus ancien d’entre nous, a
solennellement promis fidélité au drapeau de Marie, Reine du Ciel et de
la France. Je l’ai promise avec lui, dans le meilleur fond de mon âme,
et s’il plaît à Dieu, je tiendrai parole.
Encore quelques jours, et il faudra dire adieu à cette chapelle de
Congrégation, qui est bien véritablement le cœur même du collège,
puisque c’est de là que le sang le plus pur se répand dans tous les
membres du corps. Je ne la quitterai pas sans émotion; car, avec plus de
raison que personne, je puis m’appliquer les paroles de la Sagesse que
le P. Recteur nous a développées: _Venerunt mihi omnia bona pariter cum
illa._ Tous les biens ne sont venus avec la Congrégation, qui m’a fait
pour la vie enfant de la sainte Vierge. C’est la sainte Vierge qui m’a
soutenu à seize et dix-sept ans dans mes défaillances: elle me
soutiendra, j’en ai la confiance, dans la vie de jeune homme où je vais
entrer, puis dans l’âge viril et jusqu’au bout, _et in hora mortis
nostrae. Amen._
31 JUILLET: _fête de saint Ignace_, fondateur de la Compagnie de
Jésus.--C’est la veille du départ. Demain, les chaînes tombent, le
cachot s’ouvre, le soleil succédera au jour sombre et les malheureux
captifs pourront désormais jouir à pleins poumons du grand air de la
liberté!...
Voilà de jolis mots, bons à dire aux toutous de la petite division, pour
qui le dernier terme de la vie et le bonheur parfait, c’est les
vacances! Cette naïveté fait pitié, quand on est philosophe et qu’on va
s’en aller pour toujours. Pour moi, ce serait plutôt _le dernier jour
d’un condamné_.
Cependant la journée a été belle et bien remplie. Le matin, communion
générale, où nous avons prié de notre mieux, j’en réponds en ce qui me
regarde, pour nos Pères. Puis, brillante messe en musique, œuvre toute
neuve du P. C., avec panégyrique du saint fondateur par un orateur
étranger très fleuri, qui s’est cru tenu de casser une bonne
demi-douzaine d’encensoirs sur le nez des Jésuites passés, présents et à
venir: Jean le futur novice en riait aux larmes dans son mouchoir. N’a
pas qui veut la main légère: il faut voir la bonne intention des gens.
Je ne sais pas quel dîner on a servi au panégyriste pour le payer de ses
hyperboles: le nôtre était digne de la bonté des Pères, qu’on accuse
parfois de trop bien traiter leurs enfants. Mais puisque nous sommes
leurs enfants!... Le reproche ne tient pas debout. Et d’ailleurs, ce
n’est pas tous les jours fête de notre grand-grand-père!
A deux heures, distribution solennelle des prix. Le discours obligé sur
un sujet de haute pédagogie, cette fois, n’a paru ni trop long ni trop
court, ni trop pompeux ni trop familier, et n’a ennuyé personne, par la
bonne raison qu’il n’a pas eu lieu. On l’avait heureusement remplacé par
un dialogue entre élèves sur _les meilleurs plaisirs des vacances_.
Intéressant et moral... Ces Jésuites!
_Aimez-vous la morale? On en a mis partout,_
... jusqu’au dernier jour de l’année, mais dissimulée en tartines si
appétissantes qu’elle passe toujours.
J’ai partagé fraternellement avec Jean le prix de _sagesse_, décerné par
le suffrage des élèves avec l’approbation des maîtres, et le prix
d’honneur de philosophie. Chacun deux prix, un premier et un second: ce
qui faisait pour chacun quatre plaisirs--sans parler de plusieurs autres
couronnes que nous avons pu offrir sur l’autel, au grand salut du soir.
A cette cérémonie, nous avons aussi, une dernière fois, côte à côte,
adressé ensemble au Dieu de l’Eucharistie, avec nos prières, la fumée de
nos encensoirs. Dans quelques années, Jean montera à l’autel, et moi,
trop heureux, je lui servirai d’enfant de chœur...
Puis enfin, le soir, j’ai pris mon pauvre gros cœur à deux mains, pour
aller dire adieu aux Pères qui avaient été bons pour moi, c’est-à-dire,
à tous ceux que je connaissais...
Et demain, je les quitte, mais pas tout entier: car mon cœur est à
eux--à la vie, à la mort.
PAUL.
AUJOURD’HUI
Mars 1903.
Le lendemain de cette distribution, je suis parti avec Jean pour subir
mes examens: nous avons été reçus le même jour, avec la même mention
honorable. Ensuite j’ai passé chez lui une semaine charmante: on m’a
traité comme si j’avais été de la famille.
J’y ai vu Marguerite, qui avait quinze ans et ressemblait à son frère
comme une goutte d’eau limpide ressemble à une autre goutte d’eau
limpide. Elle était trop enfant pour garder mon souvenir: moi, je ne
l’ai plus oubliée. Six ans après, quand je fus docteur en droit, je la
revis et, sur le bon témoignage que me rendit Jean, ses parents
voulurent bien me la donner. Elle est la crème des épouses et des mères,
une seconde Jeanne.
Le jour où Marguerite est devenue ma femme, Jeanne devenait celle de
Louis, qui est aujourd’hui le premier avoué de X... Elles s’aiment comme
deux sœurs; Louis et moi sommes restés frères.
Dieu a béni ces deux unions en nous envoyant de charmants enfants, qui
font notre joie et celle de leurs trop bons grands-parents. Il a prélevé
la dîme sur les miens, en m’enlevant mon premier né, retourné au ciel à
deux ans; mais ce cher ange protège de là-haut ses frères et sœurs.
J’avais mis les deux suivants dans _mon collège_, dont le P. Jean, leur
oncle, dirigeait les études comme Préfet. L’an dernier, la _loi
scélérate_ ayant jeté les Pères à la porte de leurs maisons, mon aîné,
qui venait de gagner ses deux diplômes, m’annonça que Dieu l’appelait à
les suivre en exil au noviciat. J’en suis fier.
Il me reste trois garçons. Le plus âgé va avoir quinze ans: il continue
provisoirement ses études au collège, sous de nouveaux maîtres qui
s’attachent à conserver les anciennes traditions de la Compagnie de
Jésus. Si l’iniquité triomphe tout à fait et si on leur retire, à eux
aussi, le droit d’enseigner, mon fils ira chercher à l’étranger, au bout
du monde s’il le faut, auprès des religieux expulsés, l’éducation
chrétienne, proscrite en France, et plus tard ses jeunes frères le
rejoindront. Aucun d’eux, à aucun prix--je l’ai juré devant Dieu--ne
mettra les pieds dans un lycée. Pourquoi? Ceux qui ont lu ces Lettres le
savent: c’est parce que j’y ai passé. L’âme de mes enfants m’est plus
chère que tout le reste, plus chère que leur vie et que leur avenir
terrestre: je ne la livrerai point, et personne ne me l’arrachera.
Ma situation indépendante me permet de pratiquer ma foi publiquement, à
la barbe des sectaires d’en bas et d’en haut. Je suis conseiller général
et je serai député. Le gouvernement actuel, qui ne m’inspire pas plus de
crainte que d’estime, peut être assuré d’avance que je combattrai de
tous mes moyens d’honnête homme sa politique odieuse, qui, sous des
prétextes plus hypocrites les uns que les autres, ne sait que tyranniser
nos consciences, rançonner nos bourses et humilier notre patriotisme.
J’espère ne pas être seul dans cette lutte _pro aris et focis_.
Quant à l’Université officielle, que ma naïve jeunesse rêvait de
convertir, le temps et les événements ont bien changé mes idées. Depuis
qu’elle s’est faite la plate complice des projets maçonniques et que,
pour assurer son triomphe, elle accepte sans honte l’étranglement de la
libre concurrence, la machine n’est plus seulement avariée: elle est
malfaisante. Dès que les honnêtes gens seront redevenus les maîtres, ils
feront bien de la mettre au rancart et de la remplacer par un système
plus conforme aux droits sacrés du citoyen et du père de famille. Je ne
demande pas que le monopole passe de la gauche à la droite: je ne veux
aucun monopole, ni officiel, ni déguisé. Mais j’entends que la loi
m’assure la liberté de faire instruire mes enfants selon mes
convictions, par les maîtres de mon choix et sans préjudice pour leur
carrière. Hors de là, il n’y aura ni justice ni sécurité.
Récemment, un de ces libéraux de comédie, qui votent toutes les
oppressions, clamait à la Chambre: «_La liberté est en marche!_» Nous
relevons ce mot pour la vraie liberté, la liberté de tous. Oui, malgré
toutes les apparences contraires, _elle est en marche_, et si
l’Université prétend lui barrer le chemin, cette liberté-là passera sur
le corps de l’Université, qui n’aura que son dû.
APPENDICE
Quelques difficultés
«Les pages qui précèdent montrent le beau côté des Collèges de la
Compagnie de Jésus: la médaille n’a-t-elle point de revers?»--Cette
objection est toute naturelle. Parmi les lettres que m’a values mon
livre, j’en ai choisi une qui la formule nettement, et j’ai prié mon
ami et beau-frère, le R. P. Jean, homme de science et de conscience,
incomparablement plus compétent que moi dans ces questions, de vouloir
bien y répondre. De là ces lettres supplémentaires.
J’en ai ajouté quelques autres sur la question douloureusement
actuelle de la suppression des Collèges chrétiens.
I. _Lettre d’un ancien élève des Jésuites à M. Paul Ker._
Juin 1903.
Monsieur et cher camarade,
Je suis bien fâché de ne pas vous connaître autrement que par votre nom
de guerre; vous devez être ce que nous appelions jadis un _bon zig_! En
tombant par hasard sur le titre de votre livre, je m’étais dit: «Voyons
si c’est mon histoire!» Car j’ai été aussi _en pénitence_ chez les bons
Pères, pour ma correction, dès l’âge de dix ans... et c’était déjà trop
tard! Je vous ai donc dévoré d’un bout à l’autre. Il y a, ma foi, de
jolies pages: vous étiez un rhétoricien _calé_. Et il y en a de
touchantes aussi: deux ou trois m’ont fait pleurer comme une vieille
bête que je suis. Pardon!
Est-ce mon collège que vous avez voulu peindre? Certains détails,
certains usages locaux me donnent à penser que non. Mais sur l’ensemble
des hommes et des choses que vous racontez, il n’y a pas de doute
possible. C’est bien un collège de Jésuites, tel que je l’ai connu. Ça
ne s’invente pas. Vous me rappelez au vif ma première communion, avec
ses ravissements encore vivaces après trente ans passés; l’âne des
Petites-Sœurs (seulement le mien ne valait pas Brocoli et n’a jamais eu
l’honneur de paraître sur la scène; nous l’avions acheté par
souscription pour remplacer le vieux qui était mort); des amis
charmants, qui ont essayé en vain de me convertir; des professeurs que
j’ai gardés dans le cœur et... un P. Préfet que j’ai gardé dessus; mais
ce n’était pas sa faute! Votre bon gros P. Surveillant, après m’avoir
mis à l’_ours_[9], je ne sais plus pour quelle fredaine, a fini par
bénir mon mariage. Un jour aussi, moi, le roi des cancres, j’ai infligé
à tout le collège l’humiliation de m’acclamer comme roi des rois.
J’étais très fort sur les planches, celles du théâtre (oh! comique) et
celles de l’escrime; très fort aussi au gymnase et à tous les jeux
expansifs. Dans une rencontre historique avec les _potaches_, j’ai
_cogné_ ferme, et pour ce méfait j’ai comparu devant trois inspecteurs,
que j’ai désarmés en les faisant rire. J’ai d’ailleurs conscience, pour
un coup de poing reçu, de n’en avoir jamais rendu moins de deux, et plus
d’une fois, hélas! j’ai rendu ce que je n’avais point reçu. Se jouait-il
au collège une de ces bonnes farces, d’ailleurs inoffensives, que vous
avez gardées dans votre sac, la vindicte publique se rabattait
d’instinct sur moi, les yeux fermés, et... ne se trompait jamais.
[9] Au cachot.
Je n’ai compté parmi les _sages_ que l’année de ma première communion et
peut-être les derniers mois de ma philosophie. Le reste du temps, j’ai
fait le désespoir d’excellents professeurs par mon dilettantisme et
celui des meilleurs surveillants par mes façons ingouvernables. Un de
mes directeurs, je me demande encore par quels moyens surhumains, a
réussi deux fois à me sauver d’une exclusion déjà prononcée en haut
lieu: je lui ai voué un culte.
Joli portrait, n’est-ce pas? Il manque à votre galerie. Appelez-moi
_cancre_, _braque_, _rossard_, comme vous voudrez. Le fait est que j’ai
exercé durant huit ans la vertu des Pères «et ne l’ai point lassée». Ils
ont pu croire jusqu’au dernier moment qu’ils avaient perdu leur peine
avec moi.
Eh bien, mon cher camarade, s’ils l’avaient cru, ils se seraient
trompés. Écoutez la suite de ma confession.
Malgré ma _cancrerie_, j’arrivai avec le temps à Polytechnique; en
somme, je n’étais pas tout à fait bête et j’avais pour père un général.
Au bout de quelques années, étant encore lieutenant d’artillerie,
j’avais malheureusement à mon actif un certain nombre de sottises, dont
la dernière en date venait de faire éclore dans ma pauvre cervelle un
projet peu banal. Je devais me rendre, le soir même, au mess des
officiers, déposer devant eux sur une table un revolver chargé, les
prier de dire loyalement s’ils jugeaient mon cas de nature à entacher
l’honneur du corps: si oui, je me déclarerais prêt à me casser la tête
sur place. La chose ainsi réglée, en attendant l’heure fatale, je me
promenais.
Je vins à passer devant le collège des Jésuites, où, jusqu’alors,
j’avais évité de mettre les pieds. Cette fois, sans savoir pourquoi ni
comment, je me trouvai soudain nez à nez avec le Frère portier, un petit
saint homme blond, qui me souriait:
«Que désirez-vous, monsieur?
--Mais... je ne sais trop. Y a-t-il ici des Pères que je connaisse?
--Etes-vous du pays, monsieur?
--Oh! non, je viens de l’autre bout de la France. Mais je suis un ancien
élève des Pères.»
La mine du bon Frère, de souriante, devint radieuse et rougissante de
plaisir:
«Oh! alors, monsieur, vous êtes chez vous. Si vous le voulez bien,
prenez ce corridor; vous verrez la maison et tous les noms sur les
portes.
--Parfait, mon Frère. Merci.»
La première porte, c’est la Procure: je n’ai plus besoin d’argent,
puisque ce soir... La seconde, c’est le P. Préfet: fuyons!... La
troisième, le P. P... Connu.
Toc toc!
«Trééez!
--Bonjour, mon Père.
--Bonjour, mon lieutenant.
--Vous ne me remettez pas? Un tel, votre ancien élève de X***.
--Vous ici!»
Une vigoureuse poignée de main. Puis, me regardant bien entre les deux
yeux:
«Un peu changé!
--Vous voulez dire _décati_?
--Oh!
--Un air de sacripant?
--Oh! mon ami.
--Si encore je n’en avais que l’air!
--Mais, mon fils...
--Ah! mon Père, je ne vous ai guère fait honneur.»
Et vlan! sans demander permission, je m’écroule sur le coin de son
bureau, me cachant la figure et sanglotant à me rompre la poitrine. Le
Père alla donner un tour de clef à sa porte; puis, revenant s’asseoir
contre moi, il me passa le bras autour des épaules, comme aurait fait ma
mère, et me dit:
«Vous souffrez, mon pauvre ami?
--Oh! mon Père, si vous saviez combien je suis malheureux!
--Dites-moi pourquoi: le voulez-vous?
Si je le voulais? J’étouffais sous le poids. Il sut tout; je vidai
devant lui jusqu’au plus bas fond toute la hottée de mes dix ans de
garnison et terminai par mon projet de suicide héroïque. Il me laissa
dire, ensuite me gronda doucement, comme un grand enfant, et, après une
heure ou deux, fit enfin rentrer dans mon âme le calme, moyennant une
bonne absolution.
Le lendemain, je revins communier à sa messe et nous convînmes, pour
réparer mon honneur et celui du régiment, d’un moyen plus raisonnable
que le revolver.
Depuis, je le revis quelquefois; il m’aida à devenir un officier rangé,
que je demeurai jusqu’à ma retraite volontaire. Et aujourd’hui--je le
dis sans orgueil--l’ancienne «chenille qui faisait peur à voir, tant
elle était laide et lourde et velue et goulue», s’est transformée aussi
en un «honnête chrétien», qui n’a pas peur de s’entendre appeler
_jésuite_. J’y ai mis plus de temps que vous; mais aussi je revenais de
plus loin. Il faut avoir pitié de moi et prier pour mes vieux péchés.
Comment s’explique mon cas? Je n’ai jamais songé à reprocher aux Pères
mes sottises, pas plus celles de mon temps de collège que les autres.
Par tempérament et par éducation de famille, j’avais un caractère
essentiellement réfractaire à toute discipline. L’_empreinte_, la
vraie--pas celle de l’imbécile Estaunié--n’avait pas marqué sur ma peau;
elle était entrée quand même, jusqu’au cœur, par une espèce de pouvoir
latent, et n’attendait qu’une occasion providentielle pour éclater au
jour. Je vois là une réponse toute trouvée aux gens qui vous disent
parfois que les élèves des Jésuites «_font le plongeon comme les
autres_».--Peut-être; mais ils remontent plus facilement sur l’eau.
Je ne prétends pas, pourtant, qu’ils remontent tous, et toujours. J’en
connais qui, au rebours de moi, après avoir bien commencé, ont mal fini.
Dans la ville que j’habite, on se montre, parmi nos anciens
condisciples, un haut fonctionnaire dont la fringale anticléricale
réclame chaque matin un petit déjeuner au calotin,--deux prétendus
magistrats, qui font assaut d’injustice et de platitude pour se faire
payer leurs complaisances par les puissants du jour,--plusieurs
ambitieux qui ont tout renié, drapeau, foi, famille, pour décrocher un
siège dans quelqu’une de nos assemblées politiques ou un simple ruban
rouge,--des officiers qui ont donné leur nom aux loges pour avancer plus
vite,--des hommes d’affaires sans conscience,--des fils de famille qui
mériteraient d’être fouettés en place publique,--des bourgeois
incorrigiblement égoïstes devant leur devoir social et honteusement
trembleurs devant les menaces de la canaille lâche. Ils ne sont pas la
majorité, Dieu merci, et ils ne se vantent pas de sortir de _nos
maisons_. Mais ils sont encore trop: je l’entends dire quelquefois
autour de moi et j’en gémis.
Vous devriez, à votre si intéressant tableau de l’éducation chez les
Jésuites, ajouter un chapitre sur les causes de ces défections. Je vous
autorise à faire état de mon histoire.
Et puisque je suis en veine de vous poser des desiderata, ne
pourriez-vous, dans ce même chapitre supplémentaire, répondre en
quelques mots aux objections suivantes, qui m’ont été faites, après
lecture de votre ouvrage, par un jeune professeur de l’Université,
savant, honnête, même chrétien, mais pas mal engagé dans le mouvement
moderne. Il m’écrivait textuellement:
«Le _Ratio_ des Jésuites pouvait encore servir, il y a trente ou
quarante ans, sous l’Empire. Depuis lors, le monde a marché; il faut,
bon gré mal gré, que notre enseignement emboîte le pas à la démocratie
moderne.
«D’une part, l’enseignement _classique_ ne peut plus être l’élément
principal de l’_instruction_. L’aristocratie intellectuelle qu’il
formait est condamnée; le réel a détrôné l’idéal. La science désormais
sera populaire et positive.
«D’autre part, le sentiment religieux ne peut plus être l’unique
principe directeur de l’_éducation_. Il ne faut plus de sacristains: il
faut de bons citoyens. L’enseignement chrétien doit faire sa part à la
morale civique et à la science sociale.»