de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une
souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de
bois.
Mais on attendait avec fièvre le _clou_ de la fête, le grand engagement:
un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment: une ligne les
sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans
rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant
vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent
de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit: il ne
reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une
demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc: une
balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis
un autre. Anatole tient bon, seul contre trois: c’est Horace contre les
Curiaces.
Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se
garantir des coups obliques: là, ramassé sur un genou derrière son
bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et,
d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en
a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux
adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne
compte pas; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas; son
nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour,
mord la poussière. Les voici un contre un; les bravos et les cris de
_Courage!_ les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la
promptitude: un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon
ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de
l’invincible.
Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore
grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se
laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu
quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et
l’embrasse, au milieu des bravos; puis il nous remercie tous du
réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de
lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire
avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités
promettent à la patrie.
Vive le général! Vive Anatole!
17 MAI.--Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et
à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé,
hier, une excursion sous forme de pèlerinage.
Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour
nous donner des jambes; nous prenons ces dernières à notre cou et nous
voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin
de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la
promenade à pied.
Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère
l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et
recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation,
chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs
le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P.
Directeur nous adresse un mot édifiant; puis on va s’agenouiller devant
l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute
voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos,
veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa
proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un
_Magnificat_, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes
des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à
qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.
Et maintenant, à l’assaut de la montagne! Elle est là devant nous, qui
nous provoque et nous fascine: nos jambes partent toutes seules. L’homme
a besoin de monter toujours! Pour modérer la fougue des plus impatients,
le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un
pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire: car la montée
raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des
moins marcheurs commencent même à _traîner la patte_. Au bout d’une
heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied
sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.
L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant
d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré
aujourd’hui disparu; des buissons en couronnent le dessus; de son pied
jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la
pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu,
un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les
collines du versant opposé.
On jouit quelques instants du spectacle; mais les gens pratiques de la
bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas
seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs
pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent: «_Présent._» On
s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre,
qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances.
On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette
et la serviette; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous
envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines
à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un
entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit
obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux:
«Quel joli paysage!»--«Un peu de moutarde, s’il vous plaît», répond
quelqu’un.--«J’ai soif», dit le voisin. Et les _boileaux_ circulent,
remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et
sait ce que chacun peut supporter.
Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par
le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures,
un branle-bas mystérieux se produit; on se réunit derrière les arbres
et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef
de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite
solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi),
d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et
la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait
des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie
de rire: l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net: «Mon
Père, ce que je vous dis est sérieux.» Le Père se le tint pour dit et se
laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même
un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous
remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.
On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en
marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre
et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre
gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les
cailloux le long du sentier.
Quand le Père s’aperçut que la route commençait à nous paraître
longuette, il nous apprit à fabriquer instantanément, avec une simple
cupule de gland, convenablement serrée entre les dernières phalanges de
l’index et du médius, un fifre naturel. Nous organisâmes sur place une
marche militaire, qui mit en émoi tous les échos endormis de la vallée
et nous fit complètement oublier la fatigue.
Une brave fermière, au sortir de la forêt, nous offrit en réconfort un
bol de lait délicieux, et bientôt nous reposions nos membres rompus
(nous ne le sentîmes qu’alors), sur les banquettes de bois du train, qui
nous parurent douces.
En route, Louis me dit à l’oreille:
«Excellence, voilà encore un bon usage à introduire dans votre
Université!
--Je n’y manquerai pas, dès qu’elle aura des Congréganistes comme toi.»
21 MAI: _Pentecôte._--Louis a fêté aujourd’hui avec émotion le premier
anniversaire de son retour à Dieu. Dans la journée, au nom de sa mère
(je n’ai pas osé leur faire le chagrin de refuser), il m’a prié
d’accepter comme souvenir un très beau petit Christ en vieil argent,
avec date et signatures gravées au revers. L’excellent cœur! Dieu ne
pouvait pas le laisser dans la voie où il se perdait.
28 MAI.--Hier samedi soir, l’Association de St.-X. a clôturé ses
réunions de semestre par une conférence de son Président, dont le sujet
a très particulièrement intéressé les plus jeunes auditeurs, philosophes
et rhétoriciens. C’était «_la jeunesse et ses détracteurs._»
Les _détracteurs_, soit dit en passant, ne venaient guère là que par
manière de précaution oratoire: car, en réalité, ce discours, quoique
fort discret et fort délicat, renfermait à l’adresse des jeunes moins de
compliments que de leçons. C’est précisément ce qui lui donnait sa
valeur pratique.
On reproche donc à la jeunesse chrétienne de dix-huit à vingt-cinq ans
(il ne s’agit que de celle-là) _de ne rien faire pour la cause de Dieu_.
Formulé d’une façon aussi générale, le reproche paraît excessif:
l’orateur n’a pas grand’peine à le prouver, en faisant un rapide tableau
des œuvres d’assistance, d’instruction, de moralisation, auxquelles se
dévouent nos camarades sur tous les points de la France.
Mais il faut l’avouer--et voici déjà la leçon--parmi ceux qui font
quelque chose pour Dieu et le prochain, plusieurs pourraient faire
davantage, s’ils avaient moins peur de sacrifier un peu de leur plaisir
ou de leur loisir, moins peur aussi de se compromettre franchement pour
la bonne cause. Égoïsme et respect humain.
Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du
collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec
un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de
Dieu. A qui la faute?
A leurs familles? Non; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne
pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les
champions dévoués de la religion et de la patrie.
A leurs maîtres? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour
paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de
leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et,
après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et
soutenir les bons vouloirs.
«Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont
parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en
cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur
leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette
affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison.
Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une
obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus: en connaissez-vous
un qui soit plus militant? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés
soldats--leurs ennemis le savent bien--et c’est en obéissant qu’ils
apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux.
Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas: on lui
donne le moyen de prouver sa force.»
«Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant
d’anciens élèves _ne font rien pour la cause de Dieu_? C’est parce que
le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.
«Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien,
c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le
laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le
bien qui demanderait un effort...
«Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu,
tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans
avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser
saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune
homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource: entrer
résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien,
s’associer aux hommes d’action chrétienne.»
Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège.
Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend
faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de
propos délibéré, voir dans les _œuvres_ dites _de jeunesse_ le dernier
terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou
des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais
insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin; on
ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos
jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme
Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia
Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un
grand mérite et un grand honneur.
«Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement,
ardemment, persévéramment, deux choses: _mettre Dieu dans toute votre
vie de jeune homme_, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal
et vous conserve les énergies du bien,--et puis _travailler sur
vous-mêmes_, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné
d’intelligence, de savoir-faire et de cœur... Bref, il faut former en
vous à la fois l’_homme de bien_ et l’_homme d’action_. A ces deux
conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur
le succès.»
J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la
conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation
religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité,
même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno!
L’éloquence me souriait; pour la politique, il faudrait «_voir unm
peu_», comme disait le bon Frère dépensier de l’an passé, quand on lui
réclamait un supplément de dessert que ses moyens ne comportaient
peut-être pas.
4 JUIN.--Nos petits pauvres ont fait dimanche dernier leur première
communion à la paroisse. Aujourd’hui ils viennent au collège, tout fiers
des beaux costumes qu’ils nous doivent et accompagnés de leurs familles.
Messieurs leurs Catéchistes les introduisent dans la chapelle, aux
places des élèves. Le P. Directeur, après quelques bons avis aux enfants
et aux parents, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle
plusieurs artistes de bonne volonté charment ces braves gens de leurs
plus beaux accords.
Au sortir de la chapelle, devant le portail, le P. Directeur proclame
solennellement les places d’_excellence_ pour toute l’année, et chaque
enfant, selon son rang, vient recevoir du P. Recteur un souvenir pieux
et deux baisers. L’un des gamins que le Père avait oublié d’embrasser,
ne manqua pas de revenir à la fin, conduit par sa mère, pour réclamer
son dû. La cérémonie se termine par une distribution de dragées, que
tous, jeunes et vieux, acceptent avec plaisir, et l’on s’en retourne
content, après avoir chaleureusement remercié les Pères et ces
Messieurs.
Après vêpres, nos enfants partent pour la campagne, sur deux rangs, sous
la conduite du Père et des Catéchistes, escortant une charrette
précieuse, qu’il ne ferait pas bon attaquer. Elle porte leur goûter.
Sur l’herbe de la villa, jeux variés, où le problème du rapprochement
des classes reçoit une solution facile. Il en est de même au goûter qui
suit: les Catéchistes président les tables et font eux-mêmes honneur aux
plats avec un appétit aussi démocratique que celui des enfants. Le
Président toaste, une fois encore, à la santé de tout le monde; chacun
orne sa boutonnière et sa casquette d’une fleur cueillie au jardin des
Pères et l’on reprend gaiement le chemin de la ville.
Avec mon petit toast a expiré ma présidence: elle m’avait valu quelques
joies innocentes, sans parler des honneurs. Un Président de catéchisme
d’enfants pauvres n’est pas encore un Montalembert ni un Garcia Moreno:
mais _petit poisson deviendra grand_ et _tout chemin conduit à Rome_.
9 JUIN.--Procession solennelle dans les cours du collège, en l’honneur
du Sacré-Cœur. En avant, derrière la croix, marchent sur deux rangées
les divisions d’élèves, avec leurs bannières de Congrégation et de
classe. Le clergé en ornements d’or et de soie précède immédiatement le
dais, sous lequel le P. Recteur porte le Saint-Sacrement, suivi des
premiers communiants et des fidèles.
Le cortège s’avance lentement, au milieu de la verdure et des fleurs,
des draperies et des écussons, des guirlandes et des oriflammes aux
couleurs variées. Chaque division s’est ingéniée à décorer ses
frontières et à dresser partout de petits autels pittoresques, où tout,
jusqu’aux instruments de jeu, se convertit en hommage au divin Maître
qui passe.
Dans la grande cour, dominée par la statue de Notre-Dame, se dresse le
reposoir principal. Notre-Seigneur y monte, escorté de ses prêtres, et
là, exposé entre les lumières et les fleurs, il appelle à lui toutes les
adorations. En bas, les divisions forment un vaste cercle, encadrant les
soixante enfants de chœur, qui, selon de savantes figures, balancent
leurs encensoirs et jettent des roses effeuillées. Puis le _Tantum ergo_
éclate, chanté par plusieurs centaines de voix et accompagné des sonores
accents de la fanfare: vrai chant de triomphe qui vous empoigne au cœur
et vous arrache les larmes. Quand le prêtre a récité l’oraison, tous les
genoux plient et la bénédiction du Très-Haut descend sur la foule
profondément recueillie.
De retour à la chapelle, avant que le tabernacle reprenne le divin
prisonnier, toute l’assistance implore sa miséricorde pour son peuple:
_Parce, Domine, parce populo tuo!_ Et pendant que la longue théorie des
enfants de chœur et des prêtres s’écoule avec une majestueuse lenteur
vers les sacristies, les élèves jettent encore vers le ciel avec un élan
superbe le refrain patriotique et chrétien:
Dieu de clémence,
O Dieu vainqueur,
Sauvez Rome et la France,
Au nom du Sacré-Cœur!
Les incrédules et les sectaires peuvent rire de ces manifestations
pieuses, renfermées dans les murs d’un collège: ils ne savent pas ce que
vaut la prière d’une seule âme qui aime vraiment Dieu, ni combien
eux-mêmes pèseront peu devant lui, le jour où il voudra les balayer d’un
souffle.
Quant à moi, cette belle fête a augmenté ma confiance en Dieu et affermi
ma résolution de le servir comme il voudra que je le serve.
13 JUIN.--Ce soir, ouverture de la retraite. Je ne la vois pas venir
sans anxiété: comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle doit
décider de l’orientation de toute ma vie? Mais la paix est promise dès
ce monde aux hommes de bon vouloir: j’y porterai le mien tout entier et
j’espère que tout ira bien. Mon directeur me l’a promis et je compte sur
les prières de ceux qui m’aiment.
D’ailleurs, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi et je pense
avoir en main les éléments indispensables d’un bon choix: la grâce de la
retraite fera le reste.
18 JUIN.--C’est fait et réglé: je ne serai pas jésuite.
Oh! je n’en ai pas pris mon parti sans lutte et sans déchirement de
cœur. Le P. Prédicateur nous avait successivement dépeint d’une manière
si convaincante le grand devoir du salut éternel, les difficultés qu’un
jeune homme rencontre dans le monde d’aujourd’hui, la sublimité du
sacrifice de tout soi-même à la gloire de Dieu et au bien des âmes, que
j’ai senti renaître en moi le dégoût des choses matérielles et le désir
de prendre le chemin à la fois le plus sûr et le plus généreux. Tout ce
que le Père nous disait là-dessus, mon esprit le voyait comme réalisé
d’avance dans mon ami Jean; je me figurais son bonheur et je me
demandais encore pourquoi je ne le partagerais pas.
Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après
avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation
avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur.
Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.
A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais
été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma
pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon
directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse: exubérance
d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de
mouvement au dehors. Il me demanda:
«Votre directeur vous connaît-il bien?
--A fond, depuis bientôt deux ans.
--Quel est son avis relativement à vos aptitudes?
--Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le
monde.
--Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but?»
Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M.
de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions
n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par
écrit mon _élection_, c’est à dire, la balance de mes raisons _pour_ et
_contre_ la vie religieuse, et _pour_ et _contre_ l’action chrétienne
dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore
discuté certains points de détail, il conclut: «Mon ami, je crois que
Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le
dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire,
si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a
donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort: il est méritoire
et beau!»
J’avais bien envie de le croire sur parole; mais, au moment de renoncer
d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait
encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret
amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas
que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit:
«Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie
religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas
l’être: il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce
privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre
ami Jean a la meilleure part: vous ne voudriez pas qu’il en fût privé!
--Oh! mon Père!
--La vôtre est moins belle: cela vous facilitera l’humilité; mais il
n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se
complètent: où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un
homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni
magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre:
mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera?
--Mon père, vous tentez mon orgueil?
--Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction
d’amour-propre: il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires
et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez
vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas
marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le
dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé,
Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes
sacrifices: Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié
persévérante et de ses conseils.
--Est-ce votre dernier arrêt, mon Père?
--C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.
--Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la
chapelle.»
J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et
immolé la victime: j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et
résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes
essentielles et approuvé par qui de droit: je n’ai plus qu’à marcher.
Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens: je
compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce
consolation.