En un clin d’œil, les cavaliers se transforment en fantassins et, armés

de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une

souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de

bois.

Mais on attendait avec fièvre le _clou_ de la fête, le grand engagement:

un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment: une ligne les

sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans

rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant

vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent

de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit: il ne

reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une

demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc: une

balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis

un autre. Anatole tient bon, seul contre trois: c’est Horace contre les

Curiaces.

Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se

garantir des coups obliques: là, ramassé sur un genou derrière son

bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et,

d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en

a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux

adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne

compte pas; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas; son

nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour,

mord la poussière. Les voici un contre un; les bravos et les cris de

_Courage!_ les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la

promptitude: un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon

ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de

l’invincible.

Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore

grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se

laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu

quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et

l’embrasse, au milieu des bravos; puis il nous remercie tous du

réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de

lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire

avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités

promettent à la patrie.

Vive le général! Vive Anatole!

17 MAI.--Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et

à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé,

hier, une excursion sous forme de pèlerinage.

Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour

nous donner des jambes; nous prenons ces dernières à notre cou et nous

voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin

de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la

promenade à pied.

Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère

l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et

recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation,

chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs

le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P.

Directeur nous adresse un mot édifiant; puis on va s’agenouiller devant

l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute

voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos,

veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa

proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un

_Magnificat_, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes

des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à

qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.

Et maintenant, à l’assaut de la montagne! Elle est là devant nous, qui

nous provoque et nous fascine: nos jambes partent toutes seules. L’homme

a besoin de monter toujours! Pour modérer la fougue des plus impatients,

le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un

pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire: car la montée

raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des

moins marcheurs commencent même à _traîner la patte_. Au bout d’une

heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied

sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.

L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant

d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré

aujourd’hui disparu; des buissons en couronnent le dessus; de son pied

jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la

pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu,

un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les

collines du versant opposé.

On jouit quelques instants du spectacle; mais les gens pratiques de la

bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas

seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs

pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent: «_Présent._» On

s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre,

qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances.

On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette

et la serviette; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous

envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines

à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un

entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit

obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux:

«Quel joli paysage!»--«Un peu de moutarde, s’il vous plaît», répond

quelqu’un.--«J’ai soif», dit le voisin. Et les _boileaux_ circulent,

remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et

sait ce que chacun peut supporter.

Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par

le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures,

un branle-bas mystérieux se produit; on se réunit derrière les arbres

et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef

de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite

solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi),

d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et

la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait

des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie

de rire: l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net: «Mon

Père, ce que je vous dis est sérieux.» Le Père se le tint pour dit et se

laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même

un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous

remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.

On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en

marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre

et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre

gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les

cailloux le long du sentier.

Quand le Père s’aperçut que la route commençait à nous paraître

longuette, il nous apprit à fabriquer instantanément, avec une simple

cupule de gland, convenablement serrée entre les dernières phalanges de

l’index et du médius, un fifre naturel. Nous organisâmes sur place une

marche militaire, qui mit en émoi tous les échos endormis de la vallée

et nous fit complètement oublier la fatigue.

Une brave fermière, au sortir de la forêt, nous offrit en réconfort un

bol de lait délicieux, et bientôt nous reposions nos membres rompus

(nous ne le sentîmes qu’alors), sur les banquettes de bois du train, qui

nous parurent douces.

En route, Louis me dit à l’oreille:

«Excellence, voilà encore un bon usage à introduire dans votre

Université!

--Je n’y manquerai pas, dès qu’elle aura des Congréganistes comme toi.»

21 MAI: _Pentecôte._--Louis a fêté aujourd’hui avec émotion le premier

anniversaire de son retour à Dieu. Dans la journée, au nom de sa mère

(je n’ai pas osé leur faire le chagrin de refuser), il m’a prié

d’accepter comme souvenir un très beau petit Christ en vieil argent,

avec date et signatures gravées au revers. L’excellent cœur! Dieu ne

pouvait pas le laisser dans la voie où il se perdait.

28 MAI.--Hier samedi soir, l’Association de St.-X. a clôturé ses

réunions de semestre par une conférence de son Président, dont le sujet

a très particulièrement intéressé les plus jeunes auditeurs, philosophes

et rhétoriciens. C’était «_la jeunesse et ses détracteurs._»

Les _détracteurs_, soit dit en passant, ne venaient guère là que par

manière de précaution oratoire: car, en réalité, ce discours, quoique

fort discret et fort délicat, renfermait à l’adresse des jeunes moins de

compliments que de leçons. C’est précisément ce qui lui donnait sa

valeur pratique.

On reproche donc à la jeunesse chrétienne de dix-huit à vingt-cinq ans

(il ne s’agit que de celle-là) _de ne rien faire pour la cause de Dieu_.

Formulé d’une façon aussi générale, le reproche paraît excessif:

l’orateur n’a pas grand’peine à le prouver, en faisant un rapide tableau

des œuvres d’assistance, d’instruction, de moralisation, auxquelles se

dévouent nos camarades sur tous les points de la France.

Mais il faut l’avouer--et voici déjà la leçon--parmi ceux qui font

quelque chose pour Dieu et le prochain, plusieurs pourraient faire

davantage, s’ils avaient moins peur de sacrifier un peu de leur plaisir

ou de leur loisir, moins peur aussi de se compromettre franchement pour

la bonne cause. Égoïsme et respect humain.

Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du

collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec

un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de

Dieu. A qui la faute?

A leurs familles? Non; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne

pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les

champions dévoués de la religion et de la patrie.

A leurs maîtres? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour

paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de

leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et,

après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et

soutenir les bons vouloirs.

«Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont

parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en

cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur

leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette

affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison.

Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une

obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus: en connaissez-vous

un qui soit plus militant? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés

soldats--leurs ennemis le savent bien--et c’est en obéissant qu’ils

apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux.

Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas: on lui

donne le moyen de prouver sa force.»

«Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant

d’anciens élèves _ne font rien pour la cause de Dieu_? C’est parce que

le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.

«Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien,

c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le

laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le

bien qui demanderait un effort...

«Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu,

tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans

avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser

saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune

homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource: entrer

résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien,

s’associer aux hommes d’action chrétienne.»

Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège.

Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend

faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de

propos délibéré, voir dans les _œuvres_ dites _de jeunesse_ le dernier

terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou

des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais

insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin; on

ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos

jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme

Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia

Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un

grand mérite et un grand honneur.

«Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement,

ardemment, persévéramment, deux choses: _mettre Dieu dans toute votre

vie de jeune homme_, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal

et vous conserve les énergies du bien,--et puis _travailler sur

vous-mêmes_, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné

d’intelligence, de savoir-faire et de cœur... Bref, il faut former en

vous à la fois l’_homme de bien_ et l’_homme d’action_. A ces deux

conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur

le succès.»

J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la

conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation

religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité,

même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno!

L’éloquence me souriait; pour la politique, il faudrait «_voir unm

peu_», comme disait le bon Frère dépensier de l’an passé, quand on lui

réclamait un supplément de dessert que ses moyens ne comportaient

peut-être pas.

4 JUIN.--Nos petits pauvres ont fait dimanche dernier leur première

communion à la paroisse. Aujourd’hui ils viennent au collège, tout fiers

des beaux costumes qu’ils nous doivent et accompagnés de leurs familles.

Messieurs leurs Catéchistes les introduisent dans la chapelle, aux

places des élèves. Le P. Directeur, après quelques bons avis aux enfants

et aux parents, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle

plusieurs artistes de bonne volonté charment ces braves gens de leurs

plus beaux accords.

Au sortir de la chapelle, devant le portail, le P. Directeur proclame

solennellement les places d’_excellence_ pour toute l’année, et chaque

enfant, selon son rang, vient recevoir du P. Recteur un souvenir pieux

et deux baisers. L’un des gamins que le Père avait oublié d’embrasser,

ne manqua pas de revenir à la fin, conduit par sa mère, pour réclamer

son dû. La cérémonie se termine par une distribution de dragées, que

tous, jeunes et vieux, acceptent avec plaisir, et l’on s’en retourne

content, après avoir chaleureusement remercié les Pères et ces

Messieurs.

Après vêpres, nos enfants partent pour la campagne, sur deux rangs, sous

la conduite du Père et des Catéchistes, escortant une charrette

précieuse, qu’il ne ferait pas bon attaquer. Elle porte leur goûter.

Sur l’herbe de la villa, jeux variés, où le problème du rapprochement

des classes reçoit une solution facile. Il en est de même au goûter qui

suit: les Catéchistes président les tables et font eux-mêmes honneur aux

plats avec un appétit aussi démocratique que celui des enfants. Le

Président toaste, une fois encore, à la santé de tout le monde; chacun

orne sa boutonnière et sa casquette d’une fleur cueillie au jardin des

Pères et l’on reprend gaiement le chemin de la ville.

Avec mon petit toast a expiré ma présidence: elle m’avait valu quelques

joies innocentes, sans parler des honneurs. Un Président de catéchisme

d’enfants pauvres n’est pas encore un Montalembert ni un Garcia Moreno:

mais _petit poisson deviendra grand_ et _tout chemin conduit à Rome_.

9 JUIN.--Procession solennelle dans les cours du collège, en l’honneur

du Sacré-Cœur. En avant, derrière la croix, marchent sur deux rangées

les divisions d’élèves, avec leurs bannières de Congrégation et de

classe. Le clergé en ornements d’or et de soie précède immédiatement le

dais, sous lequel le P. Recteur porte le Saint-Sacrement, suivi des

premiers communiants et des fidèles.

Le cortège s’avance lentement, au milieu de la verdure et des fleurs,

des draperies et des écussons, des guirlandes et des oriflammes aux

couleurs variées. Chaque division s’est ingéniée à décorer ses

frontières et à dresser partout de petits autels pittoresques, où tout,

jusqu’aux instruments de jeu, se convertit en hommage au divin Maître

qui passe.

Dans la grande cour, dominée par la statue de Notre-Dame, se dresse le

reposoir principal. Notre-Seigneur y monte, escorté de ses prêtres, et

là, exposé entre les lumières et les fleurs, il appelle à lui toutes les

adorations. En bas, les divisions forment un vaste cercle, encadrant les

soixante enfants de chœur, qui, selon de savantes figures, balancent

leurs encensoirs et jettent des roses effeuillées. Puis le _Tantum ergo_

éclate, chanté par plusieurs centaines de voix et accompagné des sonores

accents de la fanfare: vrai chant de triomphe qui vous empoigne au cœur

et vous arrache les larmes. Quand le prêtre a récité l’oraison, tous les

genoux plient et la bénédiction du Très-Haut descend sur la foule

profondément recueillie.

De retour à la chapelle, avant que le tabernacle reprenne le divin

prisonnier, toute l’assistance implore sa miséricorde pour son peuple:

_Parce, Domine, parce populo tuo!_ Et pendant que la longue théorie des

enfants de chœur et des prêtres s’écoule avec une majestueuse lenteur

vers les sacristies, les élèves jettent encore vers le ciel avec un élan

superbe le refrain patriotique et chrétien:

Dieu de clémence,

O Dieu vainqueur,

Sauvez Rome et la France,

Au nom du Sacré-Cœur!

Les incrédules et les sectaires peuvent rire de ces manifestations

pieuses, renfermées dans les murs d’un collège: ils ne savent pas ce que

vaut la prière d’une seule âme qui aime vraiment Dieu, ni combien

eux-mêmes pèseront peu devant lui, le jour où il voudra les balayer d’un

souffle.

Quant à moi, cette belle fête a augmenté ma confiance en Dieu et affermi

ma résolution de le servir comme il voudra que je le serve.

13 JUIN.--Ce soir, ouverture de la retraite. Je ne la vois pas venir

sans anxiété: comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle doit

décider de l’orientation de toute ma vie? Mais la paix est promise dès

ce monde aux hommes de bon vouloir: j’y porterai le mien tout entier et

j’espère que tout ira bien. Mon directeur me l’a promis et je compte sur

les prières de ceux qui m’aiment.

D’ailleurs, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi et je pense

avoir en main les éléments indispensables d’un bon choix: la grâce de la

retraite fera le reste.

18 JUIN.--C’est fait et réglé: je ne serai pas jésuite.

Oh! je n’en ai pas pris mon parti sans lutte et sans déchirement de

cœur. Le P. Prédicateur nous avait successivement dépeint d’une manière

si convaincante le grand devoir du salut éternel, les difficultés qu’un

jeune homme rencontre dans le monde d’aujourd’hui, la sublimité du

sacrifice de tout soi-même à la gloire de Dieu et au bien des âmes, que

j’ai senti renaître en moi le dégoût des choses matérielles et le désir

de prendre le chemin à la fois le plus sûr et le plus généreux. Tout ce

que le Père nous disait là-dessus, mon esprit le voyait comme réalisé

d’avance dans mon ami Jean; je me figurais son bonheur et je me

demandais encore pourquoi je ne le partagerais pas.

Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après

avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation

avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur.

Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.

A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais

été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma

pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon

directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse: exubérance

d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de

mouvement au dehors. Il me demanda:

«Votre directeur vous connaît-il bien?

--A fond, depuis bientôt deux ans.

--Quel est son avis relativement à vos aptitudes?

--Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le

monde.

--Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but?»

Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M.

de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions

n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par

écrit mon _élection_, c’est à dire, la balance de mes raisons _pour_ et

_contre_ la vie religieuse, et _pour_ et _contre_ l’action chrétienne

dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore

discuté certains points de détail, il conclut: «Mon ami, je crois que

Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le

dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire,

si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a

donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort: il est méritoire

et beau!»

J’avais bien envie de le croire sur parole; mais, au moment de renoncer

d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait

encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret

amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas

que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit:

«Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie

religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas

l’être: il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce

privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre

ami Jean a la meilleure part: vous ne voudriez pas qu’il en fût privé!

--Oh! mon Père!

--La vôtre est moins belle: cela vous facilitera l’humilité; mais il

n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se

complètent: où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un

homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni

magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre:

mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera?

--Mon père, vous tentez mon orgueil?

--Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction

d’amour-propre: il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires

et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez

vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas

marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le

dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé,

Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes

sacrifices: Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié

persévérante et de ses conseils.

--Est-ce votre dernier arrêt, mon Père?

--C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.

--Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la

chapelle.»

J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et

immolé la victime: j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et

résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes

essentielles et approuvé par qui de droit: je n’ai plus qu’à marcher.

Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens: je

compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce

consolation.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 19 / 24 段