entre une douzaine de savants, réunis en Congrès à Paris. Le Congrès,
pour l’agrément de nos invités, avait bien voulu se transporter sur
notre théâtre, et là, assis autour d’une grande table à tapis vert, ces
messieurs ont discuté avec une profondeur, une clarté et une courtoisie
qui se rencontrent rarement à de pareilles assemblées. Chose plus rare
encore: à la fin, sauf deux ou trois mauvaises têtes, des Anglais ou des
Allemands, irréductibles au ridicule, tout le monde se trouva d’accord.
Pour finir, une jolie comédie du P. Delaporte, tout à fait dans le
sujet. Les bons transformistes de tout pays, quoique profondément
convaincus de l’existence préhistorique de ce fameux _anthropopithèque_
(homme-singe), gémissaient de penser que, dans cette quantité
prodigieuse de singes qui peuple les forêts et le monde, son espèce fût
demeurée jusqu’ici introuvable. C’était un terrible argument contre leur
doctrine et une fâcheuse lacune dans le tissu serré de la science.
Soudain, à travers l’Allemagne, un cri éclate: «_Il est retrouvé! On le
montre au Colisée de Munich! Il joue du violon!_» La nouvelle franchit
le Rhin et va mettre en goguette physiologistes, journalistes, artistes
et commis-voyageurs de la capitale. Tout ce monde afflue chez
l’impresario bavarois, pêle-mêle avec les plus respectés professeurs des
Universités germaniques. Ceux-ci triomphent sans aucune modération:
«Nous l’avions bien dit! La science allemande ne se trompe pas». Les
Parisiens, plus accoutumés aux fumisteries humaines, se montrent moins
affirmatifs.
Mais enfin, il faut bien se rendre à l’évidence. L’anthropopithèque,
introduit par son barnum, apparaît sur la scène. Il a un air aussi
intelligent qu’un singe peut l’avoir; il ne parle pas encore, mais il
comprend fort bien ce qu’on lui dit. Son maître l’invite à prendre son
violon et à jouer au public bienveillant la 4e symphonie de Beethoven:
il prend son violon et joue la 4e symphonie de Beethoven, sans
partition. Stupéfaction générale, bravos enthousiastes: les professeurs
entrent en délire. On crie: «Bis! Bis!» Il comprend et recommence le
morceau: il semble même qu’il y ait plus d’âme que tout à l’heure dans
le jeu de l’étonnant animal--si l’on peut vraiment encore l’appeler un
animal!
Mais un des Parisiens conçoit des soupçons: il s’approche par derrière,
en tapinois, et lui tâte un mollet. L’artiste répond par un coup
d’archet. Le Parisien riposte par un coup de poing, saute sur les
tréteaux, et, par un effort soudain, attrape une oreille de l’autre; il
tire, la peau craque et l’on voit apparaître... la tête humaine d’un
fumiste caché dessous. L’impresario se défile un peu vivement--et la
science allemande aussi.
Avais-je raison de dire que tu ne te serais pas ennuyée? On a bien ri.
L’aventure est d’ailleurs authentique: les bons journaux d’Allemagne en
ont fait des gorges chaudes, aux dépens des pauvres professeurs
d’Université, qui ont dû _jurer, mais un peu tard, qu’on ne les y
prendrait plus_.
19 MARS.--Visite chez les Petites-Sœurs des Pauvres, en l’honneur de
saint Joseph, leur grand fournisseur. Le brave tambour de l’année
dernière ayant été appelé à faire sa partie dans la musique des Anges,
nous avons été reçus par une clarinette et un trombone, qui nous ont
conduits gaiement au réfectoire: c’était idyllique comme une noce de
village.
Dîner fort joyeux. La caisse de mandarines envoyée par Jeanne a eu le
succès qu’elle méritait. Quand j’ai dit qu’elle venait de ma sœur, une
bonne vieille qui n’a sans doute pas étudié la propriété des termes, me
dit:
«Votre sœur, monsieur, doit être une personne bien _convenable_.
--En effet.
--Est-ce qu’elle vous ressemble?
--Oh! Elle est mieux que moi.
--Vraiment? Vous êtes pourtant bien convenable aussi, avec votre
_moustachon_ brun!»
L’entretien prenait une tournure scabreuse: mon _moustachon_ n’allait-il
pas tourner la tête à la vieille comme à moi le négrillon? Je crus
prudent de prétexter qu’on m’attendait ailleurs.
Après le dîner, nous donnâmes à ces braves gens un beau salut, où
chanteurs et enfants de chœur déployèrent tout leur talent, qui n’est
pas mince.
Puis, sur un théâtre improvisé avec des tables, on rejoua devant eux, en
costumes, deux actes de la pièce de carnaval. Louis fut couvert, non pas
d’applaudissements (les bonnes Sœurs les avaient sagement interdits,
pour le bon ordre), mais de rires joyeux et d’exclamations admiratives.
Quand ce fut fini, il dut rentrer seul en scène pour recueillir les
bravos et promettre qu’on reviendrait.
Pauvres bons vieux! Lorsque nous prîmes congé de la Mère Supérieure,
elle nous dit: «Chers messieurs, nous tâchons de rendre la vieillesse
aussi douce que possible à nos pensionnaires: mais nous ne pouvons les
en guérir. Avec vous seuls ils redeviennent jeunes, et chacune de vos
visites les réchauffe comme une journée de beau soleil. Ils en parlent
bien longtemps et comptent les jours jusqu’à la suivante. Au lycée, on
leur fait aussi la charité des restes de cuisine, comme au collège: mais
cela ne vaut jamais un repas servi par vous. Quand vous venez, vous êtes
les anges du bon Dieu, et nos vieux enfants le sentent si bien que votre
présence suffit pour les rendre moins difficiles et plus pieux. Ils
prient volontiers pour leurs jeunes bienfaiteurs».
25 MARS: _Annonciation de la sainte Vierge._--Ayant été réélu préfet
pour la seconde moitié de l’année, j’ai eu comme tel, ce matin,
anniversaire de ma propre réception, la grande joie de servir de parrain
à Louis. Il s’était préparé très sérieusement à son acte de consécration
et l’a prononcé, je crois, avec les sentiments les plus généreux. Nous
lui avons immédiatement donné une place, qui se trouvait libre, parmi
les Catéchistes des enfants pauvres: il en est ravi.
Il a déjà bien travaillé, avec Jean et moi, à l’amélioration de
plusieurs condisciples. Un ancien élève d’une maison peu recommandable,
garçon revêche et entêté, avait résisté à toutes mes avances: Louis l’a
retourné en un rien de temps, sans avoir l’air d’y toucher, et l’a rendu
souple comme un gant à l’égard de l’autorité. Je devais être son modèle:
il devient le mien.
30 MARS: _Jeudi Saint._--En faisant mes Pâques avec tout le collège, ce
matin, j’ai pensé que maman et Jeanne remplissaient leur devoir, à la
même heure, et que mon pauvre papa restait seul, enfermé chez lui, bien
certainement mal à l’aise, peut-être gémissant dans son cœur de ne pas
avoir le peu de courage qu’il faudrait. Mon Dieu, ayez pitié de lui! Je
ne laisserai point passer les petites vacances prochaines sans revenir à
la charge: je _veux_ son âme, fallût-il pour elle donner ma vie.
A onze heures, devant les Congréganistes réunis à la chapelle, le P.
Recteur, assisté d’un diacre, d’un sous-diacre et des enfants de chœur,
a selon l’usage lavé les pieds à douze de nos petits catéchisés.
Quoiqu’on leur eût bien expliqué d’avance la signification religieuse de
la cérémonie, les pauvres gamins paraissaient tout déconcertés en voyant
ce vénérable prêtre s’agenouiller devant eux, leur verser de l’eau sur
les pieds, les essuyer et puis les baiser. Ils suivaient tous ces
mouvements avec une sorte de curiosité inquiète et se laissaient à peine
rassurer par la pièce blanche que chacun recevait ensuite. Leur
saisissement ne diminuait guère, pendant que les Pères Directeurs, les
dignitaires de Congrégation et leurs propres catéchistes, à la suite du
prêtre, venaient aussi leur baiser les pieds. Ce sera certainement un
des plus durables souvenirs de leur enfance. Puisse-t-il leur être
salutaire!
Le soir, on va par classes adorer le Saint-Sacrement aux _tombeaux_ des
églises et chapelles de la ville.
31 MARS: _Vendredi Saint._--Journée de deuil. Dès le matin, la seule
fois de l’année, à moins d’être malade, on déjeune en cour d’un simple
morceau de pain ou, si l’on veut, de rien du tout. Les offices, si
émouvants dans leur symbolisme funèbre, occupent une bonne partie de la
matinée; dans la soirée, le sermon sur la Passion et le chant douloureux
du _Stabat_ entretiennent les souvenirs du Calvaire. Le silence même des
cloches et le bruit strident des crécelles qui les remplacent
contribuent à tenir l’âme comme courbée sous un poids qu’elle se ferait
scrupule de secouer.
Je ne sais si les Juifs se réjouissent en ce jour, où leurs pères ont
crucifié Jésus de Nazareth: on pourrait ne pas s’en étonner, puisqu’il
était et qu’il reste pour leur nation un imposteur. Mais je ne puis
comprendre, si l’on ne m’a pas trompé, le froid égoïsme des protestants,
qui, sans compassion pour les souffrances que nos péchés ont coûtées au
Sauveur et à sa Mère, songent uniquement aujourd’hui à se réjouir de
leur rédemption. Cela seul suffirait à prouver que le protestantisme
n’est pas la religion du cœur.
Au lycée, on nous renvoyait dans nos foyers avant le Jeudi Saint. De
fait, on ne pouvait pas forcer les élèves juifs ou protestants à
célébrer les mystères de la Passion comme nous; quant à nous, nous
avions la liberté de faire notre Semaine Sainte et nos Pâques dans nos
paroisses. Mais, hélas! combien d’entre nous ne pensaient qu’à se venger
immédiatement des ennuis d’une longue prison en s’amusant! Il me semble
à présent qu’il y avait là une véritable insulte à l’esprit catholique.
2 AVRIL. _Alleluia!_--Le Christ est ressuscité et avec lui la joie des
cœurs chrétiens. Tous les visages, naguère encore si tristes, rayonnent
aujourd’hui; tous les chants sont joyeux, à l’église et dans les
branches, où se montrent les premières feuilles; le soleil lui-même
paraît plus radieux et plus chaud. _Alleluia!_
Nos enfants pauvres ont assisté à notre grand’messe, sous ma
surveillance. Quelques-uns, peu amateurs de belle musique et
d’éloquence, jetaient parfois des regards impatients vers la porte qui
conduit au jardin, et pour cause. Des poules mystérieuses avaient déposé
dans les plates-bandes, dans les bordures, sous les buissons, des œufs
naturels et sucrés; ils le savaient. La messe finie, on se réunit sur la
pelouse autour du P. Directeur: il indique les endroits permis et les
endroits défendus, puis donne le signal de l’ouverture de la chasse. On
se précipite, on se bouscule, on passe les uns par-dessus les autres et
par-dessus les œufs; à chaque trouvaille, les cris de joie éclatent. Peu
à peu les casquettes s’emplissent. Quand les nids sont vides, on revient
auprès du Père: il constate si le hasard n’a pas créé des inégalités
trop choquantes, et il fait les compensations nécessaires; puis il rend
la liberté à la joyeuse volée d’oiseaux.
Je connais un autre oiseau, assez gros, qui attend avec impatience la
journée de demain pour prendre aussi son essor vers un pays et des êtres
chéris. Il vous apportera deux croix de premier, un témoignage
semestriel avec la mention _peroptime_ (parfaitement bien), une bonne
note d’examen, et son cœur de fils et de frère au grand complet.
_Alleluia!_
15 AVRIL. _Après la rentrée._--La première chose que j’ai faite, en
rentrant au collège, a été d’annoncer à mon Directeur que, sur mes
nouvelles instances, mon brave papa m’a enfin promis qu’aux grandes
vacances il irait avec moi se confesser à Lourdes. Le Père m’a répondu:
«Je dirai dès demain, et de tout mon cœur, une messe d’action de grâces
pour cet heureux événement: venez me la servir. Nous prierons en même
temps la Vierge Immaculée d’affermir votre père dans ses bonnes
dispositions et de vous aider à lui mériter la persévérance par votre
propre fidélité. Est-ce convenu?»--«_Amen_, mon Père.»
J’ai fait déjà un pacte semblable avec ma sœur Jeanne, qui, de plus,
s’est chargée d’entretenir tout doucement le feu sous la cendre, en
évitant les coups de tisonnier imprudents.
En ce qui regarde ma personne, je me sens bien résolu avec la grâce de
Dieu à poursuivre la lutte contre tout ce qui grouille encore en moi,
mais épouvanté aussi, en songeant au peu de temps qui me reste (trois
mois à peine!) pour achever la victoire et pour fixer mon avenir.
Que sera mon avenir? C’est la question troublante. Je veux être soldat:
je ne saurais, avec mon tempérament, songer à autre chose. Mais sous
quel drapeau? Je paierai comme tout le monde l’impôt du sang à la
patrie; mais la carrière militaire ne me tente pas: on y est trop
passif, trop machine. Restent les luttes de l’intelligence, de la
parole, de l’action publique. Serai-je professeur, écrivain, avocat,
homme politique ou... jésuite? Voilà le grave problème que ce dernier
trimestre devra résoudre. Que Dieu et Notre-Dame me viennent en aide.
17 AVRIL.--Conversation intime avec Jean. Je veux la conserver telle
quelle.
«Mon gros, j’ai à te faire une confidence.
--Quelque mauvaise plaisanterie!
--Est-ce que tu ne trouves pas que nous commençons à passer l’âge des
_blagues_?
--Tiens! Tu as un air spécial aujourd’hui. C’est donc sérieux?
--Très sérieux. Écoute et tais-toi.
--Je fais le mort: parle.
--Nous n’avons plus que trois mois...
--Hélas!
--Tu ne devais pas dire un mot.
--Ce n’est qu’une interjection, arrachée par la douleur.
--Voyons, veux-tu savoir mon secret?
--Tu as un secret pour moi?
--Mais non, puisque je veux te le dire.
--Vas-y. (Je me bâillonne avec mon mouchoir.)
--Nous n’avons plus que trois mois pour décider l’emploi futur de notre
vie. J’ai beaucoup réfléchi, prié, consulté, et mes idées, que tu
soupçonnes peut-être... (je fais un signe répété d’assentiment muet),
sont désormais arrêtées. Je ne me sens pas fait pour le monde.
--Le monde est indigne de toi!
--Encore!... (Je m’empresse de remettre mon bâillon.) Ce qu’il pourrait
m’offrir ne vaut pas la peine que j’y risque mon âme. Et quel bien y
ferais-je?»
Pour le coup, j’éclate:
«Mais tout le bien que tu voudras, mon ami. N’as-tu pas tout ce qu’il
faut, non seulement pour faire bonne figure dans le rang, mais pour être
capitaine et général dans l’armée du bien?
--Il m’est venu des doutes là-dessus, mon bon, depuis que j’entends des
hommes, bien autrement doués que moi, se plaindre que tous leurs efforts
n’aboutissent à rien de durable et qu’ils restent ou reviennent toujours
à l’état de simple unité.
--Bah! il ne tiendrait qu’à toi d’être un petit Montalembert.
--Je te délègue mes droits à cet honneur.
--Oh! moi, je n’ai aucune prétention à m’élever jusque-là: j’ai les
ailes bien trop courtes.
--Tu vois comme le sentiment de ton impuissance, moins prouvée cependant
que la mienne, te fait reculer! Je me connais, Paul. Isolé, je perdrai
ma vie: pour valoir et pour faire quelque chose avec ce que Dieu m’a
donné, il me faut des compagnons d’armes et des chefs sûrs. Je sais où
les trouver.
--Au noviciat des Jésuites?
--Oui.
--Et tes parents?
--Une lettre vient de m’apporter le consentement que je leur avais
demandé aux vacances dernières. Je suis libre de partir dans trois mois,
si la retraite de fin d’études, au mois prochain, ne modifie pas mes
résolutions. Elle ne les modifiera pas, s’il plaît à Dieu.
--Et tu partiras sans regret?
--Je n’ai pas dit cela. Mon cœur n’est pas un caillou, tant s’en faut,
et il m’en coûtera énormément de quitter ma famille, mes amis, toi...»
Un sanglot me secoua et mes larmes jaillirent. Il me prit la main:
«Mon pauvre Paul, de toute façon nous devions nous séparer, à la fin de
cette année, à moins que tu ne m’accompagnes.
--Oh! je ne suis pas digne.
--J’en avais dit autant au P. Directeur; il m’a répondu: «L’appel de
Dieu étant une pure faveur, personne n’en est digne. Sommes-nous dignes
de communier? Non, et pourtant Dieu nous y convie avec instances. Il est
le Maître: quand il appelle, il faut obéir.» Mon cœur me dit depuis
longtemps, à n’en plus pouvoir douter, qu’il m’appelle à lui donner
tout, tout, tout, et, après mûr examen, ceux qu’il a chargés du soin de
mon âme sont du même avis: dès lors, je n’ai pas le droit d’hésiter.
S’il t’appelait dans ces conditions, hésiterais-tu?
--Non.
--Eh bien, mon cher ami, ne me blâme pas...
--Oh! je n’y songe point.
--Ne me plains pas...
--C’est moi que je plains.
--Et ne te plains pas toi-même: nos deux âmes se sont trop bien
comprises, durant ces deux bonnes années, pour que la distance puisse
les désunir jamais. Nous resterons frères par le cœur: est-ce dit?»
Pour toute réponse, je me jetai à son cou en pleurant. Il reprit:
«Allons nous consoler tous deux aux pieds de la sainte Vierge et
demandons-lui, l’un pour l’autre, courage et persévérance.»
18 AVRIL.--Pour la première fois depuis... toujours, j’ai passé la nuit
sans fermer l’œil. La confidence de Jean m’a bouleversé. Je devais
pourtant m’y attendre, ou plutôt je m’y attendais, mais pas pour si tôt:
j’avais pensé qu’il se déciderait au moment de la retraite de fin
d’études et qu’il me laisserait le temps de préparer mon esprit à
l’inévitable séparation. Au lieu de cela, c’est tombé sur moi comme un
coup de foudre!
Oh! je sais que sa résolution a été mûrie sagement: il fait tout
sagement, comme un vieux jésuite. Depuis bien longtemps, c’est visible à
tous les yeux qu’il avait trouvé son chemin et qu’il n’en déviait pas
d’une ligne. D’autres _bons élèves_ ont de la piété, de l’ardeur au
travail, du bon esprit, mais, à côté de cela, des petites idées
personnelles, des rêves vulgaires d’ambition ou de bien-être matériel,
rien de généreux ou d’élevé: Jean faisait son devoir sans bruit, ne
parlait jamais des plaisirs qu’il se promettait; et, quand d’autres en
parlaient, son visage prenait une légère expression de pitié souriante,
et son œil noir, par-dessus nos pauvres préoccupations terrestres,
semblait regarder dans le lointain un idéal surnaturel.
Il le voyait en effet et il va l’atteindre. Pour rien au monde, je ne
voudrais l’en détourner. J’aime cet ami comme je n’aimerai jamais
personne; car il a été vraiment (comme dit ma sœur) mon second ange
gardien, à une époque où tout mon avenir d’ici-bas et d’au-delà se
trouvait en jeu. Mais si je l’aime, c’est pour lui d’abord, pour moi
après. Qu’il aille où Dieu l’appelle et qu’il soit heureux, parfaitement
heureux: c’est mon plus cher désir. J’aurai le courage de dire merci à
Dieu pour lui.
Mais la pensée que son départ mettra fin à cette douce intimité
journalière de deux ans et que je devrai renoncer à l’espoir de marcher
avec lui, la main dans la main, à travers la vie, est dure pour moi, si
dure que... j’ai envie de le suivre au noviciat. Cette nuit, je le
voyais, me servant d’introducteur dans la carrière religieuse, comme il
m’a initié à la vie chrétienne de collégien, m’encourageant encore
d’exemple et de conseil, corrigeant au besoin mes échappées par une de
ces gronderies fraternelles qu’il donne si bien. Une fois sortis des
premières épreuves, nous partagerions les mêmes travaux--car nos goûts
et nos aptitudes se ressemblent--et, à l’occasion, l’un de nous
compléterait l’autre. Les Supérieurs, qui approuvaient notre amitié au
collège et la faisaient servir au bien général, ne la blâmeraient pas au
couvent et favoriseraient nos efforts communs au profit des âmes et de
la gloire de Dieu. Pourquoi pas?...
Pourquoi pas?... Hélas! Parce qu’il est appelé et que, moi, je ne suis
pas sûr de l’être.
Sans aucun doute, moi aussi je veux sauver mon âme; moi aussi je veux,
par reconnaissance et par devoir, travailler pour Dieu, et si Dieu
voulait bien me demander le sacrifice sans réserve, je l’offrirais sans
hésiter: je l’ai déclaré hier à Jean. Mais mon amitié pour Jean et ma
bonne volonté forment-elles deux motifs suffisants pour que je puisse me
croire appelé? Ai-je droit de m’appeler moi-même?
Cette incertitude est cruelle.
19 AVRIL.--Le P. Directeur m’a rendu un peu de calme et, sans vouloir se
prononcer formellement sur le fond de la question, m’a engagé à
réfléchir, à prier surtout et à attendre avec confiance la réponse de
Dieu.
Je l’ai dit à Jean: il m’a promis de m’aider de tout son cœur à obtenir
la lumière d’en haut et, en attendant, m’a fait promettre de ne pas
broyer du noir, prétendant que cela ne pouvait servir qu’à mettre le
diable en gaîté.
24 AVRIL.--Serait-ce la lumière désirée? Je viens d’entendre un
magnifique discours du comte Albert de Mun, secrétaire général de
l’œuvre des Cercles catholiques, sur l’action sociale chrétienne.
Je ne veux pas analyser ce qui a été dit; mais la personne de l’orateur
m’a singulièrement impressionné. Quoiqu’il ne porte plus d’uniforme, sa
belle prestance et toute son attitude trahissent encore le brillant
officier de cavalerie. Distinction parfaite, parole irréprochablement
correcte, geste digne et mesuré. On se sent tantôt charmé, tantôt ému;
le plus souvent les deux effets sont mêlés, et à l’admiration pour
l’orateur vient s’ajouter tout naturellement le désir de travailler à la
réalisation de son noble but.
A la fin, s’adressant aux jeunes gens d’avenir et de bonne volonté, il
s’est écrié: «Voilà l’heure de secouer votre timidité ou votre mollesse.
L’avenir de la patrie dépend de vous. Si vous avez le cœur vraiment
chrétien et français, armez-vous de foi et de courage, ralliez-vous au
drapeau que nous vous présentons et aidez-nous à le porter haut et
ferme, pour que le peuple tout entier vienne s’abriter sous ses plis et
y retrouve sa force et son bonheur avec son Dieu.»
Ces paroles m’ont vivement saisi et il m’a semblé voir, comme dans un
éclair, ma place marquée à l’ombre du drapeau chrétien.
Si je ne puis être jésuite, je serai un homme d’action sociale et
catholique.
30 AVRIL.--J’ai voulu attendre quelques jours, avant de faire part à mon
directeur des impressions que j’avais rapportées de la conférence de M.
de Mun. Elles n’ont pas diminué de vivacité. Je trouve même une certaine
jouissance à penser qu’en travaillant au bien moral du peuple, je ferais
sous l’habit séculier ce que Jean fera sous l’habit religieux: ce sera
quelque chose, et si Dieu s’en contente, il faudra bien que je m’en
contente aussi.
Le Père n’a pas, de but en blanc, accepté ces impressions nouvelles
comme une indication de la Providence et n’a rien changé à sa direction
précédente. Je dois continuer à réfléchir, durant le mois qui nous
sépare encore de la retraite, afin de pouvoir alors, en connaissance de
cause, sous l’œil de Dieu, peser avec calme les raisons pour et contre,
puis prendre mon parti.
Ce mois est celui de Marie: nous allons l’inaugurer tout à l’heure à la
chapelle. La Vierge Immaculée m’a si visiblement protégé depuis deux ans
que je veux continuer à tout demander et à tout espérer de sa bonté
maternelle. Ma mère de la terre et ma sœur Jeanne la prieront aussi pour
moi: elles ont déjà obtenu ma conversion, elles m’obtiendront la grâce
de répondre jusqu’au bout aux desseins de Dieu sur ma vie.
7 MAI.--«Sonnez, clairons! Battez, tambours!» Voici le général...
«Soldats, garde à vô! Présentez... échasse!»
Le général, conduit par le P. Recteur, passe entre les deux rangées de
guerriers et va prendre place au haut bout de la cour. Il a bien voulu
présider une _revue de jeux_ de la première division[8].
[8] Ce général, un de nos meilleurs, avait ses fils au collège et
venait y assister, non seulement à nos séances littéraires, mais à
la messe et aux vêpres: série de crimes qu’il paierait cher
aujourd’hui! Il a d’ailleurs terminé sa carrière dans la disgrâce
pour avoir, lors d’une circonstance importante, fait trop bien son
devoir militaire, sans prendre souci de la politique.
Elle commence par se présenter à lui, sur les échasses, en masse
profonde, puis sur deux lignes, puis en escadrons détachés. Tous ces
changements de position s’exécutent avec un ensemble qui fait plaisir au
vieux soldat. Il approuve et encourage de la voix et du geste.
Les manœuvres qui suivent, d’abord faciles, puis de plus en plus
savantes et compliquées, excitent sa franche admiration.
Quand on en vient ensuite aux mains, son œil suit avec animation toutes
les péripéties de la lutte, comme si elle lui en rappelait d’autres bien
plus sérieuses, auxquelles il a pris une belle part. Les combattants
sentent sur eux ce regard d’un brave et se disputent ardemment la
victoire. Lorsqu’elle est enfin décidée, le parti vainqueur reçoit avec
orgueil les bravos du général.