Quand les tables sont desservies, un rideau s’ouvre et l’on voit

apparaître sur la scène, dans une crèche rustique, un charmant petit

Jésus, qui tend les bras en souriant à nos gamins émerveillés. Il est

encadré entre deux arbres de Noël. L’un, en guise de pommes de pin,

porte à ses branches une ample cueillette de bibelots multicolores, de

jolis jouets, de petits objets utiles à des écoliers... et même des

saucissons, enroulés dans du papier d’argent. L’autre sapin disparaît

sous tout un magasin de lingerie, dont la meilleure part vient des

_Chevalières de l’Aiguille de Z..._ Pourquoi le nouvel Ordre n’a-t-il

pas délégué au moins sa fondatrice pour jouir de ce beau spectacle et

pour recueillir, dans la joie naïve des enfants, la récompense terrestre

de sa charité?

Le tirage au sort de toutes ces charmantes choses est long--pas pour les

enfants, mais pour les assistants désintéressés: on le coupe par un peu

de musique et des noëls ou des chansonnettes, dont les élèves de bonne

volonté font encore les frais.

Le dépouillement fini, les Catéchistes apportent sur la scène des

paniers pleins de vêtements neufs ou demi-neufs, offrandes des élèves ou

de leurs parents. Chacun de nos petits protégés reçoit un habillement

complet, pour lui ou pour quelqu’un des siens, et tous enfin nous

quittent, heureux comme des princes, fiers de porter un paquet plus

lourd qu’eux, excitant à leur sortie du collège la surprise curieuse des

passants et peut-être l’envie de plus d’un.

Cela fait du bien, n’est-il pas vrai, Jeanne? de faire un peu de bien

autour de soi. Je ne le comprends que depuis ma conversion: avant,

j’étais un vilain égoïste et, avec cela, toujours mécontent de moi-même

et d’autrui.

27 DÉCEMBRE: _Saint Jean l’Apôtre._--Double fête: celle de mon ami Jean,

que nous avons célébrée ensemble, en communiant à la messe de notre P.

Professeur, et celle du P. Professeur lui-même.

A ce dernier j’ai traduit les souhaits et la reconnaissance de la classe

de Philo dans un morceau d’éloquence dont la parfaite sincérité faisait

le grand mérite: mérite facile d’ailleurs, quand le cœur se met de la

partie, et vraiment il en était, car notre professeur actuel a hérité de

toute l’affection respectueuse que nous avions pour l’ancien. Nous lui

avons offert (c’est le seul cadeau permis) un joli bouquet de

chrysanthèmes, qu’il a fait porter à la Vierge de la Congrégation. Sa

réponse émue à mon compliment nous a prouvé une fois de plus que, chez

nos professeurs, le maître est toujours doublé d’un père--et que l’on

calomnie la Philosophie en l’accusant de dessécher le cœur: ni celui du

Père ni le nôtre n’en sont réduits là, Dieu merci!

Je lui suis personnellement très obligé de m’avoir réconcilié avec cette

respectable dame, dont les allures sévères et la conversation peu variée

m’avaient déplu, au commencement. Aujourd’hui je ne la trouve plus que

sérieuse, et ce qu’elle dit m’intéresse, parfois même très vivement.

28 DÉCEMBRE: _les saints Innocents._--Encore une double fête. A la

chapelle, grand déploiement des enfants de chœur. Ils ont pour patron

les petites victimes de Bethléem, dont ils rappellent l’innocence par

leur aube immaculée et le martyre par leur soutane rouge. Purs comme la

neige, fidèles jusqu’au sang: quel magnifique idéal pour de jeunes

chrétiens!

Au dîner, le plat de bouillie traditionnel, enguirlandé de sucreries,

est servi au plus jeune de chaque division, et l’heureux _innocent_ est

condamné à la manger en public, cuillerée par cuillerée, de la main du

plus vieux, faisant fonction de bonne d’enfant. S’il s’exécute gaîment,

il en est récompensé par les vivats de ses condisciples et par quelques

faveurs qu’il obtient pour eux des autorités. Dans la division des

petits, on lui rend des honneurs: on l’installe en chaire, à l’étude, et

là, coiffé de la _birette_ et armé des besicles du P. Surveillant, il

marque des mauvais points aux rieurs et donne des permissions aux sages.

Jeux d’enfant, oui, mais bons pour entretenir l’esprit de famille! Je

les introduirai dans _mon_ Université.

30 DÉCEMBRE.--On vient de nous donner en classe les notes détaillées des

compositions et des examens du premier trimestre: le résultat général

doit être proclamé demain à la grande salle en présence des parents. Ma

mère sera satisfaite, celle de Louis aussi: on nous a déclarés tous deux

_reçus_ avec une bonne note. J’en suis heureux pour elles. Un insuccès

de l’un ou de l’autre aurait jeté un nuage de tristesse sur les trois

joyeuses journées que nous allons passer en famille avec nos mamans et

Jeanne. Merci, ma bonne Mère du ciel!

3 JANVIER.--Journées délicieuses en effet, trop vite écoulées. Il n’est

pas possible, non, il n’est possible de s’imaginer une mère à la fois

plus aimante et plus sage que la mienne. Avec quel art sans artifice

elle sait mêler aux témoignages d’affection les bons conseils! Avec

quelle simplicité de dévouement elle s’oubliait elle-même pour rendre le

séjour plus agréable à la mère de Louis! Et comme je l’ai vue prier, à

ce salut solennel de fin d’année, pendant le _Te Deum_ d’action de

grâces et le _Miserere_ de pénitence! C’est une vraie sainte, et je n’ai

pas à chercher loin quelle intercession m’a obtenu de Dieu miséricorde

et amour.

Madame X. a été enchantée de son fils Louis, qu’elle a trouvé de plus en

plus changé en mieux, et des RR. Pères, qui lui ont paru fort aimables

et distingués: après en avoir eu si longtemps peur, elle est en train de

se fanatiser pour eux. Allons, tant mieux! Elle aura de quoi répondre

aux préjugés du pauvre tuteur de Louis.

Jeanne, ma sœur, que je croyais devenue personne grave, s’est amusée

comme une petite folle à la comédie où je jouais. Elle prétend que j’y

étais drôle à faire mourir de rire: est-ce flatteur pour moi? En tout

cas, elle a conduit la claque, parmi le public féminin qui l’entourait,

de façon à me rendre presque honteux... Entre quatre yeux, elle a été

plus sage, et nous avons eu ensemble, les deux derniers jours, des

conférences utiles. Elle a du bon, ma grande sœur, et je ne serais pas

surpris que, dans quelques années, elle soit en état de faire le bonheur

d’un mari sérieux--à moins qu’elle n’aille échouer aux Ursulines.

Ce matin elles sont reparties. Les adieux m’ont coûté beaucoup plus qu’à

l’ordinaire: j’en ai le cœur malade. Qu’est-ce que cela veut dire?

7 JANVIER.--De plus en plus fort... non, de plus en plus faible! Cette

fois, j’ai une flèche dans le cœur... Mais ce que je vais écrire n’est

pas pour Jeanne: je ne veux pas faire trotter son imagination.

Comme tout le monde, j’ai ri de certaines petites infirmités qui se

manifestent de temps à autre chez des élèves au cœur sensible. Voici,

par exemple, un brave garçon, assez peu soucieux jusque-là de sa

personne, qui tout à coup se met à soigner ses cheveux, son nœud de

cravate, son col et ses manchettes: il se fait beau. Pour qui? Les

malins ont vite fait de le deviner. Son œil, devenu rêveur et doux,

s’allume, lorsqu’il voit passer telle division. Alors il cherche dans

les rangs, et, quand il a trouvé, ses joues s’animent à leur tour, un

mouvement fébrile l’agite et un voisin charitable lui demande: «Es-tu

malade?--Non.--Qu’as-tu donc?--Rien.» Mais le voilà rouge pivoine:

preuve qu’il vient de mentir. Et de fait, il a quelque chose, qui

s’appelle vulgairement un... _chou_.

Vais-je me donner ce ridicule? Hier à la promenade des Rois, il y avait

dans le cortège trois petits pages, qui offraient des dragées. Ils

étaient, comme leurs maîtres, deux blancs et un noir. Ce dernier

(faut-il que ce soit juste le négrillon!) vint à moi avec sa large coupe

d’or, mit de son petit doigt en évidence un bonbon et, me souriant avec

ses dents blanches et ses yeux ronds, me dit ingénument: «Prends

celui-là: c’est le meilleur.» Je le pris, en répondant avec la même

ingénuité: «Merci, petit moricaud.» Nouveau sourire. Quoi de plus

innocent?

Oui, mais ce coquin de sourire, et ces dents blanches, et ces yeux ronds

me sont revenus, le soir; ce matin, ils me reviennent encore, et je

n’arrive pas à les chasser. N’est-ce pas bête?... Espérons que ça

passera comme un mal de dents.

12 janvier.--Ça ne passe point. Au contraire. Je l’ai revu en blanc:

figure ordinaire, bouche moyenne, nez légèrement retroussé, yeux... La

distance m’a empêché d’en distinguer la couleur exacte: je me les figure

bleus, naturellement. Il a onze ou douze ans. Bon élève sans doute,

puisqu’il porte croix et rubans, comme moi. Je ne sais pas son nom, ne

lui ai point parlé et n’ai même pas fait semblant de le reconnaître: il

en a paru un peu surpris. Mais je m’en moque, petit! Va te faire

_chouter_ ailleurs: je n’ai pas envie de rire.

Mais non, je n’ai pas envie de rire, pas la moindre envie. Ce gamin-là

me tracasse à l’étude, quand j’aurais besoin de travailler, et à la

chapelle, quand je veux prier. J’avais eu l’idée de prier pour lui, afin

qu’il reste bien sage, bien pur, bien... digne de mon amour, quoi? Mais

je me suis avisé, à temps, qu’il y avait là-dessous un simple prétexte

pieux, venant tout droit de l’esprit malin, pour penser à lui, et qu’une

pareille prière n’avait pas grande chance d’être prise en considération.

Je prie donc pour moi, demandant à Dieu de me délivrer de cette

obsession.

18 JANVIER.--En me confessant, la pensée m’est venue de parler de mon

malaise. Mais à quoi bon? Je sens très nettement que je n’ai pas,

jusqu’ici, offensé le bon Dieu, que pour rien au monde je ne voudrais

l’offenser, que cette impression bizarre réside uniquement dans ma

sensibilité et que ma volonté n’y prend aucune part. C’est une chose que

je subis et que mon bon sens désavoue.

Cependant il est certain que, tout en la désavouant très sincèrement,

j’y ressens l’amorce du plaisir. Au fond, si ridicule que cela me

paraisse, je me trouve... comment dirai-je?... flatté secrètement

d’occuper peut-être une place dans ce petit cœur, et je voudrais bien

l’occuper tout seul. Donc amoureux et jaloux!... Eh bien, mon pauvre ami

Paul, pour un garçon de dix-sept ans, philosophe et gros bonnet de la

division, voilà qui est édifiant!

Comment sortir de là? J’irais bien à mon recours ordinaire, au Père

spirituel, qui par un fait exprès ne m’a pas appelé depuis huit jours.

Mais la chose en vaut-elle la peine? Il me répondra que c’est un

enfantillage et se moquera de moi... N’importe, je le verrai demain,

pour être tranquille.

20 JANVIER.--Le Père ne s’est pas moqué de moi: il a même pris la chose

tout à fait au sérieux. Quand je lui eus raconté l’origine du mal, le

trouble qu’il jette dans mon travail et ma prière, mon impuissance à

dominer ces impressions ridicules, il me dit, de son ton le plus grave:

«Mon cher enfant, il n’y a pas de maladie ridicule, ni du corps ni de

l’âme. Les plaisanteries ne guériraient pas la votre: il faut la

combattre sérieusement.

--Je le veux bien, mon Père: dites-moi comment.

--Par la raison et par la foi. La raison vous fera comprendre que, sous

l’apparente futilité de cette petite passion naissante, se cache le

danger sérieux d’un amollissement progressif de votre cœur: or, un cœur

mou est à la merci des pires tentations, pour le présent et pour

l’avenir. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage à vous, n’est-ce

pas?

--Non: je sors du lycée.

--La foi vous indiquera les moyens de conjurer le péril et de garantir à

votre cœur sa fermeté nécessaire: il faut prier et communier. Je vous

permets deux communions par semaine. Ajoutez-y l’observation plus

parfaite que jamais de vos devoirs journaliers, pour rester le maître de

votre volonté, et fuyez l’occasion: elle fait le larron. Avec cela, mon

pauvre enfant, prenez votre mal en patience, jusqu’à ce qu’il plaise au

bon Dieu de vous en délivrer.

--Sera-ce long, mon père?

--J’espère que non. Tout dépendra, non point des efforts violents que

vous pourriez être tenté de faire (ils aggraveraient le mal), mais de

votre fidélité calme et persévérante dans l’emploi des moyens indiqués.

Allez en paix, mon enfant... et revenez.»

En me reconduisant, il me dit encore: «Courage, Paul! Dieu vous envoie

cette petite épreuve pour vous aguerrir: il veut faire de vous un de ses

bons soldats.» Je lui ai promis de lutter de mon mieux.

25 JANVIER.--J’ai religieusement obéi à mon directeur et le calme semble

déjà revenir. D’ailleurs, grâce à une période de froid, nous avons

beaucoup patiné depuis quelque temps, et cet agréable exercice au grand

air a notablement contribué, je crois, à me rafraîchir le tempérament.

2 FÉVRIER.--Ce matin, fête de la Purification de la Sainte Vierge, en

présence de tout le collège assemblé à la chapelle, le P. Professeur

d’Humanités a prononcé ses _grands vœux_.

Rien de plus simple que la manière dont la cérémonie s’accomplit. Au

moment de la communion du prêtre, pendant que le P. Recteur, tourné vers

l’assistance, tient la sainte hostie entre ses doigts, le religieux à

genoux lit la formule solennelle qui consomme son pacte avec Dieu et

avec la Compagnie de Jésus; le P. Recteur reçoit cet acte signé et

présente au nouveau Profès, en échange de son oblation suprême, le corps

de Notre-Seigneur.

Mais la simplicité même de cet acte a quelque chose de saisissant, quand

on réfléchit que, dans la pensée du religieux, c’est une donation sans

réserve et sans retour de tout ce qu’il est, de tout ce qu’il a, au

service et à la plus grande gloire de Dieu, en même temps qu’une

généreuse acceptation de toutes les souffrances que pourra lui imposer

sa vocation. Désormais il ne s’appartient plus: il appartient à ses

Supérieurs, aux âmes qui auront besoin de lui sur n’importe quelle plage

du monde--et aux persécuteurs, qui font rarement défaut aux enfants de

saint Ignace. Mais aussi sa récompense est assurée, belle entre les plus

belles et hors de toute atteinte.

Ah! si j’étais appelé!...

A la séance littéraire, que l’Académie de Rhétorique a offerte au Père

après la cérémonie, celui-ci occupait selon l’usage la place du P.

Recteur. Il nous a parlé avec émotion du bonheur incomparable que donne

le sacrifice de soi à Dieu; puis, à propos du vœu spécial que font les

Pères de donner un soin particulier à l’instruction des enfants, il nous

exhorta à élever notre respect pour eux et notre bonne volonté à la

hauteur surnaturelle d’où descend leur dévouement. Il termina par le

gracieux octroi d’un congé.

13 FÉVRIER: _Jours gras._--Hier dimanche, grande représentation

dramatique, où Louis a fait un brillant début: il y a montré une

aisance, un naturel communicatif, qui m’ont agréablement surpris et qui

promettent au barreau de Z*** un avocat peu ordinaire. Notre professeur

avait déjà remarqué, depuis un mois ou deux, que le brave garçon

s’ouvrait et se développait à vue d’œil. Heureux effet du changement

d’air et de milieu.

Aujourd’hui lundi, loterie pour nos pauvres. J’ai gagné... enfin!... un

rond de serviette. Il y a un commencement à tout.

Mais hélas! par la même occasion j’ai gagné autre chose encore, dont je

me serais facilement passé. Pour tirer les numéros du fond des urnes,

n’avait-on pas imaginé de prendre les trois petits pages du cortège des

Rois, costumés comme alors! Mon négrillon était encore là, au beau

milieu, montrant ses dents blanches et ses yeux ronds à travers sa

figure noire, avec le même sourire. Et ce sourire, je l’ai reçu à bout

portant durant trois heures consécutives, étant placé juste en face de

lui: car ma voix de premier ténor me valait l’honneur de proclamer les

numéros sortants. Cependant je n’ai pas bronché, et quoique la séance

m’ait paru interminable, j’ai su garder jusqu’au bout mon apparente

indifférence, sous le couvert de ma dignité. Mais cette longue victoire

sur moi-même ne va-t-elle pas être suivie d’une fâcheuse réaction?

Par bonheur, pour la sortie de demain mardi gras, les Pères Surveillants

ont organisé, en faveur des grands qui restent, une excursion folle aux

sources du B..., l’un des plus jolis points de vue du pays. On se mettra

des kilomètres dans les jambes, du bon air dans les poumons, de la gaîté

dans le cœur, et la machine se trouvera remontée pour un bout de temps.

Vilain crapaud de négrillon, tout de même!

15 FÉVRIER: _Mercredi des Cendres._--Nous venions de faire à l’étude

notre prière du matin et je m’apprêtais à donner exceptionnellement à

mes membres harassés un petit supplément de repos, quand le P. Préfet

est entré, fort grave, et nous a annoncé que dans la nuit, vers onze

heures, un de nos condisciples, mon propre voisin de classe, avait été

appelé subitement à paraître devant le tribunal de Dieu.

Il ne s’y attendait pas, personne ne s’y attendait. Depuis quelques

jours, il souffrait d’humeurs malignes dans les genoux, mais ne gardait

même pas le lit. Hier soir, son père était venu le voir à l’infirmerie

et l’avait quitté sans inquiétude sérieuse, promettant de revenir

aujourd’hui. Jacques avait ensuite pris son repas, fait sa prière et

s’était couché comme d’ordinaire. A dix heures et demie, le F.

Infirmier, qui dormait dans une alcôve voisine, l’entend respirer avec

effort et gémir. Il court auprès de lui, cherche à le ranimer; mais

voyant ses soins inutiles, il appelle en toute hâte le prêtre le plus

rapproché, qui a juste le temps nécessaire pour lui faire demander

pardon de ses fautes et pour l’absoudre. L’agonie commençait: un quart

d’heure après, c’était la fin. Les humeurs froides avaient gagné le

cœur.

Jacques passait pour un bon élève et un excellent camarade. Il

appartenait à la Congrégation, puissant motif d’espérance pour le salut

de son âme. Mais la soudaineté du coup n’en a pas moins jeté la

consternation partout, spécialement en première division et en

Philosophie. Quand, ce matin, avant la cérémonie des cendres, le P.

Recteur a pris pour texte de son allocution la formule liturgique:

«_Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en

poussière_»,--le commentaire s’était fait d’avance dans tous les esprits

et la conclusion pratique apparaissait très claire:

«Nul n’est sûr du lendemain; il faut donc bien employer le présent et se

tenir toujours prêt à rendre compte de son âme à Dieu... Si l’on y

pensait sérieusement, ajouta le Père, oserait-on perdre en bagatelles un

temps précieux, qui va peut-être nous échapper tout d’un coup?»

Cela tombait à pic sur moi et n’a pas manqué son effet. Dans la journée,

je suis allé prier auprès du défunt, qui reposait, vêtu de l’uniforme,

sur une couche entourée de beaux lis blancs. Son pauvre père était assis

tout près, abîmé dans une douleur qui faisait peine; sa mère, Jacques ne

la connaîtra qu’au ciel. Devant ce cadavre de mon condisciple, j’ai

renouvelé à Dieu la promesse de donner à ma vie un emploi sérieux.

Et je suis définitivement guéri de ma sotte maladie de cœur.

16 FÉVRIER.--Hier, toute la journée, le silence et l’angoisse ont pesé

sur la maison. Pas de jeux; en cour, on parlait du défunt et, de temps à

autre, des regards troublés montaient vers les rideaux de la chambre

mortuaire, derrière lesquels on distinguait la rouge lueur des cierges.

La nuit a dû paraître longue à plus d’un et les rêves terrifiants

n’auront pas manqué. Moi, une fois couché, j’ai dit pour Jacques un _De

profundis_, et puis je l’ai prié de me laisser dormir, parce que j’en

avais grand besoin. J’ai très bien dormi.

Ce matin, service funèbre solennel, au milieu d’un émouvant

recueillement. Après l’absoute, pendant que la cloche tintait son

frémissant adieu, la dépouille mortelle de notre camarade se dirigea

vers la gare, précédée des Pères et suivie de tous les élèves, tête nue.

Je tenais avec trois autres philosophes les cordons du poêle. Jacques

traversa ainsi toute la ville, salué par la respectueuse pitié des

habitants. Sur le quai de la gare, on récita encore des prières, nous

jetâmes de l’eau bénite sur le cercueil, on le mit dans un fourgon,

dessus on plaça la grande croix de violettes qui symbolisait nos regrets

et nos espérances; puis, pendant qu’il s’en allait vers sa dernière

demeure, nous reprenions à travers la vie le chemin qui nous conduira

tôt ou tard au même terme.

A la classe du soir, le P. Professeur nous dit qu’il y avait dans cette

mort, avec ses circonstances imprévues, une leçon voulue de Dieu pour

nous et nous engagea à ne pas la laisser passer inutile. Il avait raison

et je suis décidé, pour ce qui me regarde, à la mettre à profit. Je veux

que ce carême, ouvert si tristement, ne s’achève point sans que j’aie

fait de réels progrès dans la lutte contre moi pour Dieu.

7 MARS.--Voilà trois semaines que mon journal est resté en panne: mais

où prendre le loisir de le faire marcher? Dès le lendemain du départ de

Jacques, le P. Professeur a réuni les fortes têtes de la classe pour la

préparation d’une séance de philosophie. Je me suis trouvé du nombre;

car, après avoir quelque temps regimbé contre ces études si arides, j’ai

reconnu qu’elles donnent à l’intelligence de nobles satisfactions et

j’ai fini par y prendre tout à fait goût. Avec le goût est venu le

succès.

La séance a eu lieu aujourd’hui, fête du grand théologien et philosophe

saint Thomas d’Aquin. Je suis sûr, Jeanne, que tu ne t’y serais pas

ennuyée, tant nous avions fait effort pour mettre les vérités les plus

abstraites à la portée des personnes... intelligentes. J’ai vu des dames

qui semblaient s’intéresser fort à ce qui se disait sur la scène. Mais

peut-être étaient-ce les mamans ou les sœurs des jeunes philosophes, et,

dans ce cas, toute conclusion sur la valeur réelle des choses devient

sujette à caution. L’amour est aveugle.

Les Ursulines, sans doute, ne t’ont jamais laissée soupçonner que nos

arrière-grands-parents, il y a quelques milliers d’années ou de siècles,

vivaient sur les cocotiers et y passaient leur temps, entre les repas, à

exécuter des gambades et des grimaces muettes, comme en font encore

aujourd’hui les singes dans les cages. Mais voilà qu’un beau jour, on ne

sait plus à quelle occasion ni à quelle date, les parchemins faisant

défaut, l’un d’entre eux s’avisa de parler; un autre lui répondit dans

la même langue (on pense que c’était une langue primitive) et ainsi le

singe devint homme.

Ils sont au moins quatre savants notables, de divers pays, qui veulent

nous faire gober cela, sur leur parole, sans y être allés voir. Le plus

drôle, c’est qu’ils le disent sans rire! Il est vrai que le plus célèbre

des quatre, un M. Darwin, est Anglais--et les Anglais ne rient jamais.

Cependant, il ne passe pas pour le plus mauvais dans cette _singerie_.

D’autres, ses admirateurs, prenant au bond la balle qu’il leur offrait,

consciemment ou non, s’en servent pour attaquer le dogme de la création.

L’un d’eux, Cari Vogt, l’a confessé en termes cyniques: «Il faut, sans

plus de façons, mettre le Créateur à la porte et ne plus laisser la

moindre place à l’action d’un tel être». Mais ce qui est facile à dire,

n’est pas toujours aussi facile à faire, et ces aimables descendants du

singe, pour remplacer la création, font exécuter à la science des

cabrioles et des tours de force extraordinairement réjouissants.

Le singe, leur grand-papa, ne s’est pas fait tout seul: si Dieu ne l’a

pas créé, d’où venait-il? Un Allemand--les Allemands ne doutent de rien,

ni surtout d’eux-mêmes--s’est chargé de lui fournir un arbre

généalogique très simple. Dieu n’a rien créé: la matière a toujours

existé. Or, il y a de cela bien des millions d’années, quelques

minuscules poussières, qui se promenaient dans l’espace, se collèrent

ensemble, par un effet de _circonstances exceptionnelles_, deux mots

joliment commodes, et constituèrent une petite chose informe, que M.

Hæckel appelle une _monère_ et que personne n’a jamais vue nulle part,

si ce n’est lui, en rêve de malade. La _monère_, avec le temps et

d’autres circonstances exceptionnelles, se transforma en un être vivant

moins rudimentaire, puis en un troisième plus parfait et, au bout de

vingt-et-une transformations de ce genre--l’Allemand répond du

chiffre--après avoir été successivement larve, ver, lamproie,

salamandre, singe inférieur, singe supérieur, arriva à l’humanité

intelligente et parlante.

C’est ce qu’on nomme le _transformisme_, et c’est ce beau système que

notre séance avait pour but de réduire à sa juste valeur.

Je ne t’en ferai pas l’analyse détaillée. Tu sauras seulement que Jean,

Louis et moi, nous avons eu l’insigne honneur de développer, dans trois

dissertations fort bien écrites, tu n’en doutes pas, et fort bien

écoutées, la théorie de l’_évolution_, qui forme la base du système.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 17 / 24 段