Il a beaucoup insisté, dans ses conférences ou instructions pratiques,

sur le devoir qui nous incombe, principalement à nous les grands, de

nous préparer dès le collège à l’action et aux luttes futures. J’ai été

vivement frappé de ses arguments. Dans une conversation particulière, il

a bien voulu me donner quelques explications, a réduit en poudre

certaines objections d’égoïsme ou de lâcheté, et m’a dit finalement:

«Vous avez beaucoup reçu, il faudra que vous donniez beaucoup.» Cette

flèche de Parthe me tracasse.

30 OCTOBRE.--Fête du B. Alphonse Rodriguez, patron des bons Frères qui,

sous la haute direction du P. Ministre, ont la charge du matériel de la

maison. Partout où on les rencontre, endimanchés et radieux, on la leur

souhaite _bonne et heureuse_. Et c’est de grand cœur: car il n’est pas

au collège un enfant de huit ans qui songe un instant à les confondre

avec des employés ordinaires. Leur tenue toujours modeste et réservée,

leur piété que nous admirons souvent à la chapelle, leur dévouement

simple et sans défaillance, trahissent à tout moment le religieux,

inspiré uniquement dans sa conduite par l’amour de Dieu et du prochain.

Leur prochain, sans doute, ce sont assez ordinairement des élèves bien

élevés, qui leur rendent la tâche facile, parfois peut-être agréable;

mais il s’en trouve aussi d’espèce différente: les _gommeux_, dont un

Frère linger ne parvient jamais à contenter les caprices de toilette, ou

les _sans-souci_, qu’il ne réussit pas à tenir propres; les _gourmets_

et les _délicats_, toujours à l’affut d’un prétexte pour dauber sur la

cuisine et le Frère cuisinier; les _douillets_ et les _grincheux_, qui

font le supplice perpétuel d’un Frère infirmier... et le reste. Que de

patience, d’abnégation et de vertus de toute sorte réclame une pareille

vocation! Tous les élèves, au moins dans leurs bons moments, s’en

rendent compte et respectent ces hommes dévoués, qu’un petit nouveau

appelait des _Pères en redingote_.

Mais, avec le même esprit religieux, ils n’ont pas tous les mêmes

façons: chacun garde son tempérament. Je ris encore de l’effroi que t’a

causé, à première vue, la tête de notre Frère portier. Je ne prétends

pas en faire un Adonis; j’avoue même, entre nous, qu’il a l’air un

peu... bouledogue. Mais, en dehors des sévérités nécessaires de sa

consigne, c’est un homme charmant et qui s’efforce d’être courtois avec

les dames. Tu as pu en juger par son sourire d’adieu!

Le Frère linger est un gros sourire en chair et en os. Il essaie bien

parfois de se fâcher, quand on le taquine; mais on voit trop qu’il le

fait par pur devoir de conscience. Son cœur n’a point de rempart et,

s’il a une porte, la clef est toujours dessus: que d’anciens pourraient

en témoigner! La plus sensible peine que puissent lui faire les

Supérieurs, c’est de lui imposer, dans le cachot voisin de sa lingerie,

la garde d’un coupable, avec défense de lui adoucir en quoi que ce soit

le _carcere duro_: le plus malheureux des deux, ce n’est pas le

prisonnier.

Je vous ai parlé autrefois du Frère infirmier, guérisseur, convertisseur

et prestidigitateur émérite. C’est bien le plus brave homme qu’ait

produit la terre d’Alsace, qui en produit tant.

Un type très particulier, c’est le Frère procureur ou économe. On l’a

dit juif converti; mais il paraît qu’on l’a calomnié: il n’entre pas de

juif dans la Compagnie et l’on ne voit pas qu’il soit indispensable de

descendre d’Abraham pour avoir le génie des affaires. Il avait ce génie

avant d’être jésuite: les Pères lui ont donné l’occasion de le

développer et il leur a rendu de grands services, à des époques

difficiles. On vient le consulter de loin, dit-on, sur des questions

épineuses. Je le vois quelquefois à son bureau, pour mes petites

affaires ou celles de la _questure_: je l’ai trouvé toujours très

avenant, pas fier du tout, serviable au possible et sachant même parfois

assaisonner ses bons services d’un joyeux calembour, bien pardonnable à

son aride métier.

Le Frère dépensier, plus jeune, doit être spécialement chargé de tenir

éveillés les vieux Frères, pendant la petite partie de domino qui suit

leur dîner: il s’en acquitte si bien que sa voix éclatante traverse les

murs et vient réveiller jusqu’aux dormeurs de notre étude. On le dit la

terreur du marché où il achète nos provisions, à cause de la forte part

qu’il réclame dans les profits que voudraient faire sur lui les

marchands et les marchandes. Mais il tient à honneur de nous bien servir

au réfectoire. Il m’a pris en affection, comme compatriote, et quand,

mes jours de lecture, je dîne seul après les autres, il soigne mon verre

de vin supplémentaire et mon dessert, puis me raconte des histoires.

C’est par lui que je connais si bien les Frères.

Le Frère cuisinier, qu’on voit rarement, a l’air aussi bon que son

gâteau de macaroni, qui a fait le désespoir de la pauvre Fanchon. On le

surprend parfois, venant contrôler par une porte entre-bâillée le succès

de ses plats de choix: son plaisir est de nous engraisser--pour le bon

Dieu.

Le Frère chef du personnel domestique semble mener rondement son

difficile bataillon. Il ne fait pas bon avec lui laisser tomber une pile

d’assiettes: il lance alors au coupable un «_malheureux pécheur!_» qui

promet de rudes expiations. Mais on est rassuré sur la persistance de

ses rancunes, quand on voit avec quelle bonhomie il préside au jeu de

boules de ses «grands enfants». C’est d’ailleurs un maître ouvrier pour

tous les travaux que nécessite la tenue d’une si grande maison:

peinture, vitrerie, serrurerie, jardinage, décoration, rien ne

l’embarrasse--sauf l’introuvable moyen de contenter en même temps tout

le monde et son père. Il me l’a dit en confidence.

Le Frère menuisier est un franc Picard de vieille roche. A voir ses

traits énergiques, son large dos voûté, sa longue redingote, son

haut-de-forme légèrement incliné sur la nuque, sa tabatière à queue de

souris et son vaste mouchoir de couleur, on n’est pas surpris

d’apprendre que sa naissance remonte encore au siècle dernier. Dans son

jeune temps, il a été _serpent_ de sa paroisse, où son instrument,

symbole des vanités humaines, se voit encore accroché en _ex-voto_ dans

le chœur de l’église. Aujourd’hui il a passé la septantaine et se plaint

de ne plus pouvoir soulever tout seul les grosses poutres, qu’il portait

jadis comme des plumes; mais le dimanche, aux vêpres, quand il chante

les psaumes avec nous, l’orgue ne peut lutter contre le formidable

cuivre de sa voix et doit prendre la mesure qu’elle bat. Nous y sommes

faits; le Père directeur de musique s’en impatiente quelquefois, mais...

il est Picard aussi et ne voudrait pas tuer de chagrin son vieux

compatriote, en le faisant taire par ordre supérieur. On dit que, depuis

trente ans, il ne boit que de l’eau,--pour mourir centenaire, dit-il[7]:

mais c’est par pénitence.

[7] Il est mort à 93 ans.

J’aime bien tous ces braves gens et ne me prive pas de causer avec eux,

quand j’en trouve l’occasion, surtout avec les anciens. Leur

conversation exhale comme un parfum d’humilité joyeuse et de paix

divine. L’autre jour, rencontrant le vieux Frère lampiste, un saint

homme qui porte le bon Dieu dans ses yeux, je lui demandai des nouvelles

de ses lampes: «Elles vont bien», dit-il; puis, sans transition, avec

une simplicité adorable, il ajouta: «Tâchez de mériter la lumière

éternelle.» Je répondis simplement aussi: «Priez pour que j’y arrive,

mon frère»--et fus payé d’un sourire d’adhésion.

Heureux sont-ils de n’être des savants, mais, en revanche, bons

serviteurs de Dieu et des hommes!

1er NOVEMBRE.--Il est cinq heures du soir. Un temps triste. Du haut des

tours de la cathédrale, le gros bourdon, par intervalles réguliers,

déverse au loin sur la ville les ondes prolongées du glas funèbre et

toutes les cloches des paroisses lui font écho. On dirait, d’une part,

la grande voix de la mort proclamant son empire universel et, de

l’autre, le concert plaintif des générations déjà mortes, demandant

grâce à leur Juge et secours aux vivants.

En revenant de la visite des cimetières, où se pressait une foule

pieuse, nous avons remarqué l’attitude pénible, presque honteuse, des

habitués de la rue et du cabaret. Le son des cloches, évidemment, leur

coupait la gaîté et gênait leur libre pensée. On a beau se dire qu’avec

la mort tout finit et refuser de loin les derniers services de l’Église:

quand le Jour des Morts ramène cet appel de l’Église à la prière pour

les défunts et, du même coup, le souvenir des êtres chéris qu’on a vus

partir pour... oui, pour l’autre monde, on se reprend à penser qu’on est

tout de même plus qu’un simple chien, et l’on irait peut-être aussi

saluer la croix de bois sous laquelle dorment le père et la mère, si

l’on n’avait peur du camarade X... qui a une langue du diable... Mais la

petite portera une couronne d’immortelles; ça lui fera plaisir, et ce

n’est pas compromettant: on en porte bien aux enterrements civils.

Pauvres gens!

J’ai prié pour tous ces inconnus dont nous avons visité les tombes: ils

sont nos frères. Mais j’ai prié davantage pour les défunts qui nous sont

chers, pour nos grands-parents, dont j’ai gardé un si tendre souvenir,

surtout de bonne maman Julie, qui m’apparaît encore, dans mon

imagination d’enfant, comme un portrait vivant de toutes les vertus

aimables. Pouvais-je oublier les émotions douloureuses qu’a dû réveiller

dans le cœur de nos bons parents la pensée de Gérard, notre aîné, enlevé

à leur affection et à la nôtre dans cet âge charmant où les fleurs

commencent à faire place aux fruits? Mais qui sait les déceptions que

Dieu lui a épargnées, en le prenant à quinze ans?

La mort ne m’effraie pas. Je vous ferais de bonne grâce mes adieux dès

demain, dès aujourd’hui, si Dieu le voulait. Le P. Prédicateur de la

Retraite nous a dit que cette indifférence se manifeste fréquemment à

seize ou dix-huit ans, et il en donnait deux raisons, qui sont deux

peurs: l’une, c’est la peur de perdre plus tard les chances de salut

qu’on a maintenant pour son âme, et l’autre, c’est une peur instinctive

du travail, de l’effort, des luttes qu’il faudra subir pour se créer une

place dans le monde. Ce serait si simple d’aller en paradis tout de

suite et tout droit, sans avoir eu la peine de le conquérir!--«Oui,

concluait le Père; mais il n’existe pas encore de paradis pour les

fainéants.»

Il faudra donc, de toute façon, que je trime, que je bataille et

peut-être que je peine rudement pour _faire ma trouée_. J’y suis résolu.

Mais dans quelle voie? Il se pose là un point d’interrogation qui

devient de plus en plus sérieux, à mesure qu’approche le terme de mes

études secondaires.

13 NOVEMBRE: _Saint Stanislas Kostka._--J’ai une prédilection pour ce

novice jésuite, mort d’amour pour Dieu et Marie, à l’âge que j’ai, après

avoir été deux fois communié de la main des anges. Les rudes combats

qu’il eut à soutenir pour répondre à l’appel d’en haut m’ont engagé à le

choisir comme patron dans la grave question de mon avenir.

20 NOVEMBRE.--Hier soir, de huit heures à dix heures, la classe de

Philosophie et l’Académie de Rhétorique ont eu la grande faveur

d’assister, dans le parloir, à la séance de rentrée de l’Association de

Saint-X... composée d’anciens élèves du Collège. Au bureau siégeaient,

comme président, vice-président et secrétaire, trois jeunes avocats; aux

premières places de l’assistance, on voyait le président d’honneur,

assis entre le R. P. Recteur et le P. Directeur de la Conférence;

derrière eux, bon nombre de professeurs, d’associés et nous--rien que

des gens d’esprit et de bon esprit!

L’un et l’autre pétillaient dans l’intéressant rapport du secrétaire sur

les travaux de l’année précédente. Il nous analysa en quelques pages

très vivantes, par petits groupes, les quinze ou vingt discours

prononcés par les Associés, dans l’espace de huit mois, sur des sujets

variés: questions d’arts et de sciences, d’histoire et de littérature,

de droit et de morale, de patriotisme et de charité, surtout d’économie

sociale et d’œuvres populaires--coups d’essai pour les débutants, coups

de maître pour les _vieux_ et pour certains privilégiés, de ceux chez

qui

_La valeur n’attend pas le nombre des années._

Plusieurs déjà, après s’être essayés devant l’auditoire bienveillant qui

les applaudissait aux réunions intimes du collège, sont allés porter la

bonne parole à des assemblées plus difficiles, sur divers points du

pays, non sans succès. Ils auront des imitateurs.

Le président d’honneur, ancien élève lui-même et bien connu pour son

dévouement actif à toutes les œuvres utiles, félicita vivement la

Conférence de tout ce qu’elle a tenté et accompli dans le sens de

l’apostolat social chrétien, qui est son but final. Puis il nous dit,

avec autant de netteté que de chaleur, en quoi consiste _le devoir des

jeunes_ dans le monde actuel. Au tableau saisissant des misères

physiques et morales qui rongent la France et des efforts sans relâche

que nos ennemis s’imposent pour la ruine des âmes, il opposa l’écœurant

spectacle de ces jeunes hommes de dix-huit à vingt ans, qui, riches de

toutes les ressources d’une éducation chrétienne et distinguée, ne

savent que faire de leur loisir, de leur intelligence et de leurs autres

belles qualités; qui promènent leur ennui et leur mollesse d’amusement

en amusement, papillons ou tourtereaux; qui n’ont aucun goût sérieux,

aucun idéal; qui n’ont rien au cœur en fait de noble ambition, et qui

gaspillent leurs plus belles années... à quoi? à traîner une existence

vide, stérile en œuvres, féconde seulement en regrets tardifs et en

remords. Et s’adressant à nous: «Ne soyez pas de ceux-là, mes jeunes

condisciples, s’écria-t-il; regardez plutôt ces Conférenciers, vos

aînés, et faites ce qu’ils font. Mais pour remplir un jour

convenablement votre devoir de jeunes hommes, il faut bien remplir

maintenant votre devoir de grands élèves. Vos Pères s’ingénient et se

dévouent de toute manière (nul ne le sait mieux que moi) à faire de vous

des chrétiens solides et intelligents, aptes à toutes les saintes

luttes, comme ils le sont eux-mêmes: répondez à leurs efforts par les

vôtres, et qu’un jour la France et l’Église puissent compter sur vous!»

Quand les acclamations eurent pris fin, le R, P. Recteur demanda la

parole. Après avoir remercié l’orateur et les Conférenciers de l’honneur

qu’ils font à leurs anciens maîtres, il annonça que, pour fournir aux

grands élèves présents une occasion immédiate de se former à l’apostolat

de la parole, il leur accorderait volontiers la permission d’assister

désormais, chaque quinzaine, aux réunions de l’Association, si nous le

désirions et si nos aînés n’y voyaient pas d’inconvénient.

Toutes les mains se levèrent comme une seule et les bravos éclatèrent.

Bonne soirée. J’en suis enchanté, mes amis aussi. Nous ferons quelque

chose... et je crois que mes horizons s’ouvrent.

25 NOVEMBRE: _Sainte Catherine._--Voilà une sainte qui humilie

singulièrement le sexe fort! Non contente de tenir tête à un empereur

fou furieux, elle a réduit aux abois tout le ramassis des philosophes

païens les plus huppés. Pour n’avoir pas devant le public un dessous

fatal à leur renom de savants, ceux que son invincible dialectique

n’avait pas convertis à la foi, n’eurent pas d’autre ressource que de la

faire rouer. Mais elle fit une croix sur la roue--et la roue cassa comme

un fil de verre, comme avaient cassé leurs arguments. Il fallut employer

la hache pour réduire à l’impuissance la vierge philosophe de dix-huit

ans.

Elle valait bien un homme, certes, et je m’explique parfaitement qu’on

l’ait instituée patronne des étudiants en philosophie. Le P. Recteur,

selon l’usage, nous a octroyé en son honneur une boîte de dragées et une

promenade de classe au premier beau jour. Vive donc sainte Catherine!

Je sais bien que les vieilles filles... Mais chut! _Ça brûle._

30 NOVEMBRE.--Sortie du mois, pour ceux qui ont la chance de n’être pas

loin de la maison paternelle; les autres se résignent à faire, aussi

joyeusement que la saison le permet, une excursion de quelques heures

dans la montagne. Le grand incident de la nôtre a été la poursuite

mouvementée d’une superbe couleuvre, que nous avons rapportée en

triomphe: elle sera promenée demain dans les cours comme témoignage de

notre intrépidité et, si nous trouvons un naïf, nous la lui ferons

avaler.

En hiver, la soirée vient de bonne heure et les parents qui n’ont pas,

comme les miens, mille choses à dire à leurs enfants, apprécient peu le

tête-à-tête prolongé avec eux dans un salon d’hôtel. Pour leur venir en

aide, chaque soir de sortie, une des classes supérieures leur offre une

comédie plus ou moins improvisée, mais toujours bien reçue. Les

Humanistes nous ont donné les _Inconvénients de la grandeur_, par le P.

du Cerceau, jésuite. On m’avait prié d’y faire un rôle, que j’ai trouvé

fort long et fort fatigant: j’ai dû rester immobile et muet, debout,

avec une hallebarde sur l’épaule, pendant trois quarts d’heure! C’est

inhumain, et pas plaisant du tout pour le personnage... Dévouement et

abnégation!

3 DÉCEMBRE: _Saint François-Xavier_, qui fut le Paul de la Compagnie de

Jésus, comme saint Ignace en fut le Pierre.--La messe nous a été dite

par un de ses successeurs, vénérable Père à longue barbe grisonnante,

qui portait sur ses traits amaigris et dans sa démarche fatiguée les

traces visibles de la souffrance. Il revient de Chine. Il a bien voulu

nous faire, à la grande salle, une «simple causerie» sur sa chère

mission.

Après quelques données générales sur l’étendue et le gouvernement du

Céleste Empire, le Père nous parla de cette civilisation chinoise,

cristallisée depuis des siècles et réfractaire à tout progrès. Il nous

dépeignit la duplicité insondable des habitants, leur politesse de

théâtre, leurs études baroques qui consistent à apprendre un alphabet de

quatre-vingt mille caractères, leurs relations de famille, leur cuisine,

leur médecine, et à ce dernier propos il nous raconta comment il venait

d’échapper à une terrible attaque de choléra, gagnée dans une de ses

courses apostoliques en pays perdu. On avait appelé en toute hâte le

docteur de l’endroit. Celui-ci examina le malade, fit une grimace peu

rassurante, puis ordonna de le frictionner à tour de bras avec des

linges chauds, pour rétablir la circulation du sang. Comme l’effet

désiré se faisait attendre, il lui râcla le dos jusqu’au vif avec des

écailles d’huître: les membres restèrent froids. L’Esculape demanda des

épingles et, à l’exemple des anciens bourreaux de martyrs, les insinua

sous les ongles du patient: toujours rien. Alors, saisissant une forte

aiguille à tricoter, sans crier gare, il la lui plongea net de plusieurs

centimètres dans le creux de l’estomac. Du coup, la réaction se fit, le

sang circula et le Père fut sauvé. Il ajouta: «En pays civilisé, aucun

médecin n’aurait osé m’appliquer ce traitement brutal et j’étais un

homme mort, tandis qu’à présent mes forces reviennent peu à peu et, dans

quelques semaines, je compte aller reprendre ma besogne interrompue.»

Il nous parla ensuite de la haine héréditaire des Chinois pour tous les

Européens, qu’ils appellent les diables d’Occident: c’est le grand

obstacle, inventé par le vrai diable, contre la prédication de notre

sainte foi. «A ce préjugé invétéré, nous dit le Père, il n’y a qu’un

remède: vaincre la haine par l’amour, la défiance par le dévouement. Le

Chinois ne manque pas de cœur; mais il faut atteindre ce cœur et le

gagner. Les riches, les puissants et les savants, tous orgueilleux ou

corrompus, restent jusqu’ici à peu près inaccessibles à un Évangile qui

leur demande l’humilité et la chasteté; mais l’Évangile a été d’abord

annoncé aux pauvres, aux faibles et aux simples. Nous recommençons en

Chine l’œuvre du Christ et de ses apôtres auprès des âmes neuves, et cet

humble ministère nous apporte de nombreuses consolations.» En preuve, le

Père nous raconta quelques faits bien touchants, puis conclut, d’un ton

qui vous pénétrait: «Voilà, mes enfants, ce que le missionnaire obtient

à force de travail et de peine. Il obtiendrait davantage, s’il était

comme les premiers Apôtres, comme François-Xavier, un saint et un

faiseur de miracles. Du moins peut-il, comme François-Xavier, donner

pour ces millions d’infidèles son dernier souffle de vie, peut-être sa

dernière goutte de sang: c’est le double espoir de tous les frères que

j’ai laissés là-bas--et c’est le mien.»

Que dirais-tu, Jeanne, si je partais avec le P. Missionnaire?

Pourrais-je rien faire de meilleur? J’y penserai.

6 DÉCEMBRE.--Ce matin, en me levant, j’ai trouvé dans l’un de mes

souliers un délicieux cornet de bonbons fondants, que le grand S.

Nicolas y avait laissé tomber, la nuit, en passant devant les lits des

enfants sages. Mon voisin de droite, qui pleurniche facilement, a retiré

des siens deux oignons, qu’il s’est hâté de dissimuler; celui de gauche,

un farceur, a été gratifié d’une superbe carotte crue, qu’il mangera.

Certains étourdis ou paresseux ont retrouvé les verges qui épouvantaient

déjà leur enfance, sans la corriger.

Morale: il n’y a pas de petits profits--ni de petites leçons.

8 DÉCEMBRE: _Immaculée Conception._--Ma dignité préfectorale m’a valu le

grand honneur d’assister à la fête patronale de la Congrégation des

_Anciens_. Ils étaient là cinquante ou soixante en âge d’homme, venus

pour renouveler aux pieds de la Vierge Immaculée, par l’organe de leur

préfet, la promesse solennelle, non pas de renverser le gouvernement ou

de comploter un État clérical dans l’État laïque, mais d’honorer Marie

par le fidèle accomplissement de leurs devoirs de chrétien et de

Français. Ce fut la résolution que le R. P. Recteur, dans une allocution

vibrante, les invita tous à emporter de la sainte Table avec le corps de

Notre-Seigneur, qui donnerait à leur bonne volonté la force et la

persévérance.

Que ne sont-ils cinquante ou cent mille à donner cet exemple en France!

Elle redeviendrait chrétienne.

25 DÉCEMBRE.--«_Noël! Noël! Voici le Rédempteur!_» Pendant que, cette

nuit, du haut de la tribune, ce beau cri de reconnaissance invitait

élèves et parents, dans la chapelle trop étroite, à saluer l’Enfant-Dieu

sur la paille de sa crèche, et que moi, indigne, je le recevais

réellement dans mon cœur, oui, j’ai compris mieux que jamais l’immense

bienfait d’avoir été arraché, par la vertu de la Rédemption, à la

servitude des passions mauvaises. Désormais je suis son esclave, je veux

l’être jusqu’à la mort. Je n’ignore pas à quoi cette résolution

m’engage; mais je compte que sa grâce, après m’avoir cherché si bas et

ramené de si loin, ne m’abandonnera pas à ma faiblesse naturelle. Gloire

à Dieu au plus haut des cieux!

Ces pensées m’ont poursuivi toute la journée. Vingt fois pendant les

offices si beaux de la fête, je me suis senti pressé invinciblement de

m’offrir au Dieu enfant, moi et tout ce que je puis valoir. Je lui ai

tout donné: il fera de moi ce qu’il voudra--ou ce qu’il pourra.

--Le soir, après Vêpres, la Division des Grands a servi à nos vingt

enfants pauvres, en l’honneur de l’Enfant Jésus, un goûter des plus

alléchants. Au menu traditionnel, composé de choses plus solides, la

délicate générosité des élèves avait ajouté quantité de friandises

prélevées sur leurs desserts. C’était plaisir de voir avec quel entrain

nos jeunes invités faisaient plat net: ils trouvaient tout juste, entre

deux bouchées, le temps d’adresser une risette à Messieurs leurs

servants. Parfois, tournant et retournant dans leurs mains une orange ou

un bout de pâtisserie, ils avaient l’air de se demander: «Ça sera-t-il

pour moi ou pour mon petit frère?» Lutte terrible entre deux amours!

Mais, un instant après, l’amour fraternel l’emportait sur la

gourmandise, et l’orange ou la pâtisserie était glissée dans une poche

de réserve, pour faire des heureux à la maison. Ces enfants d’ouvrier

ont très généralement bon cœur.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 16 / 24 段