vues. J’appris là du Père un moyen précieux de se désaltérer sans
danger, en pleine chaleur, aux sources glaciales des montagnes. Le voici
pour ton usage. On puise de l’eau, on y verse un peu de rhum et l’on
avale le tout, à petites gorgées, à travers un morceau de sucre qu’on a
dans la bouche. C’est un pur nectar, et un raffinement que les vacances
seules peuvent excuser.
Le troisième jour, délicieuse flânerie sur le vaste plateau qui domine
les bains, véritable tapis de verdure, où le pied se pose sans la
moindre fatigue. Au milieu, un ruisseau de cristal, qui, sur un assez
long espace, en vertu de la vitesse acquise, va contre mont. Par
endroits, des touffes de myrtilles, qu’on croque avec plaisir. Puis des
vaches qui, tout en ruminant philosophiquement (dit le Père), vous
regardent avec sympathie. Et surtout de l’air, de l’air à pleins
poumons, pur, dilatant, vivifiant, aromatisé parfois de la bonne senteur
des sapins. Tant qu’on le respire sur les hauteurs, il semble
nourrissant et donner des ailes: au retour, quand on s’assied à table,
on sent qu’il vous a creusé l’estomac jusqu’au talon. Ma mère est
effrayée de ce que je dévore.
Hier enfin, nous croyant suffisamment entraînés, nous avons entrepris
l’assaut des grandes hauteurs, en commençant par le Puy-Gros et la
Benne. Ces deux têtes, unies par une encolure peu profonde, sont à 1700
mètres, et nues comme un crâne d’académicien ou de sénateur. Vue
superbe, quoique assez bornée, sur le fouillis des montagnes et sur la
vallée de la Dordogne. Comme on se sent loin du monde, là-haut, et petit
devant les œuvres du Créateur! J’ai mieux compris pourquoi Dieu aime à
se faire adorer sur les sommets. En montant, nous avions rencontré une
petite bergère, qui, tout en gardant ses vaches, un tricot dans les
mains, chantait de tout son cœur l’_Ave maris stella_, comme à l’église:
cette enfant comprenait par instinct que la belle grande nature est le
temple du bon Dieu.
Écoute une attention délicate de ce Dieu si bon. Une fois arrivés au
sommet du Puy-Gros, nous mourions de soif. Nous avions bien notre gourde
de rhum; mais où trouver de l’eau? En approchant d’une roche plate qui
semblait indiquer le point culminant, ô miracle! nous la trouvons
percée, à la surface, d’une dizaine de cuvettes naturelles; l’orage de
la veille les avait remplies d’une eau admirablement limpide, à laquelle
le vent avait conservé toute sa fraîcheur. Nous dîmes notre
_Benedicite_; puis, mollement couchés sur l’herbette à l’abri du rocher,
nous pûmes arroser à plaisir nos provisions de bouche et, après
déjeuner, nous nous payâmes un brin de toilette, chacun dans son lavabo
fourni par le ciel. Cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?
Aujourd’hui, repos indispensable pour refaire nos jarrets et pour
t’écrire. Mais demain, grandissime excursion au Puy de Sancy, le roi des
Monts-Dore, haut de 1886 mètres. Il y aura des ânes pour les amateurs.
Tu vois que, si ma vie n’est pas tout à fait celle d’un sybarite, vu
l’exercice qu’elle comporte, je vais pourtant de plaisir en plaisir.
C’est au P. X... que je le dois; mais il prétend que c’est le contraire,
et que l’obligé, c’est lui. De fait, à regarder les apparences, on
pourrait croire qu’il s’amuse autant que moi: mais bien naïf est qui se
fie aux Jésuites! Ils s’entendent parfaitement à dissimuler leurs
vertus--ou du moins à les accommoder à la faiblesse humaine. Le P. X...
sait vivre et rire. Mon père, qui est chrétien, mais n’avait jamais vu
de jésuite dans l’intimité, disait l’autre jour: «Je ne me les figurais
pas comme cela: au moins ils ne rendent pas la religion désagréable!»
Bref, mon ami, si tu étais ici avec nous, ce serait un idéal de
vacances. Hélas! je te vois là-bas, dans la plaine, dans le marécage,
respirant un air à couper au couteau, de la poussière à rendre aveugle,
de la fumée à étouffer, buvant une eau empoisonnée par l’industrie
moderne, mangeant sans appétit, dormant sans sommeil, traînant sur un
affreux pavé le morne boulet de l’ennui. Mon pauvre gros, que ne
viens-tu demain au Sancy! Un âne de plus (je parle de celui que tu
aurais l’honneur... non, qui aurait l’honneur de te conduire) ne serait
pas d’un mauvais effet dans la caravane.
Mais c’est mal de faire danser ainsi devant toi la pomme de Tantale:
pardonne. Cela vient du grand désir que j’aurais de nous récréer tous
deux et de te mettre à l’avance en relation avec notre professeur
désigné. Tu te tromperais, d’ailleurs, si tu te figurais qu’en cheminant
par monts et par vaux, nous ne faisons que rire et plaisanter. Le P.
X... est un homme très sérieux, quand il veut, et moi (tu le sais)
aussi. Il veut bien me donner un avant-goût des études philosophiques et
quelques bons conseils pour me les rendre profitables: tu en auras ta
part, quand je te reverrai. Nous avons parlé aussi du collège, de la
Congrégation, de toi et de tout ce qu’on peut attendre de ton
intelligence, de ton travail, de ta bonne influence. Il compte beaucoup
sur tout cela et je lui ai promis en ton nom que tu ne démentirais pas
ses espérances.
Un homme averti en vaut deux, mon gros. Quand on a failli remporter une
_mention très honorable_, on est tenu de hausser sa vertu au niveau de
sa gloire: diplôme oblige. Moi qui n’ai attrapé qu’un _assez bien_ à
cause de ces maudites Mathématiques, j’ai droit à me reposer sur mon
passé: toi, il faudra que tu marches en avant, à la tête, en tout.
_Intelligenti pauca_: si je te prêchais trop, tu finirais par me
reprocher d’être toujours sur ta nuque, comme un cornac sur celle d’un
éléphant... Ne te fâche pas de la comparaison: l’éléphant est un animal
très noble et très estimé, non seulement pour ses dents, mais aussi et
principalement pour son intelligence.
Ton ami Louis viendra-t-il décidément nous rejoindre? S’il te ressemble
(je dis cela pour faire passer mes autres impertinences), je ne demande
pas mieux que de conclure amitié avec lui.
Es-tu content? Si tu ne l’es pas, tu as tort; car au fond, tout au fond,
Va, je ne te hais point!
Prie pour moi. Et bonnes vacances!
JEAN.
59. _De ma sœur._
8 octobre.
Mon cher frère,
Voilà toute une semaine déjà de solitude! Ne me demande pas si j’ai
encore le crève-cœur, ni combien de fois je monte dans ta chambre causer
avec ton portrait, que j’ai mis là pour te remplacer. Il faut me
pardonner cette petite folie: elle m’aide à prendre patience. Car après
ces deux mois de vacances, où tu t’es montré si bon, ton départ a
terriblement changé ma vie. Mais puisque je te l’ai promis, je veux être
raisonnable.
Maman se console en consolant la mère de Louis, qui vient nous voir
assez souvent. La pauvre femme! N’ayant plus son fils, elle n’a plus
rien, sinon le plaisir d’en parler avec nous. Son beau-frère lui tient
rigueur de ce qu’elle lui a forcé la main pour faire entrer son pupille
chez les Pères; il tremble encore à la seule pensée des désagréments que
cet acte de témérité pourrait lui attirer. Il en a fait l’aveu à papa,
qui lui a répondu net: «Vous avez peur d’être appelé jésuite?... C’est
un tort. Je me suis aperçu que ça ne tue pas et, croyez-moi, ça vaut
mieux que d’être déshonoré par ses enfants.»--«Je vous crois, monsieur
Ker», a balbutié le brave homme abasourdi, et il s’est empressé de
prendre son chapeau, craignant peut-être que papa ne l’invitât à venir
dimanche avec lui à la grand’messe.
Sais-tu qu’il devient tout à fait pieux, notre cher papa? Sa tenue
recueillie à l’église fait l’édification de la paroisse; le sermon ne
lui paraît plus si monotone, ni les cérémonies trop longues. Je pense
qu’il ira bientôt à vêpres: il a déjà remarqué que ton paroissien peut
servir aussi à chanter les psaumes en latin. Ce paroissien fait des
miracles.
Les lettres que madame X... reçoit de Louis débordent d’enthousiasme. Il
vante le bon ordre et le régime de la maison, la direction
paternellement ferme des maîtres, la facilité de rapport avec les
élèves, le respect général des convenances, le sentiment du devoir,
l’entrain au travail comme au jeu, l’esprit de famille, et dit qu’on ne
peut comparer le collège avec le lycée, parce que c’est tout un autre
monde. Aussi il promet à sa mère de lui donner désormais le plus de
contentement possible, en ajoutant que, pour cela, il n’aura qu’à
regarder... tu devines qui, et à faire comme lui. Là-dessus, tableau de
l’estime qui entoure Paul, de la confiance absolue que lui témoignent
les Pères, de l’affection qu’il inspire à ses camarades, de l’heureuse
influence qu’il exerce même sur les moins traitables. Finalement, après
la grâce de Dieu, c’est sur ton amitié qu’il compte pour arriver, avec
le temps, à te ressembler un peu. Je sais tout cela par cœur, parce que
je l’ai lu trois fois, dans le texte original, et je ne dis pas tout,
pour ne pas te couvrir de confusion. Tu comprends que c’est pour nos
parents et moi du pain bénit, et qu’on n’en perd pas une miette.
Je veux te remercier encore une fois, mon cher Paul, des avis et des
conseils fraternels que tu m’as donnés pendant ces bonnes chères
vacances. Les ai-je toujours assez bien reçus, dis? Si je ne l’ai pas
fait (car, malgré tout, je me sens beaucoup trop fière encore),
pardonne-moi. Je ne les ai pas oubliés et je m’applique tous les jours à
les faire passer dans ma conduite. Mais si tu étais là, tout irait bien
mieux.
Tu m’as dit qu’à cause de tes études, maintenant plus sérieuses, tu ne
pourrais plus nous écrire aussi longuement que l’an dernier: ce sera une
grosse privation. J’aurais tant voulu savoir tout ce que tu fais et
vivre ta vie au jour le jour, afin de m’encourager par ton exemple à
mieux remplir tous mes devoirs!
Au moins, prions bien l’un pour l’autre, mon vrai frère, et aimons-nous
comme le bon Dieu nous aime. Je t’embrasse.
JEANNE.
Ta mère aussi, mon cher Paul, regrette le jeûne auquel nous allons être
condamnés tous par la réduction de tes loisirs; mais ton devoir passe
avant notre satisfaction. Remplis-le toujours vaillamment, avec l’aide
de Dieu et de Marie!
60. _A ma sœur._
10 octobre.
Ma bonne Jeanne,
On n’est jamais trahi que par ses amis. J’ai prié Louis de se souvenir
qu’un philosophe doit savoir modérer sa langue, s’il ne veut pas risquer
de commettre des exagérations toujours regrettables. Qu’il dise du
collège tout le bien qu’il en pense: il n’en dira jamais trop. Mais pour
ce qui regarde les vertus qu’il m’octroie si libéralement, je proteste
contre le verre grossissant à travers lequel son amitié les mesure:
quand il m’aura vu quelque temps de plus près, il en rabattra.
De son côté, mon autre ami Jean vient de me jouer un tour encore plus
traître. Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un préfet de
Congrégation chez les Jésuites?... C’est un élève qu’on place sur le
chandelier pour éclairer de ses vertus toute une division. A la chapelle
de Congrégation, il préside les réunions sur une estrade, assisté de ses
deux assistants. Dans les grandes circonstances, il complimente, au nom
de tout le collège, le P. Recteur ou les illustres étrangers qui nous
honorent de leur visite. C’est encore à lui qu’on recourt, lorsqu’il
s’agit de plaider auprès des Supérieurs, soit une amnistie, soit une
faveur exceptionnelle, promenade ou lever de six heures. Si, au prestige
que lui donnent tous ces honneurs, il joint certaines qualités
personnelles d’intelligence et de caractère, ses condisciples trouveront
naturel, en mainte occasion, de lui déférer le rôle délicat d’arbitre
des querelles et de redresseur des torts. Mon ami Jean remplissait
depuis un an ces multiples devoirs de la préfecture avec une perfection
qui ne laissait rien à désirer et, par conséquent, le bien commun
semblait demander qu’on ne lui cherchât pas de remplaçant. C’était, je
pense, l’avis de tout le Conseil de Congrégation, certainement le mien.
Or, il y a trois jours, quand le Conseil s’assembla pour désigner les
candidats qu’on propose d’ordinaire aux suffrages des Congréganistes,
Jean demanda la parole et dit: «Mon R. Père, j’ai porté le fardeau de la
préfecture pendant toute une année: il me semble qu’un changement de
titulaire ne pourrait qu’être utile à la Congrégation et à moi-même.
Avec votre agrément, je décline donc toute nouvelle candidature à cette
charge et je prie les Conseillers de reporter leur voix sur une autre
tête. Il ne manque point ici de confrères qui méritent cet honneur aussi
bien et mieux que moi.» Le Père n’objecta rien. On vota et je sortis en
tête de la liste, évidemment comme ami de Jean. Je protestai de toutes
mes forces que je ne me sentais pas à la hauteur de la tâche et que
Jean, préfet modèle, avait rendu la place difficile à remplir pour
n’importe qui, mais tout à fait impossible pour moi, le dernier venu. Je
demandai, en conséquence, que l’on recommençât le vote. Hélas! je n’y
gagnai rien: ils me maintinrent au premier rang et les Congréganistes
ratifièrent le choix.
Je suis donc préfet, pour mon malheur et le malheur des autres, et ce
misérable Jean, nommé mon premier assistant, se frotte les mains sous
mon nez en me disant: «Pincé, mon gros! Chacun son tour.» Mais je ne me
tirerai jamais honorablement d’affaire, si maman et Jeanne ne disent pas
tous les jours, et papa le dimanche à la messe, une prière spéciale à
mon intention. J’y compte.
Ce n’est pas tout. Le préfet est aussi, de droit, président d’une
_Conférence_ établie en première division. Elle a pour but de nous faire
faire, autant que notre situation d’élèves pensionnaires le permet,
l’apprentissage de la charité et (si le mot n’est pas trop prétentieux)
de l’action populaire.
Notre premier moyen de contact avec le pauvre peuple, c’est
l’instruction religieuse, que vingt à vingt-cinq enfants d’ouvriers
viennent recevoir chez nous, chaque semaine, au temps de la récréation.
Dix à douze catéchistes, philosophes ou rhétoriciens, ont chacun leur
petit groupe de deux ou trois gamins, dont ils s’ingénient, rarement
sans peine, quelquefois avec un succès très consolant, à éclairer
l’esprit et à former le cœur. Ils sont aidés dans cette tâche par des
leçons de choses sur tableaux coloriés, par de petites conférences sur
l’histoire sainte, enfin par une bibliothèque de bons livres.
Les enfants sont ensuite récompensés, selon leur bon vouloir, par des
secours que nous allons porter régulièrement à leurs familles, sous la
conduite du P. Directeur, toujours pendant les récréations. C’est notre
second moyen d’entrer en relations avec les pauvres gens. Nos visites
les habituent à voir le prêtre et dissipent leurs préjugés contre
l’indifférence des riches et des fils de riches; ils se soulagent à nous
raconter leurs souffrances et se laissent peu à peu, quelques-uns du
moins, ramener aux pensées et aux pratiques chrétiennes. Nous-mêmes,
nous apprenons là à compatir aux privations d’autrui, en les voyant de
près, et à nous priver aussi pour de plus malheureux que nous.
Tu avoueras que c’est une fort belle œuvre; mais comme toutes les œuvres
et comme la guerre, elle a son nerf, qui est l’argent. Il nous en faut
beaucoup, parce que ces pauvres gens ont beaucoup de besoins: chez
certains règne la misère noire et une détresse à fendre l’âme. Je quête
auprès des élèves, tous les dimanches; mais les bourses des collégiens
ne sont pas aussi larges que leurs cœurs et, sans l’aide des bonnes âmes
du dehors, nous serions, comme les budgets modernes, en déficit
perpétuel.
Papa, maman, Jeanne, vous êtes de bonnes âmes, n’est-il pas vrai? Or
donc, pour faire honneur à ma nouvelle présidence, je te charge, ma
sœur, de réclamer à papa, chaque dimanche, au sortir de la messe, le
prix de location de mon paroissien, et comme il ne s’agit pas d’un
paroissien vulgaire (je parle du livre--et de papa), j’espère un fort
minimum. Je l’autorise à le prendre sur mon futur héritage, que je ne
souhaite pas de recueillir avant un siècle.
Maman et toi, ma chérie, tâchez de trouver le loisir et la laine
nécessaires pour me tricoter, de vos habiles mains, chaque semaine, à
l’intention de mes pauvres gamins, quelque petite pièce de vêtement bien
chaud pour l’hiver, bas, chausson, gilet, châle, cache-nez, etc. Si tu
pouvais débaucher pour le même travail une demi-douzaine d’amies et
ramasser n’importe où quelques vieux vêtements encore mettables pour
homme, femme ou enfant, je te baiserai sur les deux yeux. Nous faisons
une distribution ordinaire à la fin de chaque mois et une extraordinaire
en la fête de Noël.
J’ai fini mon boniment et je me félicite d’avance, avec mes petits
pauvres, des jolis cadeaux que l’Enfant Jésus, leur frère du ciel,
m’enverra par la poste de Z.
Louis, n’étant pas de la Congrégation, ne peut encore aspirer à
l’honneur de porter la médaille de catéchiste. Peut-être aussi, grâce à
l’éducation du lycée, son instruction religieuse garde-t-elle certaines
petites lacunes qui l’exposeraient, sans qu’il s’en rendît compte, à
être pour nos enfants un docteur d’hérésie. Mais ce n’est qu’une
question de temps. Il a pris position très franchement, dès son arrivée,
parmi les meilleurs élèves et commence déjà à faire honneur à ses deux
patrons, Jean et moi. Nous l’encourageons de notre mieux.
Ce qui suit, Jeanne, est pour toi seule.
Je te félicite, ma bonne sœur, de prendre si raisonnablement le chagrin
de notre séparation. Si tu avais fait autrement, tu aurais doublé le
mien; car, moi aussi, j’ai souffert de la rupture de ces relations si
nouvelles, si fraternelles, que le désir de nous rendre mutuellement
moins imparfaits avait établies entre nous durant les vacances. Mais
chaque chose a son temps, et le bonheur, nous disait hier notre P.
Directeur, n’est que là où est le devoir.
Bien loin d’avoir à te reprocher quoi que ce soit, ma chère Jeanne, je
te remercie encore des encouragements que j’ai trouvés dans ton
affection, ta franchise et tes bons exemples: grâce à tout cela et à nos
communions, je puis te déclarer en confidence que ces deux mois, souvent
si mauvais, ont passé cette fois pour mon âme sans faute sérieuse et
presque sans trouble. Leur souvenir continue à stimuler ma volonté de
bien faire.
Tu voudrais participer d’une façon plus complète à ma vie de tous les
jours? Mais tu ne sais donc pas, ma pauvre enfant, que la vie de collège
est nécessairement très régulière, je ne veux pas dire monotone?
Aujourd’hui, on se lève, on travaille, on se couche; le lendemain, on se
lève à la même heure ou une demi-heure plus tard, on travaille, on se
couche; le surlendemain, suite du même chapitre, sauf qu’on va prendre
l’air durant trois heures à la campagne. Et ainsi toujours. Cet
ordinaire n’est varié que par quelques fêtes plus solennelles,
religieuses ou profanes, dont le programme, dans ses grandes lignes, ne
diffère pas de celui de l’année précédente, consigné sur le registre du
P. Préfet. Il m’a dit que cela s’appelait le _Coutumier_. Les Jésuites
sont essentiellement hommes de tradition, en tout, dans l’éducation
comme dans l’enseignement: je crois que c’est leur grande force, et ils
y tiennent. Ce n’est pas moi, garçon sérieux ou du moins désireux de
l’être, qui les en blâmerai. Mais tu vois, pauvre chérie, quel médiocre
intérêt il y aurait pour toi à être mêlée aux détails de ma vie
journalière.
Ce que tu m’apprends des progrès de papa me comble de joie. Mon
paroissien n’est pour rien dans ce miracle: tout vient de notre bonne
Mère de Lourdes. Remercions-la bien ensemble, pour qu’elle ne laisse pas
son œuvre inachevée.
Moi-même, Jeanne, j’attends beaucoup de tes prières, dont je vais avoir
plus besoin que jamais durant cette année de philosophie, si décisive
pour mon avenir. C’est, bien entendu, à charge de revanche.
Je t’embrasse comme mon unique sœur.
Ton frère,
PAUL.
61. _De ma sœur._
14 octobre.
Mon cher frère,
J’accours en toute hâte pour te dire que papa et maman acceptent bien
volontiers de t’aider à soutenir l’honneur de ta nouvelle présidence et
que j’ai déjà racolé deux bonnes amies pour venir travailler avec moi.
J’ai envie de fonder un ordre de jeunes filles, qui s’appelleront les
_Chevalières de l’Aiguille pour les pauvres_. Qu’en penses-tu?
Mais, en retour, je pose une condition. Il faut absolument que tu
trouves le temps de me «mêler aux détails de ta vie». Tes belles raisons
contre ne m’ont pas du tout convaincue. Je serai ravie de t’entendre
parler de vos fêtes religieuses ou profanes, et même de moins que cela.
Ta vie, mon Paul, c’est toi, et tout ce qui est toi m’intéresse.
Si tu ne peux plus nous faire de ces beaux longs récits de l’an dernier,
rédige-nous, à tes moments perdus, un petit journal, où tu mettras ce
qui te passera par la tête ou par le cœur, tantôt plus, tantôt moins. Tu
nous l’enverras de temps en temps, pour que nous ayons quelque chose à
sucer dans l’intervalle de tes lettres. Veux-tu, mon frère? Je t’en prie
au nom de la bonne Mère de Lourdes. Tu me feras du bien, et je prierai
encore un peu plus, pour que Dieu t’éclaire sur ton avenir.
Ta sœur,
JEANNE.
MON JOURNAL
15 OCTOBRE.--Je ne pouvais pas refuser une chose qui m’est demandée au
nom de Notre-Dame-de-Lourdes. Et puis, ce que _fille_ veut, Dieu le
veut! Me voilà donc condamné, ma sœur Jeanne, à t’ennuyer: je te plains,
mais ce sera ta faute, non la mienne. Je commence mon journal.
Aujourd’hui, classe de deux heures sur le _syllogisme_.
--Ah! mon Dieu, quelle est cette bête-là?
--Ce n’est pas une bête: c’est la forme par excellence du raisonnement
déductif, que tu emploies, sans le savoir, plusieurs douzaines de fois
par jour ou par heure. En voici le principe très simple: _Si une idée C
rentre dans une idée B, laquelle rentre elle-même dans l’idée A, il sera
prouvé que l’idée C rentre dans l’idée A._
Il ne se peut rien de plus clair et je pense que tu as saisi. Non? En ce
cas, je déduis, par voie d’_enthymème_, que je perdrais mon temps à te
parler de _logique formelle_: tu n’y verrais que du feu. C’est un peu
comme ton frère. On me dit pourtant que la philosophie m’intéressera
beaucoup: je ne veux pas en désespérer.
18 OCTOBRE.--Première promenade à la maison de campagne, empêchée
mercredi dernier par la pluie. Un de ses buts est de remettre en place
le cœur des pauvres nouveaux. J’ai pris mon rang avec Louis et un autre
philosophe, qui vient du collège de N... Jean s’est emparé de deux
rhétoriciens, auxquels il inculque joyeusement les bons principes, et la
gaîté.
La campagne est belle, quoique un peu triste avec ses feuillages
mourants, que réchauffe en vain le pâle soleil d’automne. Je m’aperçois
que ce paysage produit sur mes nouveaux un effet de rêverie silencieuse,
que vient heureusement interrompre la cloche du dîner.
Je suis curieux de voir si la philosophie, qui explique tout, nous
expliquera l’influence exhilarante, que la perspective d’un petit gala
ne manque pas d’exercer instantanément sur un jeune cœur malade.
Va-t-elle nous apprendre que le cœur a chez nous une parenté intime avec
l’estomac? Ce serait humiliant. Mais mon appétit de dix-sept ans s’en
moque.
Après le dîner, qui fut copieux et gai selon l’usage, on se répandit sur
les pelouses et l’on organisa une partie de barres monstre. De temps à
autre, naturellement, surgit une bonne dispute pour savoir si un tel est
pris; on crie, on gesticule, on se démène, comme si on voulait se manger
le nez. Quand on s’est bien essoufflé à crier (ça fait du bien de crier
à son aise, après huit jours de silence, et je comprends les baudets qui
s’en donnent à cœur-joie sur les grandes routes), quelqu’un de
raisonnable, Jean ou un autre, vient dire: «Assez, assez: ne perdons pas
notre temps»--et chacun reprend son poste. Dans les cas graves, on va en
appel auprès du P. Surveillant, qui d’ordinaire n’a pas de peine à
mettre tout le monde d’accord: au besoin, il s’érige en cour de
cassation et tranche d’autorité, et la cause est finie.
Mais voilà le serein qui commence à tomber, on se rhabille, on repart.
Adieu, jolie campagne, pour six mois!
22 OCTOBRE.--Je sors de la retraite annuelle de rentrée. Provisoirement
je garde sous la clef du secret mes impressions et mes résolutions
intimes, qui sont consignées dans un portefeuille spécial. Tu sauras
seulement, Jeanne, que cette fois, possédant déjà la paix de l’âme, je
n’ai plus songé à Barbe-Bleue, avec lequel, du reste, le nouveau P.
Prédicateur n’avait pas plus de ressemblance que celui de l’an dernier.