Mon affaire était claire: à l’addition des points, il m’en a manqué deux

pour avoir droit au _très bien_. Si j’avais encore été de la _boutique_,

on m’aurait fait l’aumône de ces deux pauvres points; mais j’ai payé le

crime d’avoir déserté et l’honneur d’appartenir à un enseignement rival.

Je l’ai un peu regretté pour les Pères, à qui je dois tout: ils avaient

mérité un succès plus complet. Quant à moi, il me suffit de savoir

qu’ils sont contents de mes efforts: aucune mention ne vaut leur estime,

appuyée sur le témoignage que me rend ma conscience d’avoir fait mon

devoir.

Et vous, mon cher papa, quand l’examinateur m’a adressé sa demande

indiscrète[6], est-ce que vous auriez voulu que votre fils reniât ses

nouveaux maîtres? Je sais bien que non, car je n’ai pas oublié votre

dernière lettre. Donc, foin de cette mention _très honorable_, qui

m’aurait déshonoré à vos yeux et aux miens! Je n’en avais pas besoin, je

pense, pour vous convaincre, vous et ma mère, que je n’ai pas perdu mon

temps au collège.

[6] En ce temps-là, le _livret scolaire_ n’existait pas et

l’Université tenait encore à paraître ignorer la provenance des

candidats, pour écarter d’elle plus sûrement tout soupçon de

partialité. J’ajouterai que le fait cité, sans être général, n’est

cependant pas isolé.

Aussi, mon bien cher papa, je viens en toute confiance et simplicité

vous demander maintenant, comme je vous en avais prévenu, la récompense

que vous m’avez offerte pour la Saint-Paul. Cependant, si je parle de

récompense, n’allez pas croire à un retour offensif de mon égoïsme

d’antan. Quoique je ne sois pas devenu insensible, tant s’en faut, à ces

petites choses qui flattent le moi et les goûts naturels, j’ai appris

chez les Pères à chercher les vraies satisfactions plus haut, dans le

devoir accompli pour lui-même et pour Dieu.

D’autre part, j’ai appris également à estimer selon sa valeur,

c’est-à-dire au-dessus de tout le reste, la joie d’une âme qui est en

paix avec son Créateur.

Cette joie, mon cher papa, je sais que vous ne l’avez point. Vous êtes

seul maintenant, dans notre cher petit foyer, si uni par ailleurs, à ne

pas l’avoir. J’en souffre plus que je ne saurais vous dire; nous en

souffrons tous, ma bonne douce et sainte mère, votre petite Jeanne...

Vous en souffrez vous-même. Oh! ne dites pas non: quand on a le cœur

aussi profondément bon que vous l’avez, on ne fait pas souffrir les

êtres qu’on aime le plus au monde sans souffrir soi-même.

Je suis dans la vérité, n’est-ce pas? Eh bien, mon cher et bon père, si

vous pensez que je mérite une récompense des efforts que j’ai essayés,

depuis près d’un an, pour vous faire honneur et plaisir, je n’en veux

pas d’autre que votre retour à Dieu et à la pratique de vos devoirs

religieux.

Les raisons, je ne vous les déduirai pas: ce n’est pas à moi de vous

prêcher, et je suis persuadé qu’au fond de vous-même vous les connaissez

fort bien. Je me contenterai de prier, comme je le fais depuis

longtemps, pour que Dieu éclaire davantage votre intelligence si lucide

et fortifie votre volonté si droite, et j’attends la réponse de votre

cœur, en vous embrassant mille fois.

Votre PAUL.

53. _De mon père._

4 août.

Mon fils,

Je te félicite d’avoir obtenu la mention _bien_ et de n’avoir obtenu que

celle-là: si tu avais eu la faiblesse de renier tes maîtres, je t’aurais

renié toi-même. Mais tu n’étais pas capable d’une pareille vilenie!

Je suis très content du prix que tu attaches à leur estime et des

sentiments de reconnaissance que tu as pour eux: ils les méritent de

toute manière, et j’écris aujourd’hui même pour les remercier de tout ce

qu’ils ont fait pour la culture de ton intelligence et de ton caractère.

Oui, ta mère et moi nous savons que tu n’as pas perdu ton temps au

collège: nous l’avons constaté de nos yeux et par tes lettres. Sois bien

rassuré là-dessus: tu as droit à toute notre satisfaction, et, pour ma

part, je ne souhaite pas mieux que de te la témoigner d’une façon qui te

soit agréable.

La demande très sérieuse que tu m’adresses ne m’a ni fâché ni surpris,

venant de toi. Je reconnais tes bonnes intentions, mon cher Paul: elles

m’ont touché. Tu sais d’ailleurs que je ne suis pas hostile à la

religion: je vais à la messe, les jours de fêtes concordataires. Pour te

faire plaisir, j’y conduirai ta mère et ta sœur dimanche prochain,

peut-être même les dimanches suivants.

Mais ne m’en demande pas davantage pour l’instant: la poire n’est pas

mûre. Et pour te prouver en même temps ma bonne volonté et ma confiance,

je te dirai encore ceci, à toi seul: «Je sais que ma situation n’est pas

régulière, et j’espère bien ne pas mourir avant de l’avoir régularisée:

mais cette opération, je veux la faire librement et loyalement, quand je

me sentirai dans les dispositions convenables pour qu’elle ne soit pas

un acte de simple complaisance ou, ce qui serait pire, d’hypocrisie.»

Je respecterai ton refus de tout autre cadeau pour ta fête; mais je

tiens à étrenner ton premier diplôme et, me rappelant certains désirs

exprimés jadis en conversation, j’ai pensé te donner une triple joie en

te chargeant de conduire à Lourdes ta mère et ta sœur. Elles iraient te

couronner mardi et partiraient avec toi, le soir même de la distribution

des prix. Vous prendriez le chemin des écoliers et une dizaine de jours,

que je passerai seul à attendre votre retour. Vous prierez bien pour moi

la bonne Vierge, que j’ai toujours un peu aimée.

Est-ce entendu?... Qui ne dit mot consent. Je t’embrasse, mon cher fils,

en attendant.

PAPA.

54. _De ma sœur Jeanne._

5 août.

Très honorable bachelier et très aimé frère,

Qu’as-tu demandé à papa? Nous n’en savons rien, ni maman ni moi; mais

nous le devinons. Ta lettre est arrivée le soir, pendant le dîner; il

l’a ouverte aussitôt et nous a lu ton histoire du _très bien_, manqué

par le fait de ce stupide examinateur. Qu’est-ce que c’est que cet

homme-là? Et d’abord, est-ce un homme? Je lui donne une figure de vieux

singe, avec une tomate mûre au bout de la chose qui lui sert de nez:

puisqu’il est grincheux et injuste, il ne peut qu’être laid à faire

peur. Quant à son cœur, s’il en a un, il doit l’avoir dans l’estomac, à

moins que ce ne soit dans ses chaussures: car s’il le portait à la bonne

place, est-ce qu’il ne t’aurait pas admiré, quand tu risquais si

crânement ta _peau d’âne_, plutôt que de cacher ton titre d’élève des

Jésuites? Lorsque papa nous a lu ta réponse, je n’ai pu m’empêcher de

dire:

«Bravo, petit frère!

--C’est notre vrai Paul, ajouta maman.

--Ce garçon-là sera un homme», compléta papa ému. Puis, à mesure que tu

parlais de ta reconnaissance et de ton estime pour les Pères: «Il a

raison, intercalait-il, il a raison!»

Puis: «Ah! voilà enfin la question du cadeau de fête arriéré! Qu’est-ce

qu’il va me demander?» Mais après nous avoir lu encore deux lignes,

soudain il se tut; sa mine devint très sérieuse; à deux ou trois

endroits, je vis que ses yeux le picotaient. Quand il eut fini, il plia

ta lettre et la mit dans son portefeuille sans un mot.

«Qu’est-ce qu’il vous demande, papa?

--C’est mon secret.» Et toute la soirée, il resta songeur, préoccupé. Je

voulais le soulager du poids qui le gênait: maman me fit signe d’être

discrète. De bonne heure, il allégua un peu de fatigue et se retira chez

lui, sans doute pour t’écrire avant de se coucher.

Le lendemain, il vint au déjeuner avec une lettre. Il paraissait calme,

presque joyeux, comme un homme qui a fait ou qui va faire une bonne

action:

«A quelle heure va-t-on à la messe, demain dimanche?» demanda-t-il tout

à coup.

--«Mais comme toujours, à neuf heures», répondit maman, un peu surprise.

«Est-ce que vous y venez?

--Je promets à Paul dans cette lettre de vous y conduire.

--En _Te Deum_ pour son baccalauréat?» fis-je.

--«Oui. Trouve-moi un livre de messe, pour que je n’aie pas l’air trop

dépaysé.

--Voulez-vous son paroissien de première communion?

--Oui, oui.

--Oh! que vous me faites plaisir, papa!» Je l’embrassai, il m’embrassa;

puis, voyant maman essuyer une larme de joie, il l’embrassa aussi et lui

demanda, ensuite, si elle se sentait assez forte pour affronter la

fatigue d’un voyage:

--«A quel endroit?

--A Lourdes.

--Avec vous?

--Pas encore. Avec Paul et Jeanne.

--Oh! maman, ne refusez pas! Paul et moi, nous vous soignerons bien et

la sainte Vierge ne permettra pas qu’il vous arrive du mal.

--Eh bien, oui.»

Cette fois, je me jetai au cou de maman--et en esprit au tien.

Là-dessus, sans perdre une minute, on régla tout pour le double départ,

d’ici chez toi et de chez toi à la grotte miraculeuse. Pour le premier

trajet, c’est ta sœur qui veille sur maman; après, tu deviens notre

chevalier jusqu’au retour à Z... Quel bonheur! Je me dis que, si nous

n’avons pu faire encore ce pèlerinage désiré, c’est qu’avant de nous

accueillir dans son domaine, Marie voulait te voir devenu ce que tu es

maintenant. Comme nous allons bien la prier, n’est-ce pas, mon frère,

pour tout ce que nous aimons, pour notre pauvre cher papa surtout, qui

vient de faire un grand pas vers le bon Dieu!

Nous serons au collège après-demain soir; mardi matin, nous te

couronnons... Combien de fois? Ce jour-là, nous couchons à Paris, et le

lendemain, en route pour les Pyrénées, avec toi. Quel bonheur! Quel

bonheur!

Au revoir, Paul, dans deux jours, qui n’en finiront pas. Je t’embrasse

et je te r’embrasse.

Ta sœur,

JEANNE.

Merci, mon Paul, de toutes les joies que tu nous donnes--et de celles

que ton cœur de fils aimant et chrétien nous réserve encore. Je serai

bien heureuse de jouir avec toi des petites gloires dont Dieu récompense

ton travail persévérant et d’aller, sous ta protection, remercier ta

bonne Souveraine des grâces que nous lui devons.

TA MÈRE.

55. _A Louis._

16 août.

Mon cher Louis,

Je ne te décrirai pas ce que j’ai vu à Tours, Poitiers, Bordeaux,

Biarritz, Pau et autres lieux célèbres, où nous avons passé: ces belles

choses, tu les trouveras toutes imprimées dans de beaux livres. Il y

manquera pourtant le charme qu’on éprouve à les visiter en compagnie de

personnes intelligentes et aimées.

Ma mère supporte bien le voyage; ma sœur, joyeuse comme un pinson, est

aux petits soins pour maman et pour Bibi. Quant à Bibi, pénétré qu’il

est de ses graves devoirs de conducteur responsable, il s’applique à les

remplir avec la conscience et le savoir-faire qu’ils réclament. Nous

n’avons encore été ni écrasés, ni empoisonnés, ni volés, et n’avons pas

manqué un seul train. Sans moi, qui sait tout ce qui aurait déjà pu nous

advenir de fâcheux? Pour sûr, j’en aurai de l’orgueil, si cela dure.

Voilà deux jours que nous sommes à Lourdes. C’est Lourdes que je

voudrais te décrire: mais comment faire? Il y a ici, en dehors des

choses qui se voient, tant d’autres que le cœur seul peut sentir, sans

pouvoir les exprimer.

Le site n’est pas indigne de la sainteté du lieu. La basilique s’élève

d’un jet hardi sur un rocher, à l’ombre d’autres rochers énormes; en

bas, devant la grotte, le gave roule sur un lit rocailleux ses eaux

transparentes; à peu de distance, un vieux château fort veille encore de

haut sur la ville qui s’étend au pied de ses murs; par derrière,

au-dessus du premier plan des Pyrénées, sombre et massif, on voit

blanchir au loin les sommets où règnent les neiges et les glaces.

Mais ce spectacle, qui se retrouve ailleurs plus grandiose, s’efface

devant celui des foules de pèlerins qui affluent ici de tous les coins

du monde. Hier soir, jour de l’Assomption, nous avons pris part à une

procession de huit mille personnes, qui, descendant de la basilique,

cierges en main, se déroula lentement le long des allées sinueuses et

remplit peu à peu l’immense jardin, où se dresse la statue de la Vierge

couronnée par Pie IX. Tout en marchant, on s’unissait comme on pouvait

par petits groupes pour chanter ou prier, sans se préoccuper de l’effet

d’ensemble, qui, de loin, pouvait n’être pas agréable. Mais quand toute

la procession fut massée autour de la statue, une voix puissante entonna

un cantique populaire bien connu, dont le refrain est très simple et

très chantant:

_Ave, ave, ave, Maria!

Ave, ave, ave, Maria!_

Ce fut alors comme une immense vague d’harmonie qui s’éleva dans la

nuit, roulant du centre aux extrémités, puis se retournant sur elle-même

et portant jusqu’au ciel, dans une variété de tons infinie, l’expression

ardente du même amour, de la même confiance, du même saint enthousiasme.

Je t’assure, mon ami, que c’était empoignant et je ne sais pas comment

il faudrait avoir l’âme faite pour garder son sang-froid devant une

pareille manifestation. Ma sœur et moi, nous chantions de tout notre

cœur et de toutes nos forces; entre nous deux, maman priait tout bas et

pleurait. Elle pensait (elle nous l’a dit après) que si papa s’était

trouvé là, il n’aurait pas résisté à la grâce.

La grâce, mon cher Louis, semble planer sans interruption d’une manière

sensible sur ce lieu béni; elle est dans l’air qu’on respire. Si je

n’avais peur de passer pour un affreux hérétique, je dirais que je crois

fermement à la présence réelle de Marie à Lourdes.

Cette impression m’a saisi dès notre première visite à la grotte.

C’était le crépuscule, presque la nuit, une belle nuit étoilée. En me

trouvant tout à coup, au tournant du chemin, en face de la statue

blanche qui, dans un creux du rocher, occupe la place même où la Reine

des cieux apparut à la petite bergère, j’ai senti qu’elle était encore

là, invisible, mais vivante et agissante. Je lui ai parlé, je lui ai dit

tout ce que j’avais dans le cœur, je lui ai recommandé tous mes besoins,

tous mes vœux, tous mes parents et mes amis, toi et Jean, et il m’a

semblé qu’elle m’écoutait et me répondait: «Courage! Je suis avec toi.»

Chaque fois que j’y reviens, j’éprouve la même impression. Et on ne se

lasse pas d’y revenir, et quand on y est, on ne peut pas faire autrement

que de prier, de bouche ou de cœur. On est envahi par le recueillement.

Sur la vaste plate-forme qui sépare la grotte du gave, j’ai vu deux et

trois cents personnes allant et venant dans le plus religieux silence;

si on parlait, ce n’était qu’à voix basse. Il y avait presse pour

s’agenouiller tour à tour un instant sur la dalle où Bernadette s’est

agenouillée devant la divine apparition; mais n’importe où, au milieu de

la foule ou à l’écart, on voit des gens prier à genoux, étendre les bras

en croix, baiser la terre. Tout le monde trouve cela naturel et en fait

autant. Les cœurs sont tous à la même hauteur, bien au-dessus des

petitesses du respect humain, bien au-dessus de la terre.

Malheureusement, je suis arrivé trop tard pour être brancardier en

titre: j’ai pourtant rendu service et vu de mes yeux plusieurs malades

sortir guéris de leurs couchettes ou de la piscine. J’ai même assisté à

des constatations médicales: pour tout esprit non prévenu, elles ne

laissent pas le moindre doute sur l’intervention miraculeuse. Voici

seulement un fait. Une brave Flamande de quelque trente-cinq ans,

appelée Marie, nous a raconté, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle

avait été atteinte depuis quinze ans d’une plaie au bas de la jambe.

Treize fois elle était venue demander sa guérison à la «bonne mère»,

sans jamais l’obtenir. Au contraire, la plaie était devenue si profonde

et si douloureuse que, lorsqu’elle parla de faire un quatorzième

pèlerinage, ses proches la traitèrent de folle et lui prophétisèrent

qu’elle n’arriverait pas vivante à Lourdes. Elle eut alors une

inspiration soudaine. Plusieurs de ses parents n’étaient pas chrétiens:

«Si j’en reviens guérie, leur dit-elle, me promettez-vous d’aller tous à

confesse?» Ils se mirent à rire aux éclats. Elle insista: «Me le

promettez-vous?--Nous vous le jurons, si vous voulez.--C’est bon: je

vous tiens». Elle partit, arriva à Lourdes, non sans avoir horriblement

souffert des cahots de la route, pria devant la grotte, se fit plonger

dans la piscine et se trouva instantanément guérie. Sa jambe ne garde

même pas la moindre trace du mal: elle l’a montrée devant moi aux

médecins et ajoutait naïvement: «Je vais leur écrire tout de suite de se

préparer à leur acte de contrition: je les tiens.»

J’ai demandé à Notre-Dame de vouloir bien tout arranger pour que tu

rentres avec moi au collège en Philosophie. En attendant, je l’ai priée

de soutenir ta bonne volonté et la mienne, et d’épargner à nos vertus

encore mal affermies les secousses trop rudes.

Nous ne partons pas encore: il fait si bon ici qu’on voudrait y rester

toujours! Mais mon pauvre papa doit nous attendre avec angoisse: va le

voir pour lui faire prendre patience. Ah! si je pouvais lui rapporter sa

guérison spirituelle! J’espère.

Au revoir, mon cher Louis. Offre mes respects à ta bonne mère.

Ton ami,

PAUL.

Je ne suis pas étonné du piteux résultat des examens au lycée: les

préoccupations de nos anciens condisciples étaient ailleurs et l’on ne

peut courir deux lièvres à la fois. Tu as ton diplôme: c’est le

principal.

56. _De mon professeur._

1er septembre.

Mon cher Paul,

Je vous ferais de la peine, si je n’acceptais pas vos remerciements, si

sincères (je le sais) et si affectueux. Je ne commettrai même pas l’acte

d’humilité douteuse qui consisterait à vous dire que je ne les mérite

pas. J’ai du moins la conscience d’avoir voulu les mériter: c’était mon

simple devoir.

Mais pour rester dans la vérité pure, je dois ajouter que vous m’avez

rendu ce devoir singulièrement facile et doux. Si tous les élèves vous

ressemblaient, un professeur ne gagnerait pas sa part de paradis: il

serait payé de ses peines dès ce bas monde.

J’ai donc aussi à vous remercier, mon cher Paul, des satisfactions que

vous m’avez données personnellement et du précieux appoint que vous avez

apporté à l’entrain général. Vous en avez été récompensé par vos beaux

succès de fin d’année, vos sept prix et votre diplôme, et mieux encore

par l’assurance intime d’avoir rempli vos obligations filiales à l’égard

de Dieu et de vos bons parents.

Hélas! l’an prochain, vous ne serez plus mon élève; je n’aurai même pas

la joie de vous revoir à la rentrée: car l’obéissance m’appelle à

travailler au bien de la jeunesse dans un autre collège, à X., où je

dois encore professer la Rhétorique. Ce sera pour moi un sacrifice assez

rude, je l’avoue. Mais le jésuite est le voyageur du bon Dieu: sa

vocation l’oblige, selon le mot de certain brave Père, à avoir toujours

_un pied levé et l’autre... en l’air_.

Je garderai votre souvenir, mon cher Paul, surtout dans mes prières, et

serai heureux d’apprendre que vous serez pour votre futur professeur de

Philosophie, le Père X., ce que vous avez été pour moi, un élève modèle.

Et si, quelque jour, nous nous rencontrons sur l’un des mille sentiers

qui se croisent dans la vie, je veux espérer que vous en éprouverez

autant de plaisir que moi-même.

En terminant, je souhaite que les graves études de l’an prochain fassent

de vous, avec l’aide de Dieu et de l’éducation chrétienne, un homme

complet, digne de réformer l’Université de France ou du moins capable de

tenir une belle place parmi les gens de tête et de cœur.

Je suis tout à vous en N.-S.

Votre ancien professeur,

S. J.

57. _De mon Père spirituel._

8 septembre.

Mon cher enfant,

Je connais Lourdes; je sais par mon expérience personnelle ce qu’on y

éprouve; après avoir eu le bonheur d’y aller prier déjà trois fois, j’y

retournerais volontiers encore. Je ne suis donc pas étonné des joies

intimes que vous y avez ressenties et des belles résolutions que vous en

avez rapportées: les unes et les autres sont des grâces que vous ne

laisserez point stériles, n’est-ce pas?

Vous avez bien prié la Vierge Immaculée pour l’âme de votre cher papa:

ayez confiance en Elle. A l’occasion d’un grand pèlerinage à Lourdes,

j’ai été appelé à prêter mon ministère pour les confessions: j’ai

constaté là, dans le secret du tribunal de la pénitence, plusieurs

miracles de conversion, opérés par la prière à Marie et plus étonnants,

à mon sens, que maintes guérisons du corps. Ce miracle se fera pour

votre père et semble même déjà commencé, puisqu’il assiste maintenant

régulièrement à la messe du dimanche. Continuez, mon cher enfant, avec

votre sœur, à fortifier vos prières par tous les témoignages d’une

affection vraiment filiale et d’une vertu sans exagération comme sans

défaillance. Par là vous forcerez la grâce à descendre sur lui,

peut-être bientôt. Je prie toujours avec vous.

Quant à votre brave ami Louis, veuillez lui dire qu’ayant, selon votre

désir, plaidé auprès du P. Recteur la cause de son admission en

Philosophie, j’ai le plaisir de lui annoncer que j’ai réussi. On ne met

plus qu’une condition à son entrée; mais je n’ose quasi pas vous la

transmettre, par crainte de vous humilier... On veut qu’il s’engage à

suivre vos exemples et, au besoin, vos bons conseils: s’il accepte,

comme il y a lieu de le supposer, vous voilà terriblement engagé

vous-même! Vous sentez-vous de force à porter ce nouveau fardeau?

Je comprends, mon pauvre Paul, que le scandale donné par vos anciens

camarades et la réserve qu’il vous impose dans vos relations avec eux,

vous chagrinent. Il y a peut-être une distinction à établir: rompez avec

les grands coupables et les impénitents, laissez venir à vous et

accueillez avec une bienveillance discrète ceux qui vous témoigneront

des regrets sincères. Il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore.

A vous deux, vous et Louis, il vous sera peut-être possible d’en sauver

quelques-uns et de former un groupe de résistance au mal. Essayez, avec

la grâce de Dieu et l’aide de Notre-Dame de Lourdes.

Je lui demande de vous protéger vous-même, mon fils, contre toutes les

défaillances et de vous ramener au collège, dans quelques semaines, tel

que vous êtes parti ou meilleur encore: je vous envoie dans ce but ma

bénédiction et vous embrasse paternellement.

Mes respects à vos parents et mes amitiés à Louis.

Votre dévoué en Notre-Seigneur,

S. J.

58. _De mon ami Jean._

12 septembre.

Mon gros,

Ton esprit se résigne-t-il peu à peu à descendre des cimes sacrées et à

reprendre contact avec le sol plat des vulgarités profanes? Il le faudra

bien. Mais je regrette que pour t’adoucir la chute, tu n’aies pu venir

passer huit jours avec moi au Mont-Dore, à un millier de mètres

au-dessus de la mer, presque au fond d’une vallée en pente douce que

descend la Dordogne. C’eût été une jolie transition entre Lourdes et ta

ville natale.

Je te donne à deviner l’agréable surprise qui m’attendait ici.

Imagine-toi que, dès le premier jour, en entrant à l’établissement des

bains, je me rencontre face à face avec un monsieur, habillé comme moi

de flanelle blanche des pieds à la tête, qui s’arrête et me regarde. Je

m’arrête, je le regarde et, plongeant au fond de son vaste capuchon, je

reconnais la physionomie souriante du P. X..., notre futur professeur de

Philo.

«Vous ici, mon Père! Qu’y faites-vous?

--Je prends des bains, je bois de l’eau désagréable, je me gargarise, je

me vaporise, je me pulvérise, comme vous sans doute, et je m’ennuie

après mes élèves.

--Quelle chance!

--De m’ennuyer après mes élèves?

--Non, pour moi, de vous rencontrer. Etes-vous ici pour longtemps?

--Pour quinze jours encore.

--Moi pour une vingtaine. Vous reverrai-je, mon Père?

--Quand vous voudrez, à l’hôtel des Étrangers.

--Mais c’est une dépendance du nôtre, où je loge avec mes parents.

--Ah! tant mieux. Voulez-vous me présenter à eux?

--Tout de suite?

--Non, après déjeuner: jusque-là j’ai de la besogne.

--Ils seront enchantés de vous voir.

--Est-ce que vous vous promenez beaucoup, Jean?

--Le médecin me l’ordonne; mais je ne connais rien dans ce pays et

trouve insipide de me promener seul. Mes parents ne sont guère en état

de m’accompagner.

--Et vous avez le pied montagnard?

--Un peu.

--Alors, ce soir, nous pourrions grimper ensemble là-haut, sur le

Capucin: cela vous va-t-il?

--Pouvez-vous le demander, mon Père? Merci.

--A tout à l’heure, Jean!

--Au revoir, mon Père.»

Tu juges bien si mes parents furent heureux de me confier au Père. Le

soir même, nous grimpâmes au Capucin: c’est un immense bloc arrondi,

accessible d’un seul côté, tombant de l’autre vertigineusement à pic. Le

Père se montra satisfait de mon endurance, à cette première ascension.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 14 / 24 段