On s’était juré le secret. Comment fut-il trahi? Je n’en sais rien.

L’affaire cause un énorme tapage. On annonce que le ministre en personne

viendra ouvrir une enquête rigoureuse pour _établir les

responsabilités_. Style administratif; comédie administrative. On sait

d’avance comment ça finira: les pions seront déférés au Conseil

académique, qui les proclamera coupables d’avoir manqué au devoir

professionnel et indignes d’appartenir désormais à l’Université; les

jeunes rôdeurs de nuit que leurs familles n’auront pas encore retirés

seront sévèrement admonestés, mais se consoleront avec le joli mot de

leur professeur sur les charmes du libertinage _au point de vue

esthétique_.

Pour ce qui me regarde, ma mère a déclaré à mon tuteur qu’elle exigeait

mon retrait immédiat de cette _porcherie_ et que je n’y remettrais

jamais les pieds. Le pauvre homme est navré de ce qui arrive. Ton père

triomphe et va t’écrire.

Je reste avec ma mère et prendrai des répétitions jusqu’aux examens, qui

ne sont plus éloignés. L’an prochain, mon frère, j’ai l’espoir que tu ne

rentreras pas seul dans ton collège. A quelque chose malheur sera bon!

Ton dévoué,

LOUIS.

49. _De mon père._

17 juillet.

Mon cher fils,

Pour l’ordinaire, j’abandonne volontiers à ta mère et à ta sœur le soin

de te donner de mes nouvelles: ce sont deux fidèles secrétaires. Mais

aujourd’hui je revendique mes droits de père de famille pour t’envoyer

un mot de profonde satisfaction. Cela va te surprendre, car tu me

connais par nature assez peu coutumier des compliments. Mais aussi ceux

que je t’apporte ne vont à toi qu’en seconde ligne: ils s’adressent

d’abord à d’autres.

Louis t’a appris les faits ignominieux qui viennent de jeter le

déshonneur sur notre lycée, sur l’éducation qu’on y donne et

malheureusement aussi sur plusieurs familles, jusque alors sans tache.

Ce sont des choses profondément regrettables et je les déplore; car,

malgré tout, j’aimais encore l’Université: elle m’a élevé. Même quand

une mère n’a pas été ce qu’elle devait être, on ne l’oublie pas. Dans

mon jeune temps, d’ailleurs, il ne se passait rien de semblable. On

avait encore le respect de soi et de la morale. On nous faisait encore

le catéchisme, et il y avait des prêtres, non pas seulement pour

confesser ceux qui en sentaient le besoin, mais dans le professorat et

même dans l’administration.

En te plaçant au lycée où j’avais fait mes propres études, je ne

soupçonnais pas les dangers que tu y courais et j’accusais d’exagération

les inquiétudes perpétuelles de ta mère. Si je t’en ai retiré, c’est

encore, surtout, parce que tu n’y travaillais pas suffisamment et que tu

prenais des façons désagréables: le côté moral m’échappait.

Je me suis trompé et j’ai été trompé[5].

[5] Sans vouloir rendre toute l’Université responsable des faits

cités, qui sont rigoureusement historiques, l’auteur croit devoir

les appuyer de quelques témoignages plus généraux.

_M. Sigwalt_, membre du Conseil supérieur, a fait devant la

commission Ribot cette déclaration: «La grande masse de nos élèves

sont des enfants moralement abandonnés, et je n’exagère rien en

affirmant que, quoi qu’on dise, nos élèves ne sont pas moralisés par

l’instruction que nous leur donnons.» (_Enquête_, tome II, p. 148).

_M. Rocafort_: «Les pions d’autrefois, qu’on appelle maintenant

répétiteurs, sont le plus souvent des jeunes gens inaptes à

transmettre une éducation qu’ils n’ont pas eux-mêmes.» (II, 650.)

Un de ces répétiteurs, président de l’Association des maîtres

répétiteurs, a dit le 1er novembre 1896, dans un banquet présidé par

un député: «Le désir le plus vif des répétiteurs serait d’obtenir

toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de

pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde...» Nous

supprimons le reste par respect pour nos plus jeunes lecteurs.

(_L’État éducateur_, Auxerre.)

_M. d’Haussonville_ répond à M. Lavisse: «Ni à Louis-le-Grand dont

je suivais les cours, ni à Sainte-Barbe où j’ai été interne,

personne ne s’occupait peu ou prou de notre éducation et de notre

âme.» Et citant un mot de Mirabeau sur les grandes villes:

«L’agglomération des hommes engendre la pourriture comme celle des

pommes», il continue: «Sainte-Barbe était une agglomération de

pommes. Bien peu échappaient à cette pourriture précoce... Il en

était et il en sera, je crois, toujours ainsi, là où la surveillance

qui doit s’exercer de jour et de nuit, de nuit surtout, sera

confiée, non point à des hommes obéissant à une pensée de dévouement

moral et religieux, mais à des jeunes gens en mal d’arriver ou à des

déclassés en peine de trouver un gagne-pain. Partout où il y aura

des pions, les enfants seront des pommes.» (_Questions actuelles_,

17 janvier 1903.)

«Si j’avais un fils, disait un vieux professeur universitaire,

j’aimerais mieux le plonger dans une fosse d’aisance que de le

mettre pensionnaire dans un lycée.» (_Univers_ du 15 décembre 1903.)

Mais je me rappelle--en français--certain passage poétique que tu dois

connaître en latin, où le vieux Lucrèce dit qu’il est doux d’assister de

la terre ferme à la détresse des nautonniers surpris par la tempête.

C’est ton cas, mon ami. Tu es sorti juste à temps de cette malheureuse

galère, où peut-être ta vertu et l’honneur de ta famille auraient

sombré, en compagnie de tes anciens camarades. C’est de ce bonheur que

je te félicite, comme je m’en félicite pour moi-même.

Est-ce tout? Non. Car si tu n’avais fait que changer de maison sans

changer de façons, le profit eût été maigre et ma joie aussi. Ma joie

maintenant, mon Paul,--je veux te le dire une fois sans détour,--c’est

de voir que tu n’as plus rien de commun avec ces précoces gredins et

que, devant leurs parents humiliés, tu me donnes le droit de marcher

encore la tête haute. De cela je remercie tes maîtres et je te remercie.

Si tu en trouves l’occasion, dis-le-leur de ma part, en attendant que je

puisse le faire moi-même de vive voix.

Et toi, mon fils, reste digne d’eux jusqu’au bout et obéis-leur, en

tout, comme tu m’obéirais à moi-même... ou au bon Dieu.

Ton père qui t’embrasse.

J’attends ton oncle Barnabé, pour voir comment il déraisonnera encore

sur le cas des deux pions. S’il s’avise de prendre leur défense, il peut

être assuré que je lui mettrai le nez dans la mélasse. Tant pis pour eux

et pour lui!

50. _A Louis._

22 juillet

Mon cher Louis,

Je ne veux pas perdre le temps à faire des commentaires sur ce que tu

m’apprends. C’est profondément triste et odieux. Détournons le regard,

élevons nos cœurs et remercions Dieu de nous avoir préservés de l’abîme

où sont tombés nos pauvres camarades.

On m’écrit de chez moi le résultat de l’enquête ministérielle. Les

pions, blâmés et cassés aux gages, ne passeront pourtant pas en cour

d’assises, parce que cela causerait trop de tapage. Sur le tas des

élèves compromis on en congédiera trois, probablement de malheureux

boursiers, moins coupables que d’autres: mais ces autres, il faut les

ménager, parce que leurs papas sont influents et ont menacé de faire un

esclandre. Mère Université veut bien couvrir leurs peccadilles du

manteau de son indulgence, qui est long et large. Les jeunes générations

qui montent s’en souviendront, le jour où le professeur de philosophie

leur parlera encore des _charmes du libertinage au point de vue

esthétique_.

Mais tout en déplorant le mal qui vient d’arriver, nous avons, je pense,

le droit de nous réjouir de l’heureux changement qui en résultera pour

toi. Quel plaisir de nous retrouver, l’an prochain, sous le même toit et

de mettre en commun nos travaux, nos joies, nos idées et nos amis!

A ce propos, mon cher Louis, je ne puis m’empêcher de songer que la

Providence a préparé les choses d’une façon particulièrement attentive

pour nous, en permettant que ta conversion s’accomplît ici même et avant

cet éclat scandaleux: sans ces deux circonstances, ton admission aurait

probablement souffert quelque difficulté. N’aurait-on pas eu peur

d’introduire un loup dans la bergerie? Maintenant, je pourrai certifier

aux supérieurs que tu es le plus inoffensif des agneaux. J’espère qu’ils

accepteront mon témoignage et ma caution--et je suis sûr que jamais ta

conduite ne m’infligera un démenti. Je compte sur toi comme sur

moi-même, ou davantage.

Quelqu’un que je plains sincèrement dans cette affaire, c’est le brave

abbé X..., l’aumônier. Ma mère, qui l’a vu, m’écrit qu’il en couve une

maladie. Le proviseur lui a fait le reproche de n’avoir rien empêché. Je

trouve que ce proviseur a du _toupet_. Il devrait se souvenir qu’il a

toujours été le premier à voir dans l’aumônier la bête noire de son

établissement et qu’il a entravé de toute manière, sous prétexte de

liberté de conscience, l’action du prêtre sur les élèves. Est-ce que

l’abbé X... nous connaissait? Est-ce que nous le connaissions? Les

reproches du proviseur lui retombent à lui-même sur le nez: car, tout

injustes qu’ils sont, ils prouvent que le malheureux sait où serait le

remède.

J’ai entendu raconter ici que M. Duruy, étant grand-maître de

l’Université de France, avait eu un jour la curiosité de voir l’École

des Pères de la rue des Postes. Le P. Recteur se fit un plaisir de le

mener partout. A mesure que le Ministre examinait les diverses parties

de la maison, études et classes, laboratoire de chimie et cabinet de

physique, dortoirs et réfectoires, etc., il comparait avec l’Université

en disant: «Nous avons mieux... Nous n’avons pas si bien.»

En sortant, on parla de la moralité. Le Ministre demanda au R. Père s’il

n’avait pas à s’en plaindre.

«Dans certains cas exceptionnels et isolés, répondit le P. Recteur, oui;

dans l’ensemble, non.

--Comment faites-vous, mon Révérend Père? Car enfin ces jeunes gens de

dix-sept à vingt ans, et vous en avez beaucoup...

--Quatre cents.

--... ils ne sont pas bâtis autrement que les nôtres: ils ont les mêmes

passions, contre lesquelles toute leur bonne volonté peut quelquefois

échouer.

--Sans doute, Excellence, mais nous avons un moyen.

--Puis-je savoir lequel?

--Chacun de ces jeunes gens se choisit, parmi les prêtres le plus

expérimentés de la maison, un directeur de conscience, à qui, dans les

heures mauvaises, il est toujours libre de demander conseil et

réconfort, qui le relève et le soutient en toute occasion. C’est ce que

nous appelons le Père spirituel.

--Je comprends... Mais là, nous ne pouvons pas lutter avec vous.»

Et l’on ajoute que le ministre partit soucieux. L’Excellence qui est

venue à Z... a dû en faire autant, si elle attache quelque prix à la

moralité des lycées. Mais du souci au remède, il y a loin, si loin que

l’Université ne franchira jamais l’intervalle--aussi longtemps du moins

qu’elle se condamnera à ne pas être chrétienne.

J’ai sur ce point comme sur les autres mon plan de réforme: car je ne

renonce pas encore à convertir un jour la marâtre qui a commencé mon

éducation. Veux-tu que je t’en fasse confidence? Voici. Tu vas juger si

je suis hardi et radical.

Ne pouvant établir dans chaque lycée (ce serait pourtant le plus sûr et

le plus court) un groupe de Jésuites, j’y appellerai au moins deux

prêtres séculiers, recommandables sous tout rapport, que je chargerai de

la direction active et suivie des consciences, avec toute facilité

d’exercer leur ministère. Pour compenser leur petit nombre et les aider

dans leur laborieuse besogne, j’introduirai la _Congrégation_!!!

Oui, cette redoutable Congrégation, sur laquelle tant de gens naïfs,

depuis le temps de la Restauration, déraisonnent encore à plaisir,

absolument comme un aveugle sur les couleurs. Pour t’épargner le malheur

de les imiter, je te dirai demain ce que c’est qu’une Congrégation de

collège.

Bonsoir, Louis.

Ton dévoué PAUL.

51. _Au même._

23 juillet.

Mon cher ami,

Figure-toi, le soir, dans un long corridor sombre, des gens cachés sous

des manteaux noirs, masqués, se glissant à pas de loup, sans mot dire,

sans souffle, jusqu’à une porte basse bardée de fer. A travers un petit

grillage, ils murmurent quelques syllabes: la poterne s’entre-bâille et

ils descendent un escalier en spirale, frappent trois coups symétriques

à une seconde porte ferrée et pénètrent enfin dans un souterrain voûté,

aux murs absolument nus, sans ouverture vers le dehors, à peine éclairé,

où d’autres conspirateurs les attendent déjà, muets comme la mort. Se

connaissent-ils? On ne sait. Que veulent-ils? Tu vas voir.

Quand tous sont arrivés et comptés, l’un d’eux, un jésuite, s’avance

vers une grande table ronde placée au milieu du caveau, et y plante tout

droit un poignard... Bigre! Ça ne te donne pas froid dans le dos?...

C’est une façon de déclarer la séance ouverte. Tous prennent place, et

alors, d’une voix sépulcrale, le président invite chacun d’eux à dire ce

qu’il a fait pour la _bonne cause_. La bonne cause, tu le devines bien,

c’est le règne de la Compagnie de Loyola, que ces malheureux ont juré,

sur le salut de leur âme, de défendre jusqu’à la mort, _ad majorem Dei

gloriam_.

Y es-tu?

Eh bien, mon ami, tout cela se passe... dans les romans et peut-être

dans certaines sociétés secrètes, mais pas au collège. Notre

Congrégation n’est pas une société secrète: elle se recrute, se réunit

et fonctionne au grand jour, sans avoir rien de sinistre ni dans son but

ni dans ses moyens.

Son but général et final est de faire de nous de parfaits chrétiens, en

nous encourageant dès le collège à la pratique généreuse de tous nos

devoirs et spécialement à la lutte sans merci contre le mal qui est en

nous et hors de nous.

Quels moyens emploie-t-elle à cet effet? Avant tout, naturellement, la

_piété_, non la piété de surface, de bonne femme ou de sainte-nitouche,

mais cette piété solide qui va de pair avec l’effort vers le bien. A

cette piété elle propose un modèle et un appui pris dans le Ciel: pour

les grands, c’est Notre-Dame. En voici les raisons. Reine, elle dispose

en notre faveur de la puissance suprême de son Fils; Vierge, elle est

l’idéal réalisé de cette pureté si nécessaire et parfois si difficile,

quand on est jeune et tenté; Mère, elle est la bonté, la miséricorde,

l’amour, dont notre cœur a besoin à tous les instants de notre vie.

L’engagement a lieu en public, devant l’autel, par un acte solennel de

consécration. Il se réduit à une sorte de contrat chevaleresque, par

lequel je me donne librement pour vassal à la Reine des Cieux, qui, en

loyale suzeraine, voudra bien, à titre d’échange, me garantir aide et

protection dans la grande affaire de mon salut. C’est tout le mystère.

Cependant, il y a un semblant de prétexte à la défiance des ennemis de

la Congrégation. Si le chevalier de Notre-Dame restait isolé, il

risquerait de succomber dans certaines rencontres et de ne pas trouver

l’emploi convenable de sa vaillance. Les chevaliers errants ne sont plus

de notre époque et les Jésuites n’ont pas attendu jusqu’aujourd’hui pour

savoir que la grande force, le grand levier qui élève les âmes, dans le

petit monde du collège comme dans le monde extérieur, c’est

l’_association_. Voilà le point irritant.

Mais si mon but personnel est essentiellement bon, pourquoi cesserait-il

de l’être, si je le poursuis avec d’autres et si je m’entends avec eux,

en toute honnêteté, pour l’atteindre plus sûrement et plus complètement?

Il y a plus de trois siècles qu’un religieux du Collège Romain _associa_

ses élèves pour travailler ensemble, sous l’invocation de Notre-Dame, à

leur progrès dans la vertu et la science. Les Papes ne tardèrent pas à

encourager les pieuses réunions du même genre et elles se répandirent

dans tout l’univers, enrôlant sous l’étendard de la Vierge Immaculée

l’élite des chrétiens de tout âge et de tout rang, depuis les enfants

des écoles et les simples travailleurs jusqu’aux princes de l’Église et

aux têtes couronnées. L’une des premières fut établie dans la capitale

de la France, au collège de Clermont, devenu plus tard lycée

Louis-le-Grand: elle compta parmi ses membres saint François de Sales et

le grand Condé.

Nous autres, chétifs, sommes loin de ces illustres personnages; mais

c’est quelque chose de pouvoir se dire qu’on leur succède. Si l’on n’y

gagne pas le droit de s’estimer davantage, on estime du moins davantage

la Congrégation.

En somme, nous faisons ce qu’ils faisaient: les règles n’ont pas changé.

Pour être admis à l’honneur de la consécration solennelle, il faut

avoir, durant plusieurs mois, donné des preuves sérieuses de piété, de

travail, de bon esprit, de caractère. Alors on passe devant le Conseil,

formé des principaux dignitaires, sous la présidence du P. Directeur.

Ils décident à la pluralité des voix si l’épreuve a été, ou non,

satisfaisante et suffisante. C’est un moment redoutable: car les

condisciples se connaissent bien entre eux et se jugent sévèrement.

L’indulgence descend plutôt du Père. Je le sais de bonne source, car...

--«_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse?_»

--Eh bien, oui, ils m’ont mis du Conseil. C’est ce qui me permet de te

parler en connaissance de cause.

Dans ces conditions de recrutement, tu comprendras que la Congrégation

renferme l’élite morale de la Division. Mais elle n’est pas un simple

reliquaire pour y conserver sous verre ou dans la cire les petits

saints: elle doit être aussi un instrument d’éducation générale. A

n’être bon que pour soi seul, on risque de ressembler à l’escargot dans

sa maison solitaire ou au rat dévot dans son fromage.

Accueillir les nouveaux à la rentrée comme j’ai été accueilli, consoler

un camarade en deuil, prendre part à la joie d’un autre, relever un

courage abattu, défendre un faible contre un abus de force ou contre ses

propres défaillances, placer un conseil opportun, gronder quelquefois,

quelquefois arrêter un petit désordre, rappeler les convenances à qui

les oublie, entraîner au jeu, favoriser en toute circonstance la gaîté,

le bon esprit, la vie de famille au collège: voilà quelques-uns des

devoirs d’un bon Congréganiste.

Il est évident que tous ne s’en acquitteront pas avec la même énergie et

le même succès; mais les gens de cœur ne fussent-ils qu’une poignée, ils

auront vite fait de prendre la tête de la Division. La fermeté de

caractère et la décision de volonté s’imposent toujours, tôt ou tard.

Ces braves, on les écoutera, d’ailleurs, d’autant plus volontiers qu’ils

comptent généralement parmi les dignitaires et sont les élus de leurs

camarades: car les hautes charges de la Congrégation sont conférées par

le suffrage universel, honnêtement pratiqué, et les Supérieurs ne se

réservent qu’un droit honorifique d’approbation.

Tu vois, sans peine, mon ami, qu’il y a dans cette institution une

véritable puissance pour le bien et une digue solide contre les mauvais

courants. Si le lycée avait eu sa Congrégation, le scandale récent ne se

serait pas produit, les sales propos ne formeraient pas le jeu ordinaire

des élèves et peut-être se serait-il trouvé parmi eux quelqu’un pour

clore le bec à l’inventeur du _libertinage esthétique_.

Cet apostolat en famille apporte aux Congréganistes un avantage

personnel infiniment précieux pour leur avenir. Il développe à la fois

l’esprit d’initiative, le savoir-faire, l’art de se gouverner soi-même

en agissant sur les autres; il devient ainsi pour eux le meilleur

apprentissage de l’influence qu’ils seront appelés un jour à exercer sur

un terrain plus vaste.

Si j’avais plus de temps à moi, je te dirais comment cet apprentissage

se complète par l’apostolat extérieur de la charité, par les relations

directes avec le pauvre peuple et aussi par un commencement de

participation aux œuvres sociales chrétiennes.

Ne t’étonne pas, mon cher, si tu me trouves si _ferré_ sur cette

intéressante question: je n’ai guère fait que de te répéter ce qui nous

a été dit si éloquemment par le R. P. Recteur, ce matin même, à notre

_fête des adieux_, dont je veux encore te donner une idée.

Avant de se quitter, les uns pour aller en vacances, les autres pour ne

plus revenir, les Congréganistes se réunissent une dernière fois dans

leur chère chapelle, témoin de leurs premières promesses à Marie, de

tant de ferventes prières, de résolutions généreuses, de cérémonies

touchantes qu’ils n’oublieront pas. On chante encore ensemble les

louanges de Notre-Dame, on prie, on communie les uns pour les autres,

avec une ardeur que double la pensée de la séparation prochaine. A la

fin, les _partants_ viennent s’agenouiller au pied de l’autel. L’un

d’eux tient, debout, la bannière de Marie; un autre, au nom de tous,

déclare leur volonté de défendre toujours, autant qu’il sera en leur

pouvoir, la gloire de Dieu, son divin Cœur, sa Mère et son Église. Puis

le Préfet en charge, suivi de ses deux assistants, vient donner acte de

leur engagement à ceux qui s’en vont, promet au nom des _restants_

fidélité au commun drapeau et propose de sceller l’union perpétuelle des

cœurs par l’union dans la prière. Les deux déclarations, munies de

toutes les signatures, sont déposées aux pieds de Marie et conservées

ensuite dans les archives de la Congrégation.

Une fois maîtres de leur liberté et lancés dans l’universel tourbillon,

tous ceux qui ont promis auront-ils le courage de tenir toujours? Dieu

le sait. Du moins semble-t-il que le souvenir de ce pacte solennel ne

pourra manquer, à certains moments, de peser sur le cœur des coupables

et finira peut-être, avant qu’il soit trop tard, par y éveiller le

remords qui les sauvera. Quant à moi, avec la grâce de Dieu et la

protection de l’Immaculée, je désire et j’espère ne passer jamais dans

le camp des lâches.

Cette fête, si touchante dans sa pieuse simplicité, m’a pourtant laissé

une grande tristesse. Jean revient ici, l’an prochain: je m’en réjouis

pour nous deux, toi et moi; nous formerons avec lui un triumvirat

modèle, tu verras. Mais j’avais d’autres amis, qui étaient aussi les

siens et qui ne reviendront plus. Nous étions cinq, nous tenant comme

les doigts de la main, nous aimant comme si nous n’avions eu qu’une

seule âme. Notre lien commun, c’était un même désir d’être bons, purs,

généreux pour Dieu et pour nos frères. Sous l’inspiration de notre P.

Directeur, nous avions formé entre nous une _alliance_ confidentielle...

Oh! elle n’avait rien de subversif ni de politique!... Ses statuts nous

obligeaient à nous avertir mutuellement de nos défauts, à tâcher

doucement et discrètement de ramener au devoir certains condisciples

empêtrés dans la paresse ou l’indiscipline, à en encourager d’autres qui

étaient déjà revenus, à faire respecter toujours et partout, sans fracas

et sans forfanterie, trois choses: l’autorité, la charité et la pureté.

Mon bon, tu mesureras quelque jour la distance qui sépare une amitié

fondée sur ces bases et d’autres amitiés de collège que tu as connues,

que j’ai connues. Tu éprouveras quels sentiments profonds, délicieux et

fortifiants elle met dans le cœur, sans le troubler jamais. On voudrait

que cela durât toujours. Quand j’ai vu les trois philosophes se relever

après leur déclaration de partants, j’ai senti que mon cœur se déchirait

et (ne le dis à personne) j’ai pleuré amèrement.

Tu vois, mon cher, que, sans parler des autres raisons, ton entrée au

collège est indispensable pour me consoler, si tu m’aimes, et pour

reconstituer l’_alliance_ qui va se dissoudre. Arrange-toi en

conséquence.

Et pardonne-moi ce bavardage. C’est probablement le dernier avant mes

examens: je m’attends à les passer dans huit jours. Bonne chance pour

les tiens!

Ton dévoué

PAUL.

52. _A mon père._

2 août.

Mon cher Papa,

Le télégraphe vous a déjà appris la grande nouvelle: dame Faculté des

Lettres m’a été clémente et m’a proclamé bachelier de Rhétorique avec la

mention honorable _bien_. J’ai failli décrocher la mention supérieure:

c’est par ma faute que je l’ai perdue, mais je n’en ai aucun repentir.

Voici le fait.

Quand je finissais de répondre aux interrogations sur la littérature,

mon examinateur, le même qui avait corrigé mes compositions écrites,

voulut bien me dire:

«Vos études littéraires, monsieur, semblent avoir été bonnes: où les

avez-vous faites?

--Au lycée de Z***.

--Ah! Bien.

--Et en dernier lieu, au collège des jésuites de H***.

--Vous dites?

--En dernier lieu, au collège des jésuites de H***, où je viens de faire

ma Rhétorique.»

Il fronça les sourcils, me toisa, articula un _Ah!_ très bref, puis

ajouta d’un ton pincé:

«Je vous remercie, monsieur.»

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 13 / 24 段