Dans la matinée, deux heures et demie de classe: je t’ai dit ce qu’il y

dépense de soins et d’efforts. Par manière de repos, entre onze heures

et midi, il appelle ses élèves, un à un, pour causer avec eux de tout ce

qui les intéresse et compléter son enseignement par quelques bons

conseils personnels.

Voilà, je pense, un homme qui a bien gagné son dîner! Je ne saurais te

dire si ce dîner ressemble à ceux de Lucullus ou de Sardanapale; car je

n’ai pas mes entrées libres à la cuisine et jamais je n’ai entendu un

jésuite parler de ce qu’il avait ou n’avait pas mangé. Leur ordinaire ne

semble pas les préoccuper beaucoup; quant à l’extraordinaire, s’ils en

ont un, je douterais volontiers qu’il mérite suffisamment ce nom.

Après un peu de récréation en commun, on remonte en chaire pour un temps

plus ou moins long, qui va jusqu’à deux heures ou deux heures et demie

dans les cours inférieurs. Dans les cours supérieurs, ce sont les Pères

Surveillants qui enseignent les matières accessoires, pour rompre la

monotonie énervante de leurs fonctions habituelles. Quant aux

professeurs de littérature ou de philosophie, on ne les voit guère

promener les loisirs qu’ils peuvent avoir: ils les emploient, dans le

secret de leur cellule, à la préparation de leur cours et à la patiente

correction de nos devoirs. Cette seconde besogne surtout, de l’aveu du

nôtre, est parfois rude. Je le crois sans peine, en constatant le soin

qu’il met à annoter pratiquement nos chefs-d’œuvre d’apprentis et

l’exactitude parfaite avec laquelle il nous en rend compte, aux premiers

de la classe jusqu’au dernier, sans y manquer un seul jour. Mais aussi,

quel merveilleux stimulant pour tous!

Cela, c’est le quotidien. Mais que de tâches supplémentaires viennent

s’y greffer dans le courant de l’année! Compositions, examens,

concertations, sabbatines, académies, séances récréatives, pièces et

fêtes à la grande salle, que sais-je encore?

Mais de plus, en dehors de ces travaux scolaires, les Pères n’oublient

pas qu’ils sont prêtres et qu’ils appartiennent à un ordre apostolique.

Leur zèle des âmes fait encore trouver aux plus occupés, à certains

jours, le temps d’aller exercer le ministère sacré en ville ou à la

campagne, de s’employer activement aux œuvres de charité, d’écrire pour

les simples et pour les savants.

Au collège même, bon nombre d’entre eux prêchent, confessent, dirigent

les consciences. Chaque division a ses trois confesseurs attitrés,

auxquels chaque élève est libre d’aller porter, quand il veut, ses

ennuis, ses misères et ses difficultés, et tu peux croire qu’à certains

jours, étant donné le besoin naturel d’expansion que crée la vie

renfermée de pensionnaire, cet emploi de Père spirituel n’est pas une

sinécure. Je connais tel directeur qui, en dehors de ses occupations

journalières, passe régulièrement deux heures à son _bureau de

consolation_.

Que dire encore? Leur famille, c’est nous; leur avenir, c’est nous; le

but de toute leur vie, vie de dévouement et d’abnégation, c’est nous.

Tout cet ensemble place l’autorité de nos maîtres religieux à une

hauteur où des laïcs, même chrétiens, ne sauraient prétendre et qui

écrase à plat tes maîtres sans Dieu ni foi. Et comment veux-tu qu’on

fasse des émeutes contre de pareils hommes? Elles sont un non-sens.

CE QU’IL FALLAIT DÉMONTRER.

Ton ami,

PAUL.

46. _Au même._

10 juillet.

Mon cher Louis,

Nous venons de célébrer les fêtes du P. Recteur. Si tu me demandes le

nom de son patron, je te dirai qu’il n’est même pas encore canonisé;

mais peu importe! Ce n’est pas le patron qu’on fête, c’est le Supérieur,

à l’époque la plus commode et pendant trois jours, dont un dimanche.

Fête joyeuse et très variée, d’où se dégage d’une façon intense l’esprit

de famille que les Pères s’appliquent si constamment à développer chez

leurs élèves.

C’est du moins ce qui m’a le plus vivement frappé en observant les

_anciens_. Une soixantaine avaient, selon la tradition, préludé aux

réjouissances par une retraite de trois jours à notre campagne, voulant

profiter de l’occasion pour se retremper, sous la direction d’un de

leurs anciens maîtres, dans le courage et l’amour du devoir chrétien.

Le samedi soir, ils vinrent en grand nombre applaudir une des plus

belles tragédies du P. Longhaye, _Jean de La Valette_. Les grands rôles

étaient tenus par quelques jeunes _anciens_, les autres par des élèves.

Cette collaboration, d’un effet très heureux pour le naturel de la

représentation, entrait aussi dans le caractère général des fêtes:

c’étaient les petits frères et les grands frères qui réunissaient leurs

talents pour mieux fêter le Père commun.

Dès le matin du dimanche, malgré la sainteté du jour, le collège

s’agitait comme une fourmilière. Des oriflammes aux mille couleurs

battaient joyeusement au vent à toutes les fenêtres intérieures, tandis

qu’au sommet du pavillon central, le long du paratonnerre, les larges

plis du drapeau national ondoyaient majestueusement et apprenaient à

toute la ville que l’école des Jésuites était en liesse.

A dix heures, une messe rassemblait dans une même pensée de foi les

anciens et leurs cadets. Après l’Évangile, le P. Recteur adressa aux

aînés quelques mots de bienvenue; puis, au milieu d’un silence ému, il

proclama les noms des défunts de l’année. Ils étaient douze, une longue

série d’enfants, de jeunes gens, de pères de famille, plusieurs arrachés

subitement à une vie pleine d’espérances, un seul notoirement dans des

circonstances inquiétantes pour son avenir éternel: «Il faut se tenir

prêt: qui d’entre les assistants était sûr de ne pas inscrire son nom

sur la prochaine liste?» Chacun fait ses réflexions intimes; on prie

pour ceux qui nous ont précédés dans l’au-delà et ensuite pour la grande

famille des survivants. Aux prières se mêle le chant des vieux cantiques

familiers. C’est un plaisir d’entendre, aussitôt que la tribune a lancé

le premier vers, les mâles voix des anciens reprendre la suite, avec un

entrain qui stimule les plus jeunes et produit de la sorte un concert

d’une harmonieuse variété, symbole de l’union des âmes.

Au sortir de la chapelle, c’est la grande scène des reconnaissances:

«Tiens, c’est toi?--Tiens, un tel! D’où sors-tu? Je te croyais au

Tonkin.--J’en reviens. Et toi, que fais-tu?--Je plante des choux, le

seul métier indépendant, et je tâche de bien élever mes quatre gamins.»

«Ohé, mon capitaine! Comment vas-tu?--Pas mal. J’attends la croix pour

le 14 juillet.--Toujours veinard, comme au temps où tu nous flibustais

les trois décorations! Il ne restait jamais rien pour les autres.--Parce

que certains autres n’en voulaient pas.--C’est une insinuation?--Pas mal

fondée.--Il est vrai que j’ai été un fichu paresseux: je m’en repens, un

peu tard. Mais mon fils travaille: s’il bronchait...» Un geste énergique

achève la phrase.

«Mon Révérend Père, enchanté de vous retrouver jeune et joyeux comme il

y a quinze ans.--Vous, êtes-vous triste?--Dieu merci, je n’ai pas de

quoi: une femme charmante, une belle-mère comme on n’en voit plus, des

bébés gentils à croquer et la conscience d’être à peu près un honnête

chrétien.--Toujours conseiller général?--Oui, et dans les bonnes

eaux.--Bravo, mon ami! Je vous reconnais.»

Et ainsi de suite. Ils sont là cent cinquante à deux cents, venus de

près et de loin, civils et militaires, imberbes et barbus, de tout âge

et de toute mine, qui s’interpellent, s’embrassent, se taquinent, se

disent des choses sérieuses et plaisantes, se rappellent les vieux

souvenirs, sont redevenus collégiens. Il y en a qui veulent montrer à

leurs fils, déjà élèves, la place qu’ils occupaient autrefois en classe

ou à l’étude. Tel tient à savoir qui a hérité de son numéro et surtout à

dire bonjour au vieux F. linger-modèle, qui lui restaura jadis sa

première culotte. Un autre grimpe aux combles pour faire une visite émue

à certain local peu meublé, avec un œil-de-bœuf garni de solides

barreaux, où jadis, à la suite d’une escapade plus corsée, il trouva

dans la solitude son chemin de Damas. Tel autre, ancien réglementaire,

sollicite avec instance la faveur de sonner aujourd’hui la cloche du

dîner. D’autres, nous voyant jouer au ballon, viennent nous apprendre

comment on fait des «chandelles» de quinze à vingt mètres de haut. Des

groupes se forment autour des Pères connus, où l’on demande des

nouvelles des absents et l’on se raconte mille historiettes du temps

passé. Nous les entendons répéter souvent la même conclusion: «Ah!

c’était le bon temps!» Et, ma foi, ils le disent d’un ton si convaincu

qu’on est tenté de les croire sur parole.

Mais voilà les clairons et les tambours qui viennent se ranger sur deux

lignes, à l’entrée de la salle du banquet. On nous case à nos tables

respectives: quand c’est fait, tambours et clairons résonnent et nous

applaudissons le R. P. Recteur, qui entre, escorté des gros bonnets de

la table d’honneur et suivi de la foule des _anciens_, qui prennent

place par ordre de promotions, les plus vieux au haut bout, les plus

jeunes plus près de nous. Alors la cloche sonne; le P. Ministre, grand

organisateur du banquet, dit le _Benedicite_, auquel répondent comme un

seul homme plusieurs centaines de voix; après quoi, le P. Recteur

prononce le solennel _Deo gratias_ et les langues vont leur train. Non

pas les langues seules, mais aussi les fourchettes: le P. Ministre a

bien fait les choses.

Et le diapason monte, monte. D’un bout à l’autre de l’immense salle,

c’est bientôt le plus joyeux et le plus assourdissant des brouhahas,

qu’on aurait pu comparer à l’antique confusion de Babel, si tous ces

gens qui parlent à la fois (pardon du calembour!) ne s’_entendaient_

parfaitement.

Un coup de sonnette: silence de mort. Le président des _anciens_ se

lève, et, dans un chaleureux discours, nous donne la preuve vivante que

l’orateur véritable est un grand cœur servi par une belle parole. Les

témoignages de reconnaissance et les promesses de fidélité qu’il adresse

en notre nom au premier de nos Pères, réveillent sans peine dans nos

poitrines un écho qui éclate en applaudissements. Ils redoublent, quand

le P. Recteur, à son tour, nous remercie de notre piété filiale, fait

l’éloge de nos aînés et nous invite à leur ressembler un jour. Nous

affirmons notre solidarité avec eux en vidant à leur santé une coupe de

champagne authentique.

Un poète vient chanter en strophes énergiques l’éternel et toujours

impuissant combat de Satan contre Dieu et célèbre d’avance la victoire

de l’étendard du Sacré-Cœur, qui sera le nôtre.

Puis, c’est la note joyeuse. Un Père et deux _anciens_, artistes

émérites, nous disent d’une façon charmante des couplets gracieux ou

désopilants. Pour finir, la _tribune_ du collège exécute avec entrain et

brio un chœur de fête, dont la salle tout entière accompagne le gai

refrain. Après quoi, les enfants vont prendre l’air en cour, laissant

ces messieurs continuer en liberté leurs joyeux propos, entre le café et

la cigarette--deux légumes réservés!

Dans l’intervalle, les gradins de l’amphithéâtre improvisé qui domine

notre plus belle cour se sont garnis de spectateurs et de spectatrices.

Nous allons prendre nos couleurs, bérets et rubans, avec nos diverses

armes de guerre--et nous voilà à notre poste. Le P. Recteur et les

invités viennent s’installer aux places réservées et la _grrrande fête

de jeux_ commence.

La suite à ce soir.

PAUL.

47. _Au même._

10 juillet _bis_.

Mon cher Louis,

Voici la suite de ma précédente et la relation promise d’une fête de

jeux complète.

A peine la fanfare a-t-elle attaqué sa _Marche villageoise_ qu’on voit

s’avancer gravement une ligne de huit aliborons avec leurs cavaliers,

précédée de Brocoli, notre Brocoli, qui paraissait fier comme le

coursier blanc de l’archange saint Michel et nous faisait au passage les

yeux doux, avec des petits sourires de connaissance. Il sentait

d’instinct sa supériorité et regardait de haut, lui élève de première

division d’un grand collège, ses rustiques confrères, simples bêtes de

louage. Il salua fort bien le P. Recteur d’un léger coup de tête qu’on

lui avait appris; les autres firent comme ils purent.

A la course de vitesse, Brocoli, bien nourri, bien stylé, gagna de

plusieurs longueurs. Dans la course à la haie, il nous humilia d’abord;

car, parti bon train, il s’arrêta net devant l’obstacle et ses

concurrents suivirent tous ce déplorable exemple. On les ramena: même

résultat, malgré les coups de bâton qui tombaient sur leur dos comme la

grêle sur un toit de zinc. La troisième fois, neuf d’entre nous courant

à quelques pas devant eux, exécutèrent le saut pour les enhardir:

Brocoli passa le premier, deux autres l’imitèrent, les six derniers

refusèrent.

La haie enlevée, il y avait un fossé à sauter. Les élèves firent encore

l’office d’entraîneurs. Brocoli, après une seconde d’hésitation, sauta

convenablement; les villageois prouvèrent de nouveau qu’ils n’étaient

que de vulgaires baudets, en descendant bêtement un versant du fossé et

en remontant non moins bêtement l’autre. Brouillés avec l’idéal!... Le

jeune vainqueur reçut en récompense un collier de fleurs orné d’une

sonnette argentine, qu’on lui mit au cou, et un morceau de sucre, qu’il

croqua sans se faire prier. Pendant qu’on le reconduisait, grands et

petits crièrent: «Vive Brocoli!» Je crois qu’il en fut flatté.

Après les bêtes, les gymnastes de première division, dans une série

d’exercices à la barre fixe, au trapèze, au tremplin, sur la planche

d’escrime, déployèrent une vigueur et une souplesse qui émerveillèrent

toute l’assistance. Il y avait même un Anglais, vrai ou faux, qui ne put

s’empêcher de nous rendre justice en nous adressant un énergique

«hourra!» J’ai gagné le prix du saut en longueur, mais l’ai payé d’une

écorchure notable au genou... de mon pantalon: la blessure n’est pas

trop humiliante. A l’escrime, j’ai décroché un fleuret d’honneur: quand

tu voudras, nous pousserons une botte.

Les _gosses_, en bras de chemise, culotte courte et béret sur l’oreille,

vinrent ensuite, munis de baguettes, exécuter des mouvements d’ensemble

fort gentils, avec une précision où se reconnaissait la main de leur

vieux surveillant barbu, à la voix sonore de commandement. Soudain, au

signal convenu, ils ramassent leurs petits boucliers armoriés et leurs

gibecières pleines de balles molles, se rangent en deux bataillons

devant leur drapeau respectif et se mitraillent avec entrain, au son

d’une marche guerrière. Les projectiles se croisent dans l’air et

rebondissent sur la tôle retentissante. Peu de coups portent, tant ils

sont habiles à couvrir la seule partie légalement vulnérable de leur

être, qui va de la ceinture au menton! De temps à autre, cependant, on

voit un _mort_ s’asseoir les bras pendants sur ses talons, devant son

bouclier devenu inutile.

Mais voilà qu’on entend dans l’un des camps un coup de sifflet, auquel

répond dans l’autre un cri d’alarme: «Au drapeau!» L’ennemi se consulte

des yeux, se serre les coudes, puis fonce en avant: «Sus au drapeau!»

Cependant les autres se sont groupés autour de la _loque sublime_ et la

défendent avec désespoir. Les assaillants l’attaquent avec rage. Trois

des plus téméraires tombent, au moment même où ils étendent la main pour

saisir la hampe; trois fois l’ennemi recule. Mais, un instant seulement,

les munitions manquent aux défenseurs: les assaillants en profitent et

le drapeau est enlevé aux cris répétés de: «Victoire aux bleus!» Et les

bleus, réunissant les deux étendards, viennent, leurs boucliers au

poing, défiler fièrement devant le P. Recteur, qui les salue, tandis

que, par derrière, les rouges, tête baissée, boucliers renversés, la

mort dans l’âme, font cortège à leurs vainqueurs d’un jour, mais hélas!

d’un jour qui comptera.

La division des externes prend alors possession du terrain. Elle s’est

acquis une renommée au _polo_, qui consiste à faire passer, avec des

bâtons recourbés, une grosse boule de caoutchouc entre deux poteaux dans

le camp adverse. On ne se figure pas, à moins de l’avoir vu de ses yeux,

l’acharnement avec lequel cette malheureuse boule est disputée,

arrachée, lancée, relancée, amenée quelquefois par un coup heureux à un

pas de la ligne fatale, puis, par un autre coup d’adresse, renvoyée à

l’extrémité opposée. Cela peut durer longtemps, sans se ralentir jamais.

La sueur trace des sillons rouges dans la poussière qui noircit les

figures; des mollets nus bleuissent sous des coups qui ne leur étaient

pas destinés: la pomme de discorde roule toujours d’un camp à l’autre,

jusqu’à ce qu’enfin, par un manque de vigilance que la vedette coupable

payera cher, elle trouve un passage, entre,--et la place est prise.

C’est ce qui arriva, après vingt minutes de péripéties palpitantes.

Un jeu analogue fut exécuté ensuite par la seconde division, montée sur

ses échasses. Il s’agissait d’attaquer une citadelle, composée de quatre

tours et d’un donjon central, que représentaient de grandes quilles. Un

camp essayait de les renverser successivement, en poussant dessus une

boule que les échasses de l’autre camp devaient empêcher de passer. Ici

encore, la lutte fut vive et assez longue.

Pour s’en reposer, les échassiers nous régalèrent de manœuvres savantes,

où ils témoignèrent d’une merveilleuse solidité sur leurs jambes de

bois: elles semblaient chevillées à leurs jambes naturelles. Tu me

demandes s’il y eut des charges de cavalerie?--Certainement.--A quatre

pattes?--Non, c’est bien plus simple. Pour les exercices de cheval,

l’échasse droite devient lance ou carabine, l’échasse gauche fait seule

office de monture et prend à volonté le pas, le trot ou le galop. Si le

spectacle n’est pas toujours gracieux, il est au moins drôle.

Tout cela fut agréablement coupé par quelques intermèdes plaisants: une

chasse au canard avec des planchettes de cinquante centimètres pour

semelles; une course de vitesse avec des bouts de chandelle allumés; la

traditionnelle course au sac; la brouette à la grenouille, et d’autres,

qui amusèrent les petits et les grands enfants.

Le dernier acte de la partie comique était réservé aux chars à deux

roues de la première division, qui firent leur entrée en longue file

indienne. Ces véhicules sont une réminiscence lointaine des chariots de

guerre homériques: dans le brancard, deux hommes-chevaux; debout sur la

plate-forme, les rênes d’une main, son arme de l’autre, le guerrier

solidement campé sur ses deux jarrets, mais suivant avec souplesse et

prévoyance toutes les arabesques que peut tracer son attelage. Il

s’agissait de fracasser d’un coup de bâton, en passant dessous au grand

trot, une marmite pleine d’eau. Le danger est pour le suivant, qui

arrive généralement à point pour recevoir la douche, à la grande joie

des spectateurs--et même à la sienne, car il fait chaud!

Toutes les marmites vidées, on organise une course frénétique à la

bague; tu sais ce que c’est. Puis, enfin, grand carrousel de nos douze

chars, commandé par ton serviteur. Ce fut, sans me vanter, un pur

chef-d’œuvre. La modestie me défend de t’en donner les preuves par le

menu. Tu sauras seulement qu’il comprenait douze figures: le salut de

front, les passes, les cercles, le huit, la croix, l’étoile, le moulin,

etc., et, pour finir, une charge à fond de train, s’arrêtant net, comme

un boulet de canon dans le sable humide, à deux pas des spectateurs. La

peur qu’ils ont eue fait qu’ils nous applaudissent à tout rompre.

Restait le bouquet. Tout au bout de l’arène se dressait une forteresse à

deux étages: le premier formé par une terrasse qui dépassait le mur

d’enceinte, le second par une haute tour crénelée qui dominait le tout.

La place était défendue par des diables noirs, aux dents et aux yeux

blancs, qui se démenaient, comme leurs frères d’enfer dans un bénitier,

et poussaient des cris de gens qu’on assassine. Nos soldats commencèrent

par enfoncer les portes à coups de hache et, poussant un seul cri de:

_Vive la France!_ ils entrèrent, firent une décharge générale, puis se

ruèrent en avant à la baïonnette. Les moricauds épouvantés se

cantonnèrent sur la terrasse et soutinrent là une lutte prolongée.

Pendant ce temps, sans être aperçus d’eux, une douzaine de petits

chasseurs se glissent derrière la tour, et faisant la courte échelle,

escaladent les créneaux et, soudain, se mettent à canarder d’en haut les

assiégés. Se voyant pris entre deux feux, les malheureux jettent leurs

armes et demandent grâce. Pendant qu’on leur met les menottes, les douze

chasseurs forment sur la tour une pyramide humaine; le plus agile

d’entre eux grimpe jusqu’au sommet et là, debout sur les épaules de ses

camarades, au grand effroi des dames, il brandit le drapeau vainqueur,

que toutes les bouches saluent d’une acclamation enthousiaste.

Une dernière fois, les quatre divisions s’alignent par rangs de quatre

sur un côté du champ de manœuvres, les petits en avant avec leurs

boucliers, les moyens avec leurs bâtons et leurs échasses, les grands

avec leurs fleurets et leurs chars. Tout ce monde défile au pas devant

le P. Recteur, qui salue chaque corps d’armée, au milieu des accents

d’une musique triomphale. Mais la joyeuse surprise des spectateurs se

traduisit par une tempête de bravos, quand on vit un groupe de

respectables anciens, emportés par l’ancienne fougue de jeunesse, se

hisser sur des échasses ou des chars, emboîter le pas derrière leurs

cadets, peut-être leurs fils ou leurs neveux, et défiler avec eux devant

l’assemblée, dans un bon ordre relatif, trébuchant parfois et semant la

route de quelque béret mal affermi sur leur front chauve.

C’était risible, assurément: dis-moi, mon ami, pourquoi j’ai senti une

larme me picoter le coin de l’œil, et pourquoi j’ai crié de toutes les

forces de mon âme et de mes poumons: «Vivent les anciens!» Ils nous

répondirent: «Vivent les jeunes!» Et les deux cris se croisèrent quelque

temps, dominés tout à coup par un autre, spontané, unanime, qui résumait

toute cette fête: «Vivent les Pères!»

Je suis sûr que plus d’un ancien dut éprouver un serrement de cœur en

disant adieu à ce vieux collège, où il s’était retrouvé si jeune et si

bien chez lui, pour rentrer dans le tourbillon des affaires et des

soucis quotidiens. Moi, je comprends mieux, maintenant, que les Jésuites

soient aimés de leurs élèves, longtemps et toujours.

Dieu! que nous sommes loin de notre ancien lycée!

Demain, grande excursion pour les _jeunes_ seuls. Lever très matinal, au

son du clairon et du tambour; deux heures en chemin de fer; messe au

pèlerinage de Saint-E...; déjeuner sur l’herbette, dans les ruines du

château de M...; promenade sous bois, par classes, avec le professeur

(chance!); goûter sur les bords de la R...; souper au collège, dodo,

rêves dorés et, au réveil, chute lamentable dans la préparation

prochaine du baccalauréat. _Sic transit gloria mundi._

Adieu, mon frère. Si je t’ai ennuyé, pardonne-moi; je ne l’ai pas fait

exprès.

Ton PAUL.

48. _De Louis._

15 juillet.

Mon cher Paul,

Cette fois, la mesure est comble. Écoute, sans préambule, pourquoi, en

ce moment, le personnel du lycée est dans la consternation et toute

notre bonne ville de Z... dans l’indignation.

Je t’avais dit, l’autre jour, les raisons du dégoût que m’inspiraient

mes condisciples de philosophie. Depuis ils ont marché. Un premier

scandale, à propos d’une expérience de physique en chambre obscure,

avait été étouffé; mais les abords de la classe continuaient à sentir

mauvais. Hier, tout à coup, le bruit se répandit qu’un formidable pot

aux roses venait d’être découvert au lycée.

Depuis plusieurs semaines, chaque nuit, quand tout l’établissement

dormait, un misérable pion prenait avec lui deux ou trois philosophes,

leur ouvrait une petite porte dont il avait la clef, allait avec eux

s’amuser en ville, et les ramenait au bout de quelques heures par le

même chemin. Le lendemain soir, un autre pion renouvelait ce bel exploit

nocturne avec une seconde bande. Puis le premier reprenait la suite, et

tous les élèves qui le voulaient, y passaient: après quoi on

recommençait le tour. Quelques rhétoriciens plus avancés obtinrent la

même faveur.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 12 / 24 段