A l’école primaire, par un procédé analogue, vous avez élargi votre

petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres

élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux

leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul,

de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par

l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le

temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la

terre...

--Oh! je voulais être pâtissier.

--Pour manger des gâteaux?

--Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.

--C’était mieux.

--Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et

d’aller au collège.

--C’est le bel âge pour y entrer, celui que le _Ratio_ suppose aux

débutants de sixième: car il ne parle pas des classes de _robette_,

septième, huitième, neuvième.

--Elles existent pourtant chez les Pères.

--Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur

charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont

prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les

grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution

primaire qui leur conviendrait--et ne veulent pas des _petits collèges_

de l’Université.

--Vous regrettez ces entrées précoces au collège?

--Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux

faire que de servir de bonnes d’enfants; non, parce que beaucoup de ces

enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et

quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute

façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces

petites _classes préparatoires_ et comprend trois cours: la

_Grammaire_--c’est la base de l’édifice; les _Lettres_--c’est le corps

principal; la _Philosophie_--c’est le couronnement.

Le _Cours de grammaire_ va de la sixième à la fin de la troisième: il

continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son

besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du

grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices

variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le

talent naturel.

--J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un

temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études?

--Lesquelles? Les sciences mathématiques et physiques peut-être?

L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge,

et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de

dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les _crétiniser_.

--Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de

culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en

plus pour la vie pratique?

--Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques: nous pourrons

y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul

qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous

les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs

raisons: une seule suffit--la raison historique. Par suite de la

profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord

sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les

générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée

française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés

de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce

serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur

de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer? De

l’anglais ou de l’allemand?... Vous avez entendu parler de cette

opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout

chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre?

--Vaguement.

--C’est, paraît-il, une invention merveilleuse: les anémiques reprennent

à vue d’œil des couleurs et des forces; seulement, dit-on, il y en a qui

donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si

l’on vous infusait à haute dose du _deutsch_ ou de l’_english_, mon

pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la

choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.

--Permettez, mon Père! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur

les modèles français? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois

la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage--si j’en crois

les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.

--C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on

vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive,

avec du talent, par l’étude des anciens: car c’est à Rome et à Athènes

que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en

héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle

langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire: il le pouvait, s’il était

resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique,

débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir

l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par

l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux

quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans

pudeur, d’où il est revenu en loques.

--Mon père, vous êtes impitoyable.

--Je ne crois pas être injuste, mon fils: car j’admets de très

honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours

de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la

littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le

nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons

l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous

le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre

ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la

toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles

de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de

forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et

vous connaissez les deux vers d’Horace:

_Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo

Musa loqui, præter laudem nullius avaris._

Traduisez librement.

--Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de

la gloire.

--Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal

grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes,

depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du

moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté

littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps

encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du

convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à

l’immortelle nature.

--Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.

--Oui... mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de

force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous

plaît.

--En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père?

--Si vous êtes sage.

--Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.

--Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui

vient à notre rencontre.»

Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais

déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de

relations directes. C’est pourtant un gros personnage: il est le second

du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison,

et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui

demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le

lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui

gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les

services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du

personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office

et de la cave.

A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion

et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit

un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de

Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort

joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur

disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien

perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au

collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.

Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis,

sans grande chance de réalisation: car tes professeurs ont à promener

leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.

Demain, je rentre en classe. Quel bonheur!

Ton ami,

PAUL.

28. _Au même._

26 mars.

Mon cher Louis,

Puisque ma _pédagogie_ te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.

Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège; mes

camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais

volontiers partagée; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège

rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur

vint à passer, et m’apercevant:

«Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement

étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de

là, disait: «Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler!»

--Je voudrais bien faire mieux: mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si

j’osais... si vous aviez peut-être le temps...

--De quoi? Dites toujours.

--D’achever la conférence de la semaine dernière? J’ai été sage.

--Avez-vous la tête plus solide que les jambes?

--Je le crois.

--Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.

--Oh! le plaisir! Merci, mon Père.»

Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur

aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier,

moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous

eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu

d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du

Père, il commanda: «Laissez aller!» Et notre esquif se mit à glisser

légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille,

pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage

frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs

toujours plus lointaines des joueurs de barres.

Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit:

«Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour?

--A l’entrée du _Cours de Lettres_.

--Par conséquent sur un terrain qui vous est familier: cela nous

dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait

dans les deux classes qui composent ce cours: les Humanités et la

Rhétorique.

--On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément

défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.

--Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.

--Avec le coup de pouce du professeur.

--Sans doute, et suivant un axiome bien connu: _Qui peut le plus, peut

le moins._ Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement

nourris de la _moelle substantifique_ des trois grammaires, française,

latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les

auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse

connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée

complètement et déjà quelque peu meublée; leur jugement et leur goût

littéraire a commencé à s’éveiller.

Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à

celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses

compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours,

académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité

délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du

vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces

deux belles années du _Cours de Lettres_ apprendront au jeune homme à

_bien penser_, à _bien sentir_ et à _bien rendre_, ce qui constitue le

grand art de _bien dire_... selon quel auteur?

--Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.

--Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre

rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui...

--De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en

Mathématiques.

--C’est une absurdité qui se voit; mais ce n’est pas la faute du _Ratio_

ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction

publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les

progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit

humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement

littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant

est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps

il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude

élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout

de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus

étendues de mathématiques: c’est assez. Exiger que les humanistes et les

rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y

réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur

toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme _nos

pères de 93_ décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande

majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui

fait les gens bien élevés, les esprits distingués: les mathématiciens

seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie

pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand

malheur de notre enseignement.

--Ah! mon Père, que vous dites vrai! Combien de fois j’ai maudit ces

vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me

fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à

faire plus tard de la littérature ou du droit! Si on les obligeait à

passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et

comment s’en tireraient-ils?

--Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous? Les éminents spécialistes

qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont

chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École

Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance

prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et

naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final,

d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres

collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe

raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté,

les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la

haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout

leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le

commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux

communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les _arts

utiles_. On veut satisfaire tout le monde; les réformes succèdent aux

réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but

primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles

lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous?

--Une chose très simple: je vous demanderais conseil, mon Père.

--La bonne malice! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de

Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des

savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux,

des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité

respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège; mais le

collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens

de parler.

Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études

littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments

de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les

abstractions de la _Philosophie_ et les aridités des _Sciences pures_.

Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement

et la raison prenaient leur trempe définitive; l’homme intelligent se

complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par

la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.

--Ah! l’heureux temps! Reviendra-t-il?

--C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à

vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est

devenu de l’argent: _Time is money._ On ne s’inquiète plus comme jadis

de bien faire: on veut faire vite, et beaucoup, et grand.

--Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera?

--Dites-moi, mon ami: si nous laissions aller indéfiniment notre bateau

à la dérive, où nous mènerait-il?

--Dame! chez messieurs les requins, naturellement.

--Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les

_Yankees_ du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans

la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar

neuf... Garde à vous, timonier: il y a un banc. Barre à tribord!»

Quand nous fûmes remis à flot: «Oui, continua le Père, l’enseignement

français, l’esprit français, va se _matérialisant_ de plus en plus:

c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y!

--Quel remède, mon Père?

--Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un

moyen de salut: il faut rebrousser chemin... comme nous allons faire

nous-mêmes au prochain tournant.

--Déjà?

--Il est quatre heures: je me ferais conscience de vous priver du petit

goûter qui vous attend à la campagne.

--Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que

cela!...

--Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre

le bataillon de Rhéto: vous savez que je n’aime pas les traînards.

D’ailleurs, la brise a fraîchi: profitons-en pour remonter à la voile.

Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le

ton grave... Barre à bâbord! Doucement à la côte... Stop!»

Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce

fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je

cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de

l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement

contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.

«Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander

pourquoi je la vois songeuse?

--J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur

l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal

français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me

semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement

de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et

vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses

fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie

littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier,

sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique.

Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour?

--J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh

bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau

idéal comme vous, et des maîtres...

--Comme vous, mon Père.

--... résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par

conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de

notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes

traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue

pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très

vivantes: l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.

--Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité

pratique des langues étrangères?

--Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de

profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers: mais

combien de gens n’en ont que faire? C’est une manie de croire que

personne ne peut plus s’en passer.

--C’est vrai. Alors vous les supprimeriez?

--N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré)

qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen

d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu,

sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de

bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le

dessin, la musique, l’escrime et autres _arts d’agrément_. Un ou

plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui

donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais

vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation

d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue

moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en

savoir aucune.

--On supprimera le grec.

--Je le crains; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête

noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les

insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les _buses_, n’y perdront

pas grand’chose: mais cette suppression serait un vrai malheur pour le

développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive

bien plus des Grecs que des Romains.

--Croyez-vous que le latin demeurera?

--Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos

études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas

de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson

d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand

ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de

l’Église et des sciences sacrées? Si ceux-là deviennent jamais les

maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.

--Dieu nous en préserve! Mais pratiquement, mon Père, comment

organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères?

--Vous poussez votre pointe: c’est fort bien, Excellence. Je vous

répondrai que tout dépend de vous.

--De moi?

--Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction

publique.

--J’en suis loin; mais quand j’y serai, que devrai-je faire?

--Supprimer pour les épreuves du baccalauréat le caractère obligatoire

des langues vivantes et les réserver pour l’entrée des grandes Écoles

civiles ou militaires, commerciales ou savantes. Par le fait, leur étude

ne viendrait plus encombrer inutilement le programme classique dans les

collèges et pourrait être réservée aux seuls élèves de bonne volonté,

assez intelligents pour en profiter, comme il se pratiquait, d’ailleurs,

il y a peu d’années. Rien n’empêcherait de leur en tenir compte au

baccalauréat, à titre d’épreuve facultative, telle qu’il en existe déjà

pour d’autres examens.

--Parfait. Ah! que ne suis-je Ministre! Je crois bien que j’abuserais de

ma position pour appliquer du même coup le système facultatif à ces

affreuses mathématiques. Pourquoi pas? Serait-ce contraire au _Ratio_?

--Ah! jeunesse subversive! Vous ne laisseriez rien debout... Ce qui est

essentiellement contraire au _Ratio_, mon ami, vous devez le voir assez

maintenant, c’est la manie de surcharger les programmes et de multiplier

les épreuves jusqu’à étouffer les intelligences, au lieu de leur donner

largement l’air et le champ nécessaires pour se développer selon une

progression naturelle. Le jour où l’Université aura assez de bon sens et

d’abnégation pour reconnaître qu’elle fait fausse route et pour revenir

à une méthode plus rationnelle, ce sera pour elle chose facile d’y

adapter ses programmes d’examen, de manière à sauvegarder tous les

intérêts.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 6 / 24 段