petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres
élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux
leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul,
de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par
l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le
temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la
terre...
--Oh! je voulais être pâtissier.
--Pour manger des gâteaux?
--Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.
--C’était mieux.
--Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et
d’aller au collège.
--C’est le bel âge pour y entrer, celui que le _Ratio_ suppose aux
débutants de sixième: car il ne parle pas des classes de _robette_,
septième, huitième, neuvième.
--Elles existent pourtant chez les Pères.
--Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur
charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont
prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les
grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution
primaire qui leur conviendrait--et ne veulent pas des _petits collèges_
de l’Université.
--Vous regrettez ces entrées précoces au collège?
--Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux
faire que de servir de bonnes d’enfants; non, parce que beaucoup de ces
enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et
quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute
façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces
petites _classes préparatoires_ et comprend trois cours: la
_Grammaire_--c’est la base de l’édifice; les _Lettres_--c’est le corps
principal; la _Philosophie_--c’est le couronnement.
Le _Cours de grammaire_ va de la sixième à la fin de la troisième: il
continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son
besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du
grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices
variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le
talent naturel.
--J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un
temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études?
--Lesquelles? Les sciences mathématiques et physiques peut-être?
L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge,
et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de
dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les _crétiniser_.
--Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de
culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en
plus pour la vie pratique?
--Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques: nous pourrons
y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul
qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous
les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs
raisons: une seule suffit--la raison historique. Par suite de la
profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord
sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les
générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée
française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés
de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce
serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur
de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer? De
l’anglais ou de l’allemand?... Vous avez entendu parler de cette
opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout
chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre?
--Vaguement.
--C’est, paraît-il, une invention merveilleuse: les anémiques reprennent
à vue d’œil des couleurs et des forces; seulement, dit-on, il y en a qui
donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si
l’on vous infusait à haute dose du _deutsch_ ou de l’_english_, mon
pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la
choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.
--Permettez, mon Père! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur
les modèles français? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois
la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage--si j’en crois
les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.
--C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on
vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive,
avec du talent, par l’étude des anciens: car c’est à Rome et à Athènes
que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en
héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle
langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire: il le pouvait, s’il était
resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique,
débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir
l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par
l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux
quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans
pudeur, d’où il est revenu en loques.
--Mon père, vous êtes impitoyable.
--Je ne crois pas être injuste, mon fils: car j’admets de très
honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours
de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la
littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le
nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons
l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous
le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre
ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la
toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles
de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de
forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et
vous connaissez les deux vers d’Horace:
_Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo
Musa loqui, præter laudem nullius avaris._
Traduisez librement.
--Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de
la gloire.
--Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal
grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes,
depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du
moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté
littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps
encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du
convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à
l’immortelle nature.
--Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.
--Oui... mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de
force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous
plaît.
--En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père?
--Si vous êtes sage.
--Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.
--Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui
vient à notre rencontre.»
Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais
déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de
relations directes. C’est pourtant un gros personnage: il est le second
du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison,
et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui
demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le
lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui
gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les
services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du
personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office
et de la cave.
A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion
et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit
un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de
Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort
joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur
disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien
perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au
collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.
Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis,
sans grande chance de réalisation: car tes professeurs ont à promener
leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.
Demain, je rentre en classe. Quel bonheur!
Ton ami,
PAUL.
28. _Au même._
26 mars.
Mon cher Louis,
Puisque ma _pédagogie_ te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.
Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège; mes
camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais
volontiers partagée; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège
rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur
vint à passer, et m’apercevant:
«Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement
étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de
là, disait: «Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler!»
--Je voudrais bien faire mieux: mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si
j’osais... si vous aviez peut-être le temps...
--De quoi? Dites toujours.
--D’achever la conférence de la semaine dernière? J’ai été sage.
--Avez-vous la tête plus solide que les jambes?
--Je le crois.
--Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.
--Oh! le plaisir! Merci, mon Père.»
Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur
aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier,
moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous
eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu
d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du
Père, il commanda: «Laissez aller!» Et notre esquif se mit à glisser
légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille,
pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage
frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs
toujours plus lointaines des joueurs de barres.
Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit:
«Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour?
--A l’entrée du _Cours de Lettres_.
--Par conséquent sur un terrain qui vous est familier: cela nous
dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait
dans les deux classes qui composent ce cours: les Humanités et la
Rhétorique.
--On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément
défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.
--Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.
--Avec le coup de pouce du professeur.
--Sans doute, et suivant un axiome bien connu: _Qui peut le plus, peut
le moins._ Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement
nourris de la _moelle substantifique_ des trois grammaires, française,
latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les
auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse
connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée
complètement et déjà quelque peu meublée; leur jugement et leur goût
littéraire a commencé à s’éveiller.
Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à
celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses
compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours,
académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité
délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du
vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces
deux belles années du _Cours de Lettres_ apprendront au jeune homme à
_bien penser_, à _bien sentir_ et à _bien rendre_, ce qui constitue le
grand art de _bien dire_... selon quel auteur?
--Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.
--Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre
rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui...
--De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en
Mathématiques.
--C’est une absurdité qui se voit; mais ce n’est pas la faute du _Ratio_
ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction
publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les
progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit
humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement
littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant
est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps
il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude
élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout
de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus
étendues de mathématiques: c’est assez. Exiger que les humanistes et les
rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y
réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur
toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme _nos
pères de 93_ décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande
majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui
fait les gens bien élevés, les esprits distingués: les mathématiciens
seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie
pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand
malheur de notre enseignement.
--Ah! mon Père, que vous dites vrai! Combien de fois j’ai maudit ces
vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me
fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à
faire plus tard de la littérature ou du droit! Si on les obligeait à
passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et
comment s’en tireraient-ils?
--Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous? Les éminents spécialistes
qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont
chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École
Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance
prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et
naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final,
d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres
collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe
raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté,
les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la
haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout
leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le
commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux
communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les _arts
utiles_. On veut satisfaire tout le monde; les réformes succèdent aux
réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but
primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles
lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous?
--Une chose très simple: je vous demanderais conseil, mon Père.
--La bonne malice! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de
Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des
savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux,
des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité
respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège; mais le
collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens
de parler.
Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études
littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments
de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les
abstractions de la _Philosophie_ et les aridités des _Sciences pures_.
Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement
et la raison prenaient leur trempe définitive; l’homme intelligent se
complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par
la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.
--Ah! l’heureux temps! Reviendra-t-il?
--C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à
vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est
devenu de l’argent: _Time is money._ On ne s’inquiète plus comme jadis
de bien faire: on veut faire vite, et beaucoup, et grand.
--Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera?
--Dites-moi, mon ami: si nous laissions aller indéfiniment notre bateau
à la dérive, où nous mènerait-il?
--Dame! chez messieurs les requins, naturellement.
--Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les
_Yankees_ du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans
la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar
neuf... Garde à vous, timonier: il y a un banc. Barre à tribord!»
Quand nous fûmes remis à flot: «Oui, continua le Père, l’enseignement
français, l’esprit français, va se _matérialisant_ de plus en plus:
c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y!
--Quel remède, mon Père?
--Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un
moyen de salut: il faut rebrousser chemin... comme nous allons faire
nous-mêmes au prochain tournant.
--Déjà?
--Il est quatre heures: je me ferais conscience de vous priver du petit
goûter qui vous attend à la campagne.
--Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que
cela!...
--Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre
le bataillon de Rhéto: vous savez que je n’aime pas les traînards.
D’ailleurs, la brise a fraîchi: profitons-en pour remonter à la voile.
Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le
ton grave... Barre à bâbord! Doucement à la côte... Stop!»
Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce
fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je
cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de
l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement
contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.
«Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander
pourquoi je la vois songeuse?
--J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur
l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal
français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me
semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement
de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et
vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses
fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie
littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier,
sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique.
Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour?
--J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh
bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau
idéal comme vous, et des maîtres...
--Comme vous, mon Père.
--... résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par
conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de
notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes
traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue
pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très
vivantes: l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.
--Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité
pratique des langues étrangères?
--Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de
profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers: mais
combien de gens n’en ont que faire? C’est une manie de croire que
personne ne peut plus s’en passer.
--C’est vrai. Alors vous les supprimeriez?
--N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré)
qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen
d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu,
sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de
bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le
dessin, la musique, l’escrime et autres _arts d’agrément_. Un ou
plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui
donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais
vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation
d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue
moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en
savoir aucune.
--On supprimera le grec.
--Je le crains; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête
noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les
insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les _buses_, n’y perdront
pas grand’chose: mais cette suppression serait un vrai malheur pour le
développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive
bien plus des Grecs que des Romains.
--Croyez-vous que le latin demeurera?
--Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos
études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas
de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson
d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand
ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de
l’Église et des sciences sacrées? Si ceux-là deviennent jamais les
maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.
--Dieu nous en préserve! Mais pratiquement, mon Père, comment
organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères?
--Vous poussez votre pointe: c’est fort bien, Excellence. Je vous
répondrai que tout dépend de vous.
--De moi?
--Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction
publique.
--J’en suis loin; mais quand j’y serai, que devrai-je faire?
--Supprimer pour les épreuves du baccalauréat le caractère obligatoire
des langues vivantes et les réserver pour l’entrée des grandes Écoles
civiles ou militaires, commerciales ou savantes. Par le fait, leur étude
ne viendrait plus encombrer inutilement le programme classique dans les
collèges et pourrait être réservée aux seuls élèves de bonne volonté,
assez intelligents pour en profiter, comme il se pratiquait, d’ailleurs,
il y a peu d’années. Rien n’empêcherait de leur en tenir compte au
baccalauréat, à titre d’épreuve facultative, telle qu’il en existe déjà
pour d’autres examens.
--Parfait. Ah! que ne suis-je Ministre! Je crois bien que j’abuserais de
ma position pour appliquer du même coup le système facultatif à ces
affreuses mathématiques. Pourquoi pas? Serait-ce contraire au _Ratio_?
--Ah! jeunesse subversive! Vous ne laisseriez rien debout... Ce qui est
essentiellement contraire au _Ratio_, mon ami, vous devez le voir assez
maintenant, c’est la manie de surcharger les programmes et de multiplier
les épreuves jusqu’à étouffer les intelligences, au lieu de leur donner
largement l’air et le champ nécessaires pour se développer selon une
progression naturelle. Le jour où l’Université aura assez de bon sens et
d’abnégation pour reconnaître qu’elle fait fausse route et pour revenir
à une méthode plus rationnelle, ce sera pour elle chose facile d’y
adapter ses programmes d’examen, de manière à sauvegarder tous les
intérêts.