Et comme il met en cela et dans le reste autant de science et d’esprit

que d’entrain, tu comprendras que la classe devienne pour nous un

véritable plaisir, un régal intellectuel, et qu’on désire, par ce

commerce intime avec les grands écrivains, arriver avec le temps à se

façonner sur eux, à les imiter sans les copier, à devenir soi-même

quelqu’un: ce qui est le but final des études--et le plus court chemin

pour conquérir un baccalauréat honorable.

Si tu trouves cette lettre trop technique, tant pis pour toi! Tu l’as

voulu. D’ailleurs, ma moustache commence à rivaliser de sérieux avec la

tienne: c’est dire que j’acquiers le droit de parler gravement de choses

graves.

Bien à toi,

PAUL.

24. _A ma sœur Jeanne._

22 février.

Ma petite sœur grande,

Que c’est vilain à toi d’être tombée malade au moment précis où je

t’attendais! L’as-tu fait exprès? Si je le savais, je... je garderais le

lot que tu as gagné et par-dessus le marché celui de maman, qui, au lieu

de venir s’amuser ici avec toi et moi, a préféré faire son carnaval

auprès de ton lit, en compagnie sans doute de plusieurs pots de tisane.

Comme ça devait être gai pour toutes deux! Vous n’avez pas de remords?

Il y aurait de quoi, pourtant, car notre carnaval a fort bien réussi.

Pour ton châtiment, je vais t’en faire venir l’eau à la bouche. Écoute

un peu.

Le premier jour, grandissime représentation d’une comédie de Labiche,

_les Gobe-mouches_. Il ne faudrait pas demander à tes Ursulines de

chercher ce titre dans leur répertoire de l’Opéra-Comique ou du Théâtre

des Variétés: car, d’abord, elles ne savent peut-être pas ce que c’est

qu’un répertoire de théâtre, et puis ce titre n’y est pas. La pièce est

de Labiche tout de même, un peu rarrangée, avec suppression de la trop

aimable moitié du genre humain à laquelle tu appartiens. Je t’en fais

mes excuses; mais il paraît que ces dames ne se présentent pas

convenablement!... Elle a été interprétée par les Anciens Élèves, dont

cinq ou six jeunes de vingt à vingt-cinq ans et deux déjà pères de

famille, tous acteurs émérites depuis leur temps de rhétorique. Pièce et

jeu fort spirituels, quelquefois absolument pouffants. Si tu avais été

là, tu serais repartie bossue, à force de rire--et j’étais condamné à

n’avoir plus tard qu’un bossu pour beau-frère! Tu as donc bien fait de

rester à Z... avec tes pots de tisane.

Le lendemain, nouveau plaisir, très long, trop long pour certaines

personnes, qui sont venues employer trois heures à espérer qu’enfin leur

nom sortirait de l’urne et à voir passer devant leur nez des lots

superbes.

Hélas! je suis de ceux-là. En fait de chance aux loteries, je n’ai

jamais eu que du guignon! Tu as un lot, maman en a un, moi rien. Je

convoitais pourtant bien--tu ne devinerais jamais quoi, je puis te le

donner en mille--un charmant petit ânon vivant: robe grise avec croix

noire dans le dos, des yeux doux et clairs, une paire d’oreilles à faire

jaunir d’envie notre cousin Ernest, bref, un amour d’ânon, qui

représentait la classe de sixième. Il faut savoir que chaque classe se

cotise pour fournir son lot. La rhéto a donné la belle édition savante

des Œuvres complètes de Corneille et de Racine, un cadeau de grand prix:

mais qu’était-ce en comparaison de Brocoli?

On l’avait amené dans la salle, bien brossé, parfumé, enrubanné. On

l’invita poliment à monter les six marches qui le séparaient de la

scène: il refusa, par modestie. On le pressa, on le poussa même un peu:

mais les honnêtes gens de son espèce, si jeunes qu’ils soient encore,

n’aiment pas qu’on violente leur liberté de conscience. Plus ses

conducteurs insistaient, plus il résistait. On a du caractère ou on n’en

a pas: Brocoli en avait, na! Mis ainsi par lui au pied du mur, les

âniers délibérèrent et parlaient déjà d’enlever le rebelle à force de

bras; mais

_Le plus âne_ parfois _n’est pas celui qu’on pense_:

Brocoli devina le complot et, profitant du désarroi, soudain, d’un seul

bond, il franchit les six marches et se présenta de lui-même, libre et

fier, au public. Il eût certainement chanté sa victoire, si les

applaudissements ne l’avaient intimidé. On le rattrapa et on le

contraignit d’écouter immobile une chanson dont l’air ne lui plut pas:

il n’y répondit pas un mot. Il fut néanmoins tiré au sort et échut

(admire l’intelligence du hasard!) à un de nos professeurs de musique.

Tu devines comme les deux confrères furent applaudis. Mais il faut

croire que le pauvre Brocoli avait eu peur de tomber plus mal: car il

redescendit l’escalier sans faire de cabriole et sortit les oreilles

droites.

A notre grande joie, il n’est pas tout à fait perdu pour nous. Aussitôt

après la loterie, nous nous sommes concertés pour le racheter à

l’heureux gagnant: on le mettra au vert à la campagne du collège, où il

partagera nos ébats, les jours de congé, jusqu’à ce qu’il soit assez

fort pour traîner la carriole des Petites-Sœurs qui viennent chercher

les restes de nos repas. Ce sera pour lui une position sociale très

honorable et il pourra y gagner tout doucement sa part de... j’allais

dire de paradis: mais ce n’est tout de même qu’un baudet! L’herbe

fraîche lui suffira.

Maman a gagné un christ en ivoire, très expressif, monté sur branches

d’olivier naturel, un des lots que j’ai vu le plus apprécier durant

l’exposition au parloir (j’ai eu l’honneur de compter parmi les

_collecteurs_). Je l’avais désiré pour elle. Il me console de n’avoir

pas eu Brocoli, quoique pourtant j’eusse été bien aise de t’offrir le

bourriquet en souvenir de ton petit frère!

Toi, tu as gagné une caisse de mandarines: il doit y en avoir pour ton

année, à une par jour. Est-ce que tu aimes les mandarines? Cela

m’étonnerait. C’est fade, c’est odorant, c’est... Crois bien, au moins,

que je dis cela sans arrière-pensée égoïste.

Aujourd’hui, nous avons été porter aux bons vieux et aux bonnes vieilles

de nos Petites-Sœurs leur part du produit de la loterie. Ils nous ont

fait une réception de gala. A peine avions-nous franchi la porte cochère

que, sous la véranda en face, nous apercevons, rangés sur un seul front,

une trentaine de braves gens endimanchés et, à quatre pas en avant, un

vénérable tambour, qui salua notre arrivée d’un roulement ému. Quand

nous fûmes plus près, il tourna par le flanc gauche et s’engouffra dans

la maison, toujours battant; les trente hommes, défilant derrière lui

deux à deux, au pas relatif, nous menèrent à la porte du réfectoire, où

ils firent la haie, pendant que nous entrions.

Toute l’antiquité du lieu, dans ses plus beaux atours, nous attendait,

debout et souriante, pour lui servir _notre_ dîner: car c’est nous qui

l’offrions.

La prière faite, on s’assit. Nous nous disputâmes les tabliers blancs et

nous servîmes chaud, sans trop de maladresses, sous la direction des

bonnes Sœurs. D’autres coupèrent le pain, la viande, versèrent à boire.

Quelques-uns durent s’occuper de remplacer les mains qui avaient trop de

peine à atteindre la bouche sans accident. Ce fut très joyeux. Des

mercis et des compliments et des tendresses, nous en eûmes à foison.

Quelques rares grognons grognèrent bien un peu, sur la quantité ou la

qualité des services; mais les voisins nous disaient: «faites pas

attention, monsieur; c’est une vieille habitude qu’il a: il est plus

bête que méchant.» Et l’on riait. A mesure que les estomacs étaient plus

satisfaits, les visages le paraissaient aussi et, au dessert, un petit

verre aidant, la joie fut parfaite.

Parfaite, non: le dessert me sembla maigre et j’en eus du chagrin pour

ces pauvres vieux et vieilles du bon Dieu. Il manquait une caisse de

mandarines. Et je me disais: «Ah! si ma sœur Jeanne était là avec la

sienne! Elle n’en garderait guère pour elle: je la connais. Quel plaisir

elle se ferait de faire plaisir à ces braves gens! Il y en a peut-être

parmi eux qui n’ont jamais vu de mandarine et qui n’en verront jamais,

tandis qu’elle, qu’est-ce que ça peut lui faire, de manger tous les

jours une mandarine pendant un an? Du mal. Surtout qu’elle est déjà

malade!... Et puis ce n’est qu’un lot, un pur don du hasard: elle aurait

pu fort bien, comme moi, ne rien gagner du tout... Ah! si j’avais avec

moi la caisse de ma bonne sœur Jeanne!»

Heureusement, par prudence, je l’avais prise avec moi, pour le cas où tu

me donnerais, sur place, la permission tacite de la distribuer en ton

nom. Et je l’ai distribuée. Il y en avait trois cents; ils étaient trois

cents vieux: donc trois cents bénédictions, que je t’envoie. Ça te

guérira, mignonne!

Si pourtant tu tenais à être dédommagée, je m’engage à te les rembourser

en trois cents baisers, échelonnés sur un espace de quarante ans--est-ce

assez long?--afin qu’il t’en reste quelques-uns, quand tu seras vieille

aussi. Donne tes pauvres joues pâlies et maigries, pour que j’y mette

les deux premiers, et compte bien.

Vous, maman, guérissez-la vite. Je vous embrasse aussi, avec papa. Ne

craignez rien pour votre christ: vous l’aurez.

Votre POPOL.

25. _A ma mère._

28 février.

Chère maman,

_Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît!_

Parole d’Évangile. J’ai eu tort de l’oublier, en me moquant des pots de

tisane de ma petite sœur, et le ciel m’en a châtié. C’est de

l’infirmerie que je vous écris. J’ai eu quelques jours de toux et de

fièvre, sans danger aucun. A présent, je suis en pleine convalescence,

avec des jambes qui flageolent encore et une tête un peu plus vide

qu’avant. Le cœur étant resté intact, je cède au besoin de venir vous

donner de mes nouvelles.

J’habite une jolie chambre au premier étage: parquet ciré, bon fauteuil

Voltaire (c’est peut-être tout ce que je devrai jamais de bon à ce

gredin-là, s’il en est l’inventeur!), lit mollet, rideaux blancs, vue

très récréative sur les cours où les élèves jouent. La hauteur et

l’éloignement amortissent le bruit, mais ne m’empêchent pas de faire sur

eux derrière mes rideaux quelques études de mœurs fort intéressantes.

Pour me soigner, j’ai un frère infirmier qui vaut trois honnêtes gens,

un saint homme et une Sœur de charité. Après m’avoir consciencieusement

exténué par la diète, les purges et la quinine, tout en m’exhortant à la

résignation chrétienne, le voilà maintenant qui, pour me rendre des

forces, me gave comme s’il voulait convertir ma personne en une terrine

de foie gras, selon une progression savante qui aurait de quoi alarmer

tout autre estomac que le mien. Entre temps, il me régale de ses

meilleurs tours de gobelet et de cartes. Il est très fort dans la

partie. Il m’a avoué qu’étant au 1er régiment de cuirassiers, il en

savait près de cinq cents et donnait souvent aux chambrées des séances

de deux heures consécutives, toujours gratuites, pour empêcher les

camarades d’aller boire et jurer dehors. Le prestige que lui donnait son

talent lui servit même à en faire confesser plus d’un, et, en effet, il

ne devait pas mal placer ses bouts de sermon, si j’en juge par ceux

qu’il m’a insinués.

L’autre jour, à la salle de récréation des infirmes, il nous a fait la

surprise d’une scène de ventriloquie, un petit dialogue entre deux

personnages, dont l’un est au grenier, l’autre à la cave. Vous ne vous

figurez pas la stupéfaction comique des _gosses_, qui cherchaient les

voix tantôt au plafond, tantôt sous le plancher: ils étaient ahuris et

le saint homme ravi de les amuser. Il y a ici du plaisir à être malade,

presque autant que si j’étais soigné par maman.

Je n’ai pas été en classe depuis huit jours, et mon professeur, qui

vient me voir fréquemment, ne veut pas encore que je travaille. Vous

écrire, ce n’est pas travailler; mais je suis sûr que vous ne seriez pas

contente, si je prolongeais cette première lettre. A bientôt une autre

plus longue! Soyez sans inquiétude.

Je vous embrasse tous.

Votre PAUL.

26. _A Louis._

8 mars.

Mon cher ami.

Ne pouvant encore suivre la classe, on m’a permis, au titre exceptionnel

de convalescent, d’assister au duel que se sont livré en public, à la

grande salle, les deux sections de quatrième, vingt élèves contre vingt,

sur la grammaire latine et grecque. Cela s’appelle une _concertation_.

Il y avait longtemps que je désirais en voir une. Je ne regrette point

l’heure que j’y ai passée. Voici ce que c’est.

Au lever du rideau, on voit les deux armées rangées en bataille, l’une

en face de l’autre, sur deux lignes: dix et dix d’un côté, dix et dix de

l’autre. César commande les Romains, Vercingétorix les Gaulois. Au bas

de la cantonade, sur la droite le professeur de la première section, sur

la gauche celui de la seconde, chacun avec deux petits secrétaires

chargés de marquer les points.

Les deux porte-enseigne inclinent devant le P. Recteur l’aigle et le

coq, puis vont les planter au fond, dominant le champ clos. On échange

un dernier regard de provocation et la bataille commence.

D’abord, ce n’est qu’une escarmouche. Le général romain récite, dans le

ton naturel, un passage de ses _Commentaires_, sans broncher; le chef

gaulois lui donne la réplique en autant de lignes et sans broncher

davantage. Beau début et bel exemple. Les deux seconds en font autant.

Le troisième Romain hésite un quart de seconde sur un mot: son _émule_

gaulois, prompt comme l’éclair, lui lance le mot à la face et le

secrétaire du camp triomphant proclame _une victoire aux Gaulois_. C’est

la première blessure. D’autres suivent, de-ci et de-là, toujours

foudroyantes, quelquefois bravement rendues. Quand le premier rang a

fini, il passe en demi-tour derrière le second, qui entre en lutte avec

le second rang opposé, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les diverses

leçons, auteurs et grammaires, soient épuisées et que le P. Préfet, juge

du tournoi, ait donné le signal du combat suivant: _l’explication

latine_.

Comme pour les leçons, les deux sections ont préparé les mêmes passages

d’auteur. Un Gaulois, désigné par son professeur, lit une phrase

indiquée, la dissèque grammaticalement et la traduit; si l’_émule_ y

trouve à reprendre, il corrige et gagne une ou plusieurs _victoires_. Le

Romain est ensuite soumis à la même épreuve, et ainsi des autres.

L’épreuve ne se borne d’ailleurs pas au sens du texte: chaque combattant

répond en outre à des questions très variées de grammaire, d’étymologie,

d’histoire, d’érudition en tout genre. Puis encore vient l’application

du texte à des pensées analogues, petits exercices oraux de thème et de

version, où le professeur met en œuvre toute son ingéniosité

professionnelle pour faire valoir tout ce que l’élève a de forces vives,

portées à leur plus haute puissance par le stimulant toujours harcelant

de l’émulation.

Je t’assure, mon ami, que c’est un spectacle saisissant. Quand on voit

ces gamins de douze ou treize ans, dont pas un n’a envie de rire,

s’attaquer, se défendre, s’ingénier à rendre coup pour coup, se prendre

parfois corps à corps, s’arracher la victoire pièce à pièce, on oublie

qu’il ne s’agit que de grammaire et l’on se passionne avec eux. Il y

avait là un pauvre Gaulois, pas grand, pas sot, qui, repris à faux par

son émule et condamné à faux par le professeur un peu distrait, se

débattit comme un beau petit diable contre tous les deux et, se voyant

impuissant à faire triompher la vérité, se mit à fondre en larmes en

s’écriant: «Mon Père, vous l’avez dit en classe». On applaudit: la

victime eut permission de s’expliquer et obtint double victoire, ce qui

ramena instantanément la sérénité sur son visage.

Après une déclamation française, qui permit aux troupes de reprendre

haleine, la lutte reprit sur l’_explication grecque_. Même méthode, même

ardeur, même connaissance très sérieuse de cette belle langue, qui

parfois semble si ardue à ceux qui ne l’ont jamais approfondie.

On se demandait avec une curiosité de plus en plus tendue à qui

appartiendrait finalement la victoire, jusque-là disputée avec des

chances à peu près égales. La fortune allait dire son dernier mot. Le

héraut d’armes annonça: _Combat à mort_... Je frémis jusqu’à la moelle

des os; allaient-ils s’entre-massacrer? Si jeunes encore!... Il ajouta:

_sur les verbes irréguliers grecs_. Je respirai.

Ces verbes irréguliers grecs sont, de tradition immémoriale, le

cauchemar des écoliers. Est-ce à tort ou à raison? Je ne le discute pas;

mais j’ai constaté que les élèves de quatrième n’ont pas plus peur de

cet épouvantail que les moineaux ne redoutent le pacifique mannequin,

destiné à les éloigner et devenu leur perchoir. Pourtant, il faut bien

admettre que ces malheureux irréguliers présentent quelque difficulté,

puisque, dans cette lutte suprême, tant de braves guerriers ont mordu la

poussière.

Il est vrai qu’on ne faisait plus de quartier. A peine l’adversaire

avait-il bronché qu’on entendait résonner, strident comme une lame

d’acier qui fend un casque, le fatal cri: _Mort!_ Et le vaincu tombait

inerte sur sa chaise. De quarante, bientôt il n’en resta sur pied que

dix et la _grande faucheuse_ continuait à passer impitoyable.

Ils ne sont plus que quatre, deux de chaque nation. Les questions volent

pour surprendre l’adversaire: mais l’adversaire sent qu’un instant de

trouble, c’est sa perte, et il fait des efforts héroïques pour garder

son sang-froid. A ce moment, le Gaulois numéro deux hésite. On lui a

demandé la deuxième personne du singulier de l’optatif aoriste premier

passif du verbe δράω; il donne par distraction la première: _Mort!_ La

distraction n’est pas admise sur le champ du carnage.

Vercingétorix reste seul en face de César et de Labiénus; il serre ses

deux poings sous ses bras croisés, et lentement, martelant chaque

syllabe, il répond, puis interroge, pâle, mais résolu. César est

cramoisi, mais tient bon. Au second tour, son lieutenant tombe.

L’auditoire devient haletant. Qui vaincra, Rome ou la Gaule? L’histoire

voudrait que ce fût Rome; mais l’histoire se corrige avec le temps.

A la troisième reprise, Jules César, qui pourtant jadis mourut en

parlant grec, ne trouva pas assez vite je ne sais plus quel impératif:

Vercingétorix le lui décocha comme une flèche: _Mort!_

Et le vainqueur respira profondément, s’essuya le front et faillit

fléchir sous le poids de son triomphe: les bravos le soutinrent et,

par-dessus les têtes, il envoya dans la salle un léger sourire à sa

mère, qui s’était levée comme un ressort, toute radieuse de bonheur.

Un joyeux dialogue donna aux secrétaires le temps de faire le compte des

victoires obtenues de part et d’autre. Puis les deux armées reprirent

leur position de combat et, au milieu du battement de tous les cœurs, le

P. Préfet proclama: «Camp des Romains, 150 victoires; camp des Gaulois,

165. La victoire finale est aux Gaulois.»

Alors, grave et un peu triste, César prit des mains de son

porte-enseigne l’aigle romaine et la remit à Vercingétorix, en disant:

«Gloire aux vainqueurs!» Le Gaulois la reçut avec dignité et, tendant la

droite au Romain, il s’écria: «Honneur aux vaincus!»

Qu’en penses-tu, mon ami? Est-ce encore du _flafla_ et du temps perdu?

Et si, d’un bout de l’année à l’autre, du haut en bas de l’échelle des

classes, chacune vient à son tour subir cette épreuve solennelle, ne

crois-tu pas qu’il en reste quelque chose pour l’avancement des études?

Pour ma part, je suis sorti convaincu que, si j’avais eu dans mon jeune

temps la chance de servir sous Vercingétorix ou même sous César, je

saurais mes verbes irréguliers grecs mieux que je ne les sais--et

peut-être toi aussi, n’est-ce pas?

Dieu! que je suis bavard pour un convalescent!

Ton ami,

PAUL.

27. _Au même._

15 mars.

Mon cher Louis,

Je reviens de la campagne avec mon professeur: c’est ma première

promenade depuis mon malaise. Elle a été délicieuse. L’air était de

velours, le soleil assez chaud pour attiédir les poumons sans alourdir

la tête; dans les prés scintillaient des milliers de primevères, dans

les arbres les oiseaux chantaient en préparant leur nid, et partout la

vue se reposait avec ravissement sur le feuillage encore tendre qui

annonce le printemps. Comme Dieu est bon!

Mon professeur l’est aussi: il est venu me chercher à l’infirmerie pour

me faire jouir de ces belles choses et pour causer. Nous avons parlé de

_omni re scibili et de quibusdam aliis_,

Passant _du grave au doux, du plaisant au sévère_.

Je lui ai confié que je songe à me pousser dans la carrière de

l’enseignement public. Car j’y songe très sérieusement, mon ami, par pur

désir de rendre service à la jeunesse universitaire, qu’on est en train

d’abrutir: si je pouvais lui inoculer un peu de vaccin de Jésuite, je

suis sûr qu’elle s’en trouverait bien.

Mon professeur m’a encouragé, quoique avec une petite pointe

d’incrédulité sur l’efficacité future de mes intentions réformatrices.

Pour lui prouver que je ne plaisantais pas, je l’ai prié de me dire ce

qu’est au juste le _Ratio_, dont j’ai entendu parler de divers côtés.

--«C’est tout bonnement le _Plan d’études_ de la Compagnie de Jésus.

--Est-ce un livre _sacré_?

--Pour nous Jésuites, oui, puisqu’il fait partie des Règles de notre

Institut; mais chacun peut le lire: on le trouve en librairie. Il n’est

pas si gros que le moindre des volumes qu’on a écrits pour le

démonétiser: voulez-vous en lire quelques-uns?

--Grand merci, mon Père! J’aimerais mieux que vous me donniez en

quelques mots, si vous le voulez bien, la quintessence du livre.

--Je serai trop heureux d’apporter ma petite part à l’éducation

pédagogique d’un futur Grand Maître de l’Université de France.

--Si je le deviens jamais, je vous ferai décorer.

--Pour mes péchés?

--Non, comme votre ancien élève.

--J’accepterai peut-être, pour la rareté du fait, sans en devenir plus

fier... Vous voulez donc savoir?...

--En quoi réside le principe fondamental de ce fameux _Ratio_?

--Votre Excellence va être servie. Ce principe, très simple, consiste à

suivre le développement naturel des facultés pour former peu à peu

l’homme parfait. Sans avoir étudié la psychologie...

--_Psyché_, âme, et _logos_, discours: discours sur l’âme.

--Parfaitement... vous savez sans doute qu’à titre d’animal raisonnable

vous avez reçu de la nature trois facultés supérieures: la mémoire...

--Oui, assez.

--La sensibilité...

--Trop.

--Et le jugement.

--Trop peu.

--Le degré de culture et d’équilibre de ces facultés maîtresses donnera

la valeur intellectuelle et les chances probables d’avenir d’un jeune

homme au sortir du collège. Les amener par une sage progression au degré

le plus élevé qu’il se pourra, c’est la tâche de l’enseignement

secondaire.

--Ce que vous dites là, mon Père, me trouble un peu. Ne suis-je pas au

collège pour devenir savant, le plus savant possible?

--Entendons-nous. Le collège n’a pas pour mission de faire de vous un

prodige ou un monstre, une encyclopédie vivante ou quelque chose comme

un lauréat de _concours d’animaux gras_ dans le domaine de l’esprit: il

n’est pas une gaveuse. On est au collège, non pas pour tout apprendre,

mais pour se rendre apte à acquérir plus tard la science que réclamera

la carrière de chacun.

--J’entrevois le but; comment l’atteindra-t-on?

--Comment avez-vous fait, dans votre première enfance, pour arriver à

savoir quelque chose?

--Ma foi, je n’y ai guère pensé. Voyons pourtant. On m’a toujours dit

que j’étais fort curieux et fort bavard, demandant le pourquoi de tout

et raisonnant à tort et à travers sur tout ce que j’avais vu ou entendu.

--Besoin de connaître et besoin de parler: ce sont précisément les deux

grands moyens naturels d’instruction. Entendez-vous dans ces hautes

branches ce vaste et long bourdonnement? Il y a là des milliers

d’abeilles qui recueillent la poussière des premières fleurs; chacune va

déposer son butin dans les alvéoles où il se transforme en miel, et

grâce à toutes les petites ouvrières qui parcourent ainsi la plaine et

la montagne, la ruche se remplit d’un trésor délicieux. Ainsi votre

jeune esprit s’est primitivement enrichi d’idées que vos yeux, vos

oreilles, tous vos sens vous amenaient de partout: votre mémoire les a

retenues et, avec l’aide de votre jugement naissant, dirigé et souvent

rectifié par votre entourage, les a combinées, transformées et réunies

en un premier fonds, qui comprenait toutes les connaissances usuelles

dont un enfant est capable.

En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen · 第 5 / 24 段